II. — LE DÉPART POUR LE LIMOUSIN
L'année suivante, La Fontaine s'en fut en Limousin pour y accompagner l'oncle Jannart. Le substitut de Fouquet était, en vertu d'une lettre de cachet, exilé à Limoges (à Limoges! déjà). La Fontaine voulut-il, en cette occasion, donner à son parent une preuve d'affection? Géda-t-il au caprice de voyager? Ou bien était-il compris dans l'ordre du Roi? Lui-même ne nous l'a point dit très clairement dans les lettres qu'il envoya alors à sa femme et qui ont été réunies sous le titre de Relation d'un voyage de Paris en Limousin.
Ce récit a été souvent rapproché du célèbre Voyage d'Encausse fait par MM. Chapelle et Bachaumont. Que l'exemple de son ami Chapelle ait décidé La Fontaine à conter sa promenade en Limousin sous la forme de lettres mêlées de prose et de vers, c'est vraisemblable. Mais aujourd'hui il nous est difficile de trouver quelque sel et quelque agrément au petit ouvrage de Chapelle et de Bachaumont : c'est une suite de facéties fâcheuses, souvent grossières, et de petits vers plats et prosaïques; des saillies burlesques à la façon de Scarron ; une certaine
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veine rabelaisienne, mais pauvre, desséchée; au milieu du fatras, une scène assez piquante et qu'on a souvent citée, celle des Précieuses de Montpellier . Au contraire, qu'elles ont conservé de charme et de fraîcheur, les lettres de La Fontaine! Elles sont farcies de mythologie, le ton badin du conteur agace un peu, à la longue, et je sais aussi que ce ne sont point de vraies lettres intimes, que le tour en est apprêté, que M"° de La Fontaine était chargée, à n'en pas douter, de les mettre sous les yeux de quelques beaux esprits ; elles n'en sont pas moins, de tous les écrits de La Fontaine, celui où il a le plus librement pailé de ses sentiments et de ses goûts. Notez qu'elles n'ont jamais été imprimées de son vivant. Puis le voyage est une pierre de touche ; c'est là que chacun se livre et se révèle : on ne connaîtra jamais son meilleur ami, si l'on n'a fait route avec lui. Les rencontres inattendues, les petits déboires, la perpétuelle nouveauté du spectacle, tout oblige le voyageur à dévoiler son caractère et son humeur. Embarquons-nous donc avec La Fontaine dans le carrosse qui va le conduire à petites journées de Paris à Limoges.
Avant leur départ, Jannart et La Fontaine sont venus se rafraîchir chez M""^ C, dans sa maison de Clamart, « au-dessous de cette fameuse montagne
LE VOYAGE EN LIMOUSIN lOI
OÙ est situé Meudon ». La Fontaine s'y régale d'un beurre excellent, meilleur sans doute que celui de la Tueterie : « Je me suis souhaité vingt fois de pareilles vaches, un pareil herbage, des eaux pareilles, et ce qui s'ensuit, hormis la batteuse qui est un peu vieille. » Il se promène dans le jardin de son hôtesse : « il a, dit-il, des endroits fort champêtres, et c'est ce que j'aime sur toutes choses ». Il vante les chênes et les châtaigniers qui bordent les terrasses et « ce bois qui paroît en l'enfoncement, avec la noirceur d'une forêt âgée de dix siècles ». Il admire un vaste amphithéâtre de gazons. Et quand, après avoir célébré ces « beautés simples et divines », il s'écrie :
Vive la magnificence
Qui ne coûte qu'à planter!
on se demande s'il ne pense pas à la coûteuse magnificence des jardins de Vaux.