I. La Coupe enchantée
Ïl6 jfÉAN Ï)B LA PONtAINË
mant, quoique fort méchante langue, est ici uû témoin assez sûr, car il était très lié avec Maucroix et La Fontaine. Cette Historiette a été écrite en 1657, dix ans après le mariage. Mais à tout prendre, elle démontre qu'alors M"^ de La Fontaine « séchait de chagrin ». Or, si elle « séchait de chagrin », c'était, selon toute apparence, qu'elle n'avait pas encore trouvé de consolateur
« Mais elle en a trouvé un ! s'écrient les personnes qui veillent sur l'honneur de La Fontaine, et nous le connaissons, c'est Antoine Poignan, officier de dragons. » Elles nous renvoient à VHistoire de V Académie française par l'abbé d'Olivet et aux Mémoires de Louis Racine sur la vie de son père.
Selon d'Olivet, M"° de La Fontaine ne manquait « ni d'esprit ni de beauté », mais pour l'humeur, elle tenait fort de cette M""' Honesta que La Fontaine a dépeinte dans son conte de Belphé^or. « Aussi ne trouvait-il d'autre secret que celui de Belphégor pour vivre en paix. Je veux dire qu'il s'éloignait de sa femme le plus souvent et pour le plus longtemps qu'il pouvait, mais sans aigreur et sans bruit ». Il n'est pas impossible, que M""^ Honesta reproduise quelques traits du caractère de M"" de La Fontaine, mais le sujet de Belphégor est emprunté à Machiavel, et, quand l'auteur italien avait
publié sa nouvelle, on avait déjà dit qu'il y avait représenté sa femme.
Un peu plus loin, l'abbé d'Olivet, voulant donner une preuve de la crédulité de La Fontaine, raconte l'aventure de celui-ci avec « un nommé Poignan, ancien capitaine de dragons, retiré à Château- Thierry ». Citons textuellement l'anecdote qui est reproduite par tous les biographes de La Fontaine avec plus ou moins d'exactitude :
« Tout le temps que ce Poignan n'était pas au cabaret, il le passait auprès de M™*" de La Fontaine qui était, comme j'ai dit, une M'"' Honesta
d'un orgueil extrême Et d'autant plus que de quelque vertu Un tel orgueil paraissait revêtu.
Poignan, de son coté, n'était pas du tout galant. On en fit cependant de mauvais rapports à M. de La Fontaine, et on lui dit qu'il était déshonoré, s'il ne se battait contre Poignan. Il le crut. Un jour d'été, à quatre heures du matin, il va chez lui, le presse de s'habiller, et de le suivre avec son épée. Poignan le suit, sans savoir où ni pourquoi. Quand ils furent hors de la ville, La Fontaine lui dit : « Je veux me battre contre toi, on me l'a con- « seillé. » Et après lui en avoir expliqué le sujet, il met l'épée à la main. Poignan tire à l'instant la sienne, et d'un coup ayant fait sauter celle de La Fontaine à dix
Il8 JEAN DE LA FONTAINE
pas, il le ramène chez lui, où la réconciliation se fit en déjeunant.... >
On a conclu de ce récit que Poignan était l'amant de M^^' de I.a Fontaine. Il me semble que l'abbé d'Olivet dit tout justement le contraire. En 1747, c'est-à-dire cinquante ans après la mort de La Fontaine, Louis Racine, dans les Mémoires sur la vie de son père, certifia la vérité de l'anecdote rapportée par l'abbé d'Olivet et la conta à son tour en l'animant d'un plaisant dialogue entre les deux amis.
Non content d'interpréter à contre-sens l'abbé d'Olivet, on a bâti un roman : avant son mariage, Marie Héricart aurait éprouvé un tendre sentiment pour son petit cousin Antoine Poignan qui n'avait pas alors vingt ans ; des parents barbares auraient donné la main de Marie au fils du maître des eaux et forêts de Château-Thierry; mais un jour Antoine aurait reparu sous un uniforme d'officier de dragons; entre Mars et Phœbus, la provinciale n'aurait pas hésité. Le poète ne l'avait-il pas prévu luimême?
Or soyez siir qu'en amours Les Dames au premier inclineront toujours, Et toujours le plumet aura la préférence ^