‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 66 sur 105 · I. Les deux Pigeons · texte numérisé non relu

I. Les deux Pigeons

chansons. Un jour, Lulli vient lui demander de composer une Daphné^ puis préfère mettre en musique VAlceste de Quinault, et le librettiste déçu se venge dans une satire sanglante; mais échappe-t-on à son destin? celui de La Fontaine était d'être éternellement mystifié :

Le paillard s'en vint réveiller Un enfant des Neufs Sœurs, enfant à barbe grise,

Qui ne devoit en nulle guise Être dupe; il le fut et le sera toujours.

Un peu plus tard il commencera une Galatée qu'il n'achèvera pas, mais dont une jolie chanson sera mise en musique par le célèbre Lambert. Enfin dans sa vieillesse il écrira Astrée, tragédie lyrique, pour Colasse, le gendre de Lulli. Cependant l'opéra n'est point ce qu'il aime, et, dans une épître à son ami de Niert, il nous dit quelle musique lui plaît. 11 juge risible toute la machinerie de l'opéra; il ne goûte pas le mélange de drame, de ballet et de symphonie qui est devenu la règle du genre. Ce qu'il préfère à toutes ces pompes et à tout ce fracas, c'est la musique d'autrefois, et il énumère tous les virtuoses qui l'ont jadis enchanté. Éternelle plainte du vieux mélomane évoquant ses souvenirs de jeunesse! Heureusement qu'en ces jours de carême où

il écrit, il pourra se dispenser d'aller entendre Isis, le dernier ouvrage de Lulli.

Nous irons, pour causer de tout avec franchise, Et donner du relâche à la dévotion, Chez l'illustre Certain faire une station : Certain, par mille endroits également charmante, Et dans mille beaux-arts également savante, Dont le rare génie et les brillantes mains Surpassent Chambonnière, Hardel, les Couperains. De cette aimable enfant le clavecin unique Me touche plus qu'Isis et toute sa musique.

L' « aimable enfant » avait alors quinze ans et était l'amie particulière de M. de Niert ^

Il a aimé la ville. Il a bien pu chanter la solitude.

Solitude où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais. Loin du monde et du bruit, goûter l'ombre et le frais? O qui m'arrêtera sous vos sombres asiles?

Mais il ne se déplaisait ni dans le monde ni dans le bruit : n'avait-il pas toujours le refuge de ses songeries? A Château-Thierry, il faisait sa partie dans le chœur des rieurs du Beau-Richard. A Paris, il se divertissait dans les compagnies variées où le menaient soit le hasard des rencontres soit le

caprice de son humeur, aussi à son aise dans un cabaret avec Racine et Chapelle que dans le salon de M""' de La Fayette, chez M°^^ de La Sablière que chez M"" de Champmeslé, car il était, dit l'abbé d'Olivet, « toujours plein de respect pour les femmes, donnant de grandes louanges à celles qui avoient de la raison, et ne témoignant jamais de mépris à celles qui en manquoient ». La Bruyère le représente, il est vrai, comme « grossier, lourd, stupide », incapable de parler; mais La Bruyère tient à faire éclater le contraste entre l'extérieur et le génie de La Fontaine; il appuie sur le trait. C'est encore d'Olivet qui écrit : « Que le discours vînt à s'animer par quelque agréable dispute, surtout à table, alors il s'échauffoit véritablement, ses yeux s'allumoient ». Et nous le croyons volontiers quand nous lisons la jolie lettre à Tarchitecte Simon de Troyes : c'est le récit d'un dîner où avec Girardon et quelques amis La Fontaine déguste un pâté de trois canards, présent du généreux Troyen ; autour de la table les convives causent de la nouvelle statue du roi, des exploits de La Feuillade, de la grandeur de Louis XIV, des journaux de Hollande, de l'esprit de Bayle, du talent de Le Clerc, et La Fontaine nous conte comment lui-même se mêle à la conversation.

Il a aimé la campagne : là-dessus nous avons tout dit.

Oui il a tout aimé. Sa maxime est « diversité » : il la pratique dans son œuvre; point de genre poétique où il ne s'aventure, il commence même une tragédie; il la pratique aussi dans sa conduite... ou, si vous le préférez, dans son inconduite : n'y revenons plus.

Il nous faut du nouveau, n'en fût-il plus au monde.

Le voilà tout entier. Le nom de Polyphile dont il s'affuble dans Psyché^ blasonne son génie et sa vie.

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