‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 56 sur 105 · III. — SUR LES ROUTES DE FRANCE · texte numérisé non relu

III. — SUR LES ROUTES DE FRANCE

Les voyageurs se rendent le 26 août 1663 à Bourg-la-Reine pour y prendre le carrosse qui les doit mener à Limoges. « Nous y attendîmes près de

trois heures; et, pour nous désennuyer, ou pour nous ennuyer encore davantage (je ne sais pas bien lequel je dois dire), nous ouïmes une messe paroissiale. La procession, l'eau bénite, le prône, rien n'y manquoit. De bonne fortune pour nous, le curé étoit ignorant et ne prêcha pas. » Jamais homme ne fut plus ingénument dépourvu de religion que La Fontaine, — jusqu'au jour de sa conversion. « Dieu voulut enfin que le carrosse passât : le valet de pied y étoit. »

Celui que La Fontaine appelle le valet de pied ou le valet du roi était M. de Châteauneuf, l'exempt chargé d'accompagner Jannart jusqu'au lieu de son exil.

Point de moines, mais en récompense trois femmes, un marchand qui ne disoit mot, et un notaire qui chantoit toujours, et qui chantoit très mal; il reportoit en son pays quatre volumes de chansons. Parmi les trois femmes, il y avoit une Poitevine qui se qualifioit comtesse : elle paroissoit assez jeune et de taille raisonnable, témoignoit avoir de l'esprit, déguisoit son nom et venoit de plaider en séparation contre son mari.

Voilà toute la voiturée. Et le carrosse roule sur la grande route d'Orléans. Entre Châtres (qu'on nomme aujourd'hui Arpajon) et Etampes, le chemin côtoie un bois qui, dit-on, fourmille de voleurs. La Fontaine qui est cependant l'ami des arbres, con-

jure les bûcherons d'anéantir ce repaire de brigands. A Etampes, des maisons qui, depuis la Fronde des Princes, sont restées sans toits et sans fenêtres, évoquent l'image des guerres civiles. « J'y trouvai beaucoup de gothique », dit en souriant La Fontaine. On sait ce que c< gothique » veut dire au dixseptième siècle.

Le lendemain, tandis qu*on traverse la Beauce, pays ennuyeux, M. de Châteauneuf et la comtesse poitevine qui appartenait à la religion réformée se livrent à une controverse.

Notre comtesse en fut cause : elle est de la religion, et nous montra un livre de du Moulin. M. de Châteauneuf l'entreprit et lui dit que sa religion ne valoit rien, pour bien des raisons. Premièrement Luther a eu je ne sais combien de bâtards; les huguenots ne vont jamais à la messe; enfin il lui conseilloit de se convertir, si elle ne vouloit aller en enfer; car le purgatoire n'étoit pas fait pour des gens comme elle. La Poitevine se mit aussitôt sur l'Écriture, et demanda un passage où il fût parlé du purgatoire; pendant cela le notaire chantoit toujours; M. Jannart et moi, nous endormîmes.

Il dormait beaucoup ; mais quand il était éveillé, il savait à merveille regarder les choses, dévisager les gens. Sa rêverie ne faisait pas tort à sa curiosité. 11 adorait la campagne, mais ni les villes ni les

monuments ne le laissaient indifférent, et les visages qu'il voyait passer restaient gravés dans sa mémoire.

Le voici à Orléans. Il va se promener sur le pont, admire le coucher du soleil, et passe devant un ancien monument à la Pucelle (élevé en 1468, il a disparu pendant la Révolution) et note simplement : « C'est un monument qui se sent de la pauvreté de son siècle ». Mais il s'amuse longtemps au spectacle des barques qui, leurs amples voiles déployées, sillonnent la Loire avec « une majesté de navires », et il s'imagine voir « le port de Gonstantinople en petit ». Il contemple enfin la ville : « le mail et les autres arbres qu'on a plantés en beaucoup d'endroits le long du rempart, font qu'elle paroît à demi fermée de murailles vertes ».

Il fait aussi un fidèle et joli portrait de Blois, vu de la rive gauche du fleuve :

Blois est en pente comme Orléans, mais plus petit et plus ramassé; les toits des maisons y sont disposés, en beaucoup d'endroits, de telle manière qu'ils ressemblent aux degrés d'un amphithéâtre. Cela me paraît très beau, et je crois que difficilement on pourrait trouver un aspect plus riant et plus agréable. Le château est à un bout de la ville et, à l'autre bout de la ville Saint-Solenne [La Fontaine dit Sainte Solenne et il a tort]. Chacun de ces bâtiments est situé sur une éminence dont la

pointe se vient joindre vers le milieu de la ville, de sorte qu'il s'en faut peu que Blois ne fasse un croissant dont Saint Solenne et le château font les cornes.

