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— Messieurs, qui est-ce qui me vaul cette l'avantage de votre .visite?
— Nous venons voir un de vos prisonniers.
— Mes prisonniers sent peu nombreux,
iupira le commandanl : nous sommes
dans la morte-saison, et cependant, si j'en
- la rumeur publique, ce ne sont pn-- les
lits qui manquent à Bordeaux. Par où
lonc les malfaiteurs? Vous ne m'en-
/ plus personne, monsieur Dutas! a : cela
pas bien. Une prison vide n'a plus de
u d'être... Ils ne sont plus, les beaux
jours du fort du Ha !
— Consolez-vous, commandant ; les temps vent peut-être changer.
— Dieu vous entende, monsieur Dutasta !... Mais quel est celui de mes prisonniers que vous voulez voir? Justement tout mon petit monde est réuni au préau.
— C'est le nommé Loupiac.
— Ah! ah! Loupiac! Un fidèle, celui-là. un habitué... Il ne passe jamais plus de six
inir qous voir... Loupiac! un bon diable qui a le don de me réjouir ! Si Loupiac
ne me restait pas, je crois que je deviendrais hypocondre.
— Diable !
— Quoi ? dit le commandant.
— C'est que nous venons vous enlever Loupiac.
— Comment ?
— Nous sommes vraiment désolés... Voici l'ordre signé de M. Lafargue.
— Loupiac, me quitter ?
— Afiaires majeures... Service particulier.
— Je n'ai qu'à m'incliner. Messieurs, suivez-moi.
Le préau était situé dans une partie reculée du fort. En cheval de retour qu'il était, Sernin distingua du premier coup d'oeil l'individu qu'il cherchait au milieu d'une vingtaine de détenus.
C'était un gros homme de quarante ans environ, au teint très coloré.
Sernin alla immédiatement se planter devant lui.
Le gros homme s'écria :
— Té! Jean!
Mais au regard terrible que lui lança Sernin, Loupiac comprit qu'il avait laisse échapper uni1 imprudence, et il aurait voulu ravaler sa Langue.
Sernin éclata d'un rire nerveux.
— Allons, dit-il, il me prend pour un autre, il ne reconnaît pas son ami Sernin, son bon ami Sernin... Ingrat, va!
— Moi, né pas te reconnaître! Y songéstu? répliqua Loupiac en se remettant ans-
: ainsi tu ne m'as pas ouvlié... Ce cher Sernin!
— Oui, Sernin, qui vient te rendre à la liber:
— Est-ce possivle ?
L»s deux amis se précipitèrent dans les lu-as l'un de l'autre.
— Quel attendrissant spectacle! dit Dui ; leur hâte doit être grande de se trouver
en tête a tête... Venez, Loupiac: venez, mes enfants! ajuuta-t-il en les entraînant vers la porte de la prison.
Lt tout bas :
— Il me tarde de les voir tous deux à L'œuvre!
Les deux amis se dirigèrent vers la rivière, d'abord parce que l'eau a de tout temps attiré les philosophes, ensuite parce que les bords de la Garonne sont peuples de riants cabarets, propices aux confidences, et que Sernin et Loupiac avaient beaucoup de confidences à se faire. Ils s'y dirigèrent par cette suite de cours plantés d'arbres qui conservèrent longtemps le nom de fossés : — fossés des Tanneurs, fossés Saint-Éloi, fossés Bourgogne, et qui représentaient déjà le vieux Bordeaux.
Après s'être assurés qu'ils n'étaient pas filés, ils entamèrent bientôt le chapitre des effusions.
Loupiac ne se lassait pas de répéter comme dans les tragédies :
— Ah ! combien ta présence a de charme pour moi !
Et il ajoutait :
— A vrai dire, je t'attendais d'un jour à l'autre, mon cher Jean, car tu n'es pas homme à laisser les amis clans la peine.
Ce à quoi Sernin répondait :
— ■ Débarrasse-toi donc, animal, de cette
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habitude de m'appeler Jean à toul propos. Tu m'as fait frémir toul à l'heure.
— Que beux-tu? C'est plus fort que moi. iiis, il y a plus (l'un Jean à la foire.
— .' être appelé Sernin.
