Jean de la Roche
Le nom de la Roche est très-répandu dans toutes les provinces de la France , et , en le donnant au personnage dont je vais raconter les aventures, j'avertis d'avance les lecteurs naïfs qu'il ne faut les attribuer à aucun des habitants de la localité où je place la scène et que je compte fidèlement décrire.
Cette précaution oratoire semblera puérile aux personnes de bon sens, qui savent qu'un roman est toujours enveloppé d'une fiction, sous peine de n'être plus un roman. Elle est pourtant nécessaire, cette précaution, envers bon nombre de provinciaux, lecteurs trop excellents, qui prennent tout au sérieux, et qui n'admettent pas l'invention dans les ouvrages d'art. AvbC ceux-là, il faut s'attendre à d'étranges méprises. On ne saurait décrire leur clocher, même sous un nom fictif, ou tomber, à son propre insu et par ha* sard, sur le nom de leur clocher en décrivant un cIch
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cher quelconque , sans mettre en émoi une notabfe portion des paroissiens.
Ceci est arrivé dernièrement à un auteur de ma connaissance pour avoir placé la scène d'un de ses romans dans un jardin de café attenant à un théâtre, lequel attenait à un couvent. Cette disposition locale et deux ou trois figures qu'il avait vues passer dans réioignement lui ayant donné Tidée d!une situation romanesque , un soir qu'il rêvait par là pendant un entr'acte, naturellement un maître de café, une religieuse et un comédien de province, devinrent les per* sonnages principaux de son roman, et, comme dans ladite localité il n'y avait pas Tapparence d'une situation romanesque entre de tels personnages, l'auteur y plaça sans scrupule une histoire dont le fond était réel, et qui est arrivée très-loin de là, dans un autre milieu, avec d'autres circonstances et une autre mise en scène.
Ces soins furent inutiles. En vain la Faille-sur^ Gouvre (petite ville cousine germaine de celle de Molinchart) couvrit-elle le nom véritable de celle où notre auteur avait pris une tasse de café en ruminant le décor de son roman ; en vain attribua-t-il à son héros principal, appelé Narcisse, de légers ridicules et une grande passion, afin de le déguiser complètement : la paroisse s'écria que c'était monsieur un tel, lequel
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avait dû aimer une religieuse et avoir pour rival un comédien, que l'affreux mystère était enfin dévoilé, et qu'il fallait en connaître Théroïne. J*ai même ouï dire que Ton s'était ému derrière les grilles du couvent, et que le roman bâti par les lecteurs ne s'était arrêté en route que faute de personnages.
Il est vrai que Fauteur du roman imprimé avait commis une grande faute : il avait peint la figure extérieure de Narcisse ; il avait fait comme les peintres qui, rencontrant une belle tête, douce, honnête et sympathique, en font à la hâte un croquis, l'enferment dans leur portefeuille avec d'autres études, et, un beau jour, ayant à placer dans une composition un type de droiture et de bonté, retrouvent avec plaisir l'esquisse d'après nature, et l'habillent en paysan ou en prince, selon les convenances de leur sujet.
L'auteur du roman en question ne s'en fît ni scrupule ni reproche : mais certains autres personnages voulurent aussi reconnaître leur visage, auquel il n'avait point songé, et il reçut, comme d'habitude, des reproches ou des encouragements pour sa prétendue indiscrétion.
Nous ne parlerions pas de ces incidents comiques, accessoires obligés de toute publication de ce genre offrant un caractère de réalité quelconque, si, à propos d'un autre roman publié, il y a un an bientôt, dans la
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Revue des Deux Mondes, un incident analogue n'eût pris, sous le stimulant de la haine ou de la spéculation (nous aimons mieux croire à la haine, bien que rien ne nous l'explique), des proportions, je ne dirai pas plus fâcheuses pour Técrivain dont il s*agit, mais beaucoup plus indécentes par elles-mêmes et véritablement indignes de la Faille-sur-Gouvre : car, à la Faillesur-Gouvre, on n'est qu'ingénu , tandis que , dans de plus grands centres de civilisation, on est hypocrite, et on couvre une affaire de rancune ou de boutique des fleurs et des cyprès du sentiment.
Sans nous occuper ici d'une tentative déshonorante pour ceux qui l'ont faite, pour ceux qui l'ont conseillée en secret et pour ceux qui l'ont approuvée publiquement, sans vouloir en appeler à la justice des hommes pour réprimer un délit bien conditionné d'outrage et de calomnie, répres.sion qui nous serait trop facile, et qui aurait l'inconvénient d'atteindre, dans la personne des vivants, le nom porté par un mort illustre, nous essayerons de trancher à notre point de vue une question qui a été soulevée à propos de cet mcident, et qui peut être discutée sans amertume.
Deux opinions ont été mises en présence. Selon la première, l'artiste doit tout puiser dans son imagination, c'est-à-dire ne raconter, même sous le voile de la fiction, aucun enchaînement de faits observés par lui
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dans la réalité, et ne peindre aucun caractère, aucun type pris sur nature. D'après cette sentence, tout artiste qui retrace des scènes de sa propre vie, ou qui analyse des sentiments de son propre cœur, commet une indécence, et livre son âme en pâture à la populace. Donc (si cet artiste est une femme surtout), toute populace a le droit de Tinsulter et de le calomnier, à la plus grande gloire de son pays et de son siècle.
Selon l'opinion contraire, tout artiste, sous peine de ne plus être artiste du tout, doit tout puiser dans son propre cœur, c'est-à-dire qu'il ne doit écrire, parler, chanter ou peindre qu'avec son âme, ne juger qu'avec son expérience ou sa conviction, n'étudier qu'avec son individualité, enfin n'émouvoir les autres qu'à l'aide de sa propre émotion, actuelle ou rétrospective. 11 doit son âme à la multitude, et le jugement de la populace ne doit pas le préoccuper un instant, vu que, si, dans les multitudes, il y a toujours, sous le rapport intellectuel et moral, une populace inintelligente, méchante et grossière, la multitude renferme aussi dans ses rangs l'aristocratie des lumières et la saine bourgeoisie de la raison.
Ce serait donc, d'après cette opinion, qui est la nôtre, mépriser son époque et ses contemporains, que de regarder la renommée comme une flétrissure, et de préférer le silence qui procure le repos, parce qu'il
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établit rimpunité, à l'expansion qui donne le mérite, parce qu'elle prouve le courage.
Tout ceci amène la question suivante : Faut-il être artiste pour soi tout seul dans la vie murée, ou faut-il l'être au profit des autres, en rase campagne, en dépit des amertumes de la célébrité?
Nous répondrons que d'excellents esprits et de nobles cœurs peuvent fort bien se passer de notoriété, attendu que ce n'est pas le retentissement qui constitue le mérite, — il n*en est qu'un résultat, quelquefois inévitable et même quelquefois involontaire, — mais qu'aux yeux de certains artistes croyants, tous les inconvénients que la notoriété entraîne doivent être subis de bonne grâce, parce que l'expansion leur paraît un devoir à remplir, non-seulement au point de vue de l'art, mais encore à celui du libre examen des choses de l'âme. Ceux qui sont partis de ce principe, ou qui, sans l'avoir creusé au début, l'ont reconnu en route et accepté avec toutes ses conséquences, ne sont pas si faciles que l'on croit à eiBFrayer et à mortifier. On peut même être femme et ne pas se sentir atteint par les divagations de l'ivresse ou les hallucinations de la fièvre, encore moins par les accusations de perversité qui viennent à l'esprit de certainr^s gens habitués à trop vivre avec eux-mêmes. On peut aussi supporter le blâme irréfléchi des esprits
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frivoles ou l'injure systématique des cerveaux rétrogrades, et, sans perdre le respect dû à toute conviction naïve, répondre à tous : « Vous n'avez pas regardé assez avant pour bien voir l'utilité de mon courage et le résultat final de ma mission. »
Selon nous, l'artiste doit donc se dire qu'il lui a toujours été et qu'il lui sera toujours commandé d'utiliser son expérience et de tracer la peinture du cœur humain tel qu'il a battu en lui-même, ou tel qu'il s'est révélé à lui chez les autres dans les grandes antithèses de la vie. Le goût, qui est une règle d'art, et le respect des personnes, qui est une règle de conduite, exigent seulement de lui une fiction assez voilée pour ne désigner en aucune façon la réalité des personnages et des circonstances. S'il ne s'est jamais écarté de ce principe facile et simple, il est en droit de répondre — à quiconque se permettra de l'interroger et de le commenter publiquement — qu'une telle recherche est brutale, inconvenante, mortelle pour la dignité de la critique et attentatoire à la liberté de l'écrivain; qu'en outre elle est maladroite, puisque ceux qui prétendent deviner une figure de roman et s'offenser de quelque ressemblance trahissent imprudemment et misérablement un secret que l'auteur avait gardé, et livrent au public des révélations qui ne lui étaient pas destinées. Ces déplorables vengeurs
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salissent ce qu'ils touchent, et toute âme honnête doit demander au ciel d'en préserver sa mémoire.
Mf^ts il est un moyen de rendre ces fureurs impuissantes et de faire qu'elles crient sans écho dans le vide : c'est de ne jamais écrire sous l'oppression d'un mauvais sentiment ; c'est d'être vrai sans amertume et sans vengeance ; c'est d'être juste et généreux envers le passé qu'on s'est remis sous les yeux; c'est de ne peindre les malheurs du caractère ou les égarements de l'âme qu'en cherchant et en découvrant leur excuse dans la fatalité de l'organisation ou des circonstances; c'est enfin de garder le respect que l'on doit au génie, et de prouver, par tous ces égards du cœur, le tendre pardon final qu'il est si naturel et si doux d'accorder aux morts.
Ces réflexions nous ont semblé utiles à placer en tête d'un roman quelconque. Le roman est un art nouveau, c'est une création de notre époque. Ce siècle a vu vivre et mourir miss Edgeworth, madame de Staël, Walter Scott, Cooper, Balzac et bien d'autres. L'éducation du public est cependant encore un peu à faire , car, au miliea de tous ces genres différents, où chaque nom est une tentative personnelle et chaque gloire une conquête particulière, le lecteur, étonné et avide, s'inquiète encore du procédé plus que du résultat.
ie me figure voir ce public, toujours le même au
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fond, amassé jadis autour des premiers essais de la peinture à Phuile, et se préoccupant des secrets du métier plus que du sens des œuvres et des progrès réels de l'art. Cela est assez naturel. C'est donc aux artistes de s'expliquer quelquefois, de dire que le procédé n'est rien, et que l'affaire du public n'est pas de chercher les ouvriers qui ont broyé la couleur, ou les modèles qui ont posé devant le peintre , mais d'examiner le tableau, d'en comprendre les qualités ou les taches, et de l'apprécier suivant ce qu'il enseigne plus ou moins bien, à savoir l'élévation des sentiments et des idées, le sens de l'art, la manifestation du beau dans le vrai ou du vrai dans le beau , la science du réel ou l'émotion de l'idéal.
Si l'artiste est resté au-dessous de sa pensée et de la vôtre, s'il a dans les types humains avili l'empreinte de la Divinité sous une interprétation sordide, condamnez-le : mais si, en étudiant le réel avec conscience, il a respecté la noblesse de l'origine céleste, ne cherchez pas autour de vous les noms ou les traits de ses modèles. Ils existent sans doute dans la réalité, car nul n'invente en dehors de ce que peuvent percevoir les sens, et les dieux mêmes se présentent à l'imagination sous des traits humains; mais, en se traduisant sous la main d'un artiste véritable, ces modèles, grands ou vulgaires, effrayants ou suaves, entrent dans une vie
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nouvelle à l'état d'abstractions frappantes et de types impérissables, aussi bien que le Moïse de Michel - Ange, que VArétin de Titien ou le Charles I^^ de Vaa Dyck.
On peut et on doit appliquer à Tart de raconter ce que nous disons ici de Tart de peindre, car les procédés sont les mêmes pour tous les arts sérieux. On peut et on doit dire aux écrivains : a Respectez le vmi, c'est-à-dire ne le rabaissez pas au gré de vos ressentiments personnels ou de votre incapacité fantaisiste ; apprenez à bien faire, ou taisez-vous; » et au public : « Respectez Tart: ne l'avilissez pas au gré de vos préventions inquiètes ou de vos puériles curiosités; apprenez à lire, ou ne lisez pas. »
Quant aux malheureux esprits qui viennent d'essayer un genre nouveau dans la littérature et dans la critique en publiant un triste pamphlet, en annonçant à grand renfort de réclames et de déclamations imprimées que l'horrible héroïne de leur élucubration était une personne vivante dont il leur était permis d'écriro le nom en toutes lettres, et qui lui ont prêté leur style en affirmant qu'ils tenaient leurs preuves et leurs détails de la main d'un mourant, le public a déjà prononcé que c'était là une tentative monstrueuse dont Tart rougit et que la vraie critique renie , en même temps que c'était une souillure jetée sur une tombe.
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Et nous disons, nous, que le mort illustre renfermé dans cette tombe se relèvera indigné quand le moment sera venu. Il revendiquera sa véritable pensée, seg propres sentiments, le droit de faire lui-même la fière confession de ses souffrances et de jeter encore une fois vers le ciel les grands cris de justice et de vérité qui résument la meilleure partie de son âme et la plus vivante phase de sa vie. Ceci ne sera ni un roman, ni un pamphlet, ni une délation. Ce sera un monument écrit de ses propres mains et consacré à sa mémoire par des mains toujours amies. Ce monument sera élevé quand les insulteurs se seront assez compromis. Les laisser aller dans leur voie est la seule punition qu*on veuille leur infliger. Laissons -les donc blasphémer, divaguer et passer.
Quelques amis ont reproché à Tobjet de ces outrages de les recevoir avec indifférence ; d'autres lui conseillaient , il est vrai , de pus s*en occuper du tout. Après réflexion, il a jugé devoir s'en occuper en temps et lieu ; mais il n'était guère pressé. Il était en Auvergne, il y suivait les traces imaginaires des personnages de son roman nouveau à travers les sentiers embaumés, au milieu des plus belles scènes du printemps. Il avait bien emporté le pamphlet pour le lire, mais il ne le lut pas. Il avait oublié son herbier, et les pages du livre infâme furent purifiées par le contact des fleurs
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du Puy-de-Dôme et du Sancy. Suaves parfums des choses de Dieu, qui pourrait vous préférer le souvenir des fanges de la civilisation?