Et elle est bien curieuse cette description du château :

Il a été bâti à plusieurs reprises, une partie sous François P"^, l'autre sous quelqu'un de ses devanciers. Il y a en face un corps de logis à la moderne, que feu Monsieur a fait commencer : toutes ces trois pièces ne font, Dieu merci, nulle symétrie, et n'ont rapport ni convenance l'une avec l'autre; l'architecte a évité cela autant qu'il a pu. Ce qu'a fait François P"*, à le regarder du dehors, me contenta plus que tout le reste : il y a force petites galeries, petites fenêtres, petits balcons, petits ornements, sans régularité et sans ordre; cela fait quelque chose de grand qui plaît assez.

Ces pièces « qui ne font, Dieu merci^ aucune symétrie », ces ornements « sans régularité et sans ordre » qui font « quelque chose de grand qui plaît assez » : un pareil jugement surprend chez un contemporain de Le Vau, de Le Brun et de Le Nôtre, mais il décèle à merveille l'originalité du goût de La Fontaine. Il aimait trop Marot et Rabelais pour rester insensible à la séduction de l'architecture de la Renaissance. En son temps, quel autre

eût, comme lui, préféré la diversité à la symétrie, le caprice à la règle?

Et quel autre, hormis M"* de Sévigné, aurait su, comme lui, rendre l'attrait d'un paysage? Tout en cheminant sur la levée de la Loire, il ne se lasse pas de jouir de la vue des coteaux,

coteaux enchantés,

Belles maisons, beaux parcs et bien plantés;

et de la Loire elle-même il fait cette belle peinture :

On la voit rarement s'écarter de sa route;

Elle a peu de replis dans son cours mesuré;

Ce n'est pas un ruisseau qui serpente en un pré,

C'est la fille d'Amphitrite.

C'est elle dont le mérite,

Le nom, la gloire et les bords

Sont dignes de ces provinces

Qu'entre tous leurs plus grands trésors

Ont toujours placé nos princes.

Elle répand son cristal

Avec magnificence;

Et le jardin de la France

Méritoit un tel canal.

A Amboise, il est peu charmé par l'architecture du château. « Ce qu'il y a de beaUj dit-il, c'est la

vue : elle est grande, majestueuse, d'une étendue immense.... » Mais il ajoute tristement :

De tout cela le pauvre M. Fouquet ne put jamais, pendant son séjour, jouir un petit moment : on avoit bouché toutes les fenêtres de sa chambre, et on n'y avoit laissé qu'un trou par le haut.

En effet, après son arrestation à Nantes, Fouquet avait été quelque temps incarcéré à Amboise. La Fontaine demande à voir la chambre du prisonnier.

Triste plaisir, je vous le confesse, mais enfin je le demandai. Le soldat qui nous conduisoit n'avoit pas la clef : au défaut, je fus longtemps à considérer la porte, et me fis conter la manière dont le prisonnier étoit gardé. Je vous en ferois volontiers la description, mais ce souvenir est trop affligeant.

Q u'est-il besoin que je retrace Une garde au soin non pareil, Chambre murée, étroite place, Quelque peu d'air pour toute grâce.

Jours sans soleil,

Nuits sans sommeil, Trois portes en six pieds d'espace?

Vous peindre un tel appartement, Ce seroit attirer vos larmes; Je l'ai fait insensiblement :

Cette plainte a pour moi des eharmes*

Qu'il y a de mesure et de délicatesse dans ces accents de compassion ! Ce vers d'une si mélodieuse douceur :

Cette plainte a pour moi des charmes

est la confession ingénue d'une âme tendre et voluptueuse qui chérit, c'est elle qui l'a avoué,

Jusqu'au sombre plaisir d'un cœur mélancolique.

A Port de Pilles, La Fontaine se détourne de son chemin pour aller, en compagnie de M. de Châteauneuf, visiter la ville et le château de Richelieu. « Les Allemands, écrit-il, se dérangent bien pour cela de plusieurs journées. » Au xvii^ siècle, l'Allemand, pour les personnes casanières, représentait le « touriste » par excellence. L'Anglais lui a succédé dans ce rôle.

La ville, construite, comme le château, sur les plans de Jacques Lemercier, était formée d'une large rue qui débouchait sur deux places symétriques et était bordée d'une double rangée d'hôtels, tous d'une ordonnance identique. Ces belles demeures avaient été élevées par des courtisans désireux de plaire au ministre tout-puissant, mais qui s'étaient gardés d'y venir habiter. La Fontaine

dit plaisamment que cette ville grandiose et déserte aura bientôt « la gloire d'être le plus beau village de l'univers ».

Quant au château (depuis le commencement du XIX^ siècle, il ne reste plus trace des bâtiments), Richelieu, qui n'y vint jamais, y avait fait entasser d'inestimables chefs-d'œuvre. La Fontaine en parcourt les appartements, les galeries et en énumèrc les richesses, d'après les renseignements que lui fournit une concierge obligeante. Pour le reste il engage sa femme à lire les Promenades de Richelieu^ par M. Desmarets.