— C'est convenu, mon cher Jean. Mais dé- • -toi de mé donner des nouvelles dé
tous 1»'- camarades. Comment bont-ils? Y a-t-il longtemps que tu les a bus?
— Ils mènent une existence de coqs en
moines italiens .- je crains même qu'ils ii'' s'amollissent à force de bien-être.
— hious! enboie-moi en neubaine avec eux ! s'écria Loupiac.
— Non, je te réserve un rôle plus important auprès de moi.
— Tant mieux!... Depuis deux mois que j'étais en prison, je mé rouillais, en bérité.
Connu.' ils passaient devant la -rosse tour Saint-James, Loupiac tira sa montre pour la mettre a l'heure.
— Parbleu! dit Sernin, si je ne venais pas
1 y a quelques minutes la montre du commandanl du fort du lia, je croirais que -: elle...
Loupiac se mit à rire.
— Tu né té trompes pas, dit-il; c'est bien elle, en effet... Je n'ai pas boulu quitter lé fort sans emporter un soubénir du digne commandant.
— Eh! mais, tu ne te rouilles pas autant que tu veux bien le dire.
— Je m'entretiens la main, boilà tout.
— Bon pour une fois de temps en temps, mais ce n'est pas pour travailler si petitement que je t'ai délivré.
— Pourquoi est-ce donc ?
— Apprends que l'Etat a de grands projets sur moi.
— Sur moi? L'État?
■ — Il a distingué mes mérites, et dès aujourd'hui il m'a confié une mission à laquelle je veux bien t'associer.
— Merci, mon cher Jean. Quelle mission ?
— Une mission... de confiance.
— ■ La confiance, c'est mon fort.
— Nous devons rechercher, moi et toi, d"habiles malfaiteurs qui ont jusqu'ici échappé plus ou moins à la justice, et qui répandent l'effroi dans le public où ils sont connus
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-.ins le nom de la bande à Jean de la Rôole.
— Tu dis?
Loupiac ouvrit une bouche démesurée ci ■Ma Sernin comme s'il avait mal entendu. Puis, ce l'ut une hilarité débordante, et qui Semblait ne poinl avoir de tenue.
— La bande à Jean de la Réole! exclamat-il en imprimant à s. m ventre les oscillations les plus désordonnées; nous sommes chargés d'arrêter la bande à Jean de la Réole?
S rnin m' put que faire un signe de tête affirmatif; puis, à son tour, il tomba dans la même hilarité que Loupiac.
Les deux Gascons en curent pour cinq minutes à s'esclaffer réciproquement.
Loupiac reprit le premier :
— Et, mi attendant que nous mettions la main sur Jean de la Réole, ce qui peut nous prendre beaucoup de temps...
— Un temps considérable !
— Incalculable !
— Enorme !
— Immense!
<v>ui est-Ci ■ qui suvbiendra à nos dépenses? demanda Loupiac.
— Nous vivrons aux frais de l'État.
— Cela peut lé mener loin, l'État.
— Très loin !
— Plus loin qu'il né s'en doute. Pauvre État!
— Ne vas-tu pas t'apitoyer sur son compte ? dit Sernin.
— Laisse-moi rire encore.
La porte des Salinières allait s'offrir à leurs regards, ouvrant sur une vaste place en demicercle faisant face au fleuve, dont la largeur était majestueuse à cet endroit et où on devait construire plus tard l'immense pont qu'on admire aujourd'hui. De cette extrémité, le coup d'œil du port et de la ville, se déployant sur un arc de près d'une lieue d'étendue, était magnifique, éclairé surtout par un beau soleil de printemps. La Garonne, aux petits flots frisotants et limoneux, balançait une multitude de navires de toutes dimensions et de toutes coupes, pavoises aux couleurs de toutes les nations : bricks, trois-mâts, galiotes hollandaises rebondies comme des ventres de commode, barques de plaisance peintes et ornées à la vénitienne,
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canots étroits niant commodes flèches. Defsnt la porte des Balinières étaient plus particulièremenl rangés el serrés l'S uns contre
mtres les bateaux dits de cabotage, les et lourdes gabarres, les chassemarée bretons et normands, humbles bateaux aux voiles crises ou rougeàtivs, portant, malgré leur pauvreté, des noms sonores : la Espérance de Saint-Serran, Le Petit-Jules^ la Marie-Jeanne, la l'rovide bustes grossièrement sculptés et naïvement coloriés. Sur les priais,
lit un mouvement inouï de marchandises débarquées et embarquées, de sacs portes sur les épaules, de barriques roulées, de char-
s, de brouettes, de chevaux, d'ânes; c'était un bruit de voix, de cris, de grelots, de coups de fouets, d'aboiements. Bruit et mouvement étaient coupés '-à e1 là par de vieux - • sur un paquet de cordages, fumant gravement la pipe, ou par \\n groupe de femi ml la cuisine dans un chaudron,
ou encor.- par des douaniers posés de disen distance comme «les bornes.
