Géaats
Je suivis Catherine et je l'aidai même à faire le déjeuner. Elle était émerveillée de voir que je me rappelais la place de tous ces petits ustensiles, comme j'étais émerveillé moi-même de voir qu'elle n'eût pas varié d'une ligne dans ses habitudes d'ordre. Elle me mit au courant de tout ce qui concernait mon ancien entourage; mais quand, faisant un grand effort sur moi-même, je lui demandai à qui appartenait maintenant la terre de Belle vue, elle me répondit qu'elle n'en savait rien, que c'était trop loin, qu'elle ne s'occupait pas des gens qui vivaient à huit ou dix lieues de la Roche , et qui d'ailleurs ne l'intéressaient pas : ces réponses évasives m'inquiétèrent.
— Au moins, lui dls-je, tu sais si la famille Butler a reparu dans le pays... si...
— Ils sont tous vivants, je sais cela, répondit-elle; mais je ne sais pas autre chose,
Catherine avait vu mon désespoir, et elle en avait connu la cause. Elle haïssait Love Butler et son frère, auteurs de tous mes maux, disait-elle. Je n'étais pas surpris de voir que, comme au temps passé , elle n'aimât pas à me parler d'eux ; mais j'^^'ai plus loin dans mes suppositions : Love devait être mariée. Je n'osai pas le demander. J'avais peur d« l'apprendre, et pourtant je m'étais dit mille fois pour une que je de* vais la retrouver mariée, si je la retrouvais jamais.
JBAN DE LA ROCHB. 155
M, Louandre arriva. Je défendis à Catherine d*avertir qui que ce fût de mon retour, et j'allai nn'asseoir dans la salle à manger, dont je tins les jalousies presque fermées. Quelques instants après , j'entendis Catherine dire au notaire » conformément à mes ordres :
— Oui, oui, entrez 1 vous déjeunerez ensemble. C'est un étranger, un voyageur qui vous apporte des nouvelles de M. le comte.
— Ah 1 enfin! De bonnes nouvelles? s'écria M. Louandre en venant à moi. Parlez vite, monsieur. Il n'est pas mort?
— Non, monsieur, il vit et il se porte bien.
Le son de ma voix fit tressaillir le notaire. 11 le reconnaissait , et pourtant, comme ce n'était plus absolument le même, comme j'avais tout à fait perdu un certam accent du terroir qui ne se perd jamais tant qu'on y réside, il resta perplexe et me regarda avant de me faire une seconde question ; mais ma figure lui causa les mêmes doutes, et, quand j'eus répondu que lean de la Roche songeait en effet à revenir, il alla luvrir la persienne et me contempla avec attention. Il lui fallut bien une minute pour être sûr de son fait. Puis tout à coup il se jeta dans mes bras avec la confiance d'un cœur fidèle, et, comme Catherine, il pleura ; mais il ne fut pas d'accord avec elle sur le
î66 JRAN DE LA ROCHB.
chîingeinenl que j'avais subi. J'étais, selon lui, beaucoup mieux qu'autrefois.
— Ah çà! me dit-il quand nous fûmes seuls» vous savez que vous êtes riche, et même plus riche qu'à l'époque où vous avez hérité ; car, depuis trois ans que vous avez reçu la nouvelle...
— Je ne l'ai pas reçue.
— Ah bien, je m'en doutais!... J'ai écrit partout où vous n'étiez pas! C'est toujours ça. Eh bien, dopuis trois ans, j'ai continué pour vous le métier d'usurier que faisait votre oncle. Quand je dis usurier, c'est une hyperbole, car je respecte la loi ; seulement, je place et replace les intérêts, si bien que vous voilà maître de jeter tout par les fenêtres, si bon vous semble; cela ne me regarde plus. Mais j'espère que vous nous ramenez une jolie créole, et que bientôt nous verrons apparaître ici un ou deux beaux poupons qui vous auront mis du plomb dans la tête.
— Vous vous trompez, monsieur Louandre I Je n'ai ni femme ni enfants : je n'ai pas seulement essayé de me marier!
— Comment! vrai? sur l'honneur?
— Sur l'honneur! Vous a-t-on dit le contraire?
— On l'a si bien dit, que je le croyais. C'est votre cousin Louis de Bressac qui l'a annoncé partout, et même...
JEAN DE LA ROCllB î'il
Achevez , mon ami ; Love elle-même Ta cru. Louis de Bressac l'aimait aussi, luil II Ta trompée pour l'épouser...
— Love? Qui vous parle de Love?
— Moi, je vous en parle.
— Diable ! vous y pensez donc toujours?
— J'y pense quelquefois. Vous voyez que cela se peut faire sans que j'en meure. Ne me parlez donc pas comme vous parliez à l'enfant déraisonnable d'il y a cinq ans. Dites-moi tout de suite la vérité : Love est mariée !
— La vérité, c'est bien simple. Love n'est pas mariée et ne se mariera jamais. Ne pensez plus à elle.
— Et pourquoi ne se mariera-t-elle jamais? Que lui est-il donc arrivé? Son frère...
— Son frère se porte comme vous et moi, le père aussi, Black aussi, et il n'est rien arrivé du tout; mais pourquoi diable me questionnez-vous avec des yeux sortant de la tête? L'aimez-vous encore? Voyons! Depuis le temps, n'avez-vous pas songé à quelque autre? Et à présent que vous voilà riche...
— Parlez-moi d'elle, mon ami ; je vous dis que je veux tout savoir. Je vous parlerai de moi ap^és.
— Eh bien, puisque vous le voulez , je vous dirai tout ce que je sais et tout ce que je pense. Écoutezmoi bien, s'il vous plaît, monsieur Jéan de la Roche!
