‹ Jean de la RocheChapitre 2 sur 3 · A^' IH LA ROCH · texte numérisé non relu

A^' IH LA ROCH

le sentais aussi une sorte de remords d'avoir com* promis Love par trop de r^évouement. J'avais eu beau prendre, pour aller chez elle, tous les chemins détournés à moi connus, être libéral sans affectation avec les valets de sa maison , rentrer chez moi à la nuit et ne plus jamais passer par la ville : on m'avait rencontré dans des endroits impossibles, les domestiques avaient parlé, et, au moment où ma famille s'était émue, quelques officieux se préparaient de leur côté à avertir M. Butler de l'imprudence de ma conduite et de la sienne propre.

En attendant que le malade fût assez hors de danger pour entendre des choses désagréables, on s'agitait autour de M. Louandre. Mes concurrents éconduits, mes rivaux en expectative et surtout les oisifs de province, qui glosent pour le plaisir de gloser, assassinaient de questions le pauvre notixire, et lui donnaient à entendre les choses les plus infâmes. Les plus charitables voulaient bien admettre que je n'avais pas

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cherché à séduire une enfant auprès du lit où son père se débattait entre la vie et la mort, mais ils disaient en souriant que je n'avais été ni timide ni malavisé de m'emparer du rôle de garde-malade pour me rendre maître de la situation, c'est-à-dire de l'honneur et de la dot. M. Louandre, confident des affaires de M. Butler, ne pouvait crier sur les toits ce qu'il m'avait confié de l'avenir de ses enfants. Love passait pour une riche héritière, et moi pour un âpre et adroit ambitieux.

Ainsi tout ce qui m'avait averti et effrayé dès le premier jour se levait déjà pour m'accabler. Il est vrai que j'avais maintenant dans l'âme toutes les forces de l'amour pour me préserver de la mauvaise honte et mépriser la malveillance : mais, si cet amour n'était pas partagé, il me faudrait donc rester avec ma douleur sous le coup d'une humiliation sans dédommagement.

Telles furent les clartés importunes qui se montrèrent, lorsque, deux jours après mon départ de Bellevue, j*y retournai avec une amère impatience. Je trouvai M. Louandre seul au salon, attendant qu*on eût attelé son cheval.

— Vous avez été un peu vite, me dit l'excellent notaire. Le malade est sauvé, vos «oins y ont contribué certaicement ; sa fille et lui-même le disent et vous

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ijénissent. Tous trois cependant vous êtes ijtamés pas les sots qui vous envient. Peu importe, si vous vém sissez, mais il faut réussir promptement et officielle^ ment. Vos parents vont déjà disant partout que c'est une affaire faite, et que vous l'annoncez. Je venais donc ici avec la certitude que M. Butler me Tannoncerait, à moi : eh bien, il m'a parlé de vous avec affection, sans pourtant me dire un mot de mariage, et voilà ce qui m'étonne. Il est encore si faible, que je n'ai pas voulu le questionner, mais j'imagine bien que vous aviez sa parole avant de passer trois nuits à son chevet?

— J'avais son assentiment, je vous Tai dit.

— Oui, mais vous ne m'avez pas dit que sa fille vous eût donné le sien. Vous l'a-t-elle donné?

J'éprouvai encore une fois combien les préliminaires et les négociations du mariage sont choses indélicates et cruelles. 11 me fallait donc, pour justifier mon amour, trahir celui de Love, raconter les circonstances de son premier baiser, les livrer aux commentaires d'un tiers, enfin effeuiller brutalement la première fleur de mon espérance I...

Et, d'ailleurs, une terreur soudaine s'emparait de moi... Était-ce bien un baiser d'amour que j'avais reçu? Et si ce n'était qu'une effusion de reconnaissance naïve, un enthousiasme fraternel né de l'ado-

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ration filiale ?•.. Au fait, elle ne ni 'avait pas dit, elle ne m^avait pas prouvé autre chose I J'allais donc trahir la sainte confiance d'une âme pure et me vanter, comme un sot et comme un lâche, au risque de compromettre Thonneur de celle que, comme frère ou comme fiancé, j'avais le devoir de défendre !

Je baissai la tête et ne répondis rien.

— Diable, diable ! reprit M. Louandre, vous n'êtes pas si Avancé que je croyais, et je crains, mon cher comte, que vous n'ayez fait un coup de tête en vous livrant à votre cœur.

— Avez-vous quelque raison de croire ce que vous iites? Expliquez-vous.

— Je me suis expliqué en vous disant que le père De s'expliquait point. Et puis il y a une autre circonstance... une misère, si vous voulez... Tenez, ajoutat-il en dirigeant mes regards vers le parterre, où le petit Hope se promenait, les mains derrière le dos et la tête penchée en avant ; voyez l'attitude mélancolique ou méditative de cet enfant! Tout à l'heure il était là, parlant et souriant avec moi comme tout autr6 individu de son âge. Tout à coup il a regardé là-bas, au côté de la grille, et il vous a vu arriver. Alors, prenant sa casquette de l'air d'un homme fier et dépité, il m'a dit:

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» — Pardon I voilà une visite qui n est pas pour moi.

» Et il est sorti pour ne pas vous voir, sans s'expliquer autrement : mais, plus je médite en moi-même sur ces étranges paroles, moins je les interprète en votre faveur, et je les livre à vos propres commentaires.

— Cet enfant ne m'aime pas, m'écriai-je, je le vois, je le sensl Peut-être quelque valet lui aura-t-il fait entendre que ma présence compromettait sa sœur, ou que je ne voyais en elle que la grande fortune à laquelle ces enfants croient sans doute. Ah I mon cher monsieur Louandre, j'avais prévu tout cela, souvenezvous I Que ne donnerais-je pas aujourd'hui pour ne pas aimer comme j'ai le malheur d'aimer !

— Vous voilà donc pris à ce point-là? Diable! moi, je crains que le valet qui a indisposé le petit bonhomme contre vous ne soit ce grand cuistre de Black. Avez-vous remarqué qu'il vous vît d'un mauvais œilî

— Le premier jour, oui I Quand je vous dis que je n'ai vu clair que ce jour-là !

— Allons, allons, reprit M. Louandre, puisque c'est moi qui vous ai lancé sur la mer orageuse, b^en que je ne sois pas. responsable des étourderies que vous avez commises de votre chef et sans me consulter, je vais essayer de vous mener au port sans naufrage. Je

reste. Je parlerai à M. Butler, à miss Love, au petit, au pédant, s'il le faut. Je saurai où vous en êtes dans leur esprit, et j'amènerai peut-être une décision favorable. Allez-vous-en saluer votre malade, et tâchez que sa fille le quitte un peu pour que je me trouve seul avec elle* Je Tattendrai dans la bibliothèque.

Je montai à l'appartement de M. Butler sans rencontrer personne. La maison était un peu à l'abandon depuis que l'active et douce châtelaine était absorbée par des soins plus pressants. Dans l'antichambre de M. Butler, deux domestiques formaient profondément. Malgré l'été, on avait jeté partout des tapis sur les parquets, pour que le bruit des pas autour de lui ne troublât pas le léger sommeil du convalescent. La porte de sa chambre était grande ouverte. A travers les rideaux fermés, un jour bleuâtre tombait sur les cheveux noirs de Love et sur le pâle visage de son père. Elle était assise tout près de lui et lisait à demivoix, essayant plutôt de l'endormir par la monotonie de son intonation que de le distraire ou de l'occuper. J'étais dans la chambre, ils ne me voyaient pas, ils ne m'avaient entendu entrer ni l'un ni l'autre.

J'avoue que j'éprouvais une sorte de curiosité inquiète de savoir ce que Love lisait si couramment. Cette inquiétude répondait sourdement à de vagues appréhensions déjà conçues ou plutôt effleuréf^^;.

J'écoutai, et il me fallut quelques instants pour me rendre compte de la langue qu'elle lisait, car elle la prononçait à la manière anglaise , et, tout tn voyant bien que ce n'était pas de l'anglais, j'hésitais à m'y retrouver, mais, au bout de deux phrases, le doute n'était plus possible : elle lisait du grec avec autant de facilité et d'habitude que sa propre langue.

Du grec! une fille de seize ans! Je me sentis devenir Chrysale de la tête aux pieds. Puis tout aussitôt je plaignis Love.

— Ah! mon Dieul pensai-je, ce père, ingénument personnel, l'a élevée pour ses besoins, à lui, bien plus que pour son bonheur, à elle ! La pauvre enfant est si modeste, que personne ne se doute de son savoir. Elle n'a pas eu le choix de ce qu'on lui a fait apprendre ; elle est docile , intelligente, humble, voilà tout. Ce grec l'ennuie , elle ne le comprend peut-être pas : elle sait les caractères et la prononciation, ce qu'il faut seulement pour faire une lecture à demi-voix.

Mais M. Butler s'agita un peu, et dit en grec à sa fille :

— C'est assez, repose-toi.

A quoi elle répondit en grec :

— Je ne suis pas fatiguée , mais je lirai encore plus bas. N'écoutez pas; tâchez de vous endormir.

Ce n'était pas le moment de réveiller les esprits du

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malade en me présentant. Je sortis aussi doucement que j'étais entré, convaincu enfin que Love savait le grec.

— Qu^importe après tout? me disais-je; mais pour quoi me Ta-t-elle caché ?

ie passai sans bruit dans la bibliothèque, où attendait M. Louandre, et qui était située au même étage que la chambre à coucher. Le bon notaire, qui s'ennuyait, s'était assis devant une grande table et feuille/lait des cahiers épars, laissés en désordre depuis le jour où M. Butler avait été pris d'un évanouissement au milieu de son travail. M. Louandre sourit ce me voyant.

— Je ne commets pas d'indiscrétion, dit-il en me montrant les cahiers et les notes. Je me souviens fort mal de mon latin, et j'ai tout à fait oublié mon grec. Quant aux autres sciences, sauf celle des lois, je m'en suis toujours privé. Mais savez-vous ce que j'admire? C'est de trouver récriture de mademoiselle Butler dans tout cela.

— Vous la connaissez donc, son écriture?

— Sans doute : elle est le secrétaire de son père, qui est illisible, et c'est elle qui m'écrit toujours pour lui. Eh bien, je découvre,... au reste, je m'en étais toujours douté, qu'elle sait le latin, le grec, les mathématiques, et je ne sais combien d'autres choses en-

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core, ni plus ni moins, que dis-je! beaucoup mieux peut-être que Tillustre Junius Black. Ma foi I mon cher comte, vous aurez là, si Dieu nous exauce, une femme dont Molière ne se serait pas moqué, car elle cache ses talents avec autant de soin que ses péronnelles savantes en mettaient à exhiber les leurs. Je vous en ferai mon compliment, moi, en toute humilité: mais savez-vous ce que je me dis? car il faut toujours redescendre de l'abstrait au concret : je me dis qu'une telle fille est trop nécessaire, trop indispensable à un tel père pour qu'il soit jamais possible de les séparer. Donc, vous n'y devez jamais songer, et vous êtes bien résolu, n'est-ce pas, à ne pas mettre votre volonté entre ces deux attractions invincibles?