G£ORG£ SANDt
Nobant, le 1*' octobre 1859.
Je peux dire sans hyperbole que j'ai été élevé dans un rocher. Le château de mes pères, très-bien nommé le château de la Roche, est bizarrement incrusté dans Texcavation d'une muraille de basalte de cinq cents pieds d'élévation. La base de cette muraille forme , avec son vis-à-vis de roches identiques, une étroite et sinueuse vallée où , à travers de charmantes prairies ombragées de saules et de noyers, serpente et bondit en cascatelles impétueuses un torrent inoffensif. Le chemin qui conduit chez nous passe sur le versant qui nous fait face, lequel se relève presque aussitôt et nous enferme dans un horizon de bois de pins extrê mement triste et borné.
C'est donc un nid que le château de la Roche, un vrai nid de troglodytes, d'autant plus que tout le flanc du rocher dont nous occupons le plus large enfoncement est grossièrement creusé de grottes et de chambres irrégulières que la tradition attribue aux anciens hommes sauvages (c'est le mot très-juste dont se servent nos paysans), et que les antiquaires n'hésitent pas à classer parmi ces demeures des peuples primitifs que Ton rencontre à chaque pas sur certaines parties du sol de la France.
Bien que notre domaine fût situé dans le département de la Haute-Loire, et que Ton s'habitue déjà en France à regarder les limites des départements comme celles des anciennes provinces, ma famille se défendait énergiquement de n'être pas de la noblesse d'Auvergne, et elle avait raison , puisque l'Auvergne avait autrefois pour limite la montagne de Bar et s'étendait, par conséquent, bien au delà de Brioude.
Il faut connaître les rivalités tenaces qui ont existé durant des siècles entre les pays limitrophes, et qui se font encore sentir avec âpreté, pour comprendre à quel point mes vieux oncles et mes vieilles tartes tenaient à être de souche auvergnate et à n'avoir rian de commun dans leurs origines avec le Velay.
Le château de mes pères est planté haut dans la roche, puisque ses clochetons élancés en dépassent la
crête. Un détail peindra tout à fait fa situation. Ma mère, étant d'une faible santé et n'ayant d'autre promenade qu'une petite plate- forme au pied du château, sur le bord de Tabîme, ou le sentier rapide qui descend en zigzag aux rives du torrent, ou encore le chemin raboteux et cent fois exploré qui tourne à droite vers le coteau déprimé pour franchir le ruisseau et revenir, en face de nous, se perdre dans les bois, imagina de se créer un jardin au sommet de Tabîme où nous perchons. Comme celui de tous les contreforts basaltiques des environs, ce sommet est très-uni. Il est couvert de bonnes terres végétales et de buissons épais où il était facile de percer des allées et de dessiner des parterres. Seulement, un précipic'e séparait la châtelaine de cette cime enviée , par la raison que l'édifice n'est incrusté dans le rocher qu'en apparence. Les habiles architectes de la renaissance n'ont pas commis la faute de le cimenter à cette roche cristallisée en longs prismes que la gelée , l'orage ou les infiltrations menacent sans cesse. Un espace libre, de vingt pieds de large, est caché entre la roche et les derrières du castel. Tous les ans, on déblaye les ruines du rocher et on répare les reins plus ou moins endommagés de rédifice, en attendant qu'un grand écroulement l'emporte au fond du gouffre. Ma mère, qui s'était habituée aux périls sans remède d'une pareille
JEAN DFi Ik fiOCHS.
demeure, fit résolument ouvrir une porte au demie? étage, près des combles, et jeter un pont de bois sur le haut du rocher, qu'un médiocre entaillement mit de niveau avec ce passage.
Le petit manoir est, quant à Textérieur, un vrai bijou d'architecture, assez large, mais si peu profond, que la distribution en est fort incommode. Tout bâti en laves fauves du pays , il ne ressemble pas mal , vu de l'autre côté du ravin , à un ouvrage découpé en liège, surtout à cause de son peu d'épaisseur, qui le rend invraisemblable. A droite et à gauche, le rocher revient le saisir de si près, qu'il n'y a, faute d'espace aplani, ni cour, ni jardins, ni dépendances adjacentes. Les caves et les celliers sont installés dans les grottes celtiques dont j'ai parlé. Les écuries, les remises et la ferme sont une série de maisonnettes échelonnées sur les étages naturels du ravin, à quelque distance du manoir. Ces constructions pittoresques se relient à im moulin dont le bruit frais et monotone a bercé toutes les siestes alanguies de ma première enfance, durant les étés courts, mais brûlants, qui s'engouffrent dans l'étroit précipice où nous sommes enfermés.
On arrivait à cette impasse par un chemin taillô dans le roc vif et ombragé de grandes ronces pen dantes. On entrait chez nous par un des profils de la façade. 11 fallait monter encore une vingtaine de mar-
IRAN t)fi LA nOCIÎfi.
ches en larges dalles déjetées et brisées, et ouvrir une porte vermoulue toute couverte de ferrures savamment découpées. Le guichet et la serrure, chefsd'œuvre de complication, étaient dignes d'échapper à la rouille centenaire et de briller sur Tétagère d'un musée. Les armes de la famille écussonnaient le tympan de rentrée. Cette entrée franchie, on se trouvait sur l'étroite plate-forme, taillée comme le chemin dans le rocher, mais bordée d'un mur à hauteur d'appui en blocs bruts. C'était donc une corniche et non une cour. Les portes et fenêtres du rez-de-chaussée, très- élégantes, mais très -délabrées, s'égayaient de quelques rosiers grimpants et de guirlandes de chèvrefeuille sauvage.
De là on pénétrait de plain-pied dans la salle à manger, dans le salon, puis dans la chambre d'honneur, qui servait de salon plus intime à ma mère. Au-dessus, un étage de chambres assez nues était destiné à son logement, au mien, et à l'hospitalité envers quelques amis. Deux autres étages restaient dans l'abandon le plus complet, sauf les chambrettes affectées au domestique peu nombreux de la maison , un vieux valet de chambre, cocher à l'occasion, une femme de charge servant de fille de chambre à ma mère, et une robuste cuisinière, excellente femme dévouée qui s'appelait Catherine et qui m'aimait particulière-
îTient : c'est elle qui soignait les vaches et le poulailler.
Les appartements n'avaient rien de remarquable au premier, au deuxième et au troisième étage. En revanche, le rez-de-chaussée était fort intéressant. 11 offrait, je ne dirai pas un état de conservation satisfaisant (tout était fané et usé)* mais au moins le spectacle rare d'une authenticité complète. On a vu suffisamment, par ce qui précède, que nous étions pauvres. Douze mille francs de rente environ, avec l'obligation de conserver tant bien que mal un petit édifice encore beaucoup trop vaste pour notre état de maison, et Tobligation non moins sacrée pour des gentilshommes campagnards de recevoir honorablement quelques voisins, c'était plus que la gêne sans être la misère. C'était cet ensemble de privations morales et intellectuelles qui se dissimule sous une apparence de bien-être apathique. C'était cet état problématique qui fait dire au passant aisé : « Voilà de pauvres seigneurs ! » tandis que le paysan qui le guide vers ces demeures féodales, objet de son respect héréditaire, les lui montre avec OFgueil et s'étonne de les voir dédaignées par les appréciateurs du moderne confortable.
Nos aïeux, sans être fort riches, avaient eu plus d'aisance que nous , puisqu'ils avaient fait bâtir ce manoir, dont la moindre réparation nous était si onéreuse, et pour lequel le moindre embellissement nous
JBAN DB LA KOCHB. If
eût été impossible : mais ils avaient vu diminuer progressivement leurs ressources. Il n'était pas besoin, pour s'en assurer, de consulter notre histoire de famille : il suffisait de jeter les yeux sur le mobilier, qui n'avait pas été renouvelé depuis Tépoque de Louis XIII, et qui, par lui-même, ne caractérisait point une existence de splendeur. C'était, dès ce temps-là, l'intérieur d'un gentilhomme médiocre. En cela précisément, cet intérieur était digne d'intérêt. Le luxe et le goût ont conservé ou exhumé beaucoup d'objets de goût et de luxe, mais ceux qui ne servent qu'à préciser le caractère des temps ont généralement disparu du sol de la France. Ainsi je n'ai revu nulle part certains détails d'ornementation intérieure qui existent encore au château de la Roche, entre autres une cheminée de la chambre d'honneur, toute en bois peint de couleurs voyantes, ainsi que le trumeau et le manteau étroit sur lequel, en guise de flambeaux ou de vases, s'élevaient deux découpures de bois mince et peint dans les mêmes tons que le reste, représentant une sorte de haute palme enroulée autour d'une fleur de fantaisie. Gela est franchement laid, fragile, inutile» pauvre et barbare ; mais cela existe encore, et c'est quelque chose que d'exister quand on n'a aucun droit, aucun motif de survivre aux causes ordinaires de destruction.
Une autre curiosité des appartements du rez-dechaussée, c'étaient les peintures des panneaux de bois de la muraille et des minces poutrelles qui rayent les plafonds. J'ignore si notre ancêtre, contemporain de Richelieu, avait vu des fresques antiques en Italie, mais il avait une prédilection marquée pour certains tons semi-étrusques que l'on pourrait appeler pompéiens. Le fond des trois pièces était d'un brun chocolat rehaussé par des filets et des ornements bleu clair, rouge brique et blanc mat. Cet assemblage de tons, que la vétusté harmonise ordinairement, était resté d'un criard atroce. Ainsi, sur les parois de la salle à manger, la vue était offensée par un placage d'armoiries et de devises insolemment blanches sur des carrés bruns» séparés par un impitoyable grillage coquelicot, qui» depuis vingt ans, faisait pleurer les yeux de ma mère sans qu'elle se crût le droit d'y faire toucher ou de manger ailleurs. Le lit de la chambre d'honneur, monté sur une estrade qui occupait le tiers du local, était garni de drap vert brodé en blanc et en jaune» combinaison non moins désagréable , et aux quatre coins du dais s'élevaient quatre vases ouvragés en passequille, fort curieux à coup sûr, mais d'un goût détestable. Le miroir placé sur la table de toilette avait pour support deux grands personnages velus, ou plutôt deux ours à face humaine, affreux satyres en
ehêne noir sculpté, qui étendaient chacun un bras (les deux autres étaient cassés) pour tenir une couronne au-dessus de la glace.
Dans cette chambre d'honneur, le peintre des panneaux avait fait de grands frais d'imagination. Sur l'éternel fond chocolat à filets rouges il avait barbouillé, au lieu des écussons blancs de la salle à manger, de véritables sujets à la mode du temps : ici, un château fort: à côté, une sirène; plus loin, un signor Pantalon imité de Callot ; ailleurs, une bergère de VAstrée, etc. C'était aussi barbare d'exécution que le reste. Pourtant les archéologues du pays retrouvaient là avec plaisir l'indication grossière de plusieurs manoirs de la contrée, aujourd'hui ruinés ou même complètement disparus.
Les dressoirs, crédences et tables de ces trois pièces, étaient d'un fort beau style antérieur à la renaissance, mais en si mauvais état, que les souris tenaient cour plénière dans les tiroirs, et qu'à chaque instant on les voyait folâtrer sur les délicates découpures dont elles-mêmes semblaient faire partie. Ces vieux meubles, respectés par notre aïeul l'amateur de tons étrusques , n'avaient pas bougé de là depuis quatre siècles. Le lit s'affaissait de lui-même lentement sur ses pieds vermoulus; le carreau, de très-petiles briques fendillées, s'en allait en pous-
sière , et , sur les marges des fenêtres , toutes les herbes folles de la création s'étaient donné rendeavous.
Nous vivions, nma mère et moi, dans ces débris, dans cette poudre du passé, elle pâle, mince et rêveuse, moi pâle et mince aussi, mais plutôt mélancolique et inquiet que résigné ou contemplatif.
Ma mère était encore une jeune femme quand je commençais à n'être plus un enfant. Mariée à quinze ans, elle avait fort peu dépassé la trentaine quand j'atteignis moi-même Tâge où elle m'avait mis au monde. Elle avait encore la figure assez agréable pour faire l'illusion d'une sœur à ceux qui nous voyaient ensemble ; mais une santé fragile, un regret inextiîiguible de la perte de son mari et une habitude de nonchalance douloureuse l'avaient tellament jetée dans le renoncement d'elle-même, qu'elle me fit toujours l'effet d'avoir, non pas seize, mais cinquante ans de plus que moi.
Elle était d'une douceur angélique et d'une bonté un peu froide, soit que son cœur se fût usé dans les
larmes du veuvage, soit qu'elle se fût tracé un plat de conduite à mon égard. J'ai pensé souvent <îue, me voyant couver une grande ardeur d'expansion sous mon air tranquille, elle s'était efforcée de me contenir le plus longtemps possible par un aspect de dignité cakne. C'était peut-être me condamner à jeter hors d'elle et de moi-même la flamme intérieure qu'elle s'efforçait de comprimer.
S'il y a là un reproche contre elle (et ce n'est pas ainsi que je l'entends) , c'est du moins le seul que je puisse adresser à sa mémoire. Elle était d'une justice et d'une mansuétude admirables. L'austérité de son âme ne répandait ni aigreur dans ses manières , ni amertume dans ses paroles. Sa piété n'avait pas d'intolérance, sa charité ne faisait pas de choix. Elle était estimée et respectée, elle eût été aimée de son entourage si elle eût voulu dire à qui que ce soit un mot d'amitié ; mais il semblait qu'après l'amour de mon père elle ne voulût plus connaître d'affection , si pure qu'elle pût être, en ce monde. La mienne même ne paraissait pas lui être nécessaire. Elle avait l'air de l'accepter pour me tenir dans l'exercice d'un devoir, mais elle n'attirait aucune démonstration, et je la craignais, bien qu'elle ne m'ait jamais fait l'ombre d'un reproche. Toute sa remontrance, quand j'avais failli, consistait à me prouver que je m'étais nui à moi-
môme. Ainsi, cette excellente mère, dans la craintô de me gâter par trop de tendresse, travaillait, sans y songer, à me rendre égoïste. C'était peut-être aussi un calcul. En raison du caractère ardent qu'elle devinait en moi, elle voulait me préserver d'une trop grande facilité à m'oublier moi-même et à me sacrifier. Et pourtant elle ne prêchait pas d'exemple, car sa vie entière était un sacrifice en vue de moi seul. Son économie, ses privations, son existence sédentaire, son oubli de toute élégance, n'avaient pour but que de me procurer un peu de bien-être dès que j'en sentirais le besoin. Elle y travaillait, non pas avec l'ardeur que ne comportait pas son organisation, mais avec une ténacité patiente, ne se plaignant jamais de rien, endurant une vitre brisée dans sa chambre et l'absence d'un tapis sous ses pieds sans paraître se souvenir qu'il lui était possible de mieux vivre, et ne laissant que bien peu entrevoir son ambition , qui était de me créer quelques ressources en dehors de nos minces revenus.
