II. — LES EMBARRAS DE LA FONTAINE
La Fontaine fut introduit chez le surintendant par un oncle de sa femme, M. Jannart, « substitut
I. Le surintendant Nicolas Fouquet, protecteur des lettres, des arts et des sciences, par U. V. Châtelain.
faisant charge de procureur » et fort avant dans les bonnes grâces de Fouquet. Il retrouva parmi les familiers de la maison nombre de poètes qu'il avait déjà rencontrés à Paris, alors qu'avec Maucroix et Tallemant, il fréquentait chez Pellisson. Celui-ci, devenu distributeur des bienfaits du surintendant, ne fut pas des derniers à appuyer le protégé de Jannart.
Elle était deux fois opportune, l'intervention de l'oncle Jannart.
Qui sait ce qu'il fût advenu de La Fontaine, s'il eût vieilli à Château-Thierry? Tandis qu'il lisait longuement les poètes, frères de son génie, et prêtait l'oreille aux voix familières de la campagne, la Muse l'avait appelé. L'eût-il jamais écoutée? Eûtil secoué la torpeur de ses rêveries, s'il n'avait été transporté soudain sur un théâtre plus vaste et plus brillant, s'il n'avait cédé, comme le font les plus indolents, au plaisir d'être applaudi? La première poésie qu'il lut dans un « consistoire » tenu chez Fouquet, ce fut la légère épître à la légère abbesse de Mouzon. Il fut ce jour-là complimenté par M""" de Sévigné, et en récompense, lui tourna un joli madrigal. Certes, il devait priser entre tous les éloges ceux de M""*" de Sévigné; il y avait tant d'affinités de goût et d'esprit entre ces deux écri-
vains, qui, au dire de Sainte-Beuve, « ont au plus haut degré et communiquent le plus aisément ces deux choses involontaires, la joie et le charme! » Mais les louanges de la marquise n'étaient point les seules qui devaient réjouir La Fontaine. Il fut toujours sensible à la douceur de plaire, et c'est elle qui désormais va l'arracher à ses longues somnolences, aiguillonner son paresseux génie.
La protection de Fouquet eut pour La Fontaine un autre avantage : celui-là, n'était pas d'ordre littéraire. La pension qui accompagna cette faveur (on en ignore le chiffre, mais on sait que la munificence du surintendant contrastait avec la ladrerie de Mazarin) tira le poète d'un cruel embarras. Ses affaires commençaient alors à se déranger. Luimême s'est accusé d'avoir été mauvais ménager de son bien, et l'on connaît l'épitaphe qu'il rédigea pour « un paresseux » :
Jean s'en alla comme il étoit venu, Mangea le fonds avec le revenu, Tint les trésors chose peu nécessaire.
Quant à son temps, bien le sut dispenser; Deux parts en fit dont il souloit passer L'une à dormir et l'autre à ne rien faire.
Sans doute, il dilapida son bien. Cependant il se montrait pour lui-même un peu trop sévère. Il a
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souvent fait trêve à sa paresse, il a trouvé le temps d'écrire des fables, des contes, des comédies, des opéras, des élégies et des épîtres. De même, s'il mangea le fonds avec le revenu, ce ne fut pas toujours impéritic ou imprévoyance. On possède de lui quelques lettres qu'il écrivit à l'oncle Jannart^ : elles montrent qu'il n'était incapable ni de parler le langage des affaires ni de voir clair dans un embrouillement d'intérêts. Bien des mauvaises chances concoururent à le ruiner. Comment n'eût-il pas souffert de la grande misère qui fondit sur la Champagne, quand, en 1652, les Lorrains envahirent la province, poussèrent jusqu'à Château-Thierry, ravagèrent les campagnes, prirent et pillèrent la ville? En 1653, il vendit une propriété à Oulchy-le-Château ; en 1656, une ferme qui appartenait à sa femme. En 1658, les deux époux furent forcés de procéder d'accord à une séparation de biens. La même année, le père de La Fontaine mourut; sa succession était grevée d'un passif de plus de 36000 livres. En même temps, Claude, le frère qui était entré dans les ordres, réclamait 8000 livres en vertu d'un arrangement antérieur qui n'était pas à son honneur. En toutes ces affaires, le poète n'avait pas agi comme un gas-