IV. — CHEZ MADAME DE LA SABLIÈRE
Si, comme frontispice aux œuvres de La Fontaine, on voulait composer une allégorie à la mode classique, la Muse du Conte y paraîtrait avec le visage de la duchesse de Bouillon, et M""' de La Sablière y figurerait la Muse de la Fable. A cela on ne manquerait pas d'opposer que M'"'' de La Sablière, du moins jusqu'à sa conversion, ne tint pas rigueur à La Fontaine d'imiter Boccace, — son goût et ses mœurs n'étaient pas tellement austères ! — que de son côté la duchesse de Bouillon avait trop d'esprit, pour être insensible au charme des fables; et que, du reste, on ne sait au juste laquelle de ces deux dames appela si gentiment le poète un fablier y c'est-à-dire un être qui faisait des fables, comme un pommier produit des pommes. On objecterait encore que La Fontaine ne connaissait pas la duchesse de Bouillon quand il fît ses premiers contes, et que rien ne prouve qu'il con-
naissait M""^ de La Sablière quand il publia les six premiers livres de ses fables. N'importe : l'allégorie n'en contiendrait pas moins quelque vérité. Les deux genres sont bien représentés sous les traits des deux amies de La Fontaine.
Vous connaissez la Muse du Conte, voici celle de la Fable :
Elle était d'une taille médiocre, mais aisée et tout à fait proportionnée. Elle avait des cheveux d'un blond cendré, le plus beau qu'on puisse imaginer; les yeux bleus, doux, fins et brillants, quoiqu'ils ne fussent pas des plus grands; le tour du visage ovale; le teint vif et uni; la peau d'une blancheur à éblouir; les plus belles mains et la plus belle gorge du monde. Joignez à tout cela un certain air touchant de douceur et d'enjouement, répandu sur toute sa personne....
Ce portrait, publié dans le Mercure galant de juillet 1678 sans nom d'auteur et adressé à M""" D. L. S, est, à n'en pas douter, celui de M""' de La Sablière. On a supposé avec vraisemblance qu'il était de la plume de La Fontaine. Quoi qu'il en soit, peut-on concevoir plus charmante et plus parfaite image de la Fable, telle qu'elle est sortie du cerveau de notre poète?
Marguerite Hesscin (ou Hcssin) avait épousé le
fils d'un riche financier, Antoine Rambouillet de La Sablière. Celui-ci, homme d'esprit, rimait à ses heures, et Conrart l'appelait le grand madrigalier français. Il possédait à Reuilly une belle maison, la Folie Rambouillet, célèbre par ses jardins, ses potagers et la vue merveilleuse qu'elle offrait de ses terrasses sur la vallée de la Seine. C'était un homme de plaisir, un des amants par quartier de Ninon. Il avait, dit-on, épousé M"^ Hessein pour se consoler d'avoir été abandonné par sa belle et scrupuleuse maîtresse, M™^ Le Taneur. Il trompa sa femme avec la jeune Manon de Vanghangel, fille d'un Hollandais qu'il avait intéressé à ses affaires. Quant à M'"' de La Sablière, M""" de Sévigné l'appelait la « tourterelle Sablière » et ne parlait d'elle qu'avec toutes sortes de sous-entendus dont nous n'avons pas toujours la clef, mais qui donnent à penser que la tourterelle n'était pas à l'abri de la médisance. Charles de Sévigné raconte qu'il la rencontra un jour chez une célèbre cantatrice, M'*^ de Raymond, et il nomme les autres auditrices de ce concert intime : Ninon d'abord, puis quelques femmes, dont les aventures étaient notoires. Les deux époux se séparèrent de biens et d'habitation, et M'"' de La Sablière alla demeurer rue Neuvedes-Petits-Champs.
Ce fut là que vers 1672 elle recueillit La Fontaine. Depuis la mort de la duchesse douairière d'Orléans, il avait dû quitter le Luxembourg. Il n'avait nulle envie de retourner à Château-Thierry pour y retrouver sa femme; puis la publication de ses ouvrages le retenait à Paris. Que fût-il advenu de ce quinquagénaire nonchalant, distrait et voluptueuXj s'il n'avait trouvé chez M"'' de La Sablière une hospitalité sans contrainte et une amitié sans tyrannie? Il demeura vingt ans l'hôte de son amie.
