CHEZ ROBER1 E
— Eh bien! avez-vous un plan? demandait le lendemain le directeur de la police à
iin. dans son cabinet.
— J'en ai môme plusieurs, répondait celui-
- je ne vous en soumettrai qu'un seul.
— Le meilleur y dit M. Lafargue, qui aurait été digne d'inventer la police d'opéretic
— Naturellement. Il Eau! que vous m'introduisiez dans le cœur de La place.
— Quelle place ? Quel cœur?
— Dana L'hôtel de mademoiselle Clairville.
— Soit. En quelle qualité ?
— En qualité de secrétaire ou d'intendant, .l'ai besoin d'un poste d'observation d'où je puisse, à mon aise, étudier tous les habitants de l'hôtel.
— Pas mal imaginé, dit M. Lafargue; mais ce système d'étude sera peut-être bien lent, et le temps nous dévore.
— Qui sait ? Peut-être obliendrai-je des résultats dans un court délai.
— Puissiez-vous dire vrai ! Le maréchal de Ptichelieu ne badine pas... Je vais écrire à mademoiselle Clairviile pour vous annoncer et vous recommander.
— Une lettre ? dit Sernin en hochant la tête; hum ! une lettre est ou bien banale ou compromettante ; elle peut s'égarer aux mains des domestiques.
— Eh bien ! je vais moi-même...
— Non. Deux visites de votre part à mademoiselle Clairviile donneraient l'éveil.
— Alors ?... prononça M. Lafargue.
— Envoyez Dutasta, cela suffira.
Remarquez que Sernin disait déjà Dutasta
tout court, et que le directeur de la police, qui
■il AN Dfl LA RÉOLE 101
commençait à subir l'ascendant de Sernin, trouvait cela tout naturel.
— Ah ! vous croyez que Dutasta?...
— Certainement, répondit Sernin; il ne s'agit que de m'annoncer comme chargé de
VOS pleins pouvoirs.
— De mes pleins pouvoirs?
— N'est-ce pas convenu?
— Si fait, mais...
— Je crois tenir une combinaison sur laquelle je compte beaucoup, dit Sernin.
— Vraiment? lit M. Laf argue en relevant le nez.
— Dites à Dutasta de parler de moi à mademoiselle Clairville dans les termes les plus chaleureux.
Avani de se rendre chez la Clairville, Sernin jugea à propos de passer à son logement de la petite place Saint-Rémy, où Roberte l'attendait depuis vingt-quatre heures dans une angoisse que l'on comprendra facilement si ou se reporte aux événements qui avaient signale la nuit du S avril.
Qu'on se rappelle en quel désordre Sernin
était rentré cette nuit-là, et de quelle façon mystérieuse, effarée, il s'était enfermé dans sa chambre. Et, au réveil, lorsque M. Dutasta était venu heurter à sa porte, quel égarement s'était répandu sur tous ses traits ! Ce collier, qu'il avait laissé tomber si malencontreusement, ce collier, qui était demeuré en la possession de Roberte...
Qu'avait-elle dû penser? Que pensait-elle encore ? Comment allait-elle l'accueillir ? L'un et l'autre pourraient-ils se regarder sans trembler ?
Telles étaient les pensées qui assiégeaient Sernin en montant l'escalier de la place Saint-Rémy.
Au moment de frapper, il s'aperçut que la clef était restée sur la porte, ce qui n'avait jamais lieu habituellement.
Il entra. Roberte était couchée.
— Vous souffrez ? lui dit-il.
— J'ai bien souffert.
Il lui prit la main. Elle était brûlante.
— Pourquoi ne pas avoir fait venir le médecin ?
— Vous savez bien que vous m'avez
min de Laisser pénétrer quelqu'un ici.
— Oui... c'esl vrai... Mais un cas aussi
particulier !
— Je n'aurais pas voulu vous déplaire, mon ami. D'ailleurs, cela va mieux, et cela ira mieux encore, puisque vous voilà de retour.
— .1-' ne suis pas revenu pour longtemps, . - min avec effort.
— Que dites-vous ?
Et la figure de la jeune femme, qui s'était aiiin quelques couleurs, reprit sa pâ-
leur ordinaire.
