‹ Jean de La Fontaine; cours libre professé à l'Université de StrasbourgChapitre 79 sur 105 · III. — LA FONTAINE ET TURENNE · texte numérisé non relu

III. — LA FONTAINE ET TURENNE

La Fontaine respirait avec délice l'air de libertinage qui régnait chez les Bouillon.

La parenté du duc s'entendait à merveille avec celle de la duchesse. Le chevalier de Bouillon à qui est dédié le Bûcheron et Mercure, était le compagnon de plaisir des Vendôme. Le cardinal de Bouillon, qui reçut la pourpre si jeune qu'on l'appelait « l'enfant rouge », avait des « mœurs infâmes », selon Saint-Simon; il est vrai qu'en lui dédiant son pieux poème de la Captivité de Saint- Malc , La Fontaine vantait « ses m.œurs si pures » ; mais, comme ce cardinal était le grand ami dn l'abbé

de Choisy, on incline à croire que Saint-Simon n'avait pas tort.

Un héros couvrit longtemps de sa gloire les désordres de la famille : Turenne était l'oncle du duc de Bouillon. La Fontaine a célébré Turenne, et c'est merveille de voir comment lui qui naguère flattait si gracieusement 1' « aimable et vive princesse », va maintenant, sans changer de ton, avec le même naturel, la même familiarité, haranguer le grand capitaine. Il lui rappelle qu'un jour ils ont fait route ensemble et ont causé de Marot :

Vous souvient-il, Seigneur, que mot pour mot, Mes créanciers, qui de dizains n'ont cure, Frère Luhin^ et mainte autre écriture, Me fut par vous récitée en chemin?

Vous alliez lors rembarrer le Lorrain.

On peut noter que Turenne, lui non plus, ne devait pas beaucoup se scandaliser des Contes, puisqu'il savait par cœur la ballade de Frère Lubin où la moinerie n'est pas épargnée.

Au commencement de 1675, La Fontaine adresse à Turenne une longue épître. A ce moment un « déluge d'Allemands » (l'expression est de Racine dans son Précis historique des guerres de Louis XIV) s'est répandu dans la Haute- Alsace,

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L'alarme a gagné toutes les provinces voisines de la frontière; mais, par la voix de La Fontaine, Apollon se charge de rassurer les trembleurs; il enjoint aux poètes picards et aux poètes de Champagne de dormir en repos.

Je ne suis pas un oracle; et ceci

Vient de plus haut : Apollon, Dieu merci,

Me l'a dicté; souvent il ne dédaigne

De m'inspirer. Maint auteur nous enseigne

Qu'Apollon sait un peu de l'avenir.

L'autre jour donc j'allai l'entretenir

Du grand concours des Germains tous en armes;

L'Hélicon même avoit quelques alarmes.

Le dieu sourit, et nous tint ce propos :

« Je vous enjoins de dormir en repos,

Poètes picards et poètes de Champagne;

Ni les Germains, ni les troupes d'Espagne,

Ni le Batave, enfant de l'Océan,

Ne vous viendront visiter de cet an,

Tout aussi peu la campagne prochaine.

Je vois Louis, qui des bords de la Seine,

La foudre en main, au printemps partira,

Malheur alors à qui ne se rendra !

Je vois Condé, prince à haute aventure.

Plutôt démon qu'humaine créature :

Il me fait peur de le voir plein de sang.

Souillé, poudreux, qui court de rang en rang;

Le plomb volant siffle autour sans l'atteindre;

Le fer, le feu„ rien ne l'oblige à craindre.

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Quand telles gens couvriront vos remparts, Je vous dirai : Dormez, poètes picards. Devers la Somme on est en assurance; Devers le Rhin tout va bien pour la France : Turenne est là. Ton n'y doit craindre rien. Vous dormirez, ses soldats dorment bien; Non pas toujours : tel a mis mainte lieue Entre eux et lui, qui les sent à sa queue. Deux de la troupe avec peine marchoient; Les pauvres gens à tout coup trébuchoient, Et ne laissoient de tenir ce langage : « Le conducteur, car il est bon et sage, Quand il voudra, nous fera reposer. »

Après cela, qui peut vous excuser De n'avoir pas une assurance entière?

Morphée eut tort de quitter la frontière. Dormez sans crainte à l'ombre de vos bois, Poètes picards et poètes champenois. »

Le magnifique Devers le Rhin, tout va bien pour la France, le propos des deux poilus fourbus mais confiants dans la sagesse et la bonté de leur chef, et tous ces vers d'un si beau lyrisme prennent aujourd'hui, surtout ici, la plus émouvante sonorité. Qu'il est donc divers, notre La Fontaine, et comme nous l'aimons d'avoir partagé l'enthousiasme qui alors transportait le peuple de France au seul nom de Turenne !

Remarquons que l'unique souci d'Apollon est

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d'inviter « poètes picards et poètes champenois » à reprendre leur somme : on reconnaît à ce trait le grand dormeur que fut La Fontaine.

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