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Jean de la Reole

Le 8 avril 1780, vers cinq heures de L'après-dinôe, la belle et imposante ville de Bordeaux présentait un spectacle d'une animation extraordinaire.

Toute la population s'était portée sur un point unique : la place de la Comédie. On inaugurait cette majestueuse œuvre d'art qui s'appelait le Grand-Théâtre.

Le Grand-Théâtre de Bordeaux avait duré

innées à construire et coûté près de trois

millions, ce qui passait alors pour une somme

importante. Il avait coûté plus que cela en-

core : il avait coûlù tous les efforts, toutes les larmes, toutes les souffrances, toutes les humiliations, et même, — ô honte ! — toutes les épargnes d'un pauvre architecte de génie.

Au milieu d'un quartier magnifique, sur un vaste plateau distrait des anciens glacis du château Trompette, s'élevait un immense monument qui n'avait rien à envier aux temples de l'Italie et de la Grèce pour la noblesse et la pureté des lignes.

Il se dressait fièrement entre la chaussée du Chapeau-Rouge, célèbre dans le monde entier, et la jolie perspective des allées de Tourny. Rien de plus élégant que sa façade ornée de douze colonnes d'ordre corinthien et surmontée de douze statues allégoriques. Des maisons superbes et hautes lui faisaient vis-à-vis.

Ce jour-là, le maréchal de Richelieu, gouverneur de la Guienne, devait assister à l'ouverture du Grand-Théâtre de Bordeaux, ainsi que MM. les jurais. Il y avait spectacle de gala ; on jouait YAthalie de Racine.

Voilà pourquoi toute la ville s'était ruée sur la place, au milieu de laquelle une large

JEAN UE LA i

e avait été ménagée pour les carrosses et

■ à porteurs, était un fourmillement considérable de bourgeois en lévite ou roupe, selon le mot local, d'artisans en veste, d'ouvriers du port, de tonneliers, de moines môme. On y voyait aussi nombreux Juifs, facilement reconnaissables à leurs yeux perçants, à leur nez aquilin perdu dans une épaisse barbe noire; Juifs d'Espagne et de Portugal, les Chimène, I , les Silva, les Mendès, les

Âlvarès, les Lopez, les Diaz, les Benzacar, ss. Parmi l'élément féminin, on distinguait au premier rang ce produit spécial du paysdésigné sous le nom de grîsettes, Ules ouvrières, à la tête enveloppée d'un foulard de couleur, et dont le crayon de Galard devait fixer quelques années plus tard les traits mutins. Il y avait aussi de ces femmes à coiffes gigantesques et carrées, dont la race s'est perdue, marchandes du marche des Récollets, matrones du quartier Saint-Michel, qu'on appelait des Cadichonnes. De toute cette foule bigarrée, à grand'peine

contenue par les valets de ville et la milice bourgeoise, s'échappait une rumeur, un pêlemêle d'exclamations en patois, car presque tout le monde à Bordeaux parlait alors le patois gascon, si amusant, si mordant, si leste, si spirituel.

On saluait au passage les gens connus, soit qu'ils fussent traînés en voiture et précédés de gardes, comme le président de Gasc, soit qu'ils arrivassent modestement à pied, comme l'homme de lettres Berquin. Les apostrophes étaient plus souvent ironiques que respectueuses, car la Gascogne a été de tout temps un foyer de turbulence.

Sept heures venaient de sonner à Saint- Dominique, l'église voisine. On n'attendait plus que le maréchal de Richelieu, toujours en retard, selon son impertinente habitude.

En l'attendant, faisons pénétrer le lecteur dans l'intérieur du monument dont nous venons de lui montrer la façade.

C'était d'abord un large vestibule conduisant à un escalier qui est resté le plus élégant modèle de tous les escaliers de théâtre

DE LA. RKOI.K

et qui a particulièrement inspiré relui de

■ru actuel de Paris.

Au premier étage de cet escalier, qui se partageail en deux rampes, une porte monumentale, surmontée désarmes de la ville, ouvrait sur la salle.

' îette salle, une merveille ! Trois étages de

- découvertes et suspendues, séparées

par des colonnes cannelées ! Et chacune de

mblable à une corbeille dorée.

Au milieu, un lustre affcetant la forme d'une

colossale grappe de raisin.

Levait-un les yeux plus haut que ce lustre? ils étaient retenus par un plafond d'une grandeur inusitée et d'une incomparable magie. Ce qu'il représentait? Ce qu'ont toujours représenté et ce que représenteront toujours tous les plafonds : le Ciel, l'Olympe, le Par- . Apollon, les Muses, des Génies, des Nymphes, des Amours, les Jeux et les Ris. 1 ii 1 gigantesque s'élançait dans la lu-

mière, emportant Momus sur son dos, Mo- . harnaché et culotté à la moderne. — Pourquoi cette place d'honneur à Momus, dieu secondaire ? — A côté de cette indis-

pensable concession à la tradition mythologique et classique, une large place avait été réservée à la décoration locale. C'est ainsi que tous les attributs d'un port florissant avaient été rassemblés là : navires, pavillons, ancres, balles de marchandises ; on y voyait même un capitaine commandant à des nègres enchaînés. — Les chaînes n'étaient-elles pas de trop ? — Notre commerce avec les colonies avait pour emblème un perroquet huche sur une cage à poules. De superbes filles portaient entre leurs bras des corbeilles débordant de fruits, indices de la fertilité de la province, et Bacchus triomphant personnifiait la principale source de la fortune du Bourdelois, comme on écrivait encore. Il y avait aussi un effet de marée galopante particulière à la contrée, le Mascaret, remontant la Garonne jusqu'à une dizaine de lieues et caractérisé par des tritons en goguette. Tout cela dans les raccourcis les plus audacieux, nageant, frétillant, volant, cabriolant, inondé de flamme !

Ajoutons, comme nuance imprévue, que cette apothéose gardait dans ses groupes les

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