— Vous me quittez encore ? murmura-telle.
— Pour quelques jours seulement.
— Au t'ait, je devais m'y attendre, continua 1 . avec une expression d'abattement ; toujours des absences, toujours des mys-
! L'abandon, la solitude, voilà mon lot.
— Roberte !
— Excusez-moi, j'ai tort du me plaindre. Mais c'est plus fort que moi.
Quelques jours sont bien vite passés; nous aurons des temps meilleur.-.
— îSeniin ! Sernin i j'ai peur dénie trouver seule ici. .
— Que vous êtes enfant ! De quoi pouvezvous avoir peur ?
— De tout ce qui m'environne... de ce collier, par exemple.
— Nous y voilà ! pensa Sernin.
Et il ajouta, d'un ton qu'il tâcha de rendre le plus naturel possible :
— Ce collier? je venais justement le chercher. Je vais le rapporter à la personne qui l'a perdu.
— Quelle est cette personne ? demanda Roberte en fixant les yeux sur lui.
— Vous ne la connaissez pas.
— Ce doit être au moins une princesse, car il est superbe, il, jette des feux... Oh! reprenez-le ! reprenez-le tout de suite.
Se levant et ouvrant rapidement un tiroir, elle en sortit le collier, qu'elle lui jeta plutôt qu'elle ne lui tendit.
Sa physionomie offrait en ce moment une expression telle que Sernin en fut frappé.
Il demeura immobile, le collier à la main.
— Roberte, lui dit-il, je vous expliquerai tout... dans quelques jours... quand vous
plus calme.
— Expliquer quoi ? Croyez-vous que je n'ai pas tout deviné ?
El ses yeux se fixaient sur Sernin, qui ne put en supporter le feu sombre.
■ — Grâce, Roberte ! balbutia-t-il.
— Oh ! fit-elle en rouvrant sa figure de ses main-.
Ces émotions, jointes à l'effort qu'elle venait de l'aire en se levant, l'avaienl épuisi
Elle pâlit; chancela et s'évanouit.
Sernin la recul dans ses bras et la transporta sur son lit, où il lui prodigua les secours qui étaient en son pouvoir.
La crise fut longue.
Lorsqu'elle fut dissipée, Roberte parut s'assoupir.
Machinalement, sa main était restée dans la main de Sernin. Il n'osa pas la déranger par le moindre mouvement. Il demeura longtemps tenant cette petite main blanche et (luette, tremblante de fièvre.
i06 JEAN DE LA REOLE
Pauvre Robert» ' !
Il la regardait attendri, malgré lui, autant qu'il était capable d'attendrissement.
Enfin, le sommeil l'ayant tout à fait gagnée, il parvint à dégager sa main, et il courul à la chambre voisine, celle où il avait passé une si terrible nuit.
Il avait hâte de savoir si rien n'y avait été déplacé.
Il ferma doucement la porte de communication.
Demeuré seul, un rapide examen des localités le convainquit que tout était bien comme il l'avait laissé. Les bijoux étaient aux mêmes cavités où il les avait introduits, c'est-à-dire entre les poutres du plafond.
Il respira.
— Roberte n'a rien découvert, se dit-il; pourtant elle n'aura pas manqué de chercher partout... Ils sont donc bien cachés... Je ne saurais faire mieux que de les laisser encore la.
Et il ajouta :
— Contentons-nous d'emporter ce collier;
\N DE LA KKi'M 107
il pourra m'être utile d'ici à quelques jours
Un soupir qu'il crut avoir entendu le ra-
;:i dans la chambre de Robert e.
LU.- dormait toujours.
— Mieux vaut ne pas la réveiller! raurmura-t-il.
- rtit sur la pointe du pied.
Le cours Saint-André, qui fait partie de l'immense ceinture de boulevards tracée par M. de Tourny, s'étendait alors, comme aujourd'hui, à partir du Jardin-Public jusque derrière le faubourg des Chartrons. On y trouvait un grand nombre d'hôtels semblables à celui de la demoiselle Clair ville, où nous allons introduire le lecteur, hôtel important où le terrain n'était pas ménagé, distrait qu'il avait été sur de vastes et verdoyants marais. Toutes les aises de la grande vie étaient réunies dans cette habitation : communs largement distribués, beaux chevaux à l'écurie, élégantes voitures sous la remise.