JEAN UK LA aOCHSL
— ïl y a cinq ans, Love était une charmante petite fîlle qui vous aimait tranquillement. C'est sa manière d'aimer, vous le savez. Eh bien, Love est une grande aimable fille, toujours tranquille quand il ne s'agit pas des siens, et qui, pour son bonheur et pour le vôtre, vous a parfaitement oublié. Que cela ne vous étonne ni ne vous ofTense. Ce n'est point une personne passionnée comme vous, et ce n'est pas sa faute. Elle a été élevée comme ça, pour les autres, avec défense de jamais songer à elle-même. Vous le savez aussi... Eh bien, il y a des grâces d'état : où la chèvre ..est attachée, elle broute. Love Butler, après avoir peut-être un peu souffert de votre chagrin et s'en être convenablement préoccupée pendant deux ans, a appris avec une satisfaction évidente que vous étiez marié. Il y a même eu des détails là-dessus. Votre femme éta^t une créole ravissante, pas du tout riche, un mariage d'amour enfin ! Messire de Bressac votre cousin, qui faisait sa cour à Love, comme vous l'âvez
JBAN DE LA ROCHB. 15»
fort bien deviné, et qui avait recueilli ou inventé la nouvelle, s*est cru vainqueur sur toute la ligne, et il se hâtait, en attendant mieux, de raconter à qui vou- .ait l'entendre que mademoiselle Butler reno^rciait Dieu de se voir enfin délivrée des extravagances dont vous pouviez la menacer encore, lorsqu'un beau matin il a rossé vilainement son cheval et tué son chien de chasse sous le prétexte que la pauvre bête avait eu l'intention de forcer Tarrêt. On s'est demandé la cause de cette injuste colère^ et on se l'est expliquée par le menu, en voyant qu'il ne remettait plus les pieds à Bellevue. Il avait reçu son congé comme tous ceux qui s'y étaient exposés avant lui et tous ceux qui s'y sont exposés depuis.
» La vérité est que Love a versé une petite larme en apprenant votre mariage. J'étais présent, et je peux vous dire ce qui s'est passé. Le Bressac faisait la figure d'un homme fort dépité de cette larme, et, moi, je pris les mains de la brave fille en lui demandant si elle vous regi'ettait, et si elle avait compté que vous ne vous marieriez point.
» — Non, me répondit-elle avec la franchise que tous lui connaissez; je ne regrette pas un mariage qui ne pouvait se faire sans nous amener de grands malheurs, ou sans nous jeter dans des inquiétudes continuelles. Je n'ai jamais comnté que M. de la Roche
ne m'oublierait pas : c'eût été là, de ma part, un sentiment odieux et dont vous me savez incapable. Vous me voyez émue et non pas étonnée ou affligée de ce que j'apprends.
» — Alors , insinua spirituellement M. de Bressac, mademoiselle pleure de joie?
D — Eh bien, qui sait? peut-être! répondit Love avec beaucoup de simplicité et de noblesse d'intention. Vous me dites qu'il est heureux, qu'il a une femme charmante : j'en remercie Dieu, et j'ai assez d'amitié pour votre cousin pour pleurer de chagrin ou de joie selon qu'il lui arrivera du bien ou du mal.
» Voilà tout, elle n'a pas dit un mot de plus ou de moins, et votre cousin n'est qu'un menteur, comme le sont tous les fats; mais ce qu'il n'a pas vu et ce que je n'invente pas, moi, c'est qu'à partir de ce momentlà miss Love, que j'avais surprise quelquefois rêveuse et presque mélancolique, est redevenue gaie comme elle l'était avant de vous connaître, plus gaie même, plus vivante, plus active et d'une sérénité admirable ; c'est qu'elle a pris son parti de rester fille, et qu'elle a vu là le seul genre de vie qui pût lui permettre de se consacrer exclusivement aux siens. Elle s'est expliquée avec moi là-dessus bien des fois depuis trois ans, et tout dernièrement encore elle me disait :
» — Ne me parlez plus de mariage. Je ne veux plus
DE LA ROO/iTÎ.
que vous me nommiez seulement les gens. Je suis très-heureuse, et à présent je sais qu'il serait trop tard pour essayer de changer les conditions de mon bonheur. Je suis devenue de plus en plus nécessaire à mon père, et même je vous avouerai que je me suis prise d'amour aussi pour ces études qui autrefois n'étaient pour moi qu'un devoir. Je ne me sens donc plus propre à vivre dans le monde. La sécurité, la possession du temps sont une nécessité de notre intérieur et de nos travaux.
» Voilà ce qu'elle dit et ce qu'elle pense, car elle est devenue presque aussi savante que son père, et je la soupçonne fort d'écrire sous son nom. Elle est toujours aussi modeste et cache même son savoir; mais ce n'est point par coquetterie, par crainte d'effaroucher les amoureux, puisqu'elle n'en veut pas entendre parler : c'est tout bonnement pour ne pas donner trop d'énmlation au jeune frère, lequel est porté à la jalousie en toutes choses, et qui ne permettrait pas à sa sœur d'aller plus vite que lui, s'il savait qu'en effet elle l'a beaucoup devancé. On ménage toujours la santé de ce garçon, qui ne sera jamais un Méléagre, encore moins un Hercule, mais qui vivotera dans les livres, et qui s'y ruinera comme son père, dès qu'il sera libre de le faire.
» A ce propos, je dois vous dire qu'il va bien, le
papa Butler, et qu'il eût vendu Believue à grand'perte, si je n'eusse pris en main les intérêts des enfants. Heureusement, Bpllevue reste franc d'hypothèques, et le digne homme ne se décidera jamais à transporter et à déranger des collections aussi bien étiquetées que celles qui remplissent son manoir. 11 m*a donc laissé libre de faire porter le budget de ses pertes sur d'autres valeurs. Celle-là, je la conserve pour Love, jusqu'au jour où, M. Butler n'ayant plus rien à lui, elle se ruinera pour lui faire plaisir. A cela je ne peux rien, et je me résigne d'avance. Je sais que nous reculons peut-être pour mieux sauter ; iftais quelquefois en reculant on sauve tout. M. Butler peut mourir à temps : ce serait bien dommage, il est impossible de ne pas aimer cet homme-là ; mais, si sa fille doit le pleurer, je serais content qu'il lui restât au moins de quoi vivre.
» Voilà les faits dans toute leur netteté, et tout ce que je vous dis là doit vous prouver que Love ne veut plus et ne voudra jamais aliéner une liberté que, sous tous les rapports, dans le passé comme dans Tavenir, elle a consacrée et sacrifiée à sa famille. Telle qu'elle est, avec la froideur de son organisation, qui pour moi est évidente, avec sa faiblesse de caractère, qui ne l'est pas moins, son engouement pour la science, qui lui fait oublier de plaire et d'aimer, et qui, par
conséquent, lui retire son sexe, enfin avec ses imperfections et ses défauts (car, pour une femme, ce sont là des défauts essentiels, peut-être), je ne vous cache pas que j'aime Love comme si elle était ma fille, car elle a toutes les qualités du plus brave garçon de la terre et toutes les vertus d'une sœur de charité. C'est pourquoi non-seulement je ne vous conseille pas de la voir et de redevenir amoureux d'elle, mais encore je m'y oppose, entendez-vous? persuadé que je suis du chagrin que vous lui feriez, en pure perte pour vous-même.