Elle parvint à faire ce miracle avec d'autant plus d'intelligence qu'ayant été élevé par elle dans des habitudes matérielles assez rudes, je devais sentir plus vivement le prix d'un peu d'allégement. Je me crus donc immensément riche le jour où elle mit dans mes mains quelques rouleaux d'or en me disant :
— Mon fils, vous voilà en âge de vous former au
contact d'un monde moins restreint que celui qui nous entoure. Vous êtes majeur et maître de vos actions. Je n'ai jamais voulu gêner votre liberté : mais la pauvreté était une grosse entrave dont je vous délivre pour quelque temps. Utilisez votre indépendance en vue de l'avenir. Allez à Paris, ou dans les grandes villes de notre province où nous avons conservé des relations. J'ai écrit à tous les amis de notre famille qu'ils eussent à vous faire bon accueil et à vous diriger dans le choix d'une compagne. Partez, et revenez bientôt me faire part du projet qui vous paraîtra le plus sérieux. J'agirai alors par moi-même et je me déplacerai, s'il le faut, pour travailler à votre bonheur.
Je partis donc dans cette pensée avec une soumission inquiète, et je commençai par voir Paris, vers lequel mon imagination m'avait si souvent emporté.
J'arrivai là aussi provincial que possible. A vingt et un ans, je n'avais pas encore franchi la limite de mon département. J'avais vu très-petite mais très -bonne compagnie, tant chez nous que dans les villes et châteaux voisins, où j'allais rendre les visites que recevait ma mère, laquelle ne sortait pas toujours une fois par an du sauvage ravin de la Roche. D'ailleurs, elle-même avait conservé dans son isolement de si excellentes manières, qu'il ne m'avait pas été difficile de prendre
Taisance polie et la dignité douce de Tancien bon ton. A cela prôs, c'est-à-dire sauf Tapparence d'une tranquille expérience du monde, je ne connaissais guère plus le monde qu'un enfant de six ans.
Il en était de même sous le rapport de l'instruction. J'avais été élevé à domicile par un prêtre. J'avais travaillé avec docilité et achevé toutes mes études à peu près aussi vite et aussi bien que n*importe quel bachelier sortant du collège. Je pouvais entendre parler de toute chose sérieuse sans m'y sentir étranger ; mais, toute conclusion vive et franche ayant été écartée à dessein de mon éducation générale, je ne comprenais quoi que ce soit à la philosophie des sciences» des lettres et de l'histoire.
J'allais donc aborder la réalité sans en avoir la moindre notion, et, si j'eusse été l'homme qu'on croyait avoir formé, j'eusse été la victime des préjugés et des erreurs de ma caste, c'est-à-dire que je me fusse tenu en dehors de mon époque, ou que mes déceptions eussent été cruelles. Heureusement pour moi, une vive curiosité intérieure et une habitude de réaction miiette contre l'ennui et le froid de mon enseignement m'avaient disposé à tout accepter, à la seule condition que tout fût bien nouveau et bien vivant dans ma vie nouvelle.
J'avais comprimé beaucoup d'élans par crainte de
ma mère, dont la tristesse m'accablait comme un joug sacré. Il y avait donc en moi une certaine énergie, mais dont je ne me rendais pas bien compte, et que la plupart du temps je regardais comme un malheur de mon organisation.
— A quoi bon se sentir fort et ardent, me disais-je, quand la raison condamne tout ce qui n'est pas la patience et la soumission? Il est bien certam que j*étouffe, mais c'est apparemment que mes poumons sont trop larges pour le peu d'air que le destin mesure aux aspirations humaines.
Au miheu de tout cela, j'étais peu religieux. Ma mère, irréprochable et pourtant foudroyée par une étemelle douleur, m'apparaissait comme une gratuite cruauté de cette Providence qu'elle invoquait souvent sans avoir l'air d'y croire. La vision d'un monde meilleur auquel elle semblait aspirer, sans que sa vie en parût allégée, me faisait l'effet d'une déception. Enlîn tout en moi tendait au matérialisme, et je n'avais réellement qu'un besoin, celui de satisfaire mes passions.
Trois mois de la vie parisienne les apaisèrent jusqu'à la satiété, et, un beau matin, je pris ma tête dans mes mains en me demandant pourquoi j'étais né ; s. c'était pour m'abrutir avec des compagnons <^s cervelle et des filles sans cœur, ou pour retourner m'éteindre lentement dans le même cercueil où ma
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mère s'était ensevelie vivante. Elle du moins avait vécu; elle avait aimé. Moi, je n'avais connu deTamour que le rêve, et ce rêve, je travaillais à l'éteindre dans de faux plaisirs. J'étais las de ce mauvais leurre, et, résolu à m'y soustraire, je ne sentais pourtant plus la soif du vrai. Je n'étais déjà plus matérialiste, mais je n'étais encore initié à aucun idéal. Je me sentais ionc dégoûté de tout et de moi-même.
Mes ressources tiraient à leur fin, lorsque je reçus de ma mère une nouvelle somme, sans aucune demande d'explication relative à l'emploi de la première. Je fus effrayé de cette munificence, qui représentait pour elle, je ne le savais que trop, une vingtaine d'années de privations. Un remords subit et poignant s'empara de moi. Mes débauches m'apparurent comme une tache sur ma vie.
Je n'avais en aucune façon rempli les intentions de ma pauvre mère. J'avais beaucoup négligé les vieux amis auxquels j'étais recommandé, et qui devaient 'occuper de mon établissement. Je me sentais fort mal disposé au mariage. Un rêve de bonheur ainsi arrêté et discuté à l'avance éloignait de moi toute confiance et toute spontanéité. J'allai faire mes adieux aux personnes sérieuses de ma connaissance, je ne dis mot aux autres, et je partis pour ma province sans aucune autre résolution arrêtée que celle de for-
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cer ma mère à reprendre ses dons et à me laisser attendre auprès d'elle le résultat de mes propres réflexions.
J'étais trop fier pour n'être pas sincère. J'avouai mes fautes sans chercher à les atténuer. Ma mère écouta gravement ma confession ; puis elle me dit :
— A votre silence sur la question du mariage , j'avais presque deviné la vérité. Je vous plains, mon fils : mais je vois que cette expérience vous servira. Votre repentir me l'atteste. Prenez le temps de vous calmer et de vous réconcilier avec le possible. Nous penserons ensemble à votre établissement.
J'avais mérité d'expier mes fautes par des privations, il n'en fut rien. Ma mère ne voulut jamais reprendre l'argent que je lui rapportais. Il était mien, disait-elle ; elle était ma tutrice et me présentait des comptes sur lesquels je ne voulus point jeter les yeux: mais, la moitié de nos biens provenant de mon père, elle exigea que j'en prisse la gouverne. Je voulus au moins employer ses économies à lui donner un peu de bien-être. Gela fut encore impossible ; je dus y renoncer en voyant que je l'affligeais sans la soulager. Ce nouvel état de choses n'allégea point l'ennui qui m'accablait. Je passais trop subitement de la soumission absolue à l'autorité sans bornes. Si ma mère l'avait résolu ainsi pour m'enseigner la prudence et la
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reieiiue, son calcul fut boa, car je me sentis plus esclave que jamais en connaissant mieux mes devoirs envers elle. Plus elle s'annihilait devant moi, plus je devais continuer à m'annihiler moi-même. Cette vie sans épanchement mûrit promptement mon caractère, mais je ne saurais dire qu'elle le forma. Je devins sombre, et je sentis fermenter en moi des passions nouvelles, des passions vagues, il est vrai, mais dont les rêves se succédaient sans enchaînement et sans but. le n'avais plus soif de plaisirs frivoles ou grossiers. Mécontent de moi-même, j'eusse voulu être quelque chose , et je ne me sentais propre qu'à la médiocrité dont j'étais las. Sans fortune et sans talents particuliers, je ne pouvais prétendre à aucune carrière brillante, à aucune influence. Les cinq ou six personnes qui composaient mon empire, à commencer par ma mère, me disaient du matin au soir que j'étais le maître. Le maître de quoi? De commander le iîner, de payer les moissonneurs, de choisir la robe le mon cheval et la race de mes chiens, d'aller à la Aasse que je n'aimais pas, à la messe où 'je ne priais pas, chez des voisins qui ne m'amusaient pas, dans des villes où je n'avais que faire?... Je devins si triste, que ma mère s'en aperçut et â'en étonna.
JBAN DE LA EOCHK.
ni
— Mon fils, me dit-elle avec un peu plus d'expan sîon que de coutume, vous vous ennuyez. L'homme ne peut pas vivre seul. Il faut absolument vous marier.
— Peut-être, lui répondis-je : mais d'abord il faudrait pouvoir aimer, et, dans le petit nombre de jeunes filles que nous connaissons et auxquelles je peux prétendre, il n'en est pas une qui seulement me plaise.
— Retournez à Paris ou allez à Riom, à Clermont, au Puy...
— Non, de grâce, ne me demandez pas cela. Je me sens si peu aimable^ que je craindrais d'aimer et de déplaire.
— Eh bien, voyagez, distrayez-vous, et redevenez aimabla. N'êtes-vous pas le maître?
— Non, je ne suis pas le maître de mon humeur, je ne sais pas encore me gouverner. J'ai besoin d'aimer, mais il y a en moi une ardeur qui ne saurait pas attendre la femme que je rêve. Je craindrais de faire
if JfiAN DB LA ROCHB.
encore fausse route et de ne chercher que le cuniraire de Tamour.
— Quelle femme rêvez-vous donc?
— Une créature parfaite, ni plus ni moins! Quelle autre rêve-t-on jamais?
— Mais encore, comment est-elle faite ?
— Je ne sais. J'ai connu à Paris des femmes parfaitement belles et parfaitement haïssables. Je n'ose donc penser à la figure que ma femme, à moi, ma femme accomplie, peut et doit avoir.
— Ne parlons pas de sa figure. On est toujours jolie quand on plaît et quand on est aimable. Mais... tenez-vous à la naissance ?
— A moins que vous n'y teniez...
— Je n'ai pas d'autre manière de voir que la vôtre Si une famille d'honnêtes gens vous sutFit, je saurai m'en contenter. Mais... tenez-vous à la fortune?
— Je ne tiens qu'à l'aisance. Je n'ai ni le droit d'exiger une femme riche, ni celui d'en choisir une pauvre. Je ne veux pas que mes enfants soient privés de l'éducation que j'ai reçue. Je ne désirerais donc qu'une existence assortie à la mienne, et je n'ai pas Tambition de souhaiter mieux.
— Pourtant, si vous trouviez une belle dot... Une bourgeoise doit être riche pour épouser un gentilhomme. C'est dans Tordre et c'est l'usage.
lÉAN OE LA ROCHfi. dd
— Qui donc avez-vous en vue?
— Personne... mais avez-vous vu miss Love?
— Qu'est-ce que miss Love?
— Love Butler, la fille de cet Anglais un peu maniaque, je crois, qui vient d'acheter Bellevue, à huit lieues d'ici. Il est riche, je le sais. Il n'a que deux enfants, dont une fille, qui s'appelle Love, et qui m'a paru fort bien. 11 est, lui, à ce qu'on m'assure, un fort honnête homme et un homme excellent. Je vous ai engagé à leur aller rendre visite, car ils sont venus me voir pendant votre séjour à Paris : vous avez fait la sourde oreille. Depuis six mois que vous êtes de retour, il serait temps...
— Vous croyez, chère mère? Moi, je crois qu'il n'est plus temps.
— Enfin c'est comme vous voudrez, mais il n'en coûte rien d'y songer. Vous y songerez.
J'y songeai, en eflet, non pas avec ardeur, mais comme on songe à une planche de salut. Si miss Love était belle et douce, pourquoi non ?... Il fallait avant tout la voir. Je partis pour Bellevue dès le lendemain.
Bellevue était, dans mon souvenir, une vaste maison de campagne à peu près abandonnée, dans un site riant et magnifique, entre une gorge profonde où un
torrent précipite ses eaux abondantes et limpides et
les plaines ondulées de la riche Lintiagne d Auvergne» Je retrouvai bien le site, naais je ne reconnus pas la maison. Depuis deux ans que je n'avais pas eu Toccasio» de passer par là, on en avait fait un château moderne, vaste, élégant et confortable. Le parc s'était agrandi de l'adjonction d'un ravin et d'un bois voisin rempli de beaux arbres. Des jardins éblouissants de fleurs et découpés à l'anglaise serpentaient sur le flanc du coteau; les eaux courantes, éparses sur la montagne, venaient jaillir dans un ruisseau artificiel qui baignait le pied de la maison et arrosait largement les parterres. Tout cela était disposé avec une grande simplicité, mais avec un grand goût, et tout sentait cette large aisance qui touche à la richesse.
Pour la première fois de ma vie, je me sentis un peu humilié de ma pauvreté, à cause de l'intention qui m'amenait là. Je n'avais pas la vanité de croire qu'en apportant un titre en échange d'une fortune je dusse être accueilli à bras ouverts. Si la jeune fille était charmante, il fallait, pour rétablir l'équilibre, que je fusse charmant moi-même, et, déjà mécontent de ma démarche, je m'en dégoûtai tout à fait au moment de franchir la grille de la cour d'honneur. J'allais donc tourner bride, lorsque je me trouvai en face de deux beaux enfants, une fillette de seize à dix-sept ans et un garçonnet de dix à d^uze tous deux montés
/BAN DH LA. HiKJHB. dS
sur d*excellents poneys bretons, et suivis d*un genlleman fort propre, que je pris d'abord, dans mon trouble, pour un domestique, par la seule raison qu'il marchait derrière les jeunes gens.
C'était pourtant M. Butler partant pour la promenade avec sa fille Love et son fils Hope : Amour^ Espérance, c'étaient les noms que sa fantaisie paternelle leur avait donnés.