11 semblait que cette maison fui déjà connue 9ernin, à la façon résolue dont il s'y diril'ut presque en maître qu'il souleva le lourd marteau de la porte. Le portier, dérangé si brusquement, ne put réprimer un moment de mauvaise humeur en venant ouvrir, mais il y lit succéder immédiatement une exclamation de surprise.
— Enfin, te voilà !
— Silence! fit Sernin en jetant. à droite et iche un regard prudent.
— Nous t'attendions avec impatience, dit le ier.
Sernin fronça les sourcils :
— Pourquoi avec impatience?... Je n'aime pas les reproches.
— Ecoute donc ! reprit le portier, nous sommes restes pendant toute la journée d'hier sans nouvelles de toi... Et nous étions pleins d'inquiétude.
— Sacré bavard! cesseras-tu de parler si haut? Entrons au moins dans ta loge.
— Comme tu voudras. . .
Lue fois dans la loge :
— A présent, parle, fit Sernin.
— Je disais donc que nous étions inquiets sur ton compte... à propos des petits cailloux sur lesquels nous t'avons aidé à mettre la main.
— De la méfiance?
— Oh ! non ! mais il aurait pu l'arriver malheur.
— Braves cœurs ! merci de votre sollicitude... Il ne m'arrive jamais malheur, à moi... Et quant aux petits cailloux, comme tu dis...
— Eh bien?
— Je venais précisément pour vous entretenir de cela. Où et quand peux-tu rassembler notre bande, Latapy?
— Ce soir, si tu veux, Jean : Madame joue encore au Grand-Theàtre.
— Oui, je sais... le même spectacle... Et qui emmène-t-elle avec elle?
— Le cocher et la femme de chambre, comme d'habitude.
— Lucile ?
— Oui.
— Elle est des nôtres, dit Sernin. Qu'elle tâche de se faire remplacer par Thérèse si elle veut assister à notre assemblée.
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— Kilo ne demandera pas mieux.
— A présent, quel est 1<' lieu du rendezvous
— Je propose mon pavillon, dit le portier; u<>u> sommes certains de n'y être pas démoi qui dispose des issues.
— Fort bien. A présent, fais-moi annoncer à la
— A madame Clairville?
— Oui ; j'ai besoin do la voir.
— Moi-même, dit Sernin avec sang-froid.
ortier restait ébahi.
— .T.' ne suis pas curieux, murmura-t-il, - je ne serais pas fâche de savoir ce que tu
peux avoir à dire à colle que tu as dévalisée avant-hier.
— C'esl mon secret.
— J'entends bien*, lit Le portier en essaya ni ■mire malin; mais si elle savait!
— Oui, mais elle ne sait pas. Allons, sonne. Le portier frappa sur un timbre dont le son
communiquait avec l'antichambre.
sque Sernin parut dans l'antichambre.
il y eut la même comédie que dans la loge du portier, c'est-à-dire que le laquais de service manifesta la même surprise.
— Chut! lui dit Sernin, comme au portier.
Cinq minutes après il était introduit chez la Clairville.
C'était la première fois qu'il la voyait. Il la trouva singulièrement jolie.
La Clairville était une jolie fille, en effet; nous avons à peine pris le temps de l'indiquer. Elle lui apparaissait dans le désordre éclatant du matin, vêtue d'un de ces frais peignoirs qu'on appelait alors des fourreaux. Il en fut ébloui.
Née à Paris, dans la rue duPont-aux-Choux, la Clairville devait son élévation au maréchal de Richelieu, qui l'avait déniaisée, comme on disait alors, et qui n'y avait pas eu grand'peine, tant elle avait de dispositions. Il lui avait signé un ordre de début au Théâtre-Italien, sur lequel il avait la haute main ; et après lui avoir fait donner quelques leçons de déclamation par la Dubois, de la Comédie-Française, il avait obtenu pour elle au Grand-Théâtre de Bordeaux un engagement de « jeune pre-
mière de tragédie, des princesses el des amoureuses de comédie &.
