‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 24 sur 105 · I. Lettre à M. de Saint-Évremond, i8 décembre · texte numérisé non relu

I. Lettre à M. de Saint-Évremond, i8 décembre

Je pris certain auteur autrefois pour mon maître; Il pensa me gâter. A la fin, grâce aux Dieux, Horace par bonheur me dessilla les yeux. L'auteur avoit du bon, du meilleur; et la France Estimoit dans ses vers le tour et la cadence. Qui ne les eiit prisés? j'en demeuroi ravi; Mais ses traits ont perdu quiconque l'a suivi. Son trop d'esprit s'épand en trop de belles choses : Tous métaux y sont or, toutes fleurs y sont roses ^

L' « auteur », c'est Voiture.

Avec Horace, ce furent les littératures anciennes qui vinrent élargir son horizon, affermir son goût, le garder du clinquant à la mode. Il eut deux bons conseillers, son parent Pintrel et son ami Maucroix, tous deux latinistes et connaisseurs de l'antiquité. Il lut donc Horace, Virgile, Ovide dans l'original; Homère et Platon dans des traductions latines; Plutarque dans Amyot.

Ce paresseux fut un grand liseur. Tous ses ouvrages nous le montrent vivant dans la familiarité non seulement des auteurs grecs, latins et français, mais aussi des grands écrivains italiens.

Je chéris l'Arioste et j'estime le Tasse; Plein de Machiavel, entêté de Boccace,

I. Épître à Monseigneur VÈvêque de Soissons (Huet), v. 46 et suiv.

J'en parle si souvent qu'on en est étourdi; J'en lis qui sont du Nord, et qui sont du Midi ^

Les romans le divertissaient aussi. « Je me plais aux livres d'amour », est le refrain d'une ballade où il énumère tous les romans dont la lecture le charmait, les romans grecs d'Héliodoreetde Tatius, nos vieux romans, comme Perceval le Gallois et Amadis; le Polexandre de Gomberville, V Ariane de Desmarets; et Cervantes, et les deux Scudéry, et surtout M. d'Urfé :

Étant petit garçon, je lisais son roman. Et je le lis encore ayant la barbe grise.

Il a lu toute sa vie, mais ce fut sans doute dans les longs, les infinis loisirs de la vie provinciale qu'au hasard de ses lectures, il amassa ce trésor d'histoires, de mots et de rythmes où, le jour venu, il puisera au gré de sa fantaisie.

Des chansonnettes, dont la moins licencieuse est V Alléluia^ voilà tout ce qu'on connaît de La Fontaine avant 1654, c'est-à-dire jusqu'à sa trente-troisième année. Il est probable que d'autres productions du genre de V Alléluia et sans doute quelques essais dans le « genre héroïque» sont perdus. A-t-il

I. Épître à Monseigneur VÉvêque de Soîssons (Huet), v. 67 et suiv.

l'enfance et la jeunesse 37

dans sa jeunesse ébauché quelques-uns de ses Contes, quelques-unes de ses Fables? C'est possible, ce n'est pas certain.

Le premier ouvrage qu'il publia fut une comédie d'après l'Eunuque de Térence. 11 l'appelle une « copie ». C'est en réalité une imitation très libre où il s'est efforcé d'accommoder la comédie latine au goût et aux mœurs de son temps. Quelle peine il s'est donnée pour effacer de l'intrigue tout ce qui aurait pu choquer le spectateur, pour adoucir les situations trop scabreuses, pour transformer une courtisane en une jeune veuve pleine d'honneur et de vertu, à peine coquette! Ce qui ne l'empêche pas d'ailleurs de céder à son naturel et d'ajouter à l'original de singulièies verdeurs de langage. On rencontre dans VEunuque de brusques élégances qui font songer aux comédies de Corneille, des vers limpides et tendres qui annoncent Racine, d'autres naïfs et touchants qui n'appartiennent qu'à La Fontaine ; mais ce sont beautés éparses : dans cet exercice ingénieux, souvent agréable, on ne peut encore deviner le grand poète des Fables et de certains Contes.

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