Cette rencontre inattendue, au moment où je faisais un mouvement très-gauche pour me retirer, acheva de me déconcerter. Les jeunes gens n'y virent qu'une intention de politesse, et se rangèrent pour me laisser passer, échange de courtoisie dont je ne profitai pas. Nous étions là, eux très-étonnés, moi très-incertain, laissant le passage libre sans que personne voulût le franchir, lorsque M. Butler arriva, et vint à ma rencontre avec une figure tranquille, ouverte et souriante.
C'était à moi de parler le premier, de me nommer au de m'excuser en disant que je m'étais permis de vouloir regarder la façade du château, et je ne parlais pas, sentant que le premier parti m'engageait plus que je n'en avais envie, et que le second rompait grossièrement et sans retour toute relation avec d'honnêtes voisins dont ma mère avait reçu les avances. Mon hôte, trop bien élevé pour me questionner, ne disait
JEAN DE tA ROCHft.
mot, et ma situation devenait ridicule. Je jetai un regard eflFaré sur miss Love; elle souriait sous son voile en regardant de côté son jeune frère, qui riait tout à fait sous cape.
Le dépit délia ma langue ; je me nommai, et j'expliquai qu'en voyant mes hôtes partir pour la promenade, j'aurais voulu différer ma visite et me retirer. M. Butler me tendit cordialement la main, me présenta ses deux enfants, et, pour ne pas m'embarrasser, m'engagea à le suivre dans le parc.
— Votre cheval n'a pas chaud, me dit-il, et, d'ailleurs, je vais presque toujours au pas. De cette façon vous ne vous ferez aucua reproche, et j*aurai le plaisir de causer avec vous.
Nous fîmes ainsi une centaine de pas. Les enfants étaient devant nous, et je ne voyais de miss Love que sa taille élégante et mignonne, gracieusement unie à Fallure de son cheval. Sa figure m'avait plu dès le premier coup d'œil, bien que je n'en eusse vu que le bas. Un chapeau rond à plumes, bordé d'une longue dentelle noire ^ m'avait caché son regard et jusqu'à la couleur de ses yeux.
Son père lui adressa tout à coup quelques mots en anglais; c'était une permission de courir. Prompte à en profiter, elle partit au galop avec son frère et disparut au détour d'une large allée sablée, dont je suivis
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lentement avec M. Butler les moelleuses sinuosités.
Quand il m'eut parlé de ma mère, sur le compte de laquelle il s'exprimait avec un grand respect, et de mon séjour à Paris, d'où il ne me savait pas revenu depuis 61 longtemps (et je n'osai le détromper), il m'entretint du pays, de ses productions et de ses agréments. Il s'exprimait en homme de bonne compagnie, parlant le français avec correction et seulement avec un peu d'accent et de lenteur; mais je vis bientôt que sur aucun point il n'avait les idées d'un homme du monde. 11 ne se plaignait de rien dans la vie et ne critiquait aucune habitude de vivre, aucune manière de voir. Il semblait n'attacher d'importance à quoi que ce soit, et pourtant il y avait de l'animation dans son esprit. La seule chose qui lui parût sérieusement appréciable, c'était la beauté de la nature et la tranquille liberté de la vie de campagne. Aucun dépit de s'être placé un peu loin d'une ville intéressante et d'un voisinage nombreux ou brillant ; aucun regret d'un passé quelconque, aucune impatience d'homme à projets : une sérénité admirable qui n'affectait pas la supériorité, mais qm laissait percer une fierté de bon goût.
Je cherchais le mot de cette satisfaction tolérante de Texistencp et de l'humanité, lorsqu'un détail me mil au courant. Il arrêta son cheval au ^ih'eu d'une
n JEAN DE LA ROCHE.
phmse en me demandant pardon, mit pied à terre» ramassa une petite herbe qui Tavait frappé, Texamma un instant, la mit dans la coiffe de son chapeau de paille, et, remontant à cheval, reprit la conversation où il Tavait interrompue.
— Vous vous occupez de botanique? lui dis-je aussitôt que je pus changer de sujet.
— Un peu, répondit-il modestement. Et vous?
J'aurais pu dire : « Un peu aussi ; » mais plus je sentais chez ce riche bourgeois le sentiment d'une véritable dignité, plus la mienne avait be;)Oin de se relever, et, résolu à ne pas me farder devant lui, je répondis carrément :
— J*ai le malheur de ne m*occuper de rien.
— Si vous sentez que c'est un maHieur, dit-il après un mouvement de surprise, le remède est facile.
— Pas tant que vous croyez, repris-je. Uu je ne suis pas intelligent, ou mon éducation n*a pas été intelligente. Il me semble pourtant que j'étais né pour tout aimer, et il se trouve que je ne sais quoi aimer.
Et, comme il restait encore étonné de ma franchise et que je craignais de paraître vouloir parler de moi, j'ajoutai en riant :
— C'est très-amusant, la botanique?
— Mais... oui, répondit-il; tout est fort amusant dès que l'on commence à observer et à comprendre*
JRAN DR LA ROCHB.
il m'ouvrait la voie, .le nrie sentis à Taise pour lui parler de lui-même et le questionner sur des choses où la curiosité est permise. Je découvris qu'il s'occupait avec passion des sciences naturelles et qu'il avait d'importantes collections. Je lui demandai la permission de revenir les voir, comptant mettre six autres mois à renouveler ma visite. Il me prit au mot avec une certaine vivacité ; j'avais touché la corde sensible.
— Vous les verrez dès aujourd'hui , s'écria-t-il ; ce sera plus intéressant que ma conversation, la nature parle mieux que moi.
Et, comme j'objectais que le moment était venu de me retirer :
— Que parlez-vous de nous quitter ce matin ? reprit-il. On ne fait pas une visite à huit lieues de distance sans se reposer et dîner avec les gens que Wm n pris la peine de vouloir connaître. Je sais, d'ailleurs, que c'est l'usage en France, où l'on manque un peu de chemins de fer et de belles routes. Quand j'ai été voir madame votre mère, elle m'a retenu, et j'ai Accepté. Vous allez en faire autant.
Il n'y avait pas moyen de refuser.
— Rentrons, dit-il. Je vois que votre cheval a soif, et je m suis pas un cavalier infatigable. J'ai fait presque le tour du monde à pied... Mais où sont Us enfants I
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— Fort loin, répondis-je en apercevant miss Love et son frère comme deux pomts noirs au bout d'une immense pente gazonnée.
— Eh bien, nous pouvons les laisser. Ils ont besoin j'exercice... Mais ils me chercheraient,.. Tenez... Vous êtes jeune et intrépide; en un instant, vous serez là-bas. Ayez Tobligeance d'aller leur dire qu'ils ont encore une heure pour courir. Vous voyez que je vous traite paternellemenU
J'obéis avec empressement, mais, tout en galopant à travers la clairière, je me sentais bouleversé par cet adverbe dont s'était servi mon hôte : paternellement ! Qu'est-ce à dire ? Est-ce l'habitude d'un homme trèsbienveillant que je viens, d'ailleurs, de combler de joie en lui parlant de ses richesses scientifiques ? Est-ce la prévenance naïve d'un père qui a une fille à marier ? Mais celui-ci a l'air de ne manquer ni de fierté ni de finesse : ce pourrait bien être la malice innocente d'un homme qui a flairé le but de ma démarche.
— Car c'est bien une démarche que j'ai faite (îan^ une intention arrêtée, me disais-je encore. J'aurais beau vouloir me persuader que je me suis avisé à temps de ce qu'il y a de fâcheux à venir se présenter, ignorant et pauvre, à un père de famille riche et savant; cela est, j'ai commis cette faute. Miss Love a le sourire très-malin. Elle s'en amuse peut-être déjà en elle-même, et me voilà condamné à jouer ici le rôle d'un prétendant ridicule éconduit d'avance. Je me justifierai en ne revenant que l'année prochaine... Mais ce sera long, et c'est tout de suite que j'aurais voulu la détromper I
En roulant ces petites amertumes dans ma pensée, pendant que mon cheval roulait comme un tonnerre son galop sonore sur le terrain caverneux de la colline, j'arrivai auprès des deux jeunes gens avec une figure si froide et si hautaine, que je dus paraître tout au plus poli en rendant compte de mon message. J'étais pourtant maître de moi, nullement essoufflé par la course, et satisfait de me montrer du moins aussi bon cavalier que qui que ce soit.
Je vis alors en plein la figure de la jeune Anglaise, car elle avait relevé ses dentelles noires pour me regarder venir, et elle relevait aussi sa petite tête ronde et fine, comme pour se rendre compte d'avance de ce que je venais me permettre de lui dire. Je
trouvai son regard aussi froid et aussi sec que le mien. Néanmoins, quand j*eus parlé, elle me remer* cia avec politesse de la peine que j'avais prise, et me rendit mon salut. Ses beaux yeux noirs étaient adoucis, et le son de sa voix était très-harmonieux. Je sentais pourtant ou je croyais sentir que dès Tabord j'avais réussi à lui être antipathique ; mais elle ne riait plus de moi : je n'en demandais pas davantage.
Je retournai vers M. Butler presque aussi vite que j'étais venu. Il s'en allait tout doucement vers le château^ perdu dans ses rêveries, car il eut un tressaillement de surprise en me voyant à ses côtés.
— Ahl fit-il en se réveillant, vous voilà déjà? Pardon et merci I Vous leur avez parlé ?
— J'ai transmis vos ordres, répondis -je; mais... vous n'avez aucune inquiétude de laisser vos enfants seuls, à cheval, dans ce grand parc ?
— Aucune, répondit-il. Ils ont des chevaux sûrs, et ils les manient très-bien. D'ailleurs, quand ma fille est avec son frère, elle est prudente, et il est fort docile à ses avis. Ils s'aiment beaucoup.
l'aurais pu le questionner en ce moment sans qu'il en prît de l'ombrage , car il étaît évidemment préoccupé ; mais je ne voulus rien savoir de sa fille, et 0003 rentrâmes sans qu'il eût retrouvé sa liberté d'es-
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prit. Qu'avait -il (Jonc? Je le sus au moment où il descendit de cheval. 11 avait un brin d'herbe dans son chapeau, un brin d'herbe hétéroclite, qu'il n'avait jamais vu dans cette région et qu'il ne croyait pas devoir y rencontrer. 11 s'empressa de le remettre à une espèce de cuistre vêtu de noir et cravaté de blanc qui vint à notre rencontre et qui lui promit d'en tenir note; après quoi, recouvrant sa placidité, M. Butler ordonna à son préparateur, tel était l'emploi de ce personnage, de nous ouvrir les portes du muséum.
L'examen dura au moins deux heures, et encore n'avais-je vu que la moitié de ces richesses botaniques, minéralogiques et zoologiques, quand la cloche du dîner sonna. Nous n'avions pas encore pénétré dans la bibliothèque et dans les laboratoires; l'observatoire eût demandé une journée entière, et enfin l'ouverture de la collection archéologique était réservée pour la semaine suivante, car elle devait jusquelà s'enrichir d'objets nouveaux du plus haut intérêt.
J'étais très-fatigué, non pas d'avoir vu des choses eifectivement très-curieuses, et que j'étais loin d'aborder en indifférent, non pas d'avoir écouté les explications concises et intelligentes de M. Butler, entremêlées de récits intéressants de ses voyages, mais de n'avoit pu me soustraire à la figure désagréable et au regard de dédain hébété de son préparateur. M. Junius Biàtn
était cependant assez beau garçon, jeune encore et très-propre pour un savant; mais il paraissait me trouver stupide, il souriait de la peine que prenait son patron pour un âne de mon espèce, il ouvrait les armoires, il exhibait les échantillons précieux de Fair d'un homme qui croit semer des perles devant les pourceaux. Enfin il m'était odieux, ce personnage. Son attitude me rendait muet devant les plus belles choses, ou, quand je me sentais obligé de témoigner mon admiration, il ne me venait sur les lèvres que des exclamations absurdes ou des réflexions à contresens. Et puis chaque objet rare étalé devant moi m'éclairait sur la véritable situation de M. Butler. Ce n'était pas seulement un homme un peu riche qui pouvait laisser dormir tant de capitaux dans les chambres de son manoir : c'était un homme extrêmement riche, qui menait un train relativement modeste, et me poser devant lui en aspirant à la main de sa fille, c'était me poser en mendiant effronté.
J'avais une envie folle de m'esquiver à l'instant même, je cherchais à improviser je ne sais quel incident pour me soustraire au dîner; mais mon hôte me prit le bras, et, tout en me parlant des caïmans du Nil, il me fit asseoir entre sa fille et lui, face à face avecl'antipathiqueM. Black. Le petit Butler, joli garçon à la mine narquoise, était à la droite de son père,
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ét, dans mon trouble, je nn'imaginals le voir échanger des regards ironiques avec sa sœur.
Je commençais à peine à me remettre quand la porte s'ouvrit, et je vis entrer M. Louandre, le notaire de ma famille. Je ne songeai pas à me dire qu*il pouvait être aussi celui de la famille Butler, que la coïncidence de sa visite avec la mienne devait être un cas fortuit, qu'enfin il fallait me supposer un malotru provincial au suprême degré pour voir dans ce hasard une préméditation quelconque : je m'imaginai qu'il y avait préméditation réelle de la part du notaire. Sa figure rouge et joviale me fit Teff^et de la tête de Méduse, et. au lieu de lui serrer la main comme de coutume, je le saluai si froidement, qu'il en recula de surprise.
Je ne me conduisais pas de manière à éloigner les soupçons; heureusement pour moi, lui seul fut frappé de mon attitude. M. Butler lui fit bon accueil en l'appelant son cher ami, et miss Love fit mettre lestement son couvert, sans que personne lui demandât le but de sa visite.
J'espérai dès lors qu'il était attendu ce jour-là pour quelque aflaire à laquelle j'étais complètement étranger, et je commençai à respirer un peu, d'autant plus que, dès l'apparition du dessert. M. Butler, s'adressant à M. Junius Black, lui dit :
— Mon cher ami, vous êtes libre aujourd'hui comme les autres jours.
3iack remercia par une inclination de tête, échangea avec miss Love quelques mots en anglais et se retira. On m'expliqua que ce laborieux fonctionnaire de la science n'aimait point à rester longtemps à table et qu'il avait l'habitude de retourner à ses travaux chaque jour à ce moment-là.