On s'en est parfois scandalisé. Mais il faut juger de ces choses comme en jugeaient les contemporains et La Fontaine lui-même : ils eussent été très surpris si quelqu'un leur était venu dire que l'honneur défend à un poète de vivre aux dépens de ceux qui l'admirent. Et de quoi donc eût-il vécu, le malheureux ? Il n'était pas, comme la plupart de ses confrères, pensionné par le Roi. Enfin, tout compte fait, qui fut l'obligé? D'innombrables écrivains ont escroqué leurs bienfaiteurs en leur promettant l'immortalité. Ce n'est pas le cas de La Fontaine. Nous verrons tout à l'heure qu'il a payé en bonnes espèces et bien trébuchantes. Rappelonsnous aussi ces deux vers :
l86 JEAN DE LA FONTAINE
C'est le cœur seul qui peut rendre tranquille, Le cœur fait tout, le reste est inutile.
Entre La Fontaine et M'^'' de La Sablière, le cœur fit tout; ne nous soucions pas du reste.
Elle avait beaucoup de grâce et d'esprit. Elle connaissait, dit Bayle, « le fin des choses ». Dans sa chagrine vieillesse, Boilcau a jugé bon de la caricaturer.
c'est cette savante
Qu'estime Roberval et que Sauveur fréquente.
D'où vient qu'elle a l'œil trouble et le teint si terni?
C'est que sur le calcul, dit-on, de Cassini
Un astrolabe en main, elle a, dans sa gouttière,
A suivre Jupiter passé la nuit entière.
Gardons de la troubler. Sa science, je croi,
Aura pour s'occuper ce jour plus d'un emploi.
D'un nouveau microscope on doit, en sa présence,
Tantôt chez Dalancé faire l'expérience;
Puis d'une femme morte avec son embryon
11 faut chez du Verney voir la dissection.
Rien n'échappe aux regards de notre curieuse.
Méchante vengeance. Un jour, dans une de ses épîtrcs, comme il avait eu l'imprudence de parler astronomie, il s'était trompé sur l'emploi de l'astrolabe et avait mis au masculin le mot parallaxe qui
est du féminin : on en avait fait des gorges chaudes chez M""' de La Sablière.
Si elle était curieuse de mathématiques, de physique, d'astronomie et de philosophie, si elle entendait Homère, dit Corbinelli, « comme nous entendons Virgile », elle n'eut jamais rien d'une pédante. Elle réunissait autour d'elle des savants, mais aussi des hommes d'esprit, comme M. de Barillon et M. de Bonrepaux qui furent ambassadeurs, des écrivains comme Perrault, des V03^ageurs comme Bernier, des épicuriens comme La Fare et Chaulieu, des poètes comme La Fontaine. Ellemême était d'humeur assez gaillarde. Un sévère magistrat, indigné de la galanterie qui régnait dans la maison, s'écriait : « Quoi! toujours de l'amour et des amants! Les bêtes au moins n'ont qu'une saison. — C'est que ce sont des bêtes», répondait la dame.
Une pédante! Mais voit-on La Fontaine installé chez Philaminte? Les entretiens qu'il aimait et qu'il trouvait chez son amie, lui-même les a dépeints :
Propos, agréables commerces.
Où le hasard fournit cent matières diverses,
Jusque-là qu'en votre entretien La bagatelle a part : le monde n'en croit rien.
Laissons le monde et sa croyance,
La bagatelle, la science,
l88 JEAN DE LA FONTAINE
Les chimères, le rien, tout est bon; je soutiens Qu'il faut de tout aux entretiens;
C'est un parterre où Flore épand ses biens;
Sur différentes fleurs l'abeille s'y repose, Et fait du miel de toute chose.
Quand, dans ses vers, il élève un temple à la déesse Iris (M""" de La Sablière), voici l'image qu'il eût voulu placer dans le sanctuaire :
Au fond du temple eût été son image, Avec ses traits, son souris, ses appas. Son art de plaire et de rCy penser pas.
J'eusse en ses yeux fait briller de son âme Tous les trésors, quoique imparfaitement : Car ce cœur vif et tendre infiniment, Pour ses amis, et non point autrement, Car cet esprit, qui, né du firmament, A beauté d'homme avec grâces de femme^ Ne se peut pas, comme on veut, exprimer. O vous. Iris, qui savez tout charmer.
Qui savez plaire à un degré suprême.
Vous que l'on aime à l'égal de soi-même (Ceci soit dit sans nul soupçon d'amour. Car c'est un mot banni de votre cour.
Laissons-le donc), agréez que ma Muse Achève un jour cette ébauche confuse *.