‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 46 sur 105 · Élégie V · texte numérisé non relu

Élégie V

CHEZ LE SURINTENDANT FOUQ.UET 8l

Guillaume Golletet, un des littérateurs pensionnés par Fouquet, avait épousé sa servante, une très jolie blonde, un peu sotte, et qui jouissait d'une grande réputation littéraire : elle récitait agréablement des poésies que son mari fabriquait pour elle et dont elle se disait l'auteur. Les poètes venaient festoyer chez leur confrère, courtisaient Claudine, louaient ses vers. La Fontaine, fort épris de la jeune muse, lui adressait des madrigaux. Un jour, Golletet mourut. 11 avait pris la précaution de léguer à sa femme quelques vers où celle-ci annonçait au monde qu'elle avait enseveli, avec son mari, « son cœur et sa plume », et ce fut le chant du cygne. La veuve tint si bien parole qu'on finit par éventer la ruse. Vexé d'avoir été dupe, La Fontaine rompit et décocha à Glaudine de petites stances injurieuses qui commençaient ainsi :

Les oracles ont cessé, Golletet est trépassé.

Puis il fit imprimer ces madrigaux et ces stances et y joignit une lettre à un ami « qui s'était étonné de ce qu'il eût été ainsi attrapé » :

Et d'où venez-vous de vous étonner ainsi? Savez-vous pas bien que, pour peu que j'aime, je ne vois dans les

défauts des personnes non plus qu'une taupe qui auroit cent pieds de terre sur elle?... Dès que j'ai un grain d'amour, je ne manque pas d'y mêler tout ce qu'il y a d'encens dans mon magasin : cela fait le meilleur effet du monde; je dis des sottises en vers et en prose, et serois fàclié d'en avoir dit une qui ne fût pas solennelle; enfin je loue de toutes mes forces.... Ce qu'il y a, c'est que l'inconstance remet les choses en leur ordre.

Elle les y remettait très souvent : les inexorables Clymène vengeaient les infortunées Claudine.

Revenons à la comédie de Clymène. Elle nous fait voir La Fontaine amoureux, mais elle nous révèle aussi ses prédilections littéraires, son admiration pour Voiture , pour Malherbe , pour Horace, son mépris pour le « bétail servile et sot » des imitateurs, son courroux contre les méchants poètes.

Il est vrai que jamais on n'a vu tant d'auteurs : Chacun forge des vers; mais pour la poésie^ Cette princesse est morte, aucun ne s'en soucie. Avec un peu de rime on va vous fabriquer Cent versificateurs en un jour, sans manquer. Ce langage divin, ces charmantes figures, Qui touchoient autrefois les âmes les plus dures. Et par qui les rochers et les bois attirés Tressailloient à des traits de l'Olympe admirés;

Page 1