Je me sentis soulagé d'un grand poids, et la flânerie du dessert aidant, je pris enfin sur moi-même assez d'empire pour me décider à examiner un peu miss Love.
Elle était remarquablement jolie, quoique d'un type assez singulier. Sa personne offrait des contrastes, et de ces contrastes naissait précisément une harmonie charmante. Elle était plutôt petite que grande, mais elle paraissait grande ; cela provenait de la délicatesse de sa face, de l'attitude élancée de son cou, et de la ténuité élégante de ses formes, à la fois rondes et allongées. Elle me rappela certains bronzes antiques, plutôt égyptiens que grecs, qui semblent avoir servi de type à une époque de la statuaire française. Celte structure fine et sans nœuds apparents avait pour résultat une souplesse et une grâce inouies dans les moindres gestes, dans les plus insignifiantes attitudes Elle pouvait se passer d'avoir un joli visage. Sa per-
JBA.N DB LA ROCBB. ^
sonne seule constituait une beauté de premier ordre.
Bien qu'elle fût mise avec une extrême padeur, comme il faisait chaud et qu'elle avait un corsage de mousseline et des manches flottantes, je voyais trèsbien son buste et ses bras. L'aisance de ses mouvements faisait deviner l'harmonie entière de son être ; mais sa figure avait une expression qui ne s'accordait pas avec cette suavité un peu voluptueuse : c'était une physionomie décidée, dont le principal caractère était le courage et la franchise. L'œil était limpide et le regard ferme. Le nez, admirablement délicat, s'attachait d'emblée à un front très-droit, plutôt large qu'élevé, comme si la réflexion et la mémoire y eussent tenu plus de place que Tenthousiasme et l'inspiration. Ses cheveux noirs, courts et frisés, don< naient aussi quelque chose de mâle à cette figure d'enfant résolu, honnête et intelligent. Sa bouche vermeille, garnie de petites dents très-égales et un peu pointues, était adorable de pureté; mais le sourire était incisif, le rire franchement moqueur. En résumé, elle me parut jeune nymphe des pieds au menton, et jeune dieu du menton à la nuque. C'était peut-être ainsîi que je m'étais figuré Diane, gazelle par le corps, aigle par la tête.
Elle avait une manière d'être, de parler et de se mouvoir, qui me confirma dans cette appréciation. La
voix étaii harmonieuse, point voilée, foi*te pour son petit être, un timbre admirable, mais plus fait pour commander que pour flatter. Le geste était à l'avenant. Elle servait à table et touchait aux objets placés près d'elle avec une dextérité sans hésitation : aucune gaucherie possible dans ces petites mains qui semblaient obéir, pour les moindres fonctions, à la pensée rapide et sûre d'elle-même. Elle donnait avec calme et pohtesse des ordres monosylkbiques , comme une personne qui sait ce qu'elle veut et qui sait se faire comprendre.
— Douce et absolue! pensais -je. C'est un peu comme ma mère; mais il y a ici la grâce et l'animation qui dérangent toute comparaison.
Et, comme je me jugeais parfaitement détaché de tout projet, j'ajoutais en moi-même :
— Si j'ai étudié avec fruit quelques types féminins, et si les théories que j'ai pu me faire ne m'égarent point, cette petite personne mènera son mari, son ménage et ses enfants, par un chemin très-logique, vers l'accomplissement de ses propres volontés. Elle n'en abusera pas, elle ne trompera personne, elle ne se trahira pas elle-même. Esclave de ses principes ou de ses engagements, elle sera honnête et juste, mais personne n'aura d'initiative avec elle, et, si son mari n*est pas un homme médiocre, il souffrira toute sa vie
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d'être relégué au second plan et consulte seulement pour la forme.
Satisfait d'un jugement que je croyais impartial et désintéressé de tout point, je ne lui adressai pas une seule fois la parole. Je dois dire aussi que son père n'eut pas une seule fois l'idée de nous mettre en r?.pport ; il était lancé dans la politique avec le notaire, at, quand on se leva de table, miss Love disparut avec Hope. Je ne les re^is plus, même pour orendre congé.
Les adieux de M. Butler furent presque affectueux. Je ne pouvais attribuer la promesse qu'il m'arracha de revenir bientôt qu'à une habitude d'hospitalité bienveillante, car je m'étais senti affreusement maussade, perplexe et inintelligent.
Le notaire demeurant à Brioude, à moitié chemin entre la Roche et Bellevue, nous fîmes route ensemble. J'avais remarqué après dîner, tout en feuilletant un livre de gravures placé sur la table du salon de M. Butler, que celui-ci parlait à voix basse avec
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M. Louandre dans l'embrasure d'une fenêtre, et il m'avait semblé que leurs regards se portaient sur moi. J'avais donc été le sujet de la conversation, et j'en ressentais beaucoup d'inquiétude. Je questionnai M. Louandre, qui me répondit avec une franchise un peu brusque :
— Eh ! mais certes, monsieur le comte, nous parlions de vous. N'ai-je pas été chargé par madame votre mère d'abord de me bien renseigner sur la situation? — et c'est ce que j'avais fait depuis quelque temps — ensuite de tâter le terrain? — et c'est ce que je viens de faire.
— Juste ciel ! m'écriai-je, voilà ce que je craignais tant. Quoi I en ma présence, et dès ma première visite I
— Qu'importe, si je ne vous ai pas nommé?
— Mais on m'aura deviné tout de suite !
— Tant mieux I Les choses qui n'ont pas lieu tout de suite n'ont jamais lieu.
— Ainsi vous m'avez engagé, compromis?
— Nullement, puisque je n'ai fait que vous laisser deviner.
— Et vous veniez exprès pour cela, me sachant là?
— Je ne vous savais pas là ; mais, comme je venais exprès pour cela, je suis fort aise de vous y avoir
trouvé, malgré la grimace que vous m'avez faite. Voyons, mon cher comte» vous ne voulez donc pas vous marier? vous no voulez donc pas rendre un peu de joie et de repos à votre pauvre mère?
— Je n'ai qu'une volonté et qu'un devoir au monde, c'est de rendre ma mère satisfaite de moi. Je consens donc à me marier, mais non à me faire éconduire en rêvant des mariages impossibles; c'est probablement une expérience désagréable que vous venez de me procurer.
— Eh bien, voilà ce qui vous trompe : votre recherche est agréée.
— En vérité ? La jeune personne a donc quelque tache ou quelque infirmité, pour qu'on la donne à un inconnu sans fortune, qui n'a montré aucun esprit, et qui n'a même pas le mérite de la désirer?
— Que me dites-vous là ! s'écria le notaire en arrêtant tout à fait son cheval, Êtes-vous en somnambulisme, que vous déraisonnez de la sorte? Pardon, monsieur le comte, mais je vois bien que nous ne nous entendons pas. Vous croyez M. Butler immensément riche, et vous ne vous trompez guère : mais sachez que ses enfants n'auront très-probablement que leur héritage maternel > vu qu'il est en train de manger sa fortune, c'est-à-dire de la placer en herbes sèches, en cailloux et en bêtes empaillées, sans comp-
Si
ter les expériences scientifiques, qui sont un gouffre sans fond I Sa femme était créole ; elle a laissé une foi tune claire, assurée, à laquelle, en homm^ d'honneur, il ne touchera jamais, la sienne propre suffisant à ses joies innocentes ; mais cet héritage maternel partagé entre Love et Hope Butler ne présente pas un chiffre exorbitant. C'est une vingtaine de mille francs de rente pour chacun, et, comme vous apportez la considération qui s'attache à un vieux nom, considération qui, au besoin, peut s'évaluer comme une sorte de capital, vous voyez que ce mariage n'aurait rien de disproportionné. En outre, la jeune fille est assez jolie et assez aimable pour que personne ne puisse songer à vous accuser d'ambition. Vous avez l'occasion et la chance pour vous. Nouveau dans le pays, M. Butler ne reçoit encore que peu de personnes, et de loin en loin. Il ne paraît pas disposé à en avoir davantage ; il n'est pas homme à perdre en frivoles conversations le précieux temps qu'il peut consacrer à l'étude. S'il vous a accueilli mieux que la politesse et l'hospitalité ne l'exigeaient, c'est que vous lui avez plu. Vous n'avez donc pas de rivaux pour le moment, ceux qui se sont trop pressés de flairer les écus de sa fille ayant été découragés dès le premier jour. U est vrai de dire qu'ils ne convenaient sous aucun rapport, et que je n'avais pas voulu me charger de parler pour
^ttAf^ DE LA RÔCHÈ.
<^tix. M. Butler a confiance en moi, et j'ai parlé pour vous, qui êtes un parti convenable. 11 ne vous reste qu'à vouloir plaire à miss Love, laquelle n'est pas si aisée à établir que Ton pense, vu la solitude ou elle vit encore ici, et qui, grâce aux goûts du père, ne fera peut-être que croître et embellir. J'ai dit; à présent, êtes-vous tranquillisé ?
— Oui, un peu. Pourtant, comme je ne connais pas '>,ssez miss Butler pour savoir si je l'aimerai, je trouve que vous vous êtes trop pressé de faire connaître les prétentions que je puis avoir un jour.
— C'est vous, mon cher comte, qui vous ête^ trop pressé d'aller la voir. J'avais promis à madame de la Roche de sonder les dispositions du père. Vous vous trouvez là... Je ne disais rien qui pût vous trahir; )e parlais d'un jeune homme de bonne maison et de bonne mine, ayant de la capacité, un caractère honorable, tout ce que l'on dit enfin en pareille occurrence...
» M. Butler, qui ne m'écoutait que d'une oreille, moitié charmant, moitié extatique, comme il l'est toujours, jette les yeux sur vous, compare mon éloge à vos perfections, et tout à coup me serre le bras en me disant :
» — C'est bien, il me plaît. Il a l'air noble et il est modeste. C'est déjà beaucoup. Je connais sa mère. 88
forturie et sa réputation. Sa fortune suffit; le reste me convient parfaitement. Je consens à le recevoir trois ou quatre fois avant qu'il se déclare, car je veux quil apprécie ma fille, ou qu'il y renonce librement s'il le l'apprécie pas. Je veux aussi que, sans se douter le rien, ma fiile puisse le comparer aux autres jeunes gens que nous connaissons, et dont pas un ne lui convient jusqu'ici. Elle me l'a dit nettement, car elle est fort sincère et point du tout coquette. Voilà qui est entendu. S'il plaît à ma fille, et si ma fille lui plaît, nous reparlerons de cela, et nous établirons la condition sine quâ non,
— Ah l ahl mécriai-je, il y a une condition?
— Bien naturelle, et qui se présente tous les jours dans les projets de mariage. Le père ne veut pas se séparer de sa fille. Eh bien, qu'avez-vous ? Ceci vous donne à réfléchir? Songez donc que le Butler est assez riche et assez jeune pour vivre encore vingt ans dans une grande aisance, que vous ne dépenserez rien chez lui, que vous y jouirez d'un bel état de maison tout en mettant vos revenus de côté, et que, si vous avez la sagesse de profiter d'une condition si avantageuse, vous pourrez un jour, quand il aura mangé son fonds, racheter sans effort la terre de Bellevue ave« des éconumies et la dot de votre femme. Tout cela est excellent, croyez-le bien. Vous avez là dans les jnaini
JBAN DB LA ROCHB. «
une affaire que vous ne retrouverez pas aisément et que je vous conseille de ne pas laisser échapper. Sur ce, je baise les mains de madame votre mère, et je suis votre serviteur.
Nous étions près de la ville. M. Louandre pressa les flancs de sa monture et s'enfonça dans une ruelle qui le menait en droite ligne à son domicile.
Je demeurai accablé de Taridité du point de vue qu'il me présentait. Je n'étais pas assez niais pour exiger qu'un honnête homme chargé par état du soin des intérêts matériels de la vie me parlât d'autre chose que de ceux qui lui avaient été confiés. Cela ne l'empêchait point d'être un digne époux et un tendre père, et de souhaiter que chacun fût heureux dans son nid ; mais il n'avait mission que de choisir l'arbre, et même il était de bon goût qu'il ne s'occupât point de psychologie avec sa clientèle. Je lui savais donc gré de son zèle, mais je voyais, sinon dans le mariage, du moins autour du mariage, des choses si froides, des calculs si répugnants, que le nécessaire et Tinévitable glaçaient en moi le sentiment et l'émotion.
— Hélas! me disais-je, le contrat de l'amour honnête commence donc par être une afltaire où il n'y a pas moyen de ne pas prévoir et compter I Me voilà déjà aux prises avec fargent avant de savoir si mon cœur battra auprès de cette ieune fiile I II m'a fallu.
pour que je me crusse permis de penser à elle, savoir le chiffre de sa dot, et maintenant, si en la revoyant je me sens épris, il faudra que je songe à défendre ma liberté, que menace la tendresse exigente de son père ! Oh ! sur ce point-là, quelque avantage positif que l'on m'assure, je ne céderai pas ! Il y a quelque chose d'humiliant à enchaîner son existence à celle d'un autre homme. Une belle-mère ne m'effrayerait pas tant. Il y a toujours de la protection dans les relations d'un homme avec une femme ; mais être dans la dépendance de M. îutler, n'avoir pas le droit de mettre à la porte M. Black si bon me semble!... Non, jamais 1 cette condition sine quâ non est un obstacle qui annule toutes les facilités de l'entreprise.
Il faisait presque nuit quand je quittai la route pour m'engager dans les petits chemins de traverse, et l'orage grondait en amoncelant les nuées dans le ciel sombre et lourd, quand je pénétrai dans le sauvage ravin de la Roche. Là, l'obscurité était si complète, que, sans l'instinct du cheval et l'habitude du cavalier, il y eût eu folie à chercher le château dans ces ténèbres. J'étais oppressé, et tout était noir aussi dans mon âme. Je marchais en aveugle dans ma propre vie, conduit par la loi de Tusage et sous le joug du convenu vers un but que je ne comprenais plus, ou que je craignais de trep comprendre.
jean de la ROCHB.
Ce fut comme un adieu que je jetai au passé, à l'idéal entrevu dans mes beaux rêves de jeunesse. Ma mère, qui était inquiète de me savoir dehors par le mauvais temps, mais qui se garda de m'en rien témoigner, parut très-satisfaite de ce que je lui racontai. Elle trouva que M. Louandre avait eu une heureuse mspiration, que mes scrupules honorables étaient absolument levés par les renseignements obtenus, que je devais poursuivre cette affaire (elle se servit aussi de ce mot-là). Quant à la condition de vivre avec M. Butler, il n'y avait pas lieu de s'en inquiéter.