— Oui, répondis-je, je le savais, je le sais encore mieux maintenant. La santé, le travail, la passion, le bonheur de ce pauvre père, seront anéantis le jour où sa fille lui manquera. Eh bien, soit î s'il faut quelque jour quitter la France, je la quitterai, je suivrai Love au bout du monde, si M. Butler veut aller vivre au bout du monde. Ma mère en souffrira beaucoup, je le gais aussi maintenant , mais elle souffrirait davantage de me voir à toute heure seul et désespéré devant elle. Le sort en est jeté, que voulez-vous I Je ne pouvais pas me flatter de trouver pour moi tout seul en ce monde le bonheur sans nuage et le soleil sans

ombre. Faites que j'obtienne le cœur et la main de cette généreuse fille. Si elle m'aime, je serai encore à envier, car je Taime, moi, entendez-vous? ignorante ou docte, faible ou forte, ouvrière en dentelle ou en géométrie, elle est le type qui me plaît et me domine; elle est la femme qui me fait rêver à toute heure, sans laquelle ma tête s'égare et mon âme me quitte. Plus d'objections, mon cher ami! agissez... ou plutôt non, n'agissez pas ! donnez-lui le temps de voir combien je l'aime et à quel point elle peut compter sur moi. Laissez dire les envieux, laissez-moi conduire ma barque moi-même. Tenez, allez-vous-en! j'ai peur que mon empressement ne lui paraisse brutal. Est-ce qu'elle peut penser à autre chose qu'à son père d'ici à huit ou dix jours?

— Permettez, permettez! reprit M. Louandre; je ne tiens pas tant à conclure ce mariage qu'à mériter la confiance de M. Butler et celle de votre mère, qui tous deux m'ont chargé de ce qu'ils ont de plus cher au monde après leurs enfants, à savoir leur honneur, leur dignité respective. Je veux bien m'en aller, mais à la condition que vous vous en irez avec moi, car votre présence, trop fréquente et trop prolongée ici, compromet mademoiselle Butler et vous-même , vos parents et les siens par conséquent, et moi-même pardessus le marché

— Vous avez raison, répondis-je, partons! l'aî fait •non devoir en venant m'informer de la santé du malade. J'écrirai à miss Love pour lui dire que i'attends ses ordres, et je ne reviendrai que quand elle m'y aura autorisé.

— Enfin vous parlez d*or, dit le bon Louandre en se levant; partonsi

Mais il était écrit que les choses se passeraient autrement. M. Butler s'était endormi ; on avait prévenu miss Love de mon arrivée : elle s'était fait remplacer par son frère auprès du convalescent ; elle venait à nous; elle saluait M. Louandre, qui avait déjà pris congé d'elle une demi-heure auparavant ; elle me tendait la main avec un affectueux et radieux sourire.

— Il va de mieux en mieux, me dit-elle pariant toujours de l'objet de son unique préoccupation.

Et, s'asseyant entre nous deux, elle causa avec ce charmant naturel et cette généreuse expansion qui ne l-'abandonnaient plus quand j'étais auprès d'elje.

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M. Louandre Cul l'inpijè de celle confiance animée qu'il ne lui avait janriais vu nnanifester si ouvertement, et, prenant tout à coup confiance lui-méma dans ma cause, gageant comme moi que j'étais aimé, il plaida pour mon bonheur.

M. Louandre était un homme positif, d'un esprit ordinaire, mais d^une si grande honnêté de c(jeur, ([ue rien n'était blessant dans sa bouche. Il parla , cette fois surtout, avec une rare élévation, un remarquable bon sens, et je vis que Love l'écoutait avec une déférence presque respectueuse. Je l'aurais souhaitée plus attendrie par l'amour que convaincue par le raisonnement, mais elle écoutait sans interrompre, elle donnait des signes d'adhésion , et j'attendais une réponse favorable et décisive.

Elle se recueillit un moment avant de répondre; enfin elle répondit :

. — Je suis une enfant, et pourtant mon père a e^ moi une confiance entière. 11 m'a remis le soin de choisir moi-même mon mari. D'abord cette idée-là m'a effrayée. A présent, j'en ai pris mon parti, surtout depuis que je connais M. de la Roche, et que je me suis assurée que son cœur est bon et que ses idées sont nobles. C'est donc lui que je choisis àhs à présent, à l'exclusion de tout autre, puisqu'il aime mon père et que mon père l'aime aussi : mais je fais une

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réserve, c'est qu'il m'attendra six mois. Ce n*est pas avant six mois que je peux consentir à me marier.

— Six mois, c'est trop long, s'écria M. Louandre. il passe trop d'eau sous le pont pendant six mois: j'entends par là les intrigues, les indiscrétions, les mensonges, les jalousies du dehors. Vous ne savez pas, chère enfant, toutes les mouches avides et venimeuses qui bourdonnent autour des fruits mûrs. Or, un mariage arrêté est un fruit mûr qu'il faut cueillir avant qu'il tombe. Disons trois mois^ et même moins s'il est possible.

— Eh bien, reprit- elle, ne disons rien que ceci : mon père a besoin de moi pour finir un ouvrage qui le passionne : je suis son secrétaire, et personne ne peut me remplacer...

— Parce que vous êtes aussi savante que lui I Nous savons cela, s'écria M. Louandre un peu à l'étourdie.

— Où prenez-vous cela? répondit Love en jetant un regard inquiet sur les papiers du bureau et en rougissant beaucoup, avec une physionomie contrariée. Je ne sais qu'écrire sous sa dictée, mais il a une telle habitude de s'adresser à moi, que d'ici à longtemps il ne pourra rien faire avec un autre*

— Bahl bahl n'a-t-il pas l'illustre Junius. qui en sait long aussi, à ce qu'il paraît?

^ L'illustre Junius, répondit Love en souriant, sait

beaucoup trop de choses; il veut discuter avec mon père et lui imposer ses vues transcendantes. Mon père est ïnodeste et doux, il cède , mais il s*en repent ensuite, car M. Black a des idées étroites, et le travail est à recommencer. Et puis cela jette mon père dans des incertitudes qui lui font mal. C'est un libre esprit, un génie hardi et ingénieux à qui l'on doit laisser ses défauts et ses qualités. Mon attention passive est tout ce qu'il lui faut. Hope serait tout aussi attentif et dévoué que moi, mais il travaille assez pour son compte, et sa santé délicate ne résisterait pas à un surcroît d'application. Souffrez donc que j'appartienne à mon père exclusivement jusqu'à ce que l'ouvrage soit fini. Il y a fort peu de chose à faire, et, si mon père était bien portant, je serais libre dans peu de semaines : mais pouvons-nous fixer le jour où il sera capable de reprendre ses occupations? Ne devons-nous pas souhaiter, pour notre tranquillité future, qu'il les reprenne le plus tard possible? Je vous avertis, moi, que je ferai tous mes efforts pour qu'il ait une convalescence tranquille et paresseuse, et je suis sûre, ajouta-t-elle en se tournant vers moi avec candeur, que vous m'y aiderez de tout votre pouvoir.

Je ne pouvais résister à l'aimable ascendant de Love, et rien ne me semblait difficile quand elle invoquait la délicatesse de mon affection. Je lui rendis grâces de

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sa confiance en moi, et j'acceptai Tarrangement qu'elle proposait, à savoir que nous nous marierions aussitôt que Touvrage serait sous presse.

— Diable! est-ce un in-folio? demanda M. Louandre.

— Non, non, répondit Love, ce n'est qu'une mince brochure.

J'allai saluer M. Butler à son réveil. Il me tendit ses bras affaiblis et me serra sur son cœur.

— Vous avez été un ange pour moi, me dit-il. Vous avez consolé et soutenu mes pauvres enfants, effrayés et navrés de ma souffrance. Je vous bénis comme un père bénit son fils.

J'étais profondément attendri et heureux, mais j'eus tout à coup un sentiment d'épouvante en voyant Hope, dont je cherchais les regards, me tourner le dos avec affectation et sortir de la chambre. Love en parut frappée, et elle le suivit en me disant :

— Restez là jusqu'à ce que je revienne.

Elle revint bientôt, mais très-pâle, et, quand elle put me parler sans témoin :

— Je ne sais ce qu'il a, cet enfant, me dit-elle ; il me boude et refuse de s'expliquer. Je ne l'ai jamais vu ainsi : je crains qu'il ne soit malade, bien qu'il dise ne souffrir de rien.

— il ne vous a pas parié de moi?

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Non l Que s'est-il donc passé entre vous?

— Rien, sinon qu'il me témoigne de la froideur, et que je cois deviner en lui de l'aversion. C'est k vous de tâcher de savoir ce en quoi j'ai pu lui déplaire, afin que je m'en corrige ou m'en abstienne. Je sens bien que vous l'aimez ardemment, et qu'il faut que je sois aimé de lui! N'est-ce pas, il le faut?

— Oui, certes, il le faut absolument ! Revenez bientôt. Je l'aurai confessé, et je vous dirai tout.

Je partis avec M. Louandre.

— Je ne suis pas si tranquille que vous, me dit le notaire à plusieurs reprises en cheminant à mes côtés.

Hélas 1 je n'étais pas tranquille du tout. Le lendemain, je reçus la lettre suivante :

<{ Ne revenez ni demain ni après-demain. Il faut, auparavant, que j'aie raison des idées de ce cher et cruel enfant. Imaginez-vous qu'il n'a rien contre vous; il vous estime et vous aimerait peut-être, si vous ne songiez pas à m'épouser. Voilà ce qu'il dit, et il n'écoute rien de ce que je lui réponds. Il est absorbé, pâle, sans appétit, et, je le crains, sans sommeil. Enfin il est jaloux de moi, voilà ce que je suis obligée de constater. Il vie veut pas que je me marie. Ne vous inquiétez pas trop de cela; il est si jeune, et, d'ailleurs.

m IBAN DU LA RaCHE.

si bon et si raisonnable î Laissez passer quelques jours. Quand il sera bien portant, je le persuaderai, j'en réponds i il m'a toujours cédé après un peu de résistance, et ce n'est pas à dix ou onze ans que l'on a une volonté inébranlable. Mon père s'est levé aujourd'hui. Déjà il pense à travailler. Je l'en empêche. Présentez mes tendres respects à madame votre mère, et plaignez-moi un peu du chagrin que je vous cause.

» Love Butler. »

Je passai une journée terrible. Les plus sinistres pressentiments m'assiégeaient : il me semblait que je ne devais plus revoir Love, que tout était fini entre nous.

Peu à peu je me calmai : sa lettre était si bonne, si confiante! Je la montrai à ma mère, qui me rassura.