Ayant amsi parlé avec rondeur et fermeté, M. Louandre attendit ma réponse. Je n'en fis aucune. Il me fallait bien accepter les faits accomplis, et, d'ailleurs, ce que j'entendais me rendait si tranquille et si froid, que je ne sentais en moi aucun regret, aucune douleur à exprimer.
— Je vois, reprit M. Louandre, que tout cela vous donne à réfléchir.
— Comment pouvez-vous croire, lui dis-je, que j'ai besoin de réfléchir après cinq ans de victoires remportées sur moi-même?
— Aussi n'est-ce pas pour vous que je m'inquiète. Je n'en suis plus à croire que vous dever mourir de chagrin ou en devenir fou; je vois bien que vous êtes
m JEAN DE LA ROCHE.
un homme solide, bien trempé au moral comme a\ physique.
— De quoi vous mquiétez-vous, alors?
— Mais de rien ! Seulement, s'il y avait i s'inquiéter pour quelqu'un, ce serait pour miss Love, que votre retour et vos visites pourraient replonger dans les inquiétudes d'autrefois. Dieu sait si son frère vous reverrait sans retomber dans sa monomanie, et si, croyant cette jeune fille libre de vous écouter, vous ne recommenceriez pas à l'affliger de vos peines! Vous auriez grand tort, voyez-vous, et c'est vous alors qu'il faudrait accuser de monomanie ; car Love n'est plus jolie, ou du moins elle a perdu toutes ses grâces d'enfant. Elle n'a qu'un avenir précaire et des idées, aujourd'hui arrêtées, qui sont tout à fait celles d'une bonne vieille fille chérissant ses habitudes et redoutant toute intervention étrangère dans ses affaires domestiques.
— Enfin, repris- je en souriant, je vois que vous craignez de me retrouver aussi jeune que quand je suis parti. Vous me faites bien de l'honneur, et je vous en remercie; mais je suis forcé, pour vous détromper, de vous dire que je suis revenu ici avec l'idée de me marier sans amour, et que je compte sur vous pour me trouver un établissement qui comportera toutes les conditions de la saine et positive amitié.
A la bonne heure I s'écria M. Louandre. Vous
voilà dans le vrai, et je vous réponds qu'avec l'héritage de votre grand-oncle, vous êtes à mênie de faire un excellent choix. J'y songerai, et nous parlerons de cela. Je n'ai qu'un regret au milieu de nia joie de vous revoir, c'est que vous ne soyez pas arrivé quinze jours plus tard.
— Pourquoi cela ?
— Affaire d'intérêt pour vous. Il se présente une magnifique occasion de placer votre capital. La terre de...
Ici, M. Louandre entra dans des détails que j'écoutai avec l'attention d'un homme positif, bien que la chose me fût très-indifférente au fond ; mais mon digne ami mettait tant de zèle à vouloir m'enrichir, que je lui eusse fait beaucoup de peine en ne le secondant pas de toute mon adhésion.
— Ce serait une affaire faite dans quinze jours, ajouta-t-il, si vous n'étiez pas là ; mais, dès qu'on vous verra au pays, les exigences, très-modestes aujourd'hui, faute de concurrents, deviendront exorbitantes. On voudra vous faire payer la convenance, car on devinera parfaitement que je traite pourrons, tandis que, si on vous croyait en Chine, on n'y songerait pas. Voyons, si vous vous en alliez un peu? N'aviez-vous pas l'intention de revoir Paris, ou comptiez-vous vous arrêter et résider ici tout de suite?
— Je comptais aller à Paris pour me remettre au courant des choses de ce monde. J'irai dès demain, si vous voulez*
— Eh bienl... allez-y! vous m'obligerez ^ vrai! Je tiens essentiellement à ne vous rendre la gouverne de vos biens qu'après les avoir mis sur le meilleur pied possible. Croyez-vous pouvoir cacher votre retour? Qui avez-vous vu déjà?
— Catherine, et voilà tout.
— Ohl celle-là, on peut compter sur sa discrétion I Et personne ne vous a reconnu en route ?
— Personne; je n'ai parlé à qui que ce soit.
— Et vous êtes venu du Puy?...
— A pied, sans un seul domestique. Le mien est encore à Marseille dans sa famille.
— . Et vous vous en irez bien de même jusqu'à une dizaine de lieues d'ici, sans vous faire connaître?
— Parfaitement, et d'autant plus que je n'ai ici ni domestique ni monture.
— Eh bien, vous ramènerez de Paris tout ce qu'il vous faudra. Partez demain, et ne sortez pas aujourd'hui de la maison. 11 n^y a pas de danger que personne y entre , puisqu'elle est censée fermée et inhabitée. De cette manière-là, je réponds du succès démon idée, et, par ce temps de placement incertain et diflScile, je vous assure un beau revenu et une complète
sécurité, partant un mariage magnifique. Je ne sais pas encore avec qui, mais nous trouverons, gardezvous d'en douter..* Revenez vers le 15 juin, voilà tout ce que je vous demande.
Quand je me retrouvai seul dans cette maison déserte et sombre» je sentis l'horreur de la solitude peser sur moi beaucoup plus que dans les premiers mouvements d'émotion. J'avais perdu une dernière fois et sans appel le rêve de l'amour. Ma résolution de chercher le bonheur dans le repos semblait maintenant m'être prescrite par les circonstances. J'étais riche, j'avais des devoirs envers moi-même, et cela me faisait une peur véritable. Je devais compte de mon aisance et de mon crédit à une famille fondée par moi. Il ne m'était plus permis de rester garçon, sous peine de vieillir dans l'égoïsme et d'attirer sur moi la déconsidération qui s'attache aux misanthropes sans excuse. Ainsi mon bien-être me créait des obligations et me retirait la liberté. Je me trouvai si triste de cela, que j'eus envie de repartir tout de suite pour l'Océanie.
Je m'interdis, et même sans trop d'efforts, de penser à miss Butler. J'éprouvais une sorte d'amère satisfaction à me dire que tout était brisé sans retour de ce côté-là et que je ne m'étais pas trompé, lorsque, dans mes heures de désespoir, je Tavais accusée de froideur et d'ingratitude.
^SAN DE Lâ ROCHB»
J'étais si accablé d'ennui au bout de deux heureg d'isolemend et d'inaction dans un lieu rempli de souvenirs amers, que je résolus de n'y rentrer qu'avec une compagne de mon choix, et j'avais tellement hâte de me soustraire à la mélancolie noire qui semblait suinter sur moi des murs de mon château, que je pris le parti de dormir quelques heures et de me sauver vers minuit, aussitôt que la lune serait levée.