— 11 est bien rare, me dit-elle, que de pareilles conventions ne tombent pas d'elles-rtiêmes au bout de quelques années de cohabitation. C'est, en général, ceux qui les ont exigées qui s'en lassent les premiers. D'ailleurs, une telle promesse n'engage pas d'une manière absolue. Mille circonstances imprévues, indépendantes de la volonté des deux parties, la rendent nulle et impraticable. Et puis les deux propriétés sont assez voisines pour que votre domicile doive être considéré plutôt comme doublé que comme déplacé. Vous n'accepterez la condition que dans le cas de séjour en France, et de cette manière votre dignité et voti'K^ liberté me paraissent sauvegardées convenablement.
Ma mère désirait évidemment ce maria^?e. Stoîqu6
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pour elle-même et comme détachée de sa propre vfe, elle était positive quand il s'agissait de la mienne.
Je m'endormis résigné à mon bonheur. 11 me semblait ne voir en miss Love qu'une figure de keepsake, mais, chose étrange, je rêvai toute la nuit que j'en étais amoureux fou. Elle m'apparut élégante et hardie en amazone sur son poney à l'œil sauvage, gracieuse et séduisante dans sa robe blanche flottante. Je ne la connaissais pas mieux dans mon rêve d'amour que dans la réalité, je la connaissais même moins bien, car j'oubliais l'expression un peu rigide de sa physionomie ; je ne voyais plus que la beauté qui bouleverse les sens et qui énerve la réflexion. Je la possédais, j'étais ivre. Je me croyais heureux.
Je m'éveillai si ému, que la journée me parut mortellement longue. Celle qui suivit fut un véritable supplice, et, pendant que ma mère me parlait des améliorations que la dot de ma femme me permettrait de faire à notre manoir et à notre propriété, je n'entendais pas, je ne voyais rien autour de moi ; j'avais des tressaillements étranges, une impatience .îévreuse de revoir la jeune magicienne devant laquelle j'étais resté froid, mais dont le souvenir s'était attaché à moi comme un enchantement et comme un délire.
Le troisième jour enfin, me croyant maître de moi-
même, et ma mère m'assucant que Tintervalle entre mes deux visites était convenable, je partis pour Bellevue de très-bonne heure. Je m'arrêtai à Brioude pour déjeuner avec M. Louandre. Je lui rendis compte du jugement de ma mère, je me montrai docile à ses avis, et je ne fis qu'une réserve, une réserve hypocrite : ce fut de prétendre que, pour être tout à fait décidé, il me fallait revoir la jeune personne, et je lui promis de revenir le soir même lui donner mon ulti- ^latum.
Je sortis de Brioude au pas, en homme que la conversation officielle d'un notaire a nécessairementcalmé, et qui ne veut pas montrer d'impatience aux curieux d'une petite ville, mais à peine eus-je gagné la traverse, qu'une rage d'arriver s'empara de moi. Je mis les éperons au ventre de mon cheval, et, malgré une chaleur écrasante, je ne ralentis son allure qu'aux approches du château de M. Butler. Là, je me rappelai l'air tranquille et le regard ferme de miss Love, ai/isi que toutes mes gaucheries de la première enrnv
vue. Peut-être son père Tavait-il déjà avertie de mes prétentions, peut-être avait-elle déjà prononcé que je lui déplaisais autant que mes devanciers. J'arrivais bouillant et sauvage, j'allais être congédié poliment. La sueur se glaça sur mon front. Je m'aperçus alors de rétat où j'avais mis mon pauvre cheval. Couvert de sang et d'écume, il allait trahir ma folle précipitation, si par malheur je venais à rencontrer, comme la première fois, la famille Butler partant pour la promenade. C'était à peu près la même heure, et ces Anglais devaient avoir des habitudes réglées. Je me hâtai de faire un détour, et très-lentement alors je suivis extérieurement la clôture du parc, afin d'entrer par la grille située à l'extrémité. J'avais ainsi tout le temps de rafraîchir ma monture et de rasseoir mes esprits.
La clôture de ce parc était plutôt fictive que réelle. En beaucoup d'endroits, ce n'était qu'un petit fossé avec une haie naissante, obstacle facile à franchir, marquant une limite, mais ne gênant guère ni la promenade ni la vue. Je m'étais arrêté à l'ombre d'un chêne pour essuyer avec une poignée de fougères les flancs trop émus de mon cheval, lorsque j'entendis uv. éclat de rire, frais comme la chute d'un ruisseau, er, .evant les yeux vers le parc, je vis miss Love assise à quinze pas de moi sur le gazon.
Dp quoi riait-elle? Elle était seule, elle ne me voyah
pas, elle me tournait le dos. Le chemin, plus bas que le parc, me permettait de l'examiner. Le chêne trapu masquait mon cheval, qui se mit à brouter. Je m'assis sur le rebord du fossé, et je regardai à travers le buisson encore grêle, que ma tête ne dépassait point.
Love Butler avait une robe lilas rosé, très-simple, mais d*un goût charmant. Je voyais son buste, un vrai chef-d'œuvre de délicatesse et d'élégance, se dessiner au soleil sur un fond de verdure sombre. Elle avait la tête nue, exposée sans crainte à ce soleil ardent. Son ombrelle blanche était auprès d'elle avec un livre ouvert et un gros bouquet de fleurs sauvages. Elle riait en parlant à un interlocuteur invisible que je devinai au mouvement des branches d'un arbre voisin, et qui bientôt sauta légèrement auprès d'elle. C'était le petit Butler. Il avait été chercher sur le sapin une de ces longues chevelures de mousse vert pâle dont ces arbres se couvrent durant l'hiver comme d'un vêtement contre le froid, et qui, devenues sèches et blanchâtres, tombent peu à peu durant l'été. Je ne sais ce qu'ils voulaient faire de cette plante. Ils parlaient anglais, et j'étais très-mortifié de ne comprendre que peu de mots. Eux aussi s'occupaient-ils de botanique f J'en eus bien peur: une femme savante!... Mais ils se mirent à effilocher cette mousse, touc en babillant comme deux fauvettes, parfois avec cette
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exubérance d'intonation qui est propre aux oiseaux et aux enfants en qui la vie déborde, et cette occupation, si c*en était une, dégénéra bientôt en jeu. Hope fit de son paquet une sorte de perruque qu'il jeta sur la tête de sa sœur. Celle-ci se leva aussitôt et se mit à marcher avec une mimique de Tisiplione, des hurlements de louve entrecoupés de bruyants éclats de rire, les bras ouverts, et courant sur son frère, qui se sauva en jouant la frayeur et en riant aussi fort qu'elle.
Quand ils eurent fait ainsi tous deux cinq ou six fois le tour du sapin, ils se laissèrent tomber sur le gazon, et s'y roulèrent en simulant un combat. Si miss Love eût été une coquette raffinée, elle n'eût pas trouvé un meilleur moyen de m'enflammer le sang, car elle était d'une beauté inouïe dans cette manifestation innocente de juvénilité. Elle avait des grâces de jeune chat, des souplesses et des forces de panthère; ses yeux animés brillaient comme des lucioles à travers les herbes.
Mais elle se croyait bien seule avec son frère, car, dU bruit que fit le pied de mon cheval en rencontrant une pierre, elle se releva vivement, regarda autoîir d'elle, et échangea quelques mots avec Hope, qui vint droit sur moi, tandis qu'elle, folâtre et sans soupçon, remit le paquet de mousse sur sa tête et en rab'ittit
les longues mèches sur sa fkrure, comme un enfant qui se déguise pour n'être pas reconnu, ou qui s'apprête à faire peur aux curieux.
En me jetant un peu de côté, je pouvais échapper au premier regard de sir Hope , mais à coup sûr il eût vu mon cheval, s'il eût fait deux pas de plus. Heureusement, sa sœur riant tout haut de l'expédient qu'elle avait imagmé, il se retourna, trouva l'idée admirable, courut chercher le reste de la mousse pour se masquer aussi, et j'eus le temps de remonter à cheval et de filer jusqu'à un massif du chemin qui me dérobait complètement à la vue. De là, je les entendis crier hou hou sur le bord du fossé, regrettant beaucoup sans doute de ne pas trouver un paysan à qui faire peur. Puis les éclats de rire recommencèrent en s' éloignant, et je crus pouvoir continuer ma vmte sans être observé: mais, comme j'arrivais à la porte au fond du parc, je me rencontrai face à face avec le pâle et flegmatique Junius Black. J'étais apparemment mieux disposé, car je ne lui trouvai pas une mauvaise figure. Il m'aborda très-poliment, et, comme il paraissait désireux de lier conversation, je mis pied à terre. Mon cheval, qui m'était très-attaché, me suivit comme un chien, et je descendis avec le savant à gages la longue allée sinueuse qui ramenait au château.
M. Black ne montra aucun étonnement de me voir
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arriver par là. Il savait pourlant bien que ce n'était pas du tout mon chemin, mais je n'eus pas la peine de chercher un mensonge; il paraissait ou très-indifférent à la circonstance, ou très au courant de mes prétentions mal déguisées. Ce qui me confirma dans cette dernière supposition, c'est qu'il me parla le premier de la famille Butler en homme qui n'est pas fâché de sonder pour son compte ou pour celui des autres les dispositions du futur. Ceci me parut le fait d'un cuistre; cependant, comme je ne demandais qu'à voir clair dans ma situation, je ne le lui fis pas sentir et me tins sans affectation sur la réserve, tout en cherchant à le faire parler.
11 était fort lourd, pensait à bâtons rompus et se permettait d'être encore plus distrait que son patron. De plus, il était asthmatique et crachait souvent. Il disait sur les sujets qui m'intéressaient le plus vivement les choses les plus insignifiantes. M. Butler était le plus doux et le meilleur des hommes; miss Love était parfaitement bien élevée ; Hope avait un heureux naturel et beaucoup de dispositions pour tout. La maison était bien tenue, les collections aussi (grâce sans doute à M. Black). On était heureux dans cette famille ; on n'y manquait de rien; on n'y recevait que des personnes honorables, et j'en grossissais le nombre. Chacune de ces importantes révélations était accompagnée
JEAN DE La ROCHB
d'un est-ce que vous ne trouvez pas? qui semblait dire : « Êtes-vous digne de toutes ces félicités dont je vous fais la peinture éloquente? » Et moi, j'épuisais une à une toutes les formules d'adhésion banale que pouvait me suggérer ma diplomatie.
Tout à coup, en- coupant un sentier qui devait nous abréger le chemin, je me retrouvai à la place où j'avais vu folâtrer les jeunes gens. L'herbe était encore foulée, les flocons de mousse épars sur le bord du fossé. J'en ramassai une poignée, que je mis dans ma poche, à la satisfaction de M. Black, qui me crut botaniste.
Le Lichen filamenteux 1 s'écria-t-il d'un ton proteo leur.
Mais il se baissa aussi, et je le vis ramasser au pied de l'arbre le livre oublié par miss Love. Comme il le tenait tout ouvert, j'y jetai les yeux, et je vis rapidement que c'était un ouvrage en latin. 11 me revint un soupçon que je ne pus contenir.
— Est-ce que miss Butler lit cet ouvrage ? demandai-je étourdiment à mon compagnon.
— Ce livre est à moi , répondit-il brièvement. Je l'avais prêté à sir Hope.
Et il le mit avec peine dans la poche de son habit noir, qu'il déchira plutôt que de me laisser voir la couverture du bouquin; du moins je m'imaginai qu'il
en était ainsi. Puis, comme s'il eût été pris d*uu remords de œnscience, il ajouta :
Ce n'est pas que miss Butler manque d'instruction au moins! elle en a beaucoup pour une femme... Elle dessine très-bien... C'est elle qui a dessiné toutes les planches du dernier ouvrage de son père sur l'archéologie... car M. Butler est, je vous le jure, un homme surprenant, universel! 11 m'étonne tous les jours par l'étendue et la variété de ses connaissances. Moi, j'avoue franchement qu'il y a des choses aux» quelles je n^entends rien.
— Vous m'étonnez beaucoup 1 répondis-je sans qu'il s'aperçût de Tironie.
M. Butler était enfermé dans son cabinet quand je me présentai au salon, mais j'y trouvai miss Love, qui le fit avertir, et s'assit comme pour me tenir compagnie en attendant. Hope suivit M. Black, qui avait une leçon à lui donner. Je me trouvai seul avec elle.
— Je vois, lui dis-je, que je suis très-indiscret et très-importun de me présenter dans une maison où l'on s'occupe sérieusement, sans m'être informé de l'heure où je ne dérangerais personne.
— Vous ne dérangez personne, répondit-eIJ<>, puis qu'on vous reçoit avec plaisir.
Elle fit cette réponse avec une bonhomie candide, m 8e regardant à la glace et en rabattant sur son
front, sans aucune coquetterie, ses cheveux ébouriffés, où pendillaient encore quelques brins de mousse.
— C'est un véritable enfant ! pensai-je en la regar* dant s'éplucher tranquillement, comme si elle ne pouvait pas supposer que je fisse attention à elle. Pourquoi ne la traiterais~je pas comme il convient à son âge et à Tinnocence de ses pensées ?
J'eus envie de lui montrer le lichen que j'avais ramassé, et de lui demander en riant si elle voulait bien encore essayer de me faire peur, mais je n'osai pas. Il y avait en elle je ne sais quoi de grave quand même, bien au-dessus de son âge, et aussi je ne sais quel charme émouvant qui m'empêchait de voir en elle autre chose qu'une femme adorable avec laquelle on ne peut pas jouer sans perdre la tête.
— Madame votre mère se porte bien? dit-elle en prenant un métier à dentelle dont, en un instant, ses petits doigts firent claquer et sautiller les bobines avec une rapidité que l'œil ne pouvait suivre.
— Ma mère se porte bien pour une personne qui se porte toujours mal.
— Ah ! mon Dieu I c'est vrai qu'elle paraît bien délicate ; mais vous l'aimez beaucoup, à ce que l'on dit, et vous la soignez bien I Je ne l'ai vue qu'une fois. Elle a été très-bonne pour mon fi'ère et pour moi. Elle nous a montré tout le château, qui est bien
curieux et bien intéressant. Si j'avais osé, je lui aurais demandé la permission de dessiner des détails qui intéressent mon père, mais j'ai craint qu'elle ne nous prît pour des marchands de bric-à-brac.
