‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 33 sur 105 · III. — ADONIS · texte numérisé non relu

III. — ADONIS

Le premier ouvrage dédié à Fouquet est le poème d'Adonis. Il est précédé d'un compliment en prose, humble et cérémonieux. Bientôt La Fontaine s'adressera à son bienfaiteur sur un ton plus libre, plus familier. Aujourd'hui, il est un poète inconnu, qui vient de débarquer de Château-Thierry, un peu confus de la surprenante aventure qui l'amène à la cour de Fouquet, car il n'a pour tout bagage qu'une comédie imitée de Térence et dont les comédiens n'ont point voulu. « Je n'ai pas, dit-il, assez de vanité pour espérer que ces fruits de ma solitude vous puissent plaire. Les plus beaux vergers du Parnasse en produisent peu qui méritent de vous être offerts. » Et il célèbre selon les rites le goût de Fouquet, son expérience consommée, sa générosité

I. Sur ce point, comme sur beaucoup d'autres, M. Louis Roche {La Vie de Jean de La Fontaine) a apporté du nouveavi.

« sans exemple », la grandeur de ses sentiments, sa modestie, l'élévation de son esprit. Il le félicite d'avoir naguère échappé à une grave maladie et lui offre son ouvrage.

Pour rendre l'offrande plus agréable, Pellisson avait voulu qu'elle prît la forme d'un admirable manuscrit calligraphié par Jarry sur un précieux vélin et orné de fines peintures; les initiales de Fouquet et de sa femme s'entrelaçaient dans des chiffres élégants; parmi des guirlandes, des feuillages et des rubans se jouait l'écureuil, emblème du surintendant. Chauveau avait dessiné à l'encre de Chine Vénus en pleurs auprès du corps du chasseur inanimé. Une reliure de maroquin rouge avec un charmant décor au petit fer, revêtait le manuscrit. Cette merveille a gardé toute sa fraîcheur, elle est aujourd'hui conservée dans les collections de la ville de Paris.

Adonis ne fut publié que onze ans plus tard à la suite des Amours de Psyché et de Cupidon. L'épître à Fouquet avait alors disparu ; non pas que le poète fût infidèle à la mémoire de son ami, mais comment aurait-on pu, en 1669, imprimer ces mots : « l'État ne peut se passer de ses soins », alors que, depuis huit années, Fouquet était enferme à Pignerol? Disparus aussi quatorze vers de dédicace où était

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glorifié le surintendant, « honneur du nom public, défenseur de nos droits ». Une certaine Aminte en qui l'on a voulu, avec plus ou moins de vraisemblance , reconnaître la duchesse de Bouillon, héritait de l'hommage jadis rendu à Fouquet.

Une nouvelle édition parut en 1671, accompagnée cette fois d'un avertissement où l'auteur nous renseigne sur les premiers essais qui avaient précédé Adonis et qui sont perdus.

Il y a longtemps que cet ouvrage est composé; et peut-être n'est-il pas moins digne de voir la lumière. Quand j'en conçus le dessein, j'avois plus d'imagination que je n'en ai aujourd'hui. Je m'étois toute ma vie exercé e7i ce genre de poésie que nous nommons héroïque ; c*est assurément le plus beau de tous, le plus fleuri, le plus susceptible d'ornements, et de ces figures nobles et hardies qui font une langue à part, une langue assez charmante pour mériter qu'on l'appelle la langue des dieux. Le fonds que j'en avois fait, soit par la lecture des anciens, soit par celle de quelques-uns de nos modernes, s'est presque entièrement consumé dans l'embellissement de ce poème, bien que l'ouvrage soit court, et qu'à proprement parler il ne mérite pas le nom d'idylle.

A lire ces lignes attentivement, on reconnaît que, par poésie héroïque^ La Fontaine entend celle où

sont représentés les héros de la fable, et l'on peut conclure qu'avant Adonis, il avait tenté d'écrire quelques autres récits mythologiques, quelques idylles.

Il est encombré de préciosités, d'ingéniosités et de périphrases, le premier poème de La Fontaine, laborieuse imitation des Métamorphoses d'Ovide. Cependant de la Pléiade à Chénier, l'auteur d'Adonis est le seul qui dans notre langue ait traduit le sentiment de la poésie antique. On en pourrait donner pour preuve quelques passages de l'interminable récit de la chasse où périt Adonis, et les vers, prémices du génie de La Fontaine, qui dépeignent le bonheur des deux amants cachés au fond des bois.

Tout ce qui naît de doux en Tamoureux empire, Quand d'une égale ardeur l'un pour l'autre on soupire, Et que, de la contrainte ayant banni les lois, On se peut assurer au silence des bois.

Jours devenus moments, moments filés de soie, Agréables soupirs, pleurs enfants de la joie. Vœux, serments et regards, transports, ravissements. Mélange dont se fait le bonheur des amants. Tout par ce couple heureux fut lors mis en usage. Tantôt ils choisissoient l'épaisseur d'un ombrage : Là, sous des chênes vieux où leurs chiffres gravés Se sont avec les troncs accrus et conservés,

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Mollement étendus, ils consumoient les heures. Sans avoir pour témoins, en ces sombres demeures, Que les chantres des bois, pour confidents qu'Amour, Qui seul guidoit leurs pas en cet heureux séjour. Tantôt sur des tapis d'herbe tendre et sacrée Adonis s'endormoit auprès de Cythérée, Dont les yeux, enivrés par des charmes puissants, Attachoient aux héros leurs regards languissants. Bien souvent ils chantoientles douceurs de leurs peines,

Souvent pour divertir leur ardeur mutuelle. Ils dansoient aux chansons, de Nymphes entourés. Combien de fois la lune a leurs pas éclairés Et, couvrant de ses rais l'émail d'une prairie, Les a vus à l'envi fouler l'herbe fleurie! Combien de fois le jour a vu les antres creux Complices des larcins de ce couple amoureux! Mais n'entreprenons pas d'ôter le voile sombre De ces plaisirs amis du silence et de l'ombre *.

Et ces adieux des deux amants où la grâce antique se mêle à une tendre mélancolie que ne connurent ni Ovide ni Virgile :

Cent humides baisers achèvent ses adieux. O vous, tristes plaisirs où leur âme se noie. Vains et derniers efforts d'une imparfaite joie,

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