Je me jetai tout habillé sur le lit de la chambre d'honneur. C'est là que, dans mon enfance, ma mère me faisait faire la sieste auprès de son prie-Dieu quand nous étions seuls. Je me souvenais de l'avoir vue agenouillée à mon réveil comme je l'y avais laissée en m'endormant, affaissée plutôt que prosternée, pleurant ou rêvant dans l'attitude de la prière, et me donnant, à son insu, le navrant et dangereux spectacle d'une douleur sans réaction et d'un inguérissable amour.
Je fis un rêve d'une effrayante réalité. Je vis ma
mère debout auprès de mon lit , écartant les rideaux d*une main impérieuse et jetant Love dans mes bras, Love en pleurs qui me suppliait de l'épargner, et que j'étouffais de mes embrassements sans m'apercevoir qu'elle était morte. Quand je m'imaginai n'avoir plus dans les bras qu'un cadavre, je poussai des cris qui me réveillèrent ; mais je restai en proie à un tel sentiment d'horreur, que me levai pour fuir les visions de cette terrible chambre. Je courus à la fenêtre. La lune se levait. 11 faisait froid, le torrent grondait, et le petit chien de Catherine hurlait d'une façon lamentable, comme s'il eût vu passer les spectres qui venaient de me visiter.
Je pris mon sac de voyage et je partis. Je marchai toute la nuit sans rencontrer une âme , et le soleil levant me trouva dans les bois qui entourent la Chaise- Dieu.
C'est une antique abbaye fortifiée, célèbre dans l'histoire locale par ses richesses, son importance et ses luttes contre les seigneurs pillards de la contrée./ Les bâtiments imposants et vastes, flanqués de hautes tours carrées encore munies de herses, se relient, par plusieurs cours immenses, à l'éghse abbatiale, une merveille de l'art ogival, aujourd'hui consacrée au culte de la paroisse, mais encore garnie d'une partie de son riche et curieux mobilier, les stalles du cha-
no
pitre adorablement sculptées» et les antiques tapisseries d'un prix et d'une rareté inestimables qui revêtent toute la partie supérieure du chœur.
Au pied de ce noble et puissant édifice, le village semble agenouiller ses humbles maisonnettes» et autour de ce village, autrefois habité par les ouvriers et les serviteurs de Tabbaye, s'étendent à perte de vue, sur les ondulations de la montagne immense, d'immenses bois de pins d'une tristesse solennelle et majestueuse.
Je revis avec un serrement de cœur étrange ces grands bois déserts que j'avais traversés tant de fois pour aller à Bellevue. Ils avaient grandi et épaissi du^ rant mon absence, mais ils s'ouvraient toujours aux fraîches et gracieuses clairières tapissées d'herbes fines, aux jolis chemins de sable qui se précipitent vers les mystérieux ruisseaux , ou qui gravissent des ^Jévations douces d'où l'on découvre au loin les vallées profondes de l'Auvergne et du Vélay, avec leurs horizons tourmentés, inondés de lumière.
Ne voulant pas me montrer aux habitants de la Chaise-Dieu, je m'éloignai de la vue du clocher et continuai ma route vers l'orient. le comptais gagner une diligence du côté d'Issoire. La nuit avait été gkciale: le climat de cette région élevée est un des plus rigoureux de la France. L'été n'y dure guère plus de deux
mois, et le printemps est horrible. Le terrain sablonneux qui se resserre à la pluie rend cependant les communications faciles quand les neiges sont fondues. Aussi je marchais vite pour me réchauffer, et j*espé< rais être bientôt arrivé à une maison de paysans dont j'avais souvenance pour y avoir quelquefois mangé à la chasse. Je mourais de faim et j'avais grand besoin de sommeil.
Mais une portion de forêt récemment coupée et absolument impraticable me força de chercher un détour. Je marchai encore une demi-heure et fus contraint de m'arrêter, épuisé de lassitude. Je m'étais . complètement perdu. J'entendis la cloche d'un troupeau de vaches et me dirigeai de ce côté. L'enfant qui les gardait eut une telle peur de ma barbe, qu'il s'enfuit en laissant son petit sac de toile, où je trouvai du pain et une sébile de bois. Je m'emparai du pain on mettant une pièce de cinq francs à la place. Les vaches se laissèrent traire dans la sébile, et, après avoir satisfait ma faim et ma soif, je cherchai un coin découvert pour m'étendre au soleil, car j'étais beaucoup plus pressé de dormir que de savoir où j'étais.
Je dormis profondément et délicieusement. Quand je m'éveillai, le sac du vacher et le troupeau de vaches avaient disparu. L'enfant, en revenant les chercher, ne m'avait peut-être pas aperçu. Je comptais bien re-
1% JfBAN DE LA ROOHÉ.
trouver mon chemin sans le secours de personne, et je me remis en route, tout en me disant que j'étais devenu un sauvage, puisque je reposais si bien â ciel ouvert sur la dure, tandis que les gros lits de plume et les épais rideaux de nos habitations auvergnates me donnaient le cauchemar.
Je m'engageai dans des sentiers que je jugeais devoir me ramener vers la Chaise-Dieu, mais où j€ m'égarai de plus en plus. Impossible de rencontrer une clairière, et, au bout d'une heure de marche sous l'ombrage des pins, je me trouvai sous celui des sapins de montagne, arbres très-différents, aussi frais et aussi plantureux que les pins sont ternes, sombres el décharnés. Comme j'avais toujours monté pour chercher un point de vue quelconque, je ne m'étonnai paj de me trouver dans la région où croissent ces beaux arbres, amis des nuages et des vents humides, et, comme le point de vue ne se faisait pas, je pensai être dans la direction de Saint-Germain-l'Ermite. Je me mis donc à redescendre, mais je rencontrai les bouleaux, et dès lors il n'y avait plus pour moi de doute possible. Je marchais droit sur la route d'Ariane, c'est-àdire sur Bellevue.
En effet, dis minutes plus tard, j'apercevais sous mes pieds la rampe tortueuse qui suit les ressauts de la montagne et s'enfonce dans les chaudes vallées da
JEAN t)B ï.A i\ocnn. m
l'Auvergne avec une rapidité audacieuse et des bonds d'une grâce infinie. !
— Eh bien, non, ce ne sera pas ma destinée, pensai-je avec dépit. Je descendrai jusqu'à cette route, et je prendrai à gauche. A présent, je sais où je suis. Il ne sera pas dit que j'irai où je ne veux pas aller.