On n'avait pas encore, en ce temps- là, inventé la critique d'art, et, tout bonnement, La Fontaine rapporte les sujets des peintures et des sculptures qui décorent le palais, agrémentant son récit de fadaises parfois fâcheuses. On dirait qu'il s'acquitte d'un pensum, et l'on se demande qui le lui a imposé, quel ami imprudent a réclamé de lui une description de Richelieu.

Cependant il s'arrête un instant à contempler les Esclaves de Michel- Ange, que le Cardinal a acquis et fait placer dans le vestibule du château, au pied du grand escalier (ils sont maintenant au Louvre). Il badine à propos des galants que sa femme a réduits en esclavage;

ilÔ jiSÂN M t FOKTÀmë

mais revenant à Michel- Ange, il fait cette curieuse remarque :

Il y a un endroit qui n'est quasi qu'ébauché, soit que la mort, ne pouvant souftrir l'accomplissement d'un ouvrage qui devoit être immortel, ait arrêté Michel- Ange en cet endroit-là, soit que ce grand personnage l'ait fait à dessein, et afin que la postérité reconnût que personne n'est capable de toucher à une figure après lui. De quelque façon que cela soit, je n'en estime que davantage ces deux captifs, et je tiens que l'ouvrier tire autant de gloire de ce qui leur manque que de ce qu'il leur a donné de plus accompli.

Rapprochez de cette opinion singulière les réflexions que lui inspiraient tout à l'heure les bâtiments du château de Blois. Il trouvait quelque grâce à leur défaut de symétrie, et le voici maintenant qui vante F « inachevé » des sculptures de Michel- Ange ! Il serait puéril de bâtir là-dessus toute une esthétique et de l'attribuer à La Fontaine; mais chez un être aussi spontané, le goût et le tempérament ne font qu'un. Il ne peut être choqué d'une architecture irrégulière, lui qui a confondu dans ses ouvrages tous les genres, tous les styles, mêlé dans ses vers tous les mètres et tous les rythmes. Et comment ne jouirait-il pas du charme de « l'inachevé », lui qui s'est permis tant de négligences dont on ne devine

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pas toujours si elles sont l'effet d'un art consommé ou d'une naturelle indolence?

Après avoir visité le château, La Fontaine se rend dans le jardin peuplé de statues, mais il n'a guère le temps de considérer les sculptures.

Le déclin du jour et la curiosité de voir une partie des jardins en furent la cause. Du lieu où nous regardions ces statues, on voit à droite une fort longue pelouse, et ensuite quelques allées profondes, couvertes, agréables, et où je me plairois extrêmement à avoir une aventure amoureuse; en un mot, de ces ennemies du jour tant célébrées par les poètes; à midi, véritablement, on y entrevoit quelque chose.

Comme au soir, lorsque l'ombre arrive en un séjour, Ou lorsqu'il n'est plus nuit, et n'est pas encor jour.

A la bonne heure! cette fois, nous retrouvons notre La Fontaine; pas pour longtemps, car l'aventure souhaitée ne se présentant pas, voici que « par une puissance secrète » il se sent forcé de célébrer en alexandrins héroïques « la gloire du grand Armand ». Sur ces entrefaites survient M. de Châteauneuf, et tous deux finissent par gagner Châtellerault, où M. Jannart les attend chez un de ses amis.

La Fontaine et son oncle resteraient volontiers

quelques jours à Châtellerault : les melons y sont excellents et les carpes succulentes; puis on est en pays de connaissance et même de parenté, car La Fontaine y a retrouvé ce Pidoux octogénaire dont vous vous rappelez le joli portrait; mais il faut obéir à l'ordre du Roi.

Par Chevigny, « misérable gîte et où commencent les mauvais chemins et l'odeur des aulx », par Bellac où la chère est médiocre, les voyageurs arrivent à Limoges : ils prennent congé de M. de Châteauneuf.

Les premières impressions de La Fontaine sur Limoges et les Limousins sont mêlées : « Les hommes ont de l'esprit en ce pays-là, et les femmes de la blancheur; mais leurs coutumes, façon de vivre, occupations, compliments sur tout ne me plaisent point ». Il annonce une autre lettre ; elle n'a pas été retrouvée, ou bien n'a jamais été écrite.

Cette relation contribue à rendre plus vivante l'image que je voulais tracer de La Fontaine. Grâce à elle nous sommes entrés plus avant dans l'intimité du bonhomme. Cependant, il est un point sur lequel les biographes se sont épuisés en recherches et en conjectures, c'est l'histoire de son ménage : je n'en ai point encore parlé, me réservant de le faire à propos de ces lettres adressées à M^^* de La Fon-

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taine. Nulle part ailleurs, il n'a soufflé mot de sa femme. Or mon dessein est de toujours l'interroger lui-même de préférence aux anecdotiers de son temps.

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