‹ Jean de la ReoleChapitre 27 sur 27 · ÉPILOGUE · texte numérisé non relu

ÉPILOGUE

La Tulipe Xoire dut restituer son précieux butin.

Muni de tous les pouvoirs de la comédienne dépossédée, et assurée de la protection de toutes les autorités étrangères, le sieur Sernin conduisit à bien cette opération difficile, pour laquelle il eut besoin d'environ trois semaines.

Si habile négociateur qu'il se montrât, il ne lui en fallut pas moins pactiser avec Loupiac, qui menaçait de dévoiler aux magistrats la personnalité équivoque de l'agent delà Clairville et du gouverneur de la Guienne, agent dont les antécédents judiciaires lui étaient connus, Sernin dut donc abandonner une part du trésor de la Clairville. A quoi,

■il côté, eûl servi à Loupiac de dénoncer son ancien complice? Largement désintéressé, le couple Loupiac-Peyrecave eut donc ilf quoi s'en retourner sur le sol bordelais où il avait laissé le meilleur de ses souvenirs amoureux et de ses crus médocquins. Tous les deux vécurent heureux et très vieux, ce qui leur permit d'assister à la prospérité de plus en plus croissante du Repos des Navigateurs.

Le maréchal de Richelieu tint parole à Sernin en le prenant comme secrétaire particulier, — et surtout très particulier, — pendant tout le temps qu'il resta gouverneur de la province de Guienne. Pauvre gouverneur! Bordeaux ne fit pas trop d'efforts pour Le retenir; Bordeaux était las de son \ ice-roi. Et lui sentit qu'il avait fait son temps et qu'il devait retournera Paris, — pour y reprendre ses fonctions de premier gentilhomme delà chambre du roi et de surintendant de la Comédie-Italienne. La Comédie-Italienne lui tenait principalement à cœur,

Mais, une fois a Paris, on le trouva décidément vieilli, usé, fané; — rien n'y lit

plus, ni le musc, ni l'opium. Son procès avec madame de Saint-Vincent acheva de le perdre de réputation.

Dans un de ses voyages à Paris, il se rencontra avec Voltaire, mais il n'y eut qu'un seul triomphateur. Et cependant Voltaire lui avait écrit ce billet suprêmement ridicule : «Je vous attends avec l'inquiétude d'un vieillard qui n'a pas un moment à perdre, et l'impatience d'une jeune fille pressée d'embrasser son amant. »

Il y avait non seulement entre ces deux squelettes ambulants un échange de mamours, mais encore le grand seigneur envoyait au poète un mélange de ses drogues et de ses opiats. On a même prétendu que c'était une dose beaucoup trop forte de ses marmelades qui avait accéléré la mort de l'auteur d'Irène. « Ah! mon cher docteur! criait Voltaire dans les bras de Tronchin, faites-moi vivre, je vous en prie, faites-moi vivre ! »

Et le maréchal de Richelieu, écoutant ce récit de la bouche du même médecin, disait en lui frappant sur l'épaule : « Soyez tran-

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quille, ami Tronchin, je ne ferai pas l'enfant comme lui ! »

11 ne fit pas l'enfant, en effet. Il perdit graduellement la mémoire et le jugement; ce fut tout. Son dernier soupir s'exhala dans un madrigal à la duchesse de Fronsac, en 1878, "ille de la Révolution. Il avait quatrevingt-douze ans. Ainsi s'éteignit une des plus brillantes immoralités du xviii0 siècle.

- d fils Fronsac ne lui survécut pas longtemps — trois ans à peine ; — il mourul en

D ux autres acteurs de cet épisode : Sernin finit à Bordeaux, dans un emploi obscur de la préfecture de police. C'était tout ce qu'il méritait. Il guéril de son caprice pour la Clairville — en le satisfaisant. Quant à elle, à cette clairville, son histoire fut celle de toutes les étoiles de province. Après avoir fait les beaux soin de Bordeaux, elle alla faire lf>^ beaux soirs de Lyon, de Marseille, de Nantes; — et puis, de ville en ville, on la vit tomber successivement dans Montargis, à Rethel, à Péronne, dnt-Malo. En dernier lieu, sous l'Em-

pire, elle tint unhôtel garai pour les officiers.

Le reste ne vaut pas Vhonneur d'être nommé

Le seul homme que nous étions sur le point d'oublier, et le seul qui mérite qu'on s'occupe de lui, celui par le nom duquel s'ouvrent les premiers feuillets de ce livre, c'est Victor Louis, l'immortel architecte du Grand- Théâtre de Bordeaux, le premier théâtre de France. Louis ! un ouvrier de génie en même temps qu'un pauvre homme tourmenté, harcelé, marchandé, liardé par les jurats,. et finalement ruiné par eux ! Louis, qui a bâti un chef-d'œuvre et à qui l'on n'a pas voulu payer ce chef-d'œuvre! — Après l'inauguration resplendissante que nous en avons décrite, on pouvoir croire que ses douleurs allaient cesser et qu'il allait entrer désormais, lui et son monument, dans la prospérité rayonnante.

Erreur! Son théâtre une fois édifié, Louis resta malheureux plus que jamais, et qui pis est, il resta sans travail. Il demanda à ces mêmes jurats une rente de mille écus qui lui fut refusée. Revenu à Paris, il se signala par deux théâtres encore supérieurs :1a Comédie-

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Française, toujours existante, aux amples proportions, et l'Opéra de La place Louvois, depuis incendié. Rappelons aussi que, grâce à la protection du duc de Chartres, Louis renouvela le Palais-Royal, auquel il ajouta ses élégantes galeries, qui font songer vaguement a la place Saint-Marc, de Venise. Puis je le recherche et je ne le retrouve plus. 11 avait encore de longues années à vivre, une noble carrière à fournir, il s'arrêta en chemin. Vers le commencement du siècle, il mourut aux environs de Tours.

Triste ! oh ! triste !

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