— Une personne si juste et si loyale, me dit-elle, ne cédera pas à Tinjustice d'un enfant, et l'injusticd d'un enfant est un caprice qui passe. Faites ce qu'elle vous dit : n'allez chez elle ni demain ni après-demain; le jour suivant, nous irons ensemble. M. Butler n'ayant pu me rendre votre visite, sa maladie m'autorise à lui faire la mienne.

— Non, lui répondis-je, c'est bien assez que vc us soyez compromise en ma personne. Je crains cet enfant, qui n'est pas un enfant comme les autres.

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— C'est possible, mais sa sœur vous aime; elle ne craint pas de se compromettre en vous écrivant. Je vois dans cette infraction aux convenances Télan d'une belle âme. C'est à nous de lutter avec elle contre les obstacles de son intérieur, et de lui bien dire que nous ne doutons pas d'elle. Nous irons la voir, vous dis-je, nous irons dans deux ou trois jours.

Ma mère pensait engager encore plus la parole de Love par cette démarche, mais les événements la lui interdirent. Le médecin de M. Butler arriva au moment où nous nous disposions à partir pour Bellevue, Il venait, de la part de M. Butler et de sa fille, nous dire que Hope avait une fièvre nerveuse assez inquiétante, et il était chargé de nous en apprendre confidentiellement la cause. L'enfant, voyant que sa sœur allait se marier, était tombé dans une sorte de désespoir. Cela était fort injuste, fort blâmable à coup sur, le pète comptait Ten reprendre , la sœur espémit pouvoir passer outre , mais avant tout il fallait guérir le petit malade, lui épargner tout sujet de chagrin, paraître céder à sa fantaisie. Donc, je ne devais point songer à retourner à Bellevue avant huit jours. Jusquelà, le médecin promettait de m'envoyer fréquemment un bulletin de sa santé.

— Vous voyez, dis-je à ma mère quand il fut parti. Tout est perdu! Cet enfant mourra si elle lui ré*

suAi^ i3B LA nocnn.

siste, et, comme eiie l'adore, elle lui sacrifiera tout Ma mère, avec ses îiabiludes d'esprit, son caractère morne et son âme désolée pour son propre compte avait fait Ju^ue-Ià de grands efforts pour me paraître tranquille et pour me soutenir. Elle était au bout de son initiative. Elle baissa la tête, et je vis rouler des larmes dans ses yeux fixes.

Je sentis alors pour la première fois sa peine passer dans mon cœur et se fondre avec la mienne. N'ayant pas assez connu mon père pour le pleurer, je n'avais jamais bien compris les larmes intarissables de ma mère. L'amour m'était toujours apparu comme une passion que Tâge doit éteindre, mais, depuis que j'avais senti la tendresse s'éveiller en moi, depuis que j'avais savouré auprès de Love la douceur des relations intimes, le charme de la confiance mutuelle, et caressé le rêve de l'amitié sainte, unie aux ardeurs de la jeunesse, je pouvais comprendre la jeunesse brisée de ma mère, le vide de son cœur, et ThoiTeur de la froide solitude où elle se consumait.

— Pardonnez -moi d'aggraver et de raviver vos peines, lui-dis-je en me mettant à ses genoux. Vous vouliez me donner du courage, et je refusais d'en avoir. Eh bien, c'était lâche. J'en aurai, je vous le promets. J'aurai même de l'espérance. Rien n'est perdu, et les craintes dont ie vous affli^^e ne méritaient

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jHîUt-étre pas que je vous en aie entretenu. Attendons!

raffect&i dès lors une confiance et une patience que je n'avais pas. J'ignore si ma mère s'y trompa. Elle joua peut-être le même rôle que moi en me cachant ses anxiétés et ses désespérances.

le comptais les heures du jour et de la nuit avec une impatience découragée. J'allais à la chasse et je ne voyais pas seulement lever le gibier. J'inventais des buts de promenade où je ne me rendais pas, des affaires dont je n'avais nul souci. Je ne pouvais rester en place. Je fuyais mes amis et mes connaissances. Leurs questions me mettaient au supplice. Pourtant tout le monde savait déjà la vérité. Love n'en avait pas fait mystère. Loyale et brave, elle avait dit aux personnes qui venaient s'informer de l'état de son père et de son frère, et qui lui laissaient voir leur curiosité sur mon compte, qu'elle m'avait donné sa parole, mais qu'elle ne savait plus quand elle pourrait la tenir. Et elle racontait ingénument l'opposition bizarre

et maladive de Hope à tout projet de ce genre. Elle parlait Je moi avec une vive reconnaissance, une grande sympathie, une franchise qui paralysait la raillerie et confondait la malveillance. Elle avait mille fois raison et rien ne lui semblait plus facile que de dire ce qu'elle pensait, puisque la vérité était la chose la plus honnête et la plus droite qu'elle eût pu inventer.

Tout cela m'était rapporté par M. Louandre et par M. Rogers, le médecin anglais que la famille Butler avait mandé de Paris, et qui m'avait pris en amitié. Il m'écrivait de temps en temps ; mais il me rassurait sur les sentiments de ma fiancée sans me rassurer sur la santé de son frèrs, et M. Louandre me disait, au contraire, que la maladie de l'enfant était légère, tandis que la faiblesse de sa sœur pour lui était une chose grave.

Je ne savais donc plus que penser. Love ne m'écrivait plus. Deux semaines s'étaient écoulées sans que l'on pût couper les accès de fièvre de Hope, et sans qu'il eût été possible de rien tenter pour le faire revenir de sa fantaisie. M. Louandre résumait ainsi la situation ;

— Certes, elle vous aime, même beaucoup. Elle est charmante quand elle parle de vous ; mais elle dit trop tranquillement tout le bien qu'elle en pense. Votrè ^

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aom ne la fait pas rougir. Elle a une manière de vous aimer qui fera votre bonheur si vous Tépousez, mais qui ne vaincra pas les obstacles à votre mariage, s'il s'en présente de sérieux. Ne l'aimez donc pas si follement; apaisez-vous!

—Ah! taisez-vous, lui répondais-je avec amertume ; je ne pense que trop comme vous! Elle aime trop sa famille pour aimer un nouveau venu. Elle est adorable, mais elle n'a pas d'amour pour moi. Et moi, je le vois de reste, mais je l'adore I Ne me dites plus fien d'elle. Laissez-moi attendre et souffrir.

Devant ma mère, j'affectais la confiance et la gaieté. Seul, j'étais en proie aux furies. J'accusais Love, j'essayais à me détacher d'elle, et, chose horrible à penser, il y avait des moments où je me surprenais à désirer la mort de son frère; mais ce monstrueux souhait ne me soulageait pas. Je sentais bien que, si je devenais la cause de cette mort. Love ne pourrait jamais se décider à me revoir.

Au bout de cette mortelle qumzaine, j'appris par un indifférent que le jeune Butler était mieux, et qu'on l'avait vu se promener en voiture du côté de la Ghaise- Diue. N'y tenant plus et me sentant devenir fou, j^ partis à tout hasard pour Bellevue.

— Peut-être s'est-on trompé, me disais-je. Si Hope était guéri, ne me Teût-on pas fait savoir ? S'il ne Test

JEAN DE LA ROCHfi.

pas, s1l garde encoi-e le lit, je pourrai au moins dire à Love quelques mots dans une autre pièce. D'ailleurs, je verrai M. Butler; il est réellement guéri, lui, il s'expliquera. Si je ne peux parler ni à l'un ni à l'autre, j'apercevrai peut-être ma fiancée. Je connais maintenant la maison: je saurai me glisser dans tous les coins. Et, quand même je resterais dehors, quand même je ne verrais que la lumière des croisées, il me semble que cela me rendrait un peu de calme pour attendre, ou de force pour accepter mon destin.

Au pomt où nous en étions, ma visite ne pouvait plus compromettre personne. J'avais bu résolûment la petite honte de mon amour contrarié et de mon avenir remis en question. Je ne sacrifiais plus rien à la vanité. Quant à Love, elle avait conquis par sa franchise l'estime et le respect de tous les honnêtes gens. Je n'avais donc à ménager que la fantaisie et la maladie d'un enfant : cela ne me semblait pas bien difficile.

Gomme j'étais à moitié chemin déjà, M. Black me revint en mémoire. Le pauvre garçon m'avait toujours déplu ; je me mis à le prendre en horreur, je ne sais trop pourquoi, si ce n'est parce que j'avais l'esprit malade. Je m'imaginai qu'il excitait Hope contre n^oi, que j'avais surpris des regards malveillants à la dérH.>bée, des sourires de dédain en ma présence, enûa qu^ ia

devais me méfier de lui et iic'introcluire à Bellevue sans qu'il me vît.

Il n'était que trois heures de l'après-midi. Je me trouvais à une lieue d'Allègre, où j'avais l'habitude de faire reposer mon cheval, quand je suivais cette route pour gagner la Chaise-Dieu. Je résolus de m'arrêter trois ou quatre heures là où j'étais pour attendre 1? nuit, et, prenant à droite un petit chemin de traverse, j'atteignis le hameau de Bouffaleure, où je mis mon cheval chez un paysan. De là, pour tuer le temps, je me rendis à pied au cratère de Bar, situé à peu de distance, et que je n'avais jamais eu la curiosité de gravir.

L'antique volcan s'élève isolé sur un vaste plateau très-nu et assez triste. Il est là comme une borne plantée à la limite de l'ancien Vélay et de l'ancienne Auvergne. Du sommet de ce cône tronqué, la vue est admirable et s'étend jusqu'aux Cévennes» Une vaste forêt de hêtres couronne la montagne et descend sur ses flancs, qui se déchirent vers la base. Le cratère est une vaste coupe de verdure parfaitement ronde et couverte d'un gazon tourbeux où croissent de pâles bouleaux clair-semés. 11 y avait là jadis un lac qui, selon quelques antiquaires, était déjà tari au temps de l'occupation romaine, et qui, selon d'autres, a pu servir de théâtre à leurs naumachies. La tradition du pays est plus étrange. Les habitants du Forez se se-

raient plaints des orages que le lac de Bar attirait et déversait sur leurs terres. Ils seraient venus à main armée le dessécher avec du vif-argent.

Je me laissai tomber sur l'herbe vers le milieu du lac tari. Les bouleaux interceptaient fort peu la vue» et mon regard embrassait Tépaisse et magnifique ceinture de hêtres qui entourent le rebord du cirque avec une régularité que ne surpasseraient guère les soins de Thomme. De là, on pourrait se croire dans le bassin d*une plaine, si Ton ne consultait l'aspect du ciel, qui, au lieu de fuir à Thorizon par une dégradation de tons et de formes, révèle, par l'intensité uniforme du bleu et par le dessin inachevé des nuages, le peu d'espace que la plate-forme boisée occupe.