Arrivé sur la route, je sentis la rapide transition de l'atmosphère, et je m'assis, baigné de sueur, au bord d'une petite source qui perçait le rocher taillé à pic. Je reconnaissais la source, et l'endroit, et le site, et jusqu'aux pierres du chemin. Pourtant, dans la crainte d'être trompé encore par quelque hallucination, je m'informai auprès d'un charretier qui passait.
— Vous êtes bien sur la route d'Ariane, me dit-il, et, à un quart d'heure d'ici, en marchant devant vous, vous trouverez le château de Bellevue ; mais, si c'est là que vous allez, je vous avertis qu'il n'y a personne. Du moins les maîtres sont tous partis ce matin pour Issoire.
Je me dis aussitôt que, si la famille Butler était du côté d'Issoire, je devais m'en aller par le côté d'Arlahc pour m'enlever toute chance et toute misérable velléité de la rencontrer. Je marchai donc sur Bellevue, résigné à passer le long du parc, et même devant la porte.
Le parc de Bellevue est un des plus beaux jardms
naturels que j'aie jamais vus. C'est Tœuvre de la nature bien plus que celle de Thomme, et pourtant c'est M. Butler ou plutôt c'est Love qui l'avait créé, en ce sens qu'elle avait choisi, dans les propriétés qui avoisinent le château, le site le plus romantique, pour l'approprier aux besoins de la promenade. Ainsi que je l'ai dit déjà, la clôture était une limite bien plutôt qu'une défense, et nulle part l'œil n'était arrêté ou attristé par la vue d'un mur. Ce vaste enclos se composait du revers de deux collines boisées, qui venaient se toucher à leur base pour s'éloigner ensuite plus ou moins, de place en place, former d'étroits sanctuaires de verdure d'une adorable fraîcheur, et se souder au fond en un mur de rochers d'où tombait un mince ruisseau d'argent. Dans ce rocher, on avait pratiqué une voûte et une arcade fermée d'une grille tout à côté de la cascatelle ; mais on avait si bien masqué cette sortie avec des plantes et des arbustes, qu'il fallait la connaître pour savoir qu'on pouvait s'échapper par là de cette espèce de bout du monde, c'est le nom qu'on donne en Auvergne, dans la Creuse et, je crois, un peu partout, à ces impasses de montagne. Tout le vallon du parc, véritable collier de salles de verdure, doucement incliné vers Thabitation, se termûiait brusquement par une étroite brisure au pied du monticule, que dominaient les parteixes et les bâtiments. Là en-
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core, le ruisseau faisait un saut gracieux et s'en allait dans le désert. Un sentier taillé dans la roche le suivait à travers les bois ; mais le parc s'arrêtait réellement à la cascade, comme il avait commencé à la cascade située un quart de lieue plus haut, et ces limites, tracées par la nature , en faisaient un paysage complet et enchanté que d'un coup d'œil on pouvait embrasser des fenêtres de la maison.
J'entrai dans ce paysage en enjambant le fossé et en écartant les branches de la haie. Je faisais là une chose qu'aucun des rares habitants de la montagne ne se fût permise, car il est à remarquer que nulle part la propriété n'est aussi scrupuleusement respectée que dans les localités ouvertes à tout venant. Dans la splendide Limagnie, le terrain est trop précieux pour qu'on en perde un pouce ; il n'y a donc là ni haies ni barrières, et la richesse immaculée des récoltes annonce la scrupuleuse probité des propriétaires mitoyens.
Situé à la limite de cette admirable et fatigante Limagne, trop ouverte au soleil en été et trop écrasée de corniches de neige en hiver, Bellevuv. ^tait une oasis, une tente de verdure et de fleurs entre les grands espaces cultivés et les âpres rochers de micaschiste qui forment une barrière entre la Haute-Loire et le Puy-de-Dôme. Le revenu des terres ou plutôt des
roches adjacentes ne consistait qu'en bois, et, ces bois magnifiques étant respectés comme l'ornement indispensable du site, le revenu était nul ; mais, en revanche, M. Butler possédait une notable étendue de ^terres dans la plaine et de nombreux troupeaux sur les collines.
Je me sentais si détaché de mes anciens projets, que je contemplai le Lovées Park en amateur et en artiste pour la première fois. Je comparais cette charmante situation avec les grands sites que j'avais vus ailleurs, et je m'étonnais, après avoir fait le tour du monde, de retrouver dans ce petit coin de la France une poésie et même une sorte de majesté sauvage, dont aucun souvenir, aucune comparaison ne pouvait diminuer le charme. C'est ce qu'éprouveront tous ceux qui seront restés un peu naïfs et qui n'auront pas perdu le goût du simple et du vrai après avoir assisté au spectacle enivrant des grandes scènes invraisemblables de la nature. Je m'étais attendu cependant à retrouver petite et mesquine cette montagne d'Auvergne que mon enfance avait sentie si vaste et si imposante, et je la retrouvais étroite et resserrée, mais profonde et mystérieuse comme une idée fixe, comme^, un rêve dont o-n ne voit jamais le bout, comma l'amour que j'avais porté si longtemps enfermé dans le secret de mon unie.