— Si vous daigniez revenir, ma mère serait bien heureuse de vous voir prendre quelques moments de plaisir chez elle.
— Eh bien, nous y retournerons sans doute quelque jour, et j'emporterai mes crayons.
— Il paraît que vous avez un grand talent ?
— Moi ? Oh ! pas du tout, par exemple ! Je n'ai été élevée qu'à faire des choses utiles, c'est-à-dire fort peu agréables.
— - Pourtant vous faites de la dentelle , et vous paraissez très-habile.
— Oui, comme une vraie paysanne. J'ai appris cela d'une de nos servantes : par là, je suis devenue la cent trente mille et unième ouvrière du département, mais ce que je fais, c'est encore pour mon père, qui est curieux de toutes les antiquailles. J'exécute un ancien point du temps de Charles VII, dont nous avons retrouvé le dessin dans de vieilles paperasses. Voyez, c'est très-curieux, n'est-ce pas?
— C'est très-beau: mais voyez comme je suis î^morantl Je ne me doutais pas que la fabrication du point fût si ancienne dans ma province.
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— Êh hien, si vous eussiez vécu dans ce temps-là vous auriez commandé des garnitures de dentelles pour orner la housse et le gorgerin de votre cheval. C'était la mode, et ce pouvait être joli. Je trouve que rien n'est trop beau pour ces animaux-là, moi ; j'adore les chevaux. Vous en avez un très-gentil. Sa figure me 'i)laît beaucoup.
— Peut-être plus que celle de son maître, pensai-je en remarquant Taisance et la liberté d'esprit avec laquelle cette belle enfant me parlait.
Cependant M. Butler ne venait pas, et sa fille n'en témoignait ni surprise ni impatience. Le fait est que, plongé dans quelque problème , ou voulant terminer quelque partie d'un travail commencé, il avait complètement oublié que je l'attendais, mais, ne sachant point encore combien cet excellent homme était capable de négliger pour la science ses intérêts les plus chers et ses préoccupations les plus sacrées, je m'irna* gmai qu'il me laissait à lessein en tête-à tête avec sa
fille, afin que nous pussions nous connaître et nous juger l'un Tautre.
Enhardi par cette supposition, je m'efforçai de réparer mes bizarreries de la première entrevue et de redevenir un peu moi-même , c'est-à-dire un garçon aussi facile à vivre et aussi expansif que tout autre. La glace ne fut pas difficile à rompre, car je trouvai chez miss Love une bienveillance égale à celle que son père m'avait témoignée. Soit que ce fût une disposition naturelle de son caractère, soit qu'elle devinât l'intérêt particulier que je lui portais, au bout d'un quart d'heure nous causions comme si nous nous connaissions depuis longtemps. Elle avait ou elle montrait plus de gaieté que d'esprit, aucune amertume dans son enjouement, et le mépris de tout paradoxe, chose assez rare chez une jeune fille instruite.
Je n'eus pas le mauvais goût de lui laisser deviner mes sentiments pour elle, mais, en me livrant sur tout le reste à un certain épanchement de cœur, je ramenai à la faire parler d'elle-même.
— Moi , dit-elle, sauf un grand chagrin qui m'a frappée quand je n'avais encore que dix ans, je veux parler de la mort de ma pauvre mère, j'ai toujours été heureuse. Vous ne vous figurez pas comme mon père est bou et comme on vit tranquille et libre avec lui. Hope est un amou/ d'enfant, et, quand je dis un
enffïïit, c'est parce qu'il est plus jeune que moi. car je vous assure qu'il a autant de raison et de bon sens qu'un homme fait. Il ne me chagrine que par un côté de son humeur : c'est qu'il aime trop le travail et que, si on le laissait faire, il se tuerait. Aussi, je le fais jouer et courir tant que je peux, et je dois dire que, quand il y est, il en prend autant qu'un autre , mais il faut que je pense toujours à cela et que je ne m'endorme pas là-dessus, car les médecins disent que, s'il était abandonné à lui-même, il n'en aurait pas pour longtemps.
— Et si vous le perdiez,... vous seriez inconsolable?
— Je ne sais pas bien ce que veut dire ce mot-là : inconsolable; j'ai perdu ma mère, et j'ai pourtant pris le dessus... Mais, au fait, votre mot est juste; je vis, je m'occupe, et je suis gaie comme tout le monde; pourtant, quand je pense à elle,... non, je ne suis pas consolée pour cela, et vous avez raison : ce serait la même chose, si je perdais mon frère
Et elle essuya du revers de la main deux grosses larmes qui roulèrent sur ses joues sans qu'elle songeât ni à les cacher ni à les montrer.
— Mais, comme votre père et votre frère vous "estent, vous avez du courage?
— Et du bonheur, c'est vrai. Si je perdais moïi cher
Hope, faurais encore mon père... Après celui-là,c.. je crois bien que je n'aurais plus aucun plaisir à vivre.
— D'après Tordre de la nature, vous devez pourtant prévoir ce dernier malheur, mais dans ce temps-li vous aurez d'autres affections...
— Oh I les affections à venir, je ne les connais pas, je ne m'en fais aucune idée, et je ne peux m'appuyer d'avance sur quelque chose qui n'existe pas.
Cela fut dit très-naturellement et sans aucune intention apparente de m'avertir. Je n'en fus donc pas frappé et découragé comme je l'eusse été trois jours auparavant. Je n'y vis pas non plus l'aveu d'un cœur trop r3mpli pour accepter un avenir quelconque en dehors du présent. J'étais gagné et porté à la confiance par la simplicité et la bonhomie des paroles, de l'attitude et de la physionomie. Je sentais là une personne vraie jusqu'au fond de l'âme, raisonnable et sensible, modeste et dévouée. Je ne me trompais pas, telle était en effet miss Love : aussi mon exaltation se calmait auprès d'elle, et j'éprouvais, en l'écoutant parler, le charme de l'amitié plutôt que le trouble de l'amour.
Son père vint au bout d'une heure, me fît bon accueil et me retint à dîner. Je ne surpris, quelque attention que je fisse, aucun regard d'intelK^ence échangé entre Love et lui, et je reconnus à leur tran-
/îî VN î>n LA KOCiiÉ.
quillité que miss Love n'avait été réellement avertie de rien, tandis que M. Butler attendait avec un grand calme qu'elle lui parlât de moi la première.
Personne n'était plus aimable et plus sociable que mon futur beau-père. Rien d'un pédant; une naïveté exquise avec une véritable intelligence, un adorable caractère, un grand respect des autres, un charme rare dans les relations, les sentiments les plus purs et les plus nobles, tel était M. Butler. On peut dire que jusque-là sa fille, qui lui ressemblait beaucoup par le visage, était un véritable et fidèle reflet de ses inappréciables qualités. Mais M. Butler avait pour défaut l'extension de ses qualités mêmes: sa longanimité ou son optimisme allait jusqu'à la nonchalance dans les questions positives du bonheur domestique et social. Aucun événement ne l'inquiétait jamais. 11 ne voulait ou ne savait rien prévoir. Du moins il ne le voulait pas à temps, et, ne sachant pas suspendre ses chers travaux scientifiques, ou s'abandonnant aux douces contemplations de la nature, il laissait aller la vie autour de lui sans en prendre le gouvernail.
En rapprochant mes observations des informations fournies par mon notaire, je vis, dès ce jour-là, que M. Butler n'aurait aucune initiative dans les résolutions que sa fille pourrait prendre à mon égard, qu'il jugeait le bonheur en ménage chose simple et facile,
qu'il professait une foi absolue dans le jugement et la pénétration de miss Love, enfin qu'il s'en remettrait aveuglément à elle pour le choix d'un époux, et que c'était d'elle-même et d'elle seule que je pouvais espérer de l'obtenir.
Dès lors, je me sentis plus tranquille. Cet homme, sans volonté pour tout ce qui n'était pas la science, ne pouvait pas songer à enchaîner ma vie à la sienne, et je n'aurais probablement point à discuter le plus ou moins de liberté que je conserverais en vivant sous son toit» Je ne prévis pas un instant que Love pût avoir un autre sentiment que moi-même, si j'arrivais à me faire aimer d'elle.
C'est à quoi, dès lors, tendirent tous mes vœux et toutes mes pensées. Je l'aimais, moi, et je puisais dans la sincérité de mes sentiments la confiance de me Éatire comprendre. Malheureusement, les conditions du mariage dans les classes aristocratiques sont détestables en France, surtout en province. Les demoiselles y sont gardées comme des amorces mystérieuses qu'il n'est permis de connaître que lorsqu'il est trop tard pour se raviser. On craint de les compromettre en leur laissant la liberté d'examen. Le commérage bas et méchant, que Ton ne craint pas d'appeler l'opinion (calomniant ainsi l'opinion des honnêtes gens), s'empare avidement des commentaires que peut faire
naître un mariage manqué, et c*est toujours en cherchant à avilir les intentions et à rabaisser les caractères que Ton explique une rupture, quelle qu'en soit la cause.
Il ne me fut donc pas permis de voir miss Love plus de trois fois avant de me déclarer à son père. Dès lors mon honneur était engagé, et je ne pouvais plus rompre que pour des raisons majeures. Or, on n'appelle pas raisons majeures les découvertes ou les réflexions que l'on peut faire sur l'incompatibilité des caractères et des goûts. II est bien vrai que, si je n'eusse pas décliné mes intentions, M. Butler n'eût peut-être pas eu Ténergie de me fermer sa porte, miss Love, ne sachant rien, n'eût pas songé à l'avertir. D'ailleurs, ni l'un ni l'autre ne paraissaient se soucier des usages de la province, mais, moi, je ne pouvais pas m'y soustraire, je ne pouvais pas compromettre la femme à laquelle je devais donner mon nom.
— J'agrée votre demande, me répondit M. Butler, mais je ne puis encore vous dire si ma fille l'agréera. Si je lui demande comment elle vous trouve, elle me répondra qu'elle vous connaît trop peu pour vous juger. Revenez donc plusieurs fois encore, je vous le permets, et parlez-lui vous-même, j'y consens. Ne la pressez pas trop de dire oui ou non; elle réfléchira, je Ui connais. Tout ce que je peux vous dire dès aujour-
d'hui, c*est que vous ne lui êtes pas antipathique, car elle ne vous fuit pas et cause volontiers avec vous, tandis qd'à première vue elle s*est prononcée contre d'autres aspirants.
J'allai chercher miss Love dans le salon, dans le jardin, dans le parc; elle n'était nulle part, et cependant personne ne l'avait vue sortir. Je la trouvai enfin dans la bibliothèque , lisant avec son frère. Comme c'était ma quatrième visite en huit jours, elle parut très-surprise et même un peu inquiète. Elle se leva assez vivement, repoussa les livres et les cahiers qui l'entouraient, et m'offrit de me conduire auprès de son père. En apprenant que je venais de le voir, et que c'était lui qui m'envoyait vers elle , elle devint pâle, et je remarquai qu'elle avait pleuré.
— Je vois à votre air, lui dis-je , que je vous dérange, et que je suis le malvenu. Chassez-moi franchement, je ne reviendrai jamais. Je ne suis pas né importun.
Elle me regarda en face un instant, sans rien dire» puis, comprenant tout et prenant résolûmentson parti, eile fit un signe à Hope, qui se retira, mais non pas sans me jeter un regard froid et méfiant qui me mil la mort dans Tâme. Ce visage d'enfant précoce avaif, l'énergie de mon âge et la naïveté du sien.
Il n'était plus question de me consulter moi-
JBAN DB LA ROCHB. T)
même. le venais pour parler à miss Love; je parlai.
— Je ne vous demande rien, lui dis-je, que de me souffrir auprès de vous assez longtemps pour être à même d'apprécier mes sentiments et de m'accorder votre estime.
— J'ai donc votre estime, moi, reprit- elle avec beaucoup de hauteur, et je vous inspire donc des sentiments quelconques? Je ne le croyais pas, puisque vous ne me connaissez pas plus que je ne vous connais.
— Il faut croire, repris-je avec une hauteur ansilogue à la sienne, que ce peu de temps avait suffi pour faire naître mes sentiments et ma confiance, puisque je vous rendais un hommage aussi sérieux que celui d'aspirer à votre main. Si vous ne le croyez pas, c'est que vous me supposez je ne sais quelles vues intéressées qui m'offensent, et dès lors...
Je me levais pour m'en aller. Elle me retint avec une sorte d'autorité.
— Pas si vite, dit-elle avec un sang-froid où il entrait de la bienveillance; je ne veux pas que vous puissiez croire que je vous méprise. Si vous me faites l'honneur de vouloir m'épouser, c*est évidemment que vous m'estimez. J'ai donc eu tort de vous parler comme je l'ai fait. Pard^nnez-le-moi. Je ne suis pas
ta JEAN DB LA ROCHB.
moi-même aujourd'hui. Voyez, monsieur, et gardez^ moi le secret. J'ai un grand chagrin!
Là-dessus, perdant tout empire sur elle-même, elle fondit en larmes, et, me tendant sa main, qu'elle laissa dans la i;>ienne tout en pleurant :
— Mon père, dit-elle, est un peu soufiFrant depuis quelque temps, et soufiFrant tout à fait depuis quelques jours. Il s'est décidé ce matin à appeler le médecin, et le médecin, après l'avoir examiné, m'a dit :
» — Exigez qu'il se soigne. Il y va de la vie! C'est une maladie du foie qui se déclare.
» Eh bien, je sais, moi, que, si j'obtiens que mon père se soigne, ce sera un miracle, et je sais que sa mère est morte de cette maladie. Je suis sous le coup de cette chose affreuse, et vous me parlez d'une chose qu'on appelle le bonheur!,.. Je ne sais pas, moi, si le mariage me rendrait heureuse dans ces conditions-là. Vous êtes heureux, vous ! pourquoi épouseriez-vous mes chagrins?... Et puis!... Attendez, ajouta-t-elle en suspendant la réponse sur mes lèvres, il y a une condition à mon mariage , une condition que vous n'accepteriez pas. Je ne dois jamais quitter mon père ni mon frère. Je l'ai juré à ma mère mourante, et plus que jamais je tiens à mon serment. Voilà, mon cher monsieur, ce que vous comprenez de reste, vous qui
aimez votre mère; voilà ce que je devais, ce que j*ai voulu vous dire avant de vous laisser parler.