Le lieu est d'une tristesse mortelle, et je m'y sentis tout à coup saisi par le dégoût de la vie qu'inspirent certains aspects solennels et sauvages de la nature , peut-être aussi l'oppression de ce ciel étroit qui écrase les cimes enfermées par des rebords, et qui semble mesuré à l'espace d'une tombe. Je mis ma tête dans mes mains, et je donnai cours aux sanglots que j'étouffais depuis si longtemps.

Je m'éveillai comme en sursaut en m'entendanî appeler par mon nom... La voix de Love dans cett§ morne soîUude, d'un accès sinon difficile, du moins pénible, et où je m'étais dit avec une sorte de sécurité

JKAN Dfi LA ROCHB. IIS

douloureuse : « Là du moins, les oiseaux du ciel verront seuls ma faiblesse et mes pleurs l... » Gela était si mvraisemblable, que je n'y crus pas d'abord. C'était Love pourtant. Elle accourait vers moi, marchant comme un sylphe sur le gazon mou et ployant du cratère. Elle était animée par la marche et par Tinquiétude ; mais, quand elle se fut arrêtée un instant pour respirer en me serrant les mains, elle redevint pâle, et je vis qu'elle aussi avait beaucoup veillé et beaucoup souffert.

— Ne me dites rien ici, répondit-elle à mes questions inquiètes; venez dans le bois. le veux vous parler sans qu'on le sache. Mon père et mon frère sont en voiture au bas de la montagne, du côté d'Allègre. Ni l'un ni l'autre n'auraient la force de monter jusqu'ici. Moi, je vous ai aperçu, traversant une petite clairière. Comment je vous ai reconnu de si loin, quand personne autre ne pouvait seulement vous apercevoir, c'est ce que je ne peux pas vous expliquer; cependant j'étais sûr de vous avoir reconnu. Je n'en ai rien dit ; mais, comme mon père m'engageait à grimper au cratère avec M. Black, j'ai accepté Je me suis arrangée pour perdre mon compagnon dès l'entrée du bois. Ce n'a pas été difficile. J'ai coupé en droite ligne, à pic, sous les arbres; M. Black est trop asthmatique pour en faire autant. Je lui ai crié de suivre le sentier,

lié ^bàk on LA RocBts.

et le sentier aboutît là-bas, à droite. Je le sais, je suiô déjà venue ici deux fois. C*est pourquoi je vous emmène à Topposé. Mon père m'a donné deux heures, pendant qu'il reste assis avec Hope sur le bord du ruisseau. J'ai gagné une demi-heure en montant tout droit; je gagnerai un quart d'heure en descendant de même, et M. Black deviendra ce qu'il pourra.

En parlant ainsi, elle m'entraînait vers le fourré, où nous arrivâmes en peu d'instants. Le lac n'a guère qu'un demi-quart de lieue de diamètre. Aussitôt qu'on a franchi la couronne boisée du cratère, le terrain se précipite , et l'immense horizon se découvre à travers les arbres.

Love s'assit auprès de moi sur la mousse, au milieu des genêts en fleur. De là, nous apercevions, comme deux points noirs, M. Butler et son fils au bord du ruisseau. La voiture et les domestiques étaient à l'ombre un peu plus loin. Love, s'étant assurée que nous étions bien cachés, même dans le cas où Junius Black aurait l'esprit de venir de notre côté, me regarda enfin, et, voyant ma figure altérée, elle perdit la résolution qui l'avait soutenue jusque-là.

— Mon Dieu ! s'écria-t-elle, comme vous avez du chagrin 1 Ahl si vous m'aimez tant que cela, et si vous manquez de courage, que vais-je donc devenir, moi?

SÈAfJ Dis LA nOCHÔ.

^ Si je vous aime tant que cela!... Vous avez donc pensé que je vous aimais peu et tranquillement?

— Peu, noni Je ne vous aimerais pas si je ne me croyais pas beaucoup aimée ; mais, tant que le devoir ne nous enchaîne pas Tun à l'autre, nous ne pouvons pas sacrifier celui qui nous enchaîne à notre famille. Pourriez-vous hésiter entre votre mère et moi ?

— Il me semble que je n'ai pas hésité quand je vous ai donné ma parole de me séparer d'elle pour vous suivre, s'il le fallait, à mille lieues de ce pays.

— C'est vrai, répondit miss Love en pâhssant, vous m'avez promis et juré plus que je ne demandais, car je comptais bien et je compte toujours que nous resterons en France. J'ai pensé que vous étiez très-enthousiaste, très-vif en paroles, et qu'au besoin vous reculeriez devant un pareil sacrifice.

— Vous vous êtes trompée, je ne reculerais pas.

— Eh bien, c'est peut-être mal de m'aimer à ce point-là; mais vous n'êtes pas dans la même situation que moi. Votre mère, vous me l'avez dit, désirait notre mariage, et l'idée de votre bonheur lui eût fait tout accepter. C'est la consolation des cœurs généreux que de savoir s'oublier pour ceux qu'on aime. Chez nous, ce n'est pas la même chose. J'ai affaire à un père qui ne saurait pas vivre sans moi, à un frère...

— C'est de lui qu'il faut me parler; voyons! Votre

JBAN DE LA ROCHB.

père n'exigera rien de moi qui ne soit accepté d'av.anceî mais l'enfant, le terrfble enfant! C'en est donc fait! il est guérie il est heureux,.. Je le vois là-bas qui joue avec sop chien, et j'entends, je crois entendre son rire, qui monte jusqu'ici. C'est vous, Love, qui avez fait encore ce miracle, et, cette fois, le remède que vous avez mis sur la plaie, ce n'est pas ma soumission, c'est votre abandon et ma mort.

Love ne répondit rien. Elle regardait fixement du côté de son frère , et de grosses larmes coulaient sur ses joues.

— Vous m'effrayez ! lui dis-je. Est-ce que cette apparence de santé est trompeuse? Est-ce qu'il est condamné?

— Non, non I répondit-elle ; il est sauvé, parce que je lui ai fait un mensonge. Je lui ai dit que je renonçais à vous, que je ne voulais jamais me marier... Il Ta bien fallu! M. Rogers ne vous a-t-il pas dit que le pauvre enfant n'avait pas d'autre mal que sa jalousie, mais que ce mal était effrayant, que sa raison en était menacée, et qu'il était impossible, à cet âge-là, de pei*sévérer avec tant de force et d'obstination dans un chagrin quelconque , sans faire craindre que le désordre ne fût déjà dans les facultés de l'âîne? Tenez, j'étais t il y a un mois, la plus heureuse créature de la terre, et maintenant je suis 1^ plus inquiète, la plus

désolée. Ne viendrez -vous point à mon secours?

«^Gomment, m*écriai-je, c'est vous qui m'invoquez quand je succombe, et qui me demandez mon aide pour m'anéantir? Que voulez-vous donc que je fasse pour vous rendre ce bonheur que mon funeste amour vous a enlevé? S'il faut me tuer, me voilà prêt; mais, s'il faut vivre sans vous revoir, n'y comptez pas.

— Je ne veux pas, répondit-elle, que vous consentiez à vivre toujours sans me voir : je ne vous parle que d'une séparation de quelques mois, de quelques semaines peut-être ; donnez-moi le temps de guérir et de convaincre mon frère. Quant à vous tuer, songez à votre mère et à moi, et ne dites jamais de pareilles choses ; ce sont là de mauvaises paroles et de mauvaises idées. Voudriez-vous me laisser la honte et 1% repentir d'avoir aimé un lâche?

— Le suicide n'est pas une chose si lâche que vous croyez ; ce qui est lâche, c'est de le présenter comme une menace. Je ne vous en parlerai plus, soyez traiv quille; mais vous, que parlez-vous de m'aimer? Si vous m'aimiez, ne trouveriez-vous pas des forces suprêmes, des moyens de persuasion exceptionnels, prodigieux au besoin , pour détruire l'antipathie et la résistance d'un enfant? Une mère est plus qu'un frère, mille fois plus sous tous les rapports : eh bien, moi, je vous atFrme, je vous jure que si la mienne s'opposait à

JEAN DE LA nOCHE.

notre mariage, je viendrais a bout de Ty faire consentir et de la rendre heureuse quand même, après qu'elle aurait cédé; je sais que vous auriez la vo)onté et le pouvoir de vous faire aimer d'elle. Pensez-voas donc que je n'aurais pas le même pouvoir et la même volonté vis-à-vis de Hope ? Doutez-vous de mon cœur et des forces de mon dévouement? Oui, vous en doutez puisqu'au lieu de m'appeler auprès de lui pour le soigner, le servir, le fléchir et le convaincre, vous m'éloignez, vous me défendez de paraître devant ses yeux , et vous entretenez ainsi cette tyrannie de malade qui pèsera, si vous n'y prenez garde, sur tout le teste de votre vie, et probablement sur le bonheur de votre père !

Ce dernier mot frappa Love plus que tout le reste.

— Ce que vous dites est vrai, répondit-elle, pleurant toujours avec une douceur navrante. Mon père souffre déjà de cette tyrannie, car il vous aime : il voyait notre mariage avec confiance, et je prévois le temps où la lutte pourra s'établir entre son fils et lui; mais, hélas! ajouta-t-elle plus bas en retombant dans ce découragement qui m'effrayait, ne sera-ce pas bien assez pour moi d'avoir à les mettre d'accord , sans qu'une autre lutte s'établisse au sein de la famille? Ahl tene«, cette position est horrible, et quand je pense que la raison ou la vie de ce malheureux enfant doit peut-être y

ItSAN t)E LA ROCHB. 1*1

t^uccomber!... Vous parlez de votre mère, et ceia m'a rappelé la mienne. Savez- vo'is que c'est elle que j'aime encore et que je ménage dans son fils? Si vous saviez comme il lui ressemble, et comme elle l'aimaitl Elle l'aimait plus que moi. Je voyais bien sa préférence, et, loin d'en être jalouse, je donnais tous mes instants et toute ma vie à ce cher enfant. Que voulez- vous I c'est une habitude prise dès un âge que je ne saurais vous dire, car je ne me rappelle pas le moment où j'ai commencé à m'oublier pour Hope. J'ai été bercée avec ces mots : « Il est né après toi, c'est pour que tu le serves. Tu sais marcher et parler, c'est pour que tu le devines et que tu le portes. » Et, quand ma mère s'est sentie mourir, elle m'a parlé, à moi enfant de dix ans, comme si j'eusse été une mère de famille. Elle m'a dit : » — Tu vois que ton père aime la science, c'est beau et respectable. Vénère la science par amour pour lui, et apprends tout ce qu'il voudra que tu saches, quand même cela ne devrait jamais servir qu'à lui être agréable. Tu es forte et tu as de la mémoire. Hope est encore mieux doué que toi ; mais il est délicat et pas assez gai pour son âge. Prends garde que ton père n'oublie cela, et qu'il ne se fie trop à des facultés précoces. Sois toujours là, et fais en sorte que mon fils travaille assez pour contenter le cœur de son père et développer ses propres aptitudes, mais pas assez pour aue sa

122 JBaN de la roche.

santé en souffre. Ne le perds jamais de vue, et, quand tu le verras trop lire ou trop rêver, prends-le dans tes bras, emporte-le au grand air, secoue-le, force-le à jouer. Il faudra trouver moyen de faire tout cela sans négliger tes propres études. Ainsi tu n*auras pas un instant de reste dans ta vie pour songer à d'autres plaisirs que ceux du devoir accompli. Je sais que je te demande ce qu'on appelle l'impossible, ma pauvre Love; mais il n'y a rien d'impossible quand on aime, et je sais que s'il faut faire des prodiges, tu en feras.