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Et puis chaque site un peu remarquable a sa physionomie qui défend la comparaison comme une exigence impie ou puérile. Les collines de Bellevue étaient petites, mais elles s*étageaient hardiment les unes au-dessus des autres, et, des grands sapins qui vivaient dans le froid, il fallait une heure pour descendre, par de bizarres sinuosités, jusqu'aux' noyers, qui, exotiques délicats, s'épanouissaient le long du ruisseau. Les croupes de ces collines, qui plongeaient dans le parc» étaient revêtues d'un manteau.de feuillage varié, où le pâle bouleau frissonnait comme un nuage à côté du hêtre élégant et du sapin ferme et grandiose. C'était comme un tapis nuancé où l'œil ne s'arrêtait sur aucun contraste et nageait dans une suave harmonie de couleurs et de formes. Et je ne sais pourquoi cette grâce, cette harmonie, ce vague délicieux de la nature me représentaient Love dans sa première fleur de jeunesse, d'innocence et de touchante séduction ; mais, en levant les yeux plus haut, je voyais la triple enceinte des monts se hérisser de roches orgueilleuses qui perçaient à travers les forêts, et je me disais :
— C'est ainsi qu'en elle la grâce et les parfums couvraient un cœur de pierre inaccessible*
Il faut croire que ce fatal amour était en moi comme la source de mon existence; car, en dépit de tous les avertissements de M. Louandre et de toutes mes déceptions, je le sentis se raviver avec une énergie foudroyante. En vain j'amoncelais contre lui les raisonnements et les preuves, en vain je me disais que Love avait dû perdre Tattrait de sa personne; je me trouvais là aussi ému, aussi ardent que si toutes les choses du passé dataient de la veille. Je revoyais l'endroit où son père m'avait envoyé lui parler le jour de notre première entrevue, et le cœur me battait comme si j'allais la voir paraître au fond du vallon, montée sur son poney noir, et la plume de son chapeau au vent. Et puis je m'arrêtais sous un massif de sapins. C'est ici qu'elle était assise tandis que son frère cueillait de la mousse sur les arbres; c'est là qu^elle folâtrait avec lui comme un jeune chat, et qu'elle oubliait un livre latin qu'elle savait déjà lire, hélas! mélange bizarre d'enfance pétulante et de précoce
maturité 1 C'est là-bas qu*un autre jour je la surpris lançant des barques de papier sur le courant du ruisseau pour amuser ce frère ingrat et despote qui lui a défendu d'aimer 1
Tout à coup, en me reportant aux détails que M. Louandre m'avait donnés la veille, je fus pris d'une grande tristesse. Je me représentai l'avenir de cette pauvre Love, la fortune de son père et la sienne dissipées rapidement, Bellevue mis en vente en dépit des efforts du fidèle notaire, et la famille exilée de ce paradis terrestre où, depuis cinq ans, elle vivait heureuse au milieu des richesses intellectuelles péniblement amassées et conservées avec amour. Il y avait déjà dans le parc un certain air d'abandon qui sentait la gêne et qui n'était pas dans le caractère et dans les habitudes de Love. Qui sait si quelque jour, bientôt peut-être, elle ne serait pas forcée de travailler pour vivre? Que ferait-elle alors? Où irait-elle? Il lui faudrait probablement se séparer de ces parents trop aimés et trop caressés dans leur capacité improductive, et aller remplir quelque obscure fonction d'institutrice pour gagner péniblement le pain de l'année.
Tout cela pouvait et devait arriver, et alors elle regretterait amèrement de n'avoir pas pris un soutien de famille, un amî aussi dévoué, mais plus ferme et plus clairvoyant qu'elle-même. Et moi qui avais auto-
m jbaî^ LÀ nocun,
risé et encouragé M. Louandre à me chercher, à me désigner une compagne, j'allais donc devenir pour jamais étranger à cette famille qui eût dû être la «îiiennel Elle marchait à sa perte, et moi, j'étais riche, j'étais devenu instruit, je pouvais la sauver, et je m'occupais de mon mariage! Je n'avais plus qu'à dire : « Tant pis pour ceux qui n'ont pas voulu de moi 1 »
Cette idée me parut monstrueuse.
— Non, m'écriai-je en moi-même, cela ne sera pas! Je ne me marierai pas. Je veux rester libre de sauve; ma pauvre Love le jour où l'amitié fraternelle et l'amour filial qui me l'ont enlevée lui commanderont enfin de revenir à moi. Gela peut tarder trois ou quatre ans encore : eh bien, n'y en a-t-il pas cinq que j'attends, et les années de ma vie où Love n'est pas comptent-elles désormais devant moi?
Je chassais de mon mieux ces résolutions romanesques et folles , mais mon cœur s'y obstinait , et jusqu'au soir j'errai dans le parc sans penser à chercher un gîte quelconque. Je ne me sentais plus vivre que par ma fièvre , et je ne voulais pas sortir de Bellevue sans avoir ressaisi ma volonté dans cette lutte de volontés contradictoires. L'amour l'emporta. J'allai droit à la ferme de Bellevue. On ne m'y reconnut pas, bien que je ne prisse aucun soin de me dissimuler. J'y
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passai la nuit, et, le lendemain, après m*étre informé de ce que je voulais savoir, je partis dans la direction d'Issoire.
\ La famille Butler s'était mise en route pour une tournée botanique ou géologique , comme elle en faisait tous les ans, soit au printemps, soit à l'automne. Je m'étais fait dire son itinéraire ; j'étais résolu à le suivre. Je voulais revoir Love sans qu'elle me vît. Il me fallait absolument savoir si je l'aimais encore, et, dans le cas contraire , c'est-à-dire si sa présence ne m'inspirait plus rien , j'avais tout à gagner à me débarrasser une fois pour toutes de Tobsession de son souvenir.
J'arrivai à Issoire, où les Butler avaient passé la nuit. Ils étaient repartis le matin même , mais sans qu'on sût où ils s'arrêteraient sur la route des monts Dore par Saint-Nectaire, Ils voyageaient à petites journées dans leur voiture , avec leurs chevaux , leur cocher et un domestique. Ils allaient fort lentement, comme on peut aller dans un pays où l'on ne compte pas par lieues, mais par heures de marche. Ils s'arrêtaient dix fois par étape pour examiner, disait-on, les cailloux ou les mouches du pays. Je pris une nuit de repos à Issoire, et, le lendemain, je partis pour Saint- Nectaire.
J'étais toujours à pied, guignant tous les passants.
J*avisaî un colporteur qui se reposait sous un arbre , dans un endroit désert. Je me souvenais que ces gens vendaient quelquefois des vêtements tout faits aux gens du peuple. Celui-ci n'en avait pas , mais il me désigna un hameau voisin où un de ses confrères était en train d'en proposer aux habitants. Je m'y rendis aussitôt. Je trouvai l'homme, et j'achetai un pantalon de velours de coton et une blouse de toile bleue. Un peu plus loin, je me procurai une grosse chemise. Mon chapeau de paille était convenablement usé et déformé. Je remis dans mon sac de voyage les vêtements du touriste ; je me chaussai, jambes nues, dans de gros souliers de paysan. Je coupai ma barbe avec des ciseaux, de manière à lui laisser l'aspect d'une barbe de huit jours. Je pris cependant sur moi les papiers nécessaires et l'argent dont M. Louandre m'avait muni. Je cachai le sac dans un mouchoir à carreaux noué aux quatre coins, et je sortis du bois où j'avais fait ma toilette et où je m'étais à dessein roulé sur la terre , frotté aux arbres et déchiré aux épines , dans un état de transformation très-satisfaisant. Dès lovs je m'avançai hardiment sur la route , et je pris mon repas dans un cabaret à Champeix ; après quoi, je franchis d'un pas léger la sauvage gorge granitique qui serpente avec la Couze en se dirigeant vers Salnt^ Nectaire*
Tavais déjà fait cette route plusieurs fois, et je fa savais peu praticable aux voitures; mais j'eus une inspiration qui me guida. Je me souvins qu'il y avait là, après les granités, une curiosité naturelle peu con^ nue et qui n'étonne nullement les habitants de cette âpre région volcanique , mais qui avait pu tenter M. Butler, s'il ne l'avait pas encore vue : c'est une scorie de quelque cent pieds de haut, dressée au bord du torrent, et si mince, si poreuse, d'aspect si fragile, qu'elle semble près de tomber en poussière. Elle est pourtant là depuis des siècles dont l'homme ne sait pas le chiffre, et, quand on touche les fines aspérités de ce géant de charbon et de cendres, on s'aperçoit qu'il a une résistance et une dureté presque métalliques.