Mon cher monsieur fut dit avec une si franche cordialité, que j'en fus particulièrement touché. La sensibilité, la bonté de cœur de cette jeune fille, étaient réelles et persuasives. Je serrai ses mains dans les miennes, en prenant part à sa douleur, en m^efforçant de la tranquilliser sur le compte de son père , en lui disant que Tamour filial faisait des miracles, et qu'elle ne devait pas douter de la Providence; enfin je lui jurai de souscrire, si elle daignait m'agréer, à la condition qu'elle m'imposait.
Dès lors j'avais fait un grand pas.
— Tout ce que vous me dites là est bon et me paraît sincère, répondit-elle, et je vous dirai franchenfient que, depuis ce matin, je suis résolue à me marier. C'est la première fois que j'en comprends la nécessité. Jusqu'à présent, je croyais qu'il valait mieux rester heureuse comme je l'étais que de courir des
m ^BAN Dè LA ROCfîË.
risques, mais l'idée de perdre mon père et de me trouver, à Tâge où je suis, Tunique soutien de mon frère, m*a fait peur, J*ai réfléchi tout en pleurant; je crois que mon devoir est de chercher un appui pour nous deux, et même j'en ai senti le besoin. Ne me demandez rien de plus aujourd'hui. Je ne peux pas savoir si vous serez pour moi ce soutien-là. Vous vous offrez, c'est généreux, et je vous en remercie , mais, comme vous avez aussi le devoir de soigner votre mère souffrante, j'ignore si je dois accepter. Permettez-moi d'y réfléchir et de vous connaître davantage. Revenez souvent, puisque mon père vous y autorise.
— C'est mon vœu le plus cher que de vous voir tous les jours, mais, dans l'incertitude où vous êtes, ne craignez-vous pas ce que l'on pourra dire et penser de mes visites?
— Pour moi... cela m'est égal. le ti'y songe pas. Que voulez-vous qu'on dise?
— Que vous m'avez donné des encouragements.
— Eh bien, après? Vous voyez, je vous en donne; pas beaucoup, il est vrai, mais un peu, et quel mal y a-t-il, puisque tous deux nous sommes sincères? Ahl j'y songe : si je vous dis non après que vos visites auront fait connaître vos intentions aux personnes de votre monde et dans votre voisinage, votre amour-
^ÈKfi DB LA ROCHÉ,
Propre souffrira. Que voulez-vous que je vous dise? Alors ne pensez plus à moi et ne revenez pas.
— Vous en parlez à votre aise, vous à qui cela serait parfaitement égal I
— Je ne dis pas cela. Je penserai peut-être que j'ai passé à côté de mon bonheur; cependant, comme je n'en serai pas absolument sûre, j'aimerai mieux cela que de vous avoir trompé en vous donnant des espérances à la légère.
Le bon sens de miss Love en toutes choses était sans réplique, et, si sa tranquillité était un peu choquante, du moins sa droiture inspirait une confiance très- précieuse. Résolu à ne point renoncer à elle, j'acceptai telles épreuves qu'il lui plairait de m'imposer.
Je la quittai ce jour-là en me disant qu'après tout je n'étais pas assez amoureux d'elle pour que son refus dût me mettre au désespoir. II en fut de même à nos entrevues de la semaine suivante. Chaque fois que je la quittais, je me sentais plein d'amitié et de sympathie pour elle; sa raison et sa droiture éteignaient le feu qui me consumait dans l'intervalle de mes visites.
C'était là un phénomène des plus étranges. A mesure que je m'éloignais de Bellevue, et que, perdant le souvenir trop distinct de ses paroles et de son attitude
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vis-à-vis de moi Je me retraçais son image, sa beauté, sa grâce, sa jeunesse, et jusqu'à sa toilette et au parfum de ses cheveux et de ses rubans, j'étais repris d'une sorte de fièvre qui m'ôtait le sommeil, et qui arrivait à son paroxysme au moment où je partais pour retourner chez elle. J'arrivais ému jusqu'à la passion, et peu à peu, en causant avec elle, je me calmais jusqu'à Tamitié. Il n'en était pas ainsi lorsque je pouvais l'apercevoir et l'observer sans qu'elle fît attention à moi. Alors je la dévorais des yeux, et mon imagination la dévorait de caresses : mais il suflSsait de son regard honnête et ferme, arrivant tout droit sur le mien, pour ramener mon âme à un respect voisin de la crainte.
Je n'étais guère capable d'analyser de tels contrastes et de résoudre un tel problème. Si je m'en étonnais souvent, du moins je ne m'en alarmais pas. Chacune des deux faces si distinctes de mon sentiment faisait, d'ailleurs, des progrès rapides. Mes agitations loin d'elle arrivaient me consumer. Mon apaisement à ses côtés devenait de jour en jour plus profond et plus suave. L'amour ei l'amitié grandissaient sans hésitation et sans défaillance, mais, chose bizarre! sans se confondre jamais dans une perception nette de mon propre cœur.
Notre intimité faisait des progrès analogues. Chaque
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jour, aussitôt que je pouvais lui parler sans témoins :
— Eh bien , lui disais-je en lui prenant la main, eommencez-vous à m'aimer un peu ?
— Oui, un peu, répondait-elle avec un mélancolique sourire.
— Aujourd'hui un peu plus qu'hier ?
— Peut-être; il me semble...
Et elle me parlait de nos parents. La santé de son père la préoccupait sans relâche. Dix fois par jour, elle me quittait pour aller le trouver. Elle revenait triste, en me disant :
— Je le dérange, je Tennuie. Il est si bon, qu*il ne me rebute jamais ! Il fait tout ce que le médecin a ordonné, mais je vois bien qu'il ne peut pas me faire un plus grand sacrifice.
Malgré de si tendres soins, M. Butler fut tout à coup très-malade, et cette circonstance, qui devait m'empêcher de voir Love, au moins pendant quelques jours, nous rapprocha intimement. Je m'installai avec résolution au chevet du malade. Je ne le quittai ni jour ni nuit. Je le soignai comme si j'eusse été son fils. Peu m'importait de brûler mes vaisseaux en pure perte. Je l'aimais pour lui-même, cet homme excellent, plein de résignation dans la souffrance^ et de gratitude pour le dévouement que je lui montrais. D'ailleurs, je ne pouvais pas, je ne voulais pas aban-
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donner Love dans cette douleur, dans cet effroi mortel. Elle ne pensa point non plus que ma présence pût la compromettre. Elle n'y songea seulement pas; elle me laissa veiller auprès d'elle.
/ Une nuit que M. Butler avait reposé avec calme, je m'endormis dans la chambre voisine de la sienne. J'étais accablé de fatigue, et j'avais recouvré un peu d'espoir. Quand j'ouvris les yeux, je vis devant moi Love, qui me tendait ses deux mains.
— J'ai une bonne nouvelle à vous annoncer, me dit-elle à voix basse.
Elle passa son bras sous le mien, et continua en m'emmenant vers le salon :
— Vous me disiez hier au soir que vous lui trouviez le teint plus clair et les yeux moins cernés. Vous aviez bien raison ; j'avais tort de ne pas vous croire. Il est sauvé, voyez-vous, cela est bien certain. Le médecin est très, très-content ! vous allez le voir, il rous dira ce qu'il m'a dit : mon père, s'il continue son traitement, sera remis, dans quelques semaines tout au plus, pour longtemps à coup sûr, et peut-être pour toujours.
Nous entrions dans le salon, le médecin n'y était pas. Nous nous trouvions seuls. Love et moi. Je vis dans la glace sa figure tout illuminée par l'espérance, et son corsage souple et charmant penché vers moi
comme si, respirant enfin après tant d'angoisses, elle eût éprouvé le besoin de s'appuyer sur mon épaule. Pour la première fois, les deux sentiments qui se partageaient mon âme se confondirent. Je la serrai dans mes bras avec transport, et je couvris de baisers sa tête brune, que j'avais attirée sur mon cœur. Je me rendis compte seulement alors de la délicatesse de son être, de sa véritable taille, qui paraissait élevée, et qui était petite, enfin de la ténuité ravissante de cette adorable créature, dont j'avais eu si souvent peur comme s'il y avait eu en elle quelque chose de mâle et de puissant. Je sentais naître en moi une émotion qui réunissait la passion à la sympathie, une ivresse secrète comme l'instinct de la possession de Tâme, un doux orgueil protecteur de la faiblesse confiante, une sensation délicieuse qui me prenait au cœur en même temps qu'à l'imagination ; c'était enfin la tendresse.
Mon effusion avait été si involontaire et si spontanée, que je craignis tout aussitôt d'avoir effrayé ou offensé miss Love. Elle ne parut qu'étonnée, mais, comme si son amour filial eût parlé plus haut que sa pudeur, elle ne repoussa pas mon élan. Elle se laissa glisser de mes bras dans un fauteuil, et, attachant sur moi ses yeux humides d'une émotion sereine et profonde :
— Ah I jô ""ois bien, dit-elle, que vous m'aimez,
M tnAV DB LA ROCHm
puisque vous êtes si heureux de voir que Dieu me rend mon père I
— Et moi, m'écriai-je en tombant à ses pieds, m'aî^ merez-vous enfin ?
— Je vous aime comme un frère, répondit-elle en me jetant ses deux bras au cou avec une chasteté angélique : c'est vous dire que je vous aime de toute mon âme !
J'étais si transporté du baiser, que je ne scrutai pas la parole. Nous pleurâmes ensemble, et je me crus heureux. Je me crus aimé. Je ne fis pas de réflexions. Je ne comparai point cette affection avec celle que je ressentais; je ne me dis pas qu'il n'y avait point de comparaison possible, et que l'amitié n'est pas passion.
Hope entrait en ce moment. Sa sœur courut à luu
— Viens, lui dit-elle ; apprends que notre père est hors de danger, et embrasse celui qui nous a aidés à le sauver.
L'enfant, au lieu de m'embrasser, me secoua la main d'une manière tout anglaise; sa figure exprimait la joie la plus cordiale, mais cet éclair fut de peu de durée. Avant la fin du jour, il reprit avec moi sa réserve et sa froideur accorUumées. Je me persua* dais que c'était là sa manière d'être avec tout le monde, qu'il ne faisait d'exception que pour son pèrô
2t sz sœur, et qu'il avait dans le caractère une certaine roideur conciliable avec des sympathies particulières, enfin que je gagnerais bientôt sa confiance et son attachement.
Je voulus passer encore cette nuit auprès de M. Butler ; après quoi, m*étant bien assuré qu'il entrait en convalescence, je dus, en raison des convenances, retourner auprès de ma mère pour deux ou trois jours. Les convenances sont toujours funestes au sentiment. Si je fusse resté à Bellevue, j'aurais peutêtre conquis le cœur que je n'avais fait que surprendre.
Je trouvai à la Roche une espèce de réunion de famille. On s'étonnait de mon absence, et ma mère avait beau dire que, M. Butler étant gravement malade, j'avais le droit d'aller tous les jours chez lui: on savait déjà que j'y avais passé plusieurs nuits, et on s'inquiétait de cette assiduité.
— C'est donc un mariage arrêté, décidé, à la veille d'être conclu? D'où vient que nous l'apprenons par la clameur publique? Mais, comme vous ne nous en avez pas prévenus, comme vous ne nous en faites point part, nous craignons que ce ne soit une folie du jeune homme, une sottise de la demoiselle. Est-elle d'assez bonne maison pour épouser un de la Roche 7 Le père a-t-il réellement la fortune qu'on lui prête
nê SÈkn DE LA KocnfL
Ma pauvre mère, obsédée de ces questions indiscrètes et un peu impérieuses de la part de certaines tantes collet-monté, m'attendait avec impatience, et me vit arriver avec joie.
— Le voilà 1 dit-elle ; il va résoudre tous les doutes.
Je me croyais déjà marié, puisque je me voyais aimé d'une fille de cœur et de parole. Après avoir annoncé l'amélioration de la santé de M. Butler, je répondis aux questions relatives à sa fille : que j'aimais la fille et le père de toute mon âme, et que, ma mère m'ayant poussé aux premières démarches, je n'avais pas à m'expliquer sur d'autres convenances que sur celles du cœur et de l'honneur. Je tins seulement à ne pas laisser croire qu'une grande fortune m'eût alléché. Je rendis compte en deux mots de la situation de la famille, et ma mère se chargea d'affirmer qu'elle avait consacré six mois à prendre des informations sur l'honorabilité de M. Bulter avant de me confier son projet. Les renseignements étaient parfaits. M. Butler appartenait à la classe moyenne, il n'y avait pas l'ombre d'une tache sur son nom ; au contraire, il était estimé comme le plus généreux et le plus désintéressé des savants.
Il n'y avait rien à répliquer, bien que la satisfaction ne fût pas générale. Mes tantes trouvaient qu'il n*y avait point assez de naissance pour tant de fortutje.
On grand- oncle, chanoine sécularisé, encore plus avare que pauvre, me dit à l'oreille qu'il n'y avait pas assez de fortune pour si peu do naissance.
Cette journée m'attrista. Il me tardait de me retrouver seul avec ma mère. Quand je lui eus raconté tous les incidents de la ^ maladie de M. Butler et ceux de mon rapide tête-à-tête avec Love, elle m'attrista encore plus en ne partageant pas ma confiance.
— Je suis fâchée, me dit-elle, que vous ayez an-, noncé officiellement ce mariage. 11 n'est pas fait. Je ne me tourmentais pas de voir un père désireux de ne pas quitter sa fille; je crains les exigences bien naturelles, mais peut-être excessives un jour, de cette fille, qui ne veut pas et qui ne pourra peut-être pas quitter son père. Quand vous vous êtes engagé, avezvous fait au moins la réserve de rester en France, si bon vous semblait ?
Je n'y avais pas songé, et j'en fis l'aveu. Ma mère baissa les yeux. Elle était blessée et affligée de mon imprudence, mais elle ne dit pas un mot, et, comme de coutume, je me sentis livré à moi-même. Je n'osai pas lui parler de la froideur du jeune Butler, mais Tefifroi me revint au cœur, et avec l'effroi toutes les aw^oisses, toutes les ardeurs d'une passion C/OUtrariee.