» Que vouliez-vous que je répondisse à ma mère quand elle était là, sur son lit d'agonie, pâle et comme diaphane, serrant mes petites mains d'enfant dans ses pauvres mains convulsives , et couvrant mon front de larmes déjà froides comme la mort? Ah ! je n'oublierai jamais cela, c'est impossible I Mon ami, ayez pitié de moi. Montrez-moi du courage, afin que j'en aie aussi. Soyez pour moi ce que j'ai été pour ma mère, et je crois, oui, je sens que je vous aimerai comme je Taîmais, ou plutôt, non ! parlez-moi comme elle me parlait, commandez-moi de me sacrifier à mon devoir; c'est encore comme cela que je vous comprendrai et vous aimerai le mieux.

En parlant ainsi. Love se jetait dans mes bras avec l'innocence d'un être que les passions terrestres ne peuvent pas atteindre, et moi qui l'aimais en imagi-

JBAN DB LA ROCHB. 123

natioD d'un amour sauvage et terrible, quand je la sentais ainsi, abandonnée et chaste, sur ma poitrine, je ne songeais seulement plus à ce que mes désirs avaient mis de rage dans mon sang. Je la regardais avec tendresse, mais avec autant de respect que si elle eût été ma sœur. Je baisais doucement ses cheveux, je n'aurais pas osé les soulever pour baiser son front nu, et son pauvre cœur qui palpitait comme celui d*un oiseau blessé, je le sentais près du mien sans me souvenir d'une autre union que celle de nos âmes.

La douceur de Love devait me vaincre, et elle me vainquit. Encore une fois je cédai. Je promis d'attendre, sans me désespérer, la guérison de Hope, dûtelle tarder à être radicale. Tarder combien de temps? Hélas I je n'osai fixer un terme, dans la crainte de le voir dépassé et de ne pouvoir m'y soumettre. Love cherchait à me donner de Tespérance, mais elle n'en avait pas assez elle-même pour régler quoi que ce soit dans notre avenir. Elle promettait sans effort et sans hésitation de m'aimer, et même de m'écrire, de me tenir au courant, et, quoique tout cela me parût bien calme auprès de ce que j'allais souffrir et subir pour l'amour d'elle, je me sentais encore si heureux ie cette affection suave et sainte, que je n*eusse pas thangé mon sort contr*^ celui d'aucun autre homme sur la terre.

Je la tenais encore embrassée, quand j'entendis un bruit de feuilles et de branches froissées à deux pas de nous. Je me levai brusquement, et Love me suivit. Junius Black passa tout près de moi sans nie voir, et il acheva le tour du cratère sans paraître songer à miss Love.

— Soyez tranquille, me dit-elle; il n'a qu'une idée, c'est de ramasser des cristaux d'amphibole pour la collection.

Elle regarda sa montre ; elle n'avait plus qu'un quart d'heure pour redescendre la montagne sans causer d'inquiétude à ceux qui l'attendaient. Elle s'arracha de mes bras, en me défendant de la suivre pour l'aider. Il y avait plusieurs endroits découverts à franchir. Elle s'élança comme un chevreuil à travers les genêts, et je suivis des yeux, pendant quelques minutCs^î, sa course rapide, que trahissait le mouvement des flexibles rameaux chargés de fleurs d'or; puis elle s'enfonça de nouveau sous les hêtres, et je restai seul avec mon amour et ma tristesse.

Je ne la vis pas atteindre le lieu où l'attendait M. Butler. J'avais cherché un endroit favorable pour la regarder d'un peu moins loin sans me montrer ; mais je m'égarai dans des sentiers tracés au hasard par les troupeaux, et il se passa un Kemps assez long avant que l'en pusse sortir. Quand je me crus dans un bon en-

JEAN ?)E LA ROCHB.

droit, je reconnus que j'avais fait presque le tour de la montagne , et que la voiture de M. Butler s'était éloignée en me tournant le dos, emportant avec rapidité ceux qui tenaient ma vie dans leurs mains bien- Caisantes ou cruelles.

Je retournai chez moi un peu moins accablé, n'ayant plus qu'une idée fixe, celle de recevoir une lettre de Love. La lettre arriva le lendemain. C'était comme mon arrêt de mort.

« Mon Dieu I que nous sommes donc malheureux I disait-elle. Hier, au moment où M. Black a passé près de nous dans le bois, vous vous êtes levé, et moi aussi. J'ai oublié une minute, une seconde peut-être, que d'en bas on pouvait nous voir. Hope nous a vus; il vous a reconnu. Il est tombé sans connaissance, comme foudroyé, dans les bras de mon père, qui ne savait rien, qui n'a rien deviné : mais moi, en arrivant auprès d'eux, en faisant revenir le pauvret à luimême, en le caressant, en le questionnant, j'ai arraché ce mot terrible, prononcé à mon oreille : « Tu » m'as trompé I » Nous l'avons conduit à Allègre, où il s'est reposé et calmé, et ensuîte ici, où il a assez bien supporté un nouvel accès de fièvre, mais à quel prix 1 Mon ami, j'ai juré que vous ne reviendriez plus ici, qu'il ne vous reverrait jamais, que je ne le quitte-

JBAN DE LA tlOOHB

rais plus d*un pas. Hélas î hélas I que de chagrin pour vous, et comme j'en souffre!... Soyez courageux, vous me l'avez promis, et moi, je conserve l'espérance. Hope guéri retrouvera son bon cœur, sa raison et sa docilité; il arrivera à comprendre que je vous aime, et il me dégagera de ma promesse. Ayons confiance en Dieu. Plaignez-moi, et ne m'accusez pas.

» liOVE BuTLsa. »

Les jours et les semâmes se traînèrent encore. le ne vivais plus que des lettres de Love ; j'en avais une soif qu'elles ne pouvaient assouvir, car c'était un peu toujours la même lettre, bonne, sincère et soumise au devoir. Je lui écrivais aussi à l'insu des siens, mais bien rarement, car M. Louandre était le seul qui pût lui remettre mes lettres, et encore n'était-ce pas <^ans peine, disait-il. Hope avait toujours les yeux sur lui, et il n'entendait rien au métier que je lui faisais faire, l'ai su plus tard que, par un scrupule bien légitime,

JBAh LA ROCHB.

il n*avait pas remis une seule de ces lettres, car iJ ma les rendit un jour en disant :

— Si je vous avais refusé de m'en charger, vous en eussiez chargé quelque autre qui eût fait la sottise de les remettre. Love était bien assez à plaindre, sans que je vinsse lui monter la tête avec l'exubérance de votre passion.

Je m'étonnais donc de ne pas recevoir de réponse à mes lettrés, celles que Love m*écrivait se bornant à résumer en termes toujours clairs et affectueux l'inamovible situation. Plus le temps marchait, plus ces lettres devenaient rares, courtes et dubitatives. Je savais que Hope était sur pied, qu'il montait à cheval avec sa sœur, que la fièvre ne revenait qu'à de longs intervalles, et qu*il avait repris ses études. Plusieurs fois, la nuit, je m'étais introduit dans le parc de Bellevue, et j'avais rôdé autour de la maison ; mais je faisais vamement un appel désespéré à ces heureux hasards qui fourmillent dans les romans, et qui amènent si à propos une insomnie de l'héroïne ou un stratagème ingénieux de l'amant pour se faire entendre et deviner. Jamais je ne vis de lumière aux croisées. Les jalousies et les rideaux étaient strictement fermés, comme dans toute maison aux habitudes régulières et prudentes. Jamais je n'osai lancer on grain de sable ou imiter le cri d'un oiseau. Livrer

Jean ûë la rochë.

ma bien-aimée aux commentaires des laquais me soulevait le cœur de dégoût. Ce sont précisément ca^ êtres-là qui se trouvent toujours éveillés et prompts à se mettre aux aguets, quand Tamour se croit enveloppé dans les ténèbres.

Je racontais à Love, dans ces lettres qu'elle ne recevait pas, mes démarches et mes tourments. Je la suppliais de me donner un rendez-vous en présence de son père. 11 me semblait que, si elle l'eût voulu, Hope eût pu l'ignorer. Elle répondait parfois, sans le savoir, à mes prières, car elle avait songé à cela d'elle-même; elle me le disait, et elle ajoutait que cela était impossible, que M. Butler s'affectait beaucoup de la voir triste, et la suppliait de m'oublier. Elle s'efforçait donc devant lui de ne pas paraître penser à moi, et elle ne voulait pas se démentir en lui demandant de protéger nos malheureuses amours.

Un matin, j'appris par ma mère r^ue les médecins, mécontents de la langueur obstinée de Hope Butler, avaient conseillé l'air natal, que l'enfant avait saisi ce conseil avec passion, et n'avait pas donné de trêve à son père et à sa sœur que l'on n'eût fait les paquets et chargé les voitures. Au moment où ma mère m'annonçait ce départ, la famille Butler devait être arrivée à Londres.

JBAN DE LA ROCHB. W

Je tombai sans connaissance et je demeurai quelques jours comme anéanti; mais, les forces de la jeunesse et de ma constitution ayant repris le dessus, je recommençai à mener la vie désolée que je menais depuis deux mois, allant et venant sans but comme une âme en peine, et me sentant consumer par une fièvre sans intermittence que j'aurais voulu enflammer davantage pour qu'elle m'emportât. Ma mère voyait bien que je me laissais dépérir, et, malgré son air résigné, elle s'alarmait sérieusement. Elle m'engageait à me distraire et à faire des visites dans nos environs ; mais je ne voulais plus sortir du ravin de la Roche. A toute heure, à tout instant, j'attendais avec opiniâtreté, et pourtant sans espoir, une lettre de Love. C'en était fait, elle ne m'écrivait plus.

Un jour, M. Louandre, qui, grâce aux dernières circonstances, était devenu notre ami le plus intime, me prit en particulier dans la chambre d'honneur.