Elle avait apporté dans la capitale de la Guienne un talent fort insignifiant, doublé d'une coquetterie ensorcelante qui allait ircer sur la jeunesse commerçante de la ville, malgré la redoutable concurrence des Bordelaises, qui ont toujours eu une grande réputation de beauté. Mais la Clairville éclipsait les l tordelaisespar son prestige de Parisienne.
Cela expliquerait au besoin pourquoi Sernin avait été mordu parle désir d'approcher delà brillante courtisane; — mais à ce désir se joignait aus-i cette curiosité du voleur qui tient à connaître la personne qu'il a volée.
L'impression ressentie parSernin avait été électrique, comme nous l'avons vu.
Il n'en avait pas été de même pour la Clairville. Avertie par M. Dutasta, elle attendait Sernin, et même elle l'attendait avec impatience, mais elle croyait avoir affaire à un vieux policier, aux habits râpés, aux manières humbles. Au lieu de cela, elle trouvait un jeune homme proprement vêtu, à la physionomie intelligente.
Elle le toisa du haut en bas, comme savent toiser ces filles.
— Vous êtes bien jeune, lui dit-elle, pour...
— Pour le métier que je fais? C'est ce que vous voulez dire, madame ? répondit Sernin en souriant.
— Oui.
— C'est que l'expérience m'est venue vite.
— M. Dutasta paraît avoir beaucoup de confiance en vous, continua-t-elle.
— Et M. Laf argue aussi.
Elle pouvait lui dire :
— Comment vous appelle-t-on ?
Elle lui dit :
— Comment vous appellerai-je?
Sernin sentit la nuance et répondit sur le même ton :
— Vous m'appellerez votre intendant, car c'est en cette qualité que j'ai demandé à entrer chez vous.
Dès le début de cet entretien, la Clairville s'était assise, le laissant debout.
Son examen qu'elle prolongea ne devait aboutir qu'à une répulsion inexplicable. Elle lui trouvait trop d'assurance dans le verbe,
trop d'effronterie dans le regard; elle leju-
en un mot trop semblable à • deux natures se sentaient sorties du peuple toutes les deux, et chacune d'elles évitait de se laisser dominer par l'autre.
bail à I llairville à céder, la première, un peu de son terrain.
Les réponses précises de Sernin ne lais-
.! pas que de l'embarrasser.
Elle repril sans se départir de son accenl ironique :
— EhLien! moiisieurmon intendant. quand allons-nous vous voir à l'œuvre ?
— Je me laisserai voir le moins possible, repondit Sernin.
— Vous vous engagez à retrouver mes bijoux y
— Je ne m'engage pas... J'espère.
— Croyez-vous qu'il vous faudra beaucoup de temps?
— Je vous le dirai dans quelques jours.
— Où voulez-vous être loge ?
— J'aurai besoin d'une vue sur la cour et d'une autre sur le jardin,
— Côté cour et côte jardin, dit la < llairville
se rappelant sa profession; vous occuperez l'appartement au-dessus de celui-ci.
— Fort bien. Annoncez-moi à vos gens comme un parent de passage, sans importance, faisant fonction de secrétaire, afin que je puisse aller et venir dans la maison à toute heure de jour et de nuit.
— De jour... et de nuit? répéta Clairville étonnée.
— Si cela est nécessaire.
— Est-ce tout?
— Oui, pour le moment. Ah!...
— Quoi encore ?
— Vous me donnerez les doubles clefs de toutes les chambres.
La Clairville laissa échapper un second mouvement de surprise ; puis elle pensa :
— La police se fait drôlement à Bordeaux.
L'installation de Sernin eut lieu en peu d'instants.
Le soir venu, il était si bien installé qu'il pouvait descendre de son appartement dans la loge du concierge, pour venir assister à la réunion de domestiques qu'il avait provoquée.
Bizarre réunion !