La diversité, la profondeur des magasins,
avec leurs enseignes en toutes les langues, les denrées exotiques, les morues séchées, les grands fromages, les barils d'anchois, les nappes de cassonnade, tout cela dégageant un arôme acre, particulier, à pleine gorge!
Sernin et Loupiac n'étaient pas des âmes assez artistes pour s'arrêter à ce spectacle. Ils tirèrent à droite, vers le quai de Paludate, et ils entrèrent dans un petit débit de vin ambitieusement appelé : Au Repos des Navigateurs, avec pour sous-indication : Tenu par la veuve a Peyrecave. Cinq tables, et un papier de tapisserie d'une coloration aveuglante représentant les péripéties d'une chasse au tigre, suffisaient un peu arbitrairement à figurer ledit repos.
— Servitur à la velle madame Peyrecave ! dit Loupiac en déployant toutes ses grâces.
— Té ! moussu le baron ! s'écria une vigoureuse et joyeuse commère.
— Baron ! tu es devenu baron, toi ? fit Sernin avec étonnement.
— Mon ami, je l'ai toujours été... baron de Loupiac, seigneur de Fondandège, comte de Bacalan... Seulement je ne porte pas mes
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titres pour ne pas humilier mes gens:.. L;i véritable ooblesse se distingue d'ailleurs toute seule.
— Çà, c'esl vrai. Mais, ajouta madame Peyrecave, il y a bien longtemps qu'on ne vous avait pas vu, monsieur le baron.
— Vous avez daigné vous en apercevoir, ma divine ?
— Où étiez- vous donc ainsi?
— Dans mes terres, ma velle enfant.
— Tuas des terres, toi, Loupiac? ricana
* — Certainement, répondit Loupiac, lêgè-
remenl vexé; du côté de Cadillac.
— Et tu ne m'en avais jamais parlé, mauami?... Tu n'en avais pas ; davantage
soufflé mot à la charmante madame Peyre- ... D'honneur, tu es impardonnable, baron.
Et sur le même ton moitié moqueur, moitié sérieux :
— Il faut que tu t'engages à nous recevoir été, tous les deux, madame J'eyrecaveet
moi, dans ton château de l ladillac.
— Cet été?... balbutia Loupiac.
D'i JEAN DE LA REOLB
— Fixe le mois et le jour qu'il Le plaira.
— Que d'honneur pour moi ! dit la belle cabaretière en se rengorgeant.
— C'est entendu, n'est-ce pas? ditSernin à Loupiac d'un air qui semblait ne pas admettre d'objections... Et maintenant, belle dame, faites-nous le plaisir de nous donner une bouteille de votre petit Saint-Emilion, que mon ami m'a beaucoup vanté.
— Mon petit Saint-Emilion !prononça-t-elle; vous voulez dire mon grand Saint-Emilion? le plus grand de tous les Saint-Emilion ! M. le maréchal de Richelieu n'en a pas de pareil à sa table.
Assaut de Gascons.
— Suit ! le Saint-Emilion que vous voudrez, dit Sernin; et plutôt deux bouteilles qu'une !
— Bien parlé! appuya Loupiac.
Les deux bouteilles furent apportées, mais comme si elles eussent été au pouvoir de deux escamoteurs, elles se virent vidées presque en un clin d'oeil.
— 'Exquis ! dit Sernin.
— Parfait! dit Loupiac faisant claquer sa langue.
vN DK LA Rht'I.K
— Vous i. - aviez pas menti, belle madame Peyrecave; c'est ud véritable élixir.