— Je ne suis pas content de vous, me dit-il : vous vous tuez; vous en avez le droit quant à vous, et c'est TOtre affaire, mais vous n'avez pas le droit de tuer votre mère ; donc, vous êtes forcé de ne pas user du droll que vous avez sur vous-même. Sortez si vous pouvez de ce dilemme. Voyons, que prétendez-vous devenir? La situation telle qu'elle est ne peut se prolonger, à moins que vous ne soyez un mauvais fils.

Vous allez me dire pour la vingtième fois que vous attendez l'avenir, et que vous ne voulez pas perdre la dernière lueur d'espérance. Eh bien, comme cette lueur d'espérance, au lieu de vous soutenir, vous paralyse, il faut que vous sachiez la vérité, et je prends sur moi de vous la dire. Tout est fini entre miss Butler et vous. Votre mère lui a écrit pour l'engager à s^ prononcer et à ne pas vous laisser dans une expectative funeste à votre santé, à votre caractère, à votre dignité. C'est M. Butler qui a répondu, et j'ai là sa lettre.

J'étais si malheureux, que je reçus ce dernier coup sans paraître le sentir. Je pris la réponse de M. Butler et j'essayai de la lire; mais elle était en caractères tellement hiéroglyphiques que je ne saisissais que des commencements de phrase ou des mots sans suite. Je n'ai jamais souffert comme je souffris en essayant de déchiffrer cette écriture impossible. J'étais comme dans un de ces rêves où Ton voit trouble au physique et au moral, où l'on se sent étouffé et emprisonné par un nuage qui vous suit et vous presse, en quelque endroit que Ton se mette pour s'en délivrer. Ma sentence était sous mes yeux, mais c'était comme un mystère impénétrable iont je ne pouvais saisir ni les causes ni les motifs. Je rendis la lettr© à M. Louandre en lui disaiit ;

— Je ne peux pas lire; mais qu'importe? Je suis condamné sans appel, n'est-ce pas?

— Je ne m'étonne pas, reprit-il, que vous ne puissiez venir à bout de déchiffrer ce grimoire à première vue. J'y ai mis trois jours, et enfin je le sais par cœur. Le voici mot à mot :

« Madame la comtesse, j'ai hâte de répondre à la lettre excellente et pleine de sagesse que vous nous avez fait l'honneur de nous écrire. La santé de mon fils se rétablit de jour en jour; mais, dès que je fais la moindre tentative pour le ramener aux sentiments que lui dicteraient la raison et l'amour fraternel, de nouvelles crises se déclarent. Le pauvre enfant accepte tout et jure de se soumettre ; mais le mal physique est tellement lié chez lui à cette malheureuse jalousie, qu'il paye cruellement ses efforts pour la combattre. La situation où nous étions en quittant la France n'est donc que bien faiblement modifiée et menace de se prolonger indéfiniment. C'est pourquoi, navré comme vous, madame, de la douleur de votre cher et bienaimé fils, mais jaloux de mériter par ma franchise la confiance dont vous daignez honorer ma tille et moi, je viens, en son nom et au mien, rendre à monsieur votre fils et à vous la parole qu'il nous avait donnée. »

Il y avait ensuite une page, entière de regrets, de

m JEAN DE La ROCtîfi.

témoignages d'estime et de bons conseils pour moi; mais je n'entendais plus, je crois même que je n'avais rien entendu du commencement, et que la phrase qui consommait la rupture était la seule qui m'eût frappe. J'étais comme hébété. Je me souviens que je regardais les peintures du panneau boisé, placé vis-àvis de moi, suivant de l'œil avec une attention puérile les sujets imités de Callot, comme si je les eusse vus pour la première fois. 11 y avait surtout un signor Pantalon qui, vêtu d'une simarre noire sur des chausses rouges, le corps plié en avant et le bras étendu comme pour une démonstration péremptoire, s'empara de mon hallucination. Je crus voir, à la place de son profil barbu, la tête et le profil de Junius Black, et ce que me lisait M. Louandre, je m'imaginai l'entendre sortir de la bouche du personnage de la muraille. Ce fut au point que, la lecture finie, je me retournai vers le notaire avec étonnement, et lui fis une Question qui rétonna tout autant lui-même.

— Que me dites-vous là? s'écria-t-il en me secouant le bras. Est-ce que vous rêvez? M. Black n'a en effet, aucun droit, aucune envie, je pense, de se mêler de vos affaires. Ce n'est pas une lettre de Black que je viens de vous lire^ c'est une lettre de M. Butler en personne ; voyez la signature.

Je ne fis pas la moindre objection, et je demandai

seulement ce que ma mère exigeait de moi. Sauf à consentir à de nouveaux projets de mariage, j'étais résigné à tout ce qu'il lui plairait de m'ordonner.

— Votre mère, répondit M. Louandre, comprend fort bien que vous ne puissiez songer au mariage d'ici à un certain temps. Elle veut qu'à tout prix vous preniez de la distraction. Que voulez-vous faire? Si vous manquez d'argent, nous vous en trouverons. Voulezvous retourner à Paris? Je sais bien, par mon fils qui s'y est trouvé en même temps que vous, et qui est un garçon rangé, lui, qu'il y a là pour vous des remèdes dangereux ; mais, si vous en avez abusé una fois, ce n'est pas une raison pour recommencer, et votre mère, qui m'a paru tout savoir sur ce chapitre, aime encore mieux vous voir faire des folies que de vous laisser tomber en consomption. Partez donc, prenez trois maîtresses, s'il vous les faut, et revenez bientôt, comme vous êtes déjà revenu, raisonnable et disposé à prendre la vie comme tout le monde est forcé de la prendre.

— Non, répondis-je, je n'irai pas à Paris, et je ne prendrai pas une seule maîtresse. A l'heure qu'il est, le plaisir que l'on trouve avec les femmes sans cœur, et que l'on pourrait appeler la mimique de l'amour, me conduirait à l'exaspératioî^. Paris est trop près de Londres; je ne pourrais pas m'emp^cher d'aller à

Londres. Je resterai ici, ou du moins j'essayerai d*y rester et de prendre mon parti. Rassurez ma mère : je soignerai ma santé ; je prendrai tou\j le quinquina qu'il lui plaira de me doser, et, pourvu que je me porte bien et que j'agisse comme un homme qui a son bon sens, qu'importe le reste î

J'espérais tenir ma parole, mais je ne la tins qu'à demi. Je soignai ma santé, qui se rétablit à peu près. Je gardai un silence absolu sur moi-même, et je parus avoir l'esprit présent et la tête saine. Cependant je m me consolais pas, et par moments je me sentais devenir fou. Je me cachais dans les grottes voisines du château, et, là, dans l'ombre, assis] sur une grosse roche brute qui occupait le centre de la crypte principale et qui avait peut-être servi de trépied à quelque pythonisse gauloise, j'évoquais le fantôme de Love, et je me mourais d'amour en cherchant à le fixer et à le saisir.

L'hiver fut horrible. Biei* que l'abri du ravin nous adoucît la rigueur du climat environnant, on gelait dans les appartements mal clos du manoir, et, quoique trèshabitué à tout supporter, je sentais le mal-être ex térieur réagir sur mon âme. Je faisais de grande^ courses sur la neige qui couvrait les plateaux. Un jour, je gravis avec des peines inouïes le cratère de Bar pour revoir les buissons où j'avais embrassé Love

pour la dernière fois. Coupé en deux par la bise, je sentais mes larmes geler dans mes yeux et ma pensée se glacer dans mon cerveau.

Enfin je reconnus que cette passion devenait une monomanie, et que je n'avais pas en moi les forces suttisantes pour m'y soustraire. Ma conscience me disait pourtant que j'avais fait mon possible, et ma mère, qui le voyait bien, me rendait justice. Nous nous trompions, elle et moi, en ce que nous ignorions le remède. Il eût fallu travailler, et je travaillais assez assidûment; mais mon éducation première ne m'avait pas appris à travailler avec fruit, et ma mère ne savait pas plus que moi quelle intime relation existe entre la lumière qui se fait dans l'esprit et le rassérénement qui peut s'opérer dans le cœur. Mes études me semblaient arides : je les poursuivais comme une tâche volontaire, comme un certain nombre d'heures arrachés de vive force, chaque jour, à l'obsession de mon chagrin ; mais je ne les aimais pas, ces études sans lien et sans but. Elles me donnaient les accablements de la fatigue sans me verser les douceurs du repos.

Et pourtant j'avais entendu Love vanter les bienfaits du travail et dire devant moi, en parlant de son père, que toutes les peines de l'âme cédaient devant une conquête de la science. Je lui en voulais d'être si croyante à celte sorte de religion où on l'avait élevée. J^enviais

le sort de M.Butler, qui était capable de tout supporter et de tout oublier pour ane heure de recueillement ou de contemplation. Mes résumés intérieurs ne m'apportaient pas cette joie tranquille et profonde que je lui avais vu savourer en disséquant un insecte ou en interrogeant les veines d'une roche. J'apprenais cependant beaucoup de choses techniques, et, guidé par une sorte distinct dont je ne voulais pas me faire l'aveu l^ moi-même, je me rendais capable de ne plus mériter les sourires de pitié de Junius Black et de devenir utile à M. Butler. Malheureusement, je ne voyais pas Dieu comme il le voyait, lui, à travers les merveilles et les suprêmes révélations de la nature. J'en étais à ce degré d'instruction où l'on n'est encore occupé qu'à battre en brèche les croyances du passé, et où la constatation des faits naturels vous conduit à des conclusions matérialistes d'une froideur désespérante.

Il faut croire que, malgré mon abattement, je conservais un reste d'espoir, car, un jour, en apprenant de M. Louandre qu'il était question de mettre Bellevue en vente et de faire transporter en Angleterre les riches collections de M. Butler, je reçus un grand choc dans tout mon être et m'imaginai que je le recevais pour la première fois. Je pris alors mon parti de changer radicalement les conditions d'une existence que je ne pouvais plus supporter. Ma mère elle-même m*en

JEAN on tk nocHB.

suppliait, et on me trouva les fonds nécessaires pour un voyage de quelques mois; mais, au moment où Vanimation des préparatifs m'avait rendu une sorte il'énergie, ma pauvre mère tomba dangereusement malade. Dès lors tout projet fut abandonné, car le mieux qui pût arriver à ma mère, c'était de rester infirme. Je la soignai avec un dévouement et une assiduité qui ne me coûtèrent aucun effort. Je ne me sentais plus jeune, et il me semblait que l'inquiétude et la douleur étaient fatalement mon état normal. En voyant souffrir cette pauvre mère, je compris combien je l'aimais, et Tamertume qui m'était restée eontre miss Love se dissipa devant la révélation de mon propre cœur.