Il ne faut pas oublier que ces domestiques qui représentaient Le personne] de la Clairville étaient tous des domestiques pour rire, — excepté le cocher, absent pour le service de madame, el quelques galopins d'écurie qui avaient été éloignés sous divers prétex:
Ils étaient tous groupés autour d'une table ronde dont le centre était occupé par une bouteille de tafia et sept verres.
Autant de verres que d'assistants.
C'étaient, outre Sernin, le concierge Latapy, qui semblait présider ;
Ensuite un maitre d'hôtel, imposant et important comme tous les maîtres d'hôtel;
Le valet de chambre Félix, souple et effronté, véritable valet de théâtre;
La femme de chambre Lucile, portant sur son teint couperosé l'enseigne de tous les vices ;
Deux frères jumeaux, parfaitement ressemblants l'un à l'autre, et connus sous le nom des Deux-Cuisiniers.
Tels étaient les individus qui représentaient
une petite partie de la bande à Jean de la Réole.
Le chef — ou Sernin, comme on voudra l'appeler — avait fait annoncer par Latapy qu'il prendrait la parole.
Une certaine agitation régnait donc dans l'assemblée.
Sernin s'en aperçut dès le premier coup d'œil ; mais il ne parut pas s'en émouvoir.
Ce n'était pas la première fois qu'il avait maille à partir avec ses associés.
Il commença en ces termes :
— Mes chers amis... je vous ai réunis pour vous donner...
A ce mot habilement suspendu, on sentit courir comme une sorte de frisson d'aise.
— Pour vous donner... des nouvelles de notre butin.
— Des nouvelles... seulement? murmurèrent quelques voix.
— Il est en sûreté, parfaitement en sûreté.
— Nous aimons à le supposer! dit le valet de chambre Félix.
— Et, à quand le partage ? dit le portier.
— Le partage? répéta Sernin.
UH I I LA BBOLE 119
— Oui.
— 1 [ue vous y tenez beaucoup, au partag
Ces mots axaient été prononcés avec une désinvolture qui manqua complètement son effet.
oin avait voulu tenter une épreuve sur ses compagnons, cette épreuve resta sans
— Te moques-tu de nous, Jean? dit le valet de chambre.
— Il ne faudrait pas {.mer ce jeu-là avec les camarades, Jean, dirent les Deux-Cuisiniers.
— Jean, je t'ai donné les clefs de la chambre de ma maîtresse, dit Lucile.
— Jean, je t'ai ouvert la porte du jardin. Sernin demeurait muet. 11 semblait étudier
ces visages devenus inquiets.
fin, il partit d'un éclat de rire.
— Eh! mes amis, qu'est-ce qui cherche à nier les services que vous m'avez rendus? qui est-ce qui soi ■ montrer ingrat envers vo
— Alors, qu'as-tu voulu dire ?
— J'ai voulu dire que ce partage auquel vous avez des droits si légitimes, ce partage que vous réclamez si justement...
— Eh bien?
— Eh bien ! il y aurait du danger à le faire en ce moment.
— Quel danger ? demanda Félix.
— Quel danger ? demandèrent les Deux- Cuisiniers.
— Ah ça ! vous ne savez donc rien de ce qui se passe au dehors ?
— Rien du tout.
— L'aventure de la Clairville fait un bruit du diable. On ne parle que de cela ; le maréchal de Richelieu en a été averti le premier et a juré de faire pendre les coupables. La liste des bijoux... disparus a été communiquée à tous les marchands. Et c'est ce moment-là que vous choisissez pour que je vous distribue ces bijoux qui brûlent les doigts... lorsque vous savez qu'il est impossible de vous en défaire et que la moindre imprudence d'un seul d'entre vous suffirait à vous perdre tous !
Les domestiques gardèrenl le silence à leur tour.
— Eh ! mais, se hasarda à dire Latapy, - -ce que nous ne pourrions pas les tenir
cachés aussi bien que toi ?
— Oui, ajouta Félix.
— Je ne crois pas, ajouta froidement Sernin.
Et presque aussitôt :
— Allons, avouez donc tout de suite que vous me soupçonnez, s'écria-t-il : que je n'ai plus votre contiance !
— Jean, nous ne voulons pas dire cela, mai-...
— Et c'est loi, Latapy, toi que j'ai ramas-, mourant de faim, qui te tournes contre moi aujourd'hui !
