I. Clymène, v, 41 et suiv
CHEZ LE SURINTENDANT FOUC^UET 73
Mourir en vous aimant est toute mon envie : Mon amour m'est plus cher mille fois que la vie! Laissez-moi mon amour, Madame, au nom des dieux !
Ils sont presque de Racine, ces vers tendres et passionnés !
Clymène confesse que, si elle ne veut plus aimer, c'est que l'amour a déjà « traversé sa vie ». Et la dispute continue, l'éternelle dispute de celui qui aime et de celle qui n'aime point.
CLYMÈNE
Aimez-vous mieux souffrir contre mon propre gré, Que si, m'obéissant, vous étiez bien traité ? Je vous rendrois heureux.
ACANTHE
Selon votre manière, Du bonheur d'un ami, d'un parent ou d'un frère.
Outré de la froideur de sa maîtresse, Acanthe la menace de la prendre au mot et de ne plus être pour elle qu'un ami.
Le voulez-vous, Madame?
CLYMÈ'RE.
Oui, puisque je l'ai dit.
ACANTHE
L'avez-vous dit dans l'àme?
CLYMÈNE
Il faut bien....
Mais Apollon interrompt le dialogue amoureux et invite les deux Muses à passer du « poétique » au « plaisant ». Melpomène se récrie à la pensée de rendre Acanthe « plaisant ». Le maître du jeu l'exige : les deux Muses prennent des masques de comédie.
Un matin, Acanthe pénètre secrètement chez Clymène et la trouve endormie. Il soupire si fort qu'elle s'éveille en sursaut; elle invite Acanthe à s'asseoir sur son lit. Jeux de coquetterie. Baiser offert à l'ami, dédaigné par l'amant. Ce badinage galant est d'une grâce infinie. Acanthe semble à la fin se résigner.
Eh bien, je consens d'être ami pour un moment.
Mais c'est à la prudente Clymène d'abandonner la partie.
Sous la peau de l'ami, je craindrois que l'amant Ne demeurât caché pendant tout le mystère. L'heure sonne, il est tard; n'avez-vous point affaire?
ACANTHE
Non ; et quand j'en aurois, ces moments sont trop doux.
CLYMÈNE
Je me veux habiller; adieu, retirez-vous.
Clio est ensuite appelée à divertir la compagnie. Apollon a envie
De goûter de ce genre où Marot excelloit.
Clio, qui n'est pas en verve, offre un triolet; mais Apollon, ironique :
C'est trop; vous nous deviez proposer un distique.
La Muse paresseuse voudrait s'en tirer avec un dizain. Apollon exige une ballade, et Clio s'exécute.
Calliope commence une ode à la manière de Malherbe, où elle supplie l'Amour de fléchir Clymène :
Tu devrois l'obliger, pour l'honneur de tes temples, D'aimer ainsi que nous.
Mais cette précieuse d'Uranie l'arrête dès la fin de la première stance, et sèchement :
Les Muses n'aiment pas.
Déconcertée, Calliope se tait et passe la lyre à Polymnie, qui fait parler Acanthe à la façon d'Horace.
Quand voulez-vous aimer que dans votre printemps? Gardez-vous bien surtout de remettre à l'automne. L'hiver vient aussitôt; rien n'arrête le temps. Clymène, hàtez-vous car il n'attend personne.
Apollon trouve que le jeu devient monotone ; il dispense Uranie de continuer le divertissement, et, suivi des neuf Muses, se rend sur les bords de l'Hippocrène pour y rencontrer Acanthe luimême.
Celui-ci parle seul; en proie à un véritable délire, il confie son allégresse aux Zéphyrs et aux Échos ; il remercie éperdument l'Amour de lui avoir été enfin propice. Apollon veut savoir la raison de cette joie. Alors Acanthe fait le récit de son heureuse fortune. De ce récit La Fontaine, en publiant Clymène, a dit qu'il n'était pas « tout à fait tel que ceux de ses contes », mais qu'il ne s'en éloignait pas « tout à fait ». En effet, il ressemble à un conte en ceci que l'auteur n'a pu s'empêcher d'y placer une équivoque grivoise ; il en diffère par un accent de tendre volupté qu'on ne retrouvera nulle part, dans ses vers, aussi ardent, aussi jeune, aussi vrai.
Pour récompenser Acanthe d'avoir chanté son nom et sa puissance, l'Amour l'a conduit dans la chambre de Clymène, et l'amant a pu baiser le pied nu de l'indifférente. La belle s'est alors cachée au fond de ses draps. Mais l'Amour conseille à Acanthe de demeurer et lui dit tout bas à l'oreille :
« ... Baisez-la hardiment, [^^^1^- * Je lui tiendrai les mains; vous n'aurez point d'obs- Je me suis avancé : le reste est un miracle. Amour en fait ainsi; ce sont coups de sa main.