Ma mère ne m'avait pas toujours compris, et jamais elle n'avait voulu se faire connaître à moi ; mais elle m'avait toujours chéri sans partage en ce monde. Je n'avais dans son cœur pour rival que le souvenir de mon père. Ses derniers moments furent comme partagés entre la joie de l'aller retrouver et le chagrin de me quitter. Après avoir langui trois mois dans cette chambre (T honneur, d'où elle n^avait plus la force de sortir, elle s'éteignit dans mes bras, et je restai seul au monde. Alors, je sentis une sorte de joie amère et farouche de n'avoir plus rien à aimer et à ménager. Je partis brusquement sans faire d'adieux à personne, et

i.m JEAN BE LA ROCHB.

jVcrivis de Marseille à M. Louandre pour le prier d*affermer ma terre à quelque prix que ce fût. Je croyais fermement ne vouloir plus remettre les pieds dans un pays où j'avais tant soufferU

le voyageai pendant cinq ans, c'est-à-dire que je passai, suivant mes convenances ou mes sympathies, plusieurs mois ou plusieurs semaines dans chaque contrée que je voulais connaître. Je fis deux fois le tour du monde, et je peux dire que rien ne m'est tout à fait étranger sous le ciel.

J'errais plutôt que je ne voyageais, n'ayant pas tant pour but de m'instruire que de m'oublier; mais je m'instruisais pourtant malgré moi , et, malgré moi aussi, je me souvenais de moi-même. Il faut croire que j'ai une certaine force d'individualité, car bien souvent, au moment où je me croyais transformé en un autre homme, en un serviteur passif et indiiFérent d'une résolution prise par l'homme d'autrefois, je me retrouvai tout à coup tel que je m'étais quitté, c'est»

JBAN DB LA ROCHB. ii'j

à-dire âpre au bonheur et irrité contre le sort qui m'avait trahi*

Chose étrange! ces retours vers le passé, ces impatiences contre le présent devinrent plus vifs à mesure que j'avançais dans la vie. Au commencement, la nouveauté des objets, la satisfaction des caprices, une sorte de parti pris contre mon pauvre cœur froissé, me soutinrent à travers les fatigues et les dangers sans nombre de mes voyages. C'est au moment où je devais m'y croire habitué que je sentis ce qui me manquait pour épouser l'isolement de la vie nomade. L'émotion du péril cessa de me charmer le jour où je m'avouai que je n'aimais pas la gloire, et que mes velléités de science m'avaient été fatalement inspirées, à mon propre insu, et en dépit de moi-même, par le désir d'entrer la tête haute dans la famille Butler. En perdant cette espérance et en sentant mou« rir mon cœur, j'avais continué à cultiver mon intelli» gence pour ne pas périr tout entier; mais le cœar n'était qu'engourdi par la violence du coup qu'il avait supporté. 11 se réveillait sans cesse, plus impérieux, plus indigné, quand j'avais assouvi les passions, je devrais plutôt dire les besoins de la jeunesse. Je courais comme un insensé après les femmes hardies, en me disant, en cherchant à me faire croire que celles-là seulemeMît étaient des femmes, et que la chasteté des

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autres couvrait d'un voile poétique le néant gracé de leur âme; mais le dégoût s'emparait de mon ivresse en moins de temps qu'il ne m'en avait fallu pour m'y jeter. Je revoyais toujours alors le spectre de la fille pure et pieuse, de la jeune mère de famille pour qui l'amour n'est que le but de la maternité sainte, et qui place le bonheur au-dessus du plaisir. Le fantôme de Vamie se levait devant moi , passait en me jetant un regard de pitié, et s'envolait dès que j'étendais les bras vers lui, comme pour me faire comprendre qu'il était trop tard, et que je n'étais plus digne de le fixer à mes côtés.

J'en étais digne pourtant, puisque mon âme ne s'usait pas, même dans l'abus de sa liberté, puisque je me sentais toujours ému jusqu'aux larmes quand, assis sur une grève lointaine, à trois ou quatre mille lieues de ma patrie, sous un ciel de feu ou au pied des glaces éternelles, je me retra^^is, avec une exactitude de mémoire implacable, les moindres paroles et les moindres gestes de l'enfant que j'avais tenue dans mes bras, elle confiante et moi sans trouble, sur la mousse de la petite montagne de Bar. Mon bonheur avait été si fragile et mon roman si court, cependant! D'oïl vient donc qu'après ces années d'énergie terrible qui vous bronzent ou vous éteignent à la suite des grands voyages , je me sentais encore si accessible

JEAN DR LA ROCHfl. I4i

aux tendresses du passé et aux délices du souvenir?

J'étais toujours celui qui avait été aimé, qui pouvait l'être encore, puisqu'il retenait en lui la puis^nce d'aimer passionnément après avoir tout fait pour la perdre I J'avais vingt-sept ans, et je vivais avec cette blessure, qui saignait de temps en temps d'elle-même, et que de temps en temps aussi je rouvrais de mes propres mains , pour ne pas la laisser guérir. Par une bizarrerie que comprendront ceux qui ont aimé ainsi, plus ma souffrance s'éloignait dans le passé, plus elle me redevenait présente, et, si j'étais fier de quelque chose au monde, c'était d'y avoir survécu sans l'avoir oubliée. C'est par là seulement que je me sentais vraiment fort, supérieur en quelque chose à ces hommes d'une grande énergie physique et morale que je rencontrais sur mon chemin, disséminés par le monde : les uns, les Anglais surtout, gravissant les plus hautes cimes ou traversant les plus affreux déserts, rien que pour éprouver leur activité et constater la puissance de leur résolution; les autres, des savants ou des artistes, poursuivant une tâche intellectuelle et travaillant pour le progrès du genre humain. Moi, jb n'avais eu qu'un problènre à résoudre, celui de vivre sans lâcheté après avoir reçu un coup mortel, et ce n'avait pas été peu de chose. Plus d'un à ma place eût donné son âme à Satan, c'est-à-dire à la haine des

l«l JEAN DE LA ROCHE.

hommes , au mépris des plus saintes lois du cœur. Je n'étais devenu ni méchant, ni injuste, ni envieux, m cruel. Aflligé d'un caractère un peu méfiant et hautain , je m'étais adouci et contenu sans m'avachir et sans m'annuler. Enfin ma bonne conscience m'avait rendu le sommeil et l'appétit. Les grandes misères et les sérieuses aventures m'avaient même donné une sorte de gaieté extérieure et de sociabilité sympathique, comme il arrive toujours quand un instant de bien-être et de repos chèrement acheté vous fait sentir le prix de tout ce que l'opulence et la sécurité méconnaissent. Je n'étais pas heureux, mais je savais en quoi consiste le vrai bonheur, et je pouvais dire, la main sur ma poitrine, que, si je ne l'a^ ais pas trouvé, ce n'était pas ma faute.

Voilà pourquoi, silencieux sur mon propre compte, mais non satisfait, détestant toujours ma destinée, mais sans amertume contre celle des autres, je me lassai de la vie errante à l'époque où elle devient une passion pour ceux qui en ont traversé les premières épreuves. J'en vins à me dire que je pouvais, sans oublier Love, ce qui ne me paraissait pas admissible, apporter encore une intimité supportable et un loyal attachement dans le mariage. J'en vins à rêver une famille, de*^ enfants à élever, des amis à retrouver, et mon rocher d'Auvergne, qui me semblait si petit à

travers de si grands espaces à franchir, m'apparut comme un phare qui me rappelait obstinément. J'avais ^ompli ma tâche, j'avais subi mon martyre, et, s'il m'était interdit de vivre sous Tétoile du bonheur, du moins j'avais le droit de revenir pleurer tout bas dans mon berceau.

J'arrivai en France » au printemps, et ce n*est pas un rêve que de croire à l'air natal. Malgré la rigueur relative de la région où je rentrais en venant des tropiques, je respirai à pleins poumons, avec délices, le froid humide des plateaux qui servent de base à nos montagnes. Les grands tapis de renoncules jaunes et de narcisses blancs à cœur d'or qui jonchent les hauteurs étaient noyés dans la brume, et je ne pus saluer que par rares éclaircies les dentelures de mes horizons.

Je n'avais reçu aucune lettre de France, et je n'avais pas donné de mes nouvelles depuis si longtemps, que l'on devait me croire mort ; je me faisais un plaisir triste d'apparaître comme un spectre à ceux qui m'avaient un peu ainif^ ,Mais, avant de songer à mes anciens amis et à mes parents, je voulais revoir seul le tombeau de ma mère, sa maison bizarre et sa chambre d honneur, où çAie avait passé les trois quarts de sa vie à recevoir les visiteurs d'un air grave, tout en faisant du tricot, sans lever les yeux sur personne, ou à rêver seule avec

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moi, les pieds fixés sur le carreau mal joint, les maini étendues sur les bras usés de son maigre fauteuil ; voulais revoir ce jardin sur le sommet du rochei qu'elle s'était décidée à rendre praticable pour que j'y pusse courir en liberté dans mon enfance, sans être arrêté à chaque pas par un précipice, et ces grottes où j'avais caché tant de pleurs, et ces cascatelles dont le doux bruit avait bercé tant de rêves, enfin tout ce monde de mon passé qui avait tenu dans le creux d'une petite roche enfouie et perdue le long d'un ravin caché lui-même sous la verdure.

J'arrivai à pied, un matin des derniers jours de mai, sans avoir été reconnu de personne sur ma route à travers le Vélay. Étais-je donc bien changé ou complètement oublié? Il y avait de l'un et de l'autre.

Après avoir marché une partie de la nuit, j'entrai, au jour naissant, dans le ravin de la Roche. La rivière était très-grosse et très-bruyante ; mais, du chemin» on ne la voyait plus, tant les branches avaient poussé sur ses rives. Le chemin lui-même était devenu comme un rempart de défense, tant il était hérissé et couronné de ronces, dont j'eus à soulever les rameaux épineux pour pénétrer jusqu'à Tescah'er. La porte était neuve et close, une lourde et laide porte de ferme, en bois neuf, à la place de la belle porte en vieux chêne à ferrures savamment historiées , dont les débris gi*

j^^AN bè La feoCHil.

saient sur les marches brisc'îes du perron. Celle merveille avait fait son temps. M. Butler n'est jamais revenu dans le pays, pensai-je, car il eût acheté ces fers travaillés de la renaissance qu'il convoitait jadis, et que personne aujourd'hui ne paraît s'être soucié de ramasser.

Au moment de sonner, je me rappelai qu'en quittant la France j'avais écrit à M. Louandre d'affermer la terre. J'avais fait la réserve du château, que je ne voulais pas savoir envahi par des indifférents; mais Dieu sait ce qui avait pu arriver depuis trois ans que je n'avais donné signe de vie. Un frisson me passa dans tout le corps. Je tremblai de trouver des inconnus installés dans le sanctuaire de mes souvenirs, et jusque dans le lit où ma mère était morte. Le faible bruit de mes pas n'avait éveillé personne. Seulement, un petit chien qui me sentait là, derrière la porte, aboyait d'une voix perçante. Ce chien aussi était pour moi un étranger, et ir'est en étranger qu'il me traitait luimême en appelant ses maîtres pour me chasser.

Je n'eus pas le courage de vouloir entrer avant de savoir par qui le château était habité. Je revins sur mes pas. Je me glissai dans l'écurie, espérant y trouver quelque domestique; mais il n'y avait là que deux bêtes : un mulet pour le service de la ferme ou du moulin, et un vieux cheval décharné que îe ne

connus pas; il me reconnut, lui, car il se mit à hennir et à s'agiter en tournant vers moi ses yeux éteints. C'était mon bon cheval d'autrefois, celui qui m'avait porté si rapidement à Bellevue, 6t qui, depuis^ avait tant marché au hasard dans nos chemins étroits et dans nos vastes plaines pour promener mes ennuis et mes anxiétés.

Je le caressai en l'appelant par son nom. Il me reconnaissait par le sens mystérieux accordé aux animaux, car il était devenu aveugle. Il mangeait peu, car il était maigre à faire pitié; mais on ne l'avait pas mis au moulin. Son poil touffu et rude ne portait aucune trace de travail. On l'avait donc gardé et nourri tant bien que mal par respect ou par amour pour ma mémoire. Je pris confiance, et je retournai à la porte de la maison, que je trouvai grande ouverte. L'unique gardienne du vieux manoir était sortie pendant que j'étais dans l'écurie, sortie pour quelques instants avec son chien, et je pus pénétrer seul dans la cuisine, où tout annonçait l'existence d'une servante économe et solitaire. Je regardai un vieux métier à dentelle, monté en corne transparente, avec des images de saints en ornements. Je le reconnus. C'était le métier de la vieille Catherine, la servante de ma mère. J'avais étudié mes lettres, en apprenant à lire sur les devises de ces images. Catherine était donc

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toujours là, travaillant avec le même instrument. Il n*y avait de nouveau dans la maison que le petit «bien.

Toutes les portes de l'intérieur étaient fermées ; mais je savais dans quel tiroir du vieux bahut Catherine mettait ses clefs quand nous sortions ensemble. Celles des appartements déserts devaient s'y trouver aussi. Je les y trouvai en effet, et j'entrai dans la salie à manger, dans le salon, dans la chambre d'honneur. Tout était propre autant que possible, tout était rangé comme autrefois. 11 y avait sur une pelote, au chevet du lit, des épingles à tête de verre que ma mère y avait mises. Son fauteuil n'avait pas quitté le coin de la cheminée. Une grande lettre bordée de noir était fichée dans le cadre de la glace. C'était une invitation à Tenterrement de la pauvre défunte ; cette lettre qui s'était trouvée de reste, et qui ne portait aucune adresse, me remettait sous les yeux la date et l'heure de la mort. Je fis le tour des parois. Les peintures n'avaient rien perdu de leur éclat désagréable. Le Pantalon avait l'air de me saluer, et la Su'ène de me présenter son miroir»

r<i LA ROCHK»

Mille émotions poignantes et douces hâtaient le cours de mes idées et les battements de mon cœur. J'étais venu là pour être seul avec ma mère, et j'étais avec elle en effet ; mais ce mystérieux tête-à-tête se passait, comme autrefois, à parler de moi seul, car jamais elle ne m'avait dit un mot sur elle-même, et, quand elle sortait de ses préoccupations intérieures, c'était uniquement pour s'inquiéter de mon avenir.

Mon avenir! où était -il maintenant? Je n'avais qu'une consolation de le voir détruit à jamais, c'est qu'au moins personne ne s'en tourmentait plus : consolation affreuse, et qui ressemble à un suicide accompli avec la précaution de faire disparaître son propre cadavre dans quelque gouffre sans fond. Et pourtant je n'avais pas la tranquillité du désespoir. Il me semblait, à sentir si vivace et si chaud le souvenir de ma mère, qu'elle n'était pas morte, ou que ce que nous appelons la mort n'est qu'une apparence trompeuse, une disparition de la forme, et rien de plus. Son

cœur, sa pensée, tout ce qui était l'essence d'ellemême et le mobile de sa vie, n'étaient-ils pas là, près de moi, autour de moi et aussi en moi-même, comme l'air que Ton respire? Ne me parlait-elle pas encore de sa voix douce et sans inflexion? Ne me disait-elle pas, comme autrefois : « Mon fils , vous n'êtes pas heureux; il faut travailler à votre bonheur. »

C'était là l'unique devoir qu'elle m'eût jamais tracé, le seul effort qu'elle m'eût demandé de faire pour elle, et je n'avais pu la satisfaire! Le mal que je m'étais fait, à moi, le ressentait-elle encore dans une autre vie? Cette idée m'affecta profondément. Elle ne m'était pas venue durant mes voyages, et dans cette maison, dans cette chambre, elle prenait une importance extraordinaire; elle me pressait comme un reproche, elle m'accablait comme un remords.

C'est alors seulement que les larmes me vinrent, et que, dans un de ces paroxysmes d'attendrissement où l'on s'exalte, je parlai intérieurement à ma mère, comme si elle eût pu désormais m'entendre sans le secours de la parole. J'étais là pour ainsi dire avec elle cœur à cœur, et elle pouvait lire dans le mien avec le sien propre. Je lui promis, je lui jurai de chercher le bonheur, dussé-je encore une fois souffrir tout ce que j'avais déjà souffert.

Mais que! seraii-il ce bonheur? Je ne pouvais le con-

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cevoir que dans Tamour. Je n'étais pas ambitieux : mon premier, mon unique amour avait tué en moi toute velléité de ce genre. Le moment venait pourtant où je pouvais me faire un nom quelconque en publiant mes souvenirs de voyage. Je savais écrire aussi bien que cent autres, et l'homme qui a beaucoup vu peut prétendre à se faire lire. Eh bien, je ne trouvais aucune satisfaction dans l'idée de sortir de mon orgueilleuse obscurité. Je sentais que ma véritable vie, c'était mon amour, et non pas mes voyages. Je ne voulais pas raconter ma vie intérieure. L'autre ne m'intéressait pas assez moi-même pour que j'eusse le courage de la présenter avec le soin et le talent nécessaires.

Je n'ambitionnais pas non plus la fortune. Autant que je savais et daignais calculer, je pensais que les emprunts contractés pour voyager ne compromettaient pas très-sérieusement mon capital , et la moitié de ce capital m'eût encore suflS pour vivre avec la frugalité dont j'avais l'habitude. Seulement» je ne devais pas songer à <^lever une famille dans les conditions de la vie dite honorable, que ma mère avait soutenue pour moi avec d'incessants et d'impuissants efforts. Je songeai sérieusement à épouser quelque pauvre fille habituée à la misère , et qui pourrait regarder ma pauvreté comme un luxe relatif ; quant à mes enfants, je

pourrais les élever moi-même, couper en eux dans la racine toute fierté nobiliaire, et les pourvoir d'un état qui, brisant tonte tradition d'osiveté privilégiée, ferait d'aux les hommes de leur temps, c'est-à-dire les égaux et les pareils de tout le monde.

J'étais perdu dans mes pensées, quand la vieille Catherine, surprise de trouver les clefs aux portes des appartements, entra avec son maudit chien, qui s'étranglait de peur et de colère en me sentant là. La bonne femme fit comme lui , elle s'enfuit en criant et en menaçant. Elle me prenait pour un voleur.

II fallut courir après elle et me nommer cent fois, et lui jurer que j'étais le pauvre Jean de la Roche, pour qu'elle n'ameutât pas les gens de la ferme et pour qu'elle consentît à me croire. D'abord mon costume demi-marin, demi-touriste, et ma barbe épaisse et noire me rendaient affreux à ses yeux. Et puis je n'étais plus le frêle jeune homme aux mains fines, au cou blanc et aux cheveux bien coupés qu'elle avait dans la mémoire. J'étais un homme cuivré par le haie et endurci à toutes les fatigues. Ma poitrine s'était élargie, et ma voix même avait pris un autre timbre et un ^utre volume.

Enfin, quand elle m'eut retrouvé à travers tout ce changement qui la désespérait, elle se calma , p(èura de ioie, et consentit à répondre à mes questions.

m jfeAN t)È La îiOC^È.

Je commençai par celles doïit j'aurais pu faire d'avance la réponse. Les plus vieux et les plus infirmes de mes parents étaient morts, et, comme je m'informais, par respect pour l'âge et le nom , d'un mien grand-oncle fort pauvre et fort égoïste que j'avais peu connu, la bonne femme me regarda avec stupeur.

— Comment! s'écria-t-elle, monsieur ne sait donc pas?...

— Je ne sais rien : que veux-tu que je sache? J'arrive, et je n'ai encore vu personne.

— En ce cas, monsieur ne sait pas qu'il est riche ?

— Riche, qui?... mon oncle Gaston?...

— M. le chanoine Gaston de la Roche est mort dans la dernière misère, comme il avait toujours vécu; mais M. le comte est riche , vu que ce grand-oncle si malheureux avait mis ses revenus de côté. 11 avait amassé, ramassé, tondu sur les œufs, que sais-je? placé les intérêts et les intérêts des intérêts, si bien qu'il a laissé en espèces enfouies plus de cinq cent mille francs, dont M. le comte hérite. Eh bien, ça ne vous fait pas plus plaisir que ça? Si la pauvre madame vivait, ça lui en ferait tant pour vous!

— Ah! tu as raison, Catherine! l'âme de ma mère s'en réjouit peut-être ; alors je suis content, très-conlent. Mais parle-moi de mon meilleur ami au pays, parle-moi de M. Louandre. J'ai peur d'apprendre aussi

sa mort, car tu ne me racontes jusqu'à présent que des enterrements.

— M. Louandre se porte bien, Dieu merci! c'est son jour, vous le verrez tantôt. Il vient ici régulièremen tous les 28 du mois pour arrêter les comptes du régisseur, aviser aux réparations des bâtiments, et voir enfin si tout est en ordre. Il a grand soin de vos affaires, allez 1 Seulement, il a du chagrin parce qu'il commence à vous croire mort, comme je le croyais presque aussi, moi! Et tous vos cousins pensaient de même. Ils s'impatientent fort de ne rien savoir de vous, et il y en a bien quelques-uns qui ne seront pas trop contents de vous revoir, car il ne fait pas trop mauvais maintenant d'hériter devons. Il y a surtout M. de Bressac...

— Ne me dis pas cela, Catherine, ne me nomme pas les gens qui comptaient voir arriver un de ces matins mon acte de décès. J'aime autant ne pas le savoir! Tu dis que M. Louandre va venir?

— Oui certes, je vais préparer son déjeuner et le vôtre. Si vous voulez que je continue à causer avec vous, il faut venir avec moi dans la cuisine, comme vous faisiez quand vous étiez un enfant , et que , tout en plumant mes volailles, je vous racontais la légende des jayans * cévenols ou celle de la pucelle du Puyen-Véluy.

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