Ces sortes de scones gigantesques sont ce que les géologues appellent des dykes. Ils sont nombreux dans le Vélay et dans cette partie de l'Auvergne. Ce sont de véritables monuments àe la puissance des matières volcaniques vomies à l'état Uquide à l'époque des grandes déjections de la croûte terrestre. Le travail des eaux courantes a entraîné les autres matières environnantes qui n'avaient pas la môme compacité, et le dyke, soit cône , soit tour, soit masse carrée ou anguleuse, est resté debout, gagnant en profondeur de siècle en siècle, à mesure que l'érosion
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dépouillait sa base. C'est ce qui fait dire avec raison aux paysans de ces localités que les grosses pierres poussent toujours. On ne sait pas ce qu'il 'audrait de siècles encore pour mettre à découvert les racines incommensurables de ces étranges édifices, déjà si imposants et encore si intacts , des convulsions de Tancien monde.
Je me souvenais d'avoir remarqué celui-ci et d'en avoir parlé autrefois à M. Butler, Qui sait si , pour la première fois, il ne venait pas l'examiner? J'avais vanté à Love le site sauvage où il se trouve, la légère arche du pont rustique qui le touche, les flots impétueux et limpides du torrent qui le ronge, et sur les bords duquel se dressent d'autres dykes moins élevés, mais de la même forme et de la même apparence fragile, avec des cheminées volcaniques tordues en spirale, de gros bouillonnements noirs et luisants comme du fer liquéfié et figé dans la fournaise, des bouches béantes s'ouvrant de tous côtés dans le roc , et une couleur tantôt noire comme la houille, tantôt rouge semée de points blancs, comme une braise encore ardente où l'on croirait voir voltiger la cendre, si le loucher ne vous prouvait pas qu'elle est adhérente et vitrifiée.
L'idée que je devais trouver Love au pied de ce dyke s'empara tellement de moi, que je dévorai le
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chemin pour ralteindre. le regardais la trace des roues sur la pouzzolane, et» au milieu des larges raies ^molles laissées par les petits chariots du pays, je voyais distinctement des coupures plus étroites et plus profondes qui ne pouvaient être que les empreintes d'une berline également chargée. Enfin, au-dessus des arbres épais qui laissent à peine apercevoir le beau torrent de la Couze , et au-dessus des maisonnettes du village de la Verdière, semées sur les inégalités du sol, j'aperçus la tête rougeâtre du dyke semblable à un gigantesque tronc d'arbre que la foudre aurait frappé et déchiqueté; mais il n'y avait pas là de voiture arrêtée, et les traces se perdaient dans le sable noir battu par les piétons et les animaux.
Je n'oî^sîs plus faire de questions dans la crainte d'inspirer de la méfiance aux habitants et d'être signalé par eux à l'attention de la famille Butler, si elle venait à se trouver dans les environs. Je cheminais avec mon petit paquet passé dans un bâton , voulant avoir Tair d'un paysan en tournée d'affaires et non d'un voyageur quelconque en situation de flânerie suspecte. Je descendis au bord de l'eau comme pour me rafraîchir, et je regardai furtivement sous les mystérieux ombrages où la rivière se précipite tout entière d'un seul bond puissant vers la base du dyke. Il n'y avait là que des laveuses à quelque distance du
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saut. Je vis enfin la trace encore fraîche d*un petit soulier de femme, et tout aussitôt, dans les herbes , un mouchoir brodé au coin du chiffre L. B.
Je m'emparai avec un trouble inconcevable de cette relique, et je repartis aussitôt. Love était venue là il n'y avait peut-être pas un quart d'heure. Je m'élançai sur la route, et, au détour d'un angle de rochers, je vis une voiture élégante et confortable, traînée par deux beaux chevaux , avec deux domestiques sur le siège. L'équipage remontait au pas le cours du torrent. Je le suivis en me tenant à distance convenable. Puis la voiture s'arrêta. Love mit pied à terre avec Hope , et je les suivis d'un peu plus près, éperdu, le cœur en larmes et la tête en feu , mais veillant sur moi-même comme un Indien à la poursuite de sa proie.
Love avait grandi presque d'une demi-tête ; mais, comme elle avait pris un peu d'embonpoint, l'ensemble de sa stature avait toujours la même élégance et la même harmonie de proportions. Elle portait toujours ses cheveux courts, frisés naturellement, soit qu'elle voulût par là mettre à profit le temps que les femmes sont forcées de sacrifier à l'entretien et à l'arrangement de leur longue chevelure , soit qu'elle sût que cetta coiffure excentrique lui allait mieux que toute autrft. On pouvait le penser, car, bien qu'elle fût tout à fait dépourvue rfe coquetterie, elle était toujours mise avec
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goût, et la plus austère simplicité ne Tempéchait pas de savoir d'instinct ce qui était à la convenance de sa faille, de son teint et du type de sa physionoi^iie.
Sa démarche était toujours aussi résolue, ses mouvementîs aussi souples et sa grâce naturelle aussi enivrante. II me tardait de revoir sa figure. Elle se retourna enfin et se pencha à plusieurs reprises de mon côté pour ramasser des anémones blanches dont elle remplit son chapeau. Comme elle ne faisait aucune attention à moi, je la vis d'assez près pour tout observer. Ahl comme M. Louandre m'avait menti 1 Elle était dix fois plus belle que je ne me la rappelais.
Hélas! elle était gaie, elle était jeune, fraîche , radieuse, insouciante. Sa belle voix claire et son franc rire résonnaient toujours comme une fanfare de triomphe sur les ruines de mon âme et de ma vie. Forte ^t agile, elle traversait la route en uii cl^ d'œil, allant dix fois d'une berge à l'autre pour faire son bouquet sans se laisser distancer par la voiture. Elle «'avait ni châle ni manteau , et recevait bravement
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une fraîche ondée dont elle songea pourtant à nrésefver son frère, car elle envoya le domestique qui les accompagnait à pied chercher dans la voiture un vêtement pour lui. Je vis alors la tête de M. Butler se pencher à la portière. Jeune encore, M. Butler n'avait prévue pas vieilli ; seulement, ses cheveux gris étaient dev«i)nus tout blancs, et rendaient plus vif encore Féclat de sa figure rose et ronde, type de douceur et de sérénité.