— Non... non, Jean...
— Et toi. Félix, dont j'ai fait le premier valet de chambre de Bordeaux !
— Jean, tu m'accuses à tort.
— Et vous, Lucile, et vous les Deux-Cuisiniers, vous tous qui me devez vos positioi.
— Tu nous as mal compris.
— Ecoutez, continua Sernin, je suis prêt à faire le partage en question aujourd'hui ; j'y suis prêt.
— Nous n'en avons jamais "douté, murmura Latapy.
— Mais celui qui aura reçu sa part cessera de faire partie de la bande à Jean de la Réole.
Ces mots produisirent l'effet d'une commotion électrique.
— Et qui de nous a jamais songé à te quitter ? dit Félix.
— Ce n'est pas moi, dit Lucile.
— Ni moi, dit Latapy.
— Ni nous, dirent les Deux-Cuisiniers.
— Garde-nous notre part de capture.
— Consens à être notre banquier, Jean !
— Rends-nous ton amitié !
Sernin exultait.
Il tendit ses deux mains à ses compagnons, qui se précipitèrent dessus en les pressant avec effusion.
— Tout est oublié ! dit-il avec un de ces gestes majestueux qu'il devait avoir empruntés à Cartouche.
— Alors, buvons à ta santé ! dit un des
JRAN DE LA UK0LE 123
(•Cuisiniers en remplissant tous les verres d'une ration de tafia.
— Non pas à ma santé, mes enfants, dit lin, mais à la prospérité de la bande à
— ( l'est justeJ
< ta choqua les verre et on but.
— Eh! eh ! elle va bien, la bande à Jean de la Réole! dit Serninen savourant lente-
sa liqueur et ses paroles : elle se couvre
9 vez-vous que, dès que nous
pourrons réaliser, ee que je souhaite autant
que vous, c'est par centaines de mille francs
que nous aurons à compter.
mis brillèrent.
— Vraiment ? s'écria-t-on.
— Et quand je pense que tout à l'heure vous vouliez vous séparer de votre chef? dit
iin.
— Non ! non !
— Jan.
lui des Deux-Cuisiniers qui remplissait, chez la Clairville, l'office de sommelier, et qui criait le plus fort, s'exprima en ces termes :
— On ne peut pas se contenter d'une seule santé. Attendez-moi un instant!
Et il disparut du côté de la cave.
De son côté, Lucile était sortie sans dire où elle allait, mais avec un air de joyeux mystère.
Tous les deux reparurent bientôt.
L'un rapportait trois ou quatre bouteilles, qu'il posa précautionneusement sur la table en disant :
— C'est ce que madame a de mieux dans sa cave.
Lucile tenait entre les mains une énorme pâtisserie, qui fut saluée par cette exclamation:
— Une tarte hollandaise !
C'était une larte hollandaise, en effet, le régal favori des Bordelais, à cette époque.
Le sommelier déchiffrait les étiquettes des bouteilles :
— Ce sont tous des vins et des liqueurs à la mode, disait-il : de l'Alicante, du Rota, du Scubac, du Vespetro, du Ratafia de Neuilly, de l'Alkermès de Florence, du Rosolio de madame Aphoux. Choisissez...
w DE LA RBOLB L25
La gaieté ètail à son comble.
Les verres se remplirent de nouveau: La tarte fut découpée el partagée.
— A la saule de Jean de la Rèole !
— A VOtre saut.-, mes amis !
— A la fortune de sa bande !
— Dé uotre bande !
— Plus lias! plus bas! essayait de dire Sernin; soyons prudents... si on nous entendait du dehors...
— C'est impossible, affirma le portier.
— Alors, chantons, dirent les Deux-Cuisiniei
— Chantons ! s'écrièrent-ils tous.
— A Lucile de commencer ! Honneur aux dam< 3 i
Lucile entonna une chanson badine que lui avait apprise le jeune M. Garât, qui venait donner des leçons de clavecin à madame.
Le maître d'hôtel déclama de son plus grand air le récit de Théraméne.
On se sépara à une heure avancée, en proie à un délire tout fraternel.