— Un baume de longue vie!
— Encore une autre el de la môme am i
Les deux premières bouteilles avaient été
sifflées, comme on dit enargol bachique; la
siôme fût flûtée, c'est-à-dire absorbée
avec plus de lenteur et de réflexion. Elle fut
anal finie; puis, ou s'aperçul qu'elle
appelait le déjeuner, la tranche coupée à
même le jambon, le confit d'oie, — el autres
salais haut bord, éperons a boire. Il
en résulta au bout d'une heure une aimable
• entre les deux amis. La conversation
-lit pas; Loupiac avait la plaisan-
insistante et un peu lourde; il se cram-
ponnail à cette idée comique de la capture
de la bande de Jean de la Réole, et il la res-
i' de tous les côtés. Celaient comme
— A l'arrestation de Jean!
— A l'arrestation de Fifi!
— A l'arrestation de Caudéran!
— A l'arrestatioD dr^ Deux-Cuisiniers!
Et pour explosion finale:
— A mon arrestation par moi-même !
Sernin aurait voulu modérer les éclats de cette joie imprudente, mais il se laissait entraîner lui-même. Dirai-je qu'ils étaient gris tous les deux à la chute du jour ? Ce serait rendre un hommage à la vérité. Quand ils furent las de boire, ou, pour parler plus exactement quand ils eurent cessé de Loire, ils firent venir des cartes, — des cartes de contrebandiers espagnols, représentant, enluminées de jaune et de rouge, des sabres, des poignards, des turbans, des têtes d'animaux. Seulement, comme ils avaient contracté, dès l'âge de raison, l'habitude de tricher, ils ne tardèrent pas à se jeter les cartes à la figure. Mais ils n'étaient pas hommes à se garder rancune pour si peu.
Ils ne quittèrent que sur le tard l'oasis de madame Peyrecave ; ce ne fut pas, de la part de Sernin, sans avoir fait promettre de nouveau à la belle veuve de fixer au plus tôt le jour de la fête que le baron de Loupiac brûlait de lui donner dans sa châtellenie de Cadillac. Loupiac aurait bien voulu en-
!• Sernin à tous les diables, mais on n'envoyai pas facilemenl promener Sernin. Le
soi-disant baron, surexcité par le vin, promit donc tout ce qu'on voulut, el s'engagea à donner, à bref délai, une fête dans un château qu'il no connaissait pas.
Une fois sur le pavé, les doux amis subissant l'influence du plein air el de la nuit, se dépêchèrenl de se mettre on quête d'un autre cabaret. C'eût été trop simple de rester dans 1«- même. Ils explorèrent consciencieusement les quartiers avoisinant la Douane et la Bourse, la rue du Chai-des-Farines, la rue
i lapérans, la rue Tour-dc-Gassies, la rue du Fort-Lesparre, milieux continuellement hantés par une population de matelots. Ils ne furent pas les derniers à faire leur partie dans ce chœur enivré. D'auberge en auberge, il- roulèrent dan- ces bouges, qu'on appelait déjà des souricières, dans les mauvais
3 dénoncés par le râclement du violon. Iîref, ils se compromirent horriblement, Loupiaç surtout, insatiable de sensations, et pour qui la voir publique n'était pas assez large, chercheur de querelles, casseur de re-
v< 'l'Itères, chanteur à plein gosier de romanc
C'est dans la ville de Bordeaux Qu'est arrivé trois beaux vaisseaux; Les matelots qui sont dedans, Ce sont, ma foi, de bons enfants.
Il y a une dame dans Bordeaux Mu'est éprise d'un matelot :
« Ma servante, allez-moi quéri Le matelot le plus joli. »
« Beau matelot, mon bel ami, Madame vous envoie quéri.
Montez là-haut, c'est au premier; Collation vous y ferez. »
La collation a duré Trois jours, trois nuits, sans décesser. Mais, au bout de trois jours passés, Le matelot s'est ennuyé...
Loupiac en fit tant et tant que. sorl matin du fort du Hà, il s'y vit ramené ïe soir du même jour, la tête à demi fendue par un éclat de bouteille. Il y a des fatalités.
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