Quant à Hope, il était loin de l'étiolement que m'avait fait pressentir M. Louandre, et qui eût pu le justifier de mes malheurs. Il était à peu près de la même taille que sa sœur, élégant et bien fait comme elle, d'une jolie figure distinguée, à l'expression plutôt polie que douce, car il y avait un éclair d'obstination et de fierté dans son œil bleu. Il était habillé à la mode anglaise, qui condamne aux petites vestes rondes et aux grands cols rabattus des garçons de dix-huit à vingt ans. Hope en avait quinze, et ce costume enfantin n'était pas encore ridicule chez lui, sa carnation étant très-délicate et ses extrémités d'une finesse remarquable. J'observai aussi les valets. C'étaient deux figures nouvelles. Cette circonstance acheva de me rassurer.
Le frère et la sœur marchèrent environ dix minutes devant naoi, et prirent bientôt de l'avance sur la voi-
JBAN DE LA fiOCHa
ture, qui montait une côte rapide. J'entendis Love dire au domestique à pied :
— Restez près des chevaux; si le cocher s'endormait... c'est si dangereux I
En effet, le chemin était fort peu plus large que la voiture, le roc montant à pic d'un côté, de l'autre tombant de même en précipice. Instinctivement je me plaçai entre les chevaux et l'abîme, et je vis Love se retourner plusieurs fois ; il semblait que ma présence la rassurât; mais bientôt je m'élançai vers elle. Un taureau, à la tête d'un troupeau de vaches, venait à sa rencontre et s'arrêtait en travers du chemin, l'œil en feu, poussant ce mugissement rauque et comme étouffé qui indique d'une façon particulière la jalousie et la méfiance. Le troupeau était sans gardien, et Love avançait toujours, ne faisant aucune attention à la menace de son chef. Hope, armé d'une petite canne, semblait disposé à le provoquer plutôt qu'à reculer devant lui.
Je doublai le pas. Je savais que ces taureaux, élevés en liberté et très-doux avec leurs pasteurs, sont quinteux et s'irritent contre certains vêtements ou certaines figures nouvelles. Hope, courageux et déjà homme par l'instinct de la protection, se plaça entre sa sœur et l'ennemi, leva sa petite canne, et fit mine de frapper; mais, l'animal faisant tête, le jeune honame se jeta
de côté et le toucha sur le flanc. Dès lors sa sœur était en grand danger. Le taureau bondit vers Love, qui se ] trouvait en face de lui. Elle eut peur, car elle fit un grand cri et recula jusqu'au précipice. Par bonheur, j'avais eu le temps d'arriver et d'arracher la petite canne des mains de Hope. J'en frappai le taureau sur le nez. Je savais que, dans notre pays, on se rend maître de ces animaux avec une chiquenaude sur les narines. Le taureau s'arrêta stupéfait, et, comme je le menaçais de recommencer, il tourna le dos et s'enfuit. Restait l'équipage à préserver de sa rancune. Le domestique à pied se réfugia bravement derrière la voiture, et le cocher, ne pouvant prendre du large, rassembla ses chevaux pour les empêcher de s'effrayer. Je suivis le taureau, et je le forçai encore, sans aucun danger pour moi-même, à passer sans attaquer personne. Je vis alors s'élever une sorte de débat entre le frère et la sœur. Hope, mécontent sans doute de ma brusquerie, ne voulait pas que l'on me remerciât, et Love insistait pour que le domestique m'amenât vers elle. Je craignis d'être reconnu, et, passant à ce dernier la canne deson jeune maître, je courus après le taureau» qui s'en allait très-vite et qui pouvait être *îensé m'apparteniir. ùhs que je pus trouver un éboulement au précipice, j'y poussai l'animal en y descendant avec lui, puis je me cachai dans les détours de la monta-
JBAN DE LA ROCHB. Itl
gne, laissant le rîomestique envoyé à ma recherche m'appeler à son aise.
Quand je vis que Ton renonçait à me trouver, je remontai sur la route, et je laissai la voiture me devancer beaucoup. J'arrivai à Saint-Nectaire une heure après la famille Butler, et, entendant dire aux habitants que les Anglais avaient été voir les grottes à source incrustante, je continuai mon chemin pour aller me reposer dans une maisonnette de paysan hors du village. Bientôt après, suivant le chemin doux et uni qui passe à travers une double rangée de boursouflures volcaniques, sorte de via Appia bordée de petits cratères qu'à leur revêtement de gazon et à leurs croûtes de laves on prendrait pour d'antiques tumulus couronnés de constructions mystérieuses, je m'arrêtai à l'entrée du val de Diane, en face du château de Murol, ruine magnifique plantée sur un dyke formidable, au pied d'un pic qui, de temps immémorial, porte le nom significatif de TartareU
Puisque mes voyageurs avaient fait halte au dyke de la Verdière, ils ne pouvaient manquer de gravir celui de Muroî. Je les vis arriver, et je les devançai encore pour aller me cacher dans les ruines. Je les trouvai envanies par un troupeau de chèvres q ji broutaient les feuillages abondants dont elles sont révolues. On les avait mises là depuis peu, car elles s'en
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donnaient à cœur joie, grimpant jusque sur les fenêtres et dans les grands âtres de cheminées béantes le long des murs aux étages effondrés. II m'était bien facile de me dissimuler dans ce labyrinthe colossal, une des plus hautaines forteresses de la féodalité. Vue du dehors, c'est une masse prismatique qui se soude au rocher par une base homogène, c'est-à-dire hérissée de blocs bruts que des mains de géant semblent avoir jetés au hasard dans la maçonnerie. Tout le reste est bâti en laves taillées, et ce qui reste des voûtes est en scories légères et solides. Ces belles ruines de l'Auvergne et du Vélay sont des plus iriiposantes qu'il y ait au monde. Sombres et rougeâtres comme le dyke doïit leurs matériaux sont sortis, elles ne font qu'un avec ces redoutables supports, et cette unité de couleur, jointe quelquefois à une similitude de formes, leur donne l'aspect d'une dimension invraisemblable. Jetées dans des paysages grandioses que hérissent en mille endroits des accidents analogues, et que dominent des montagnes élevées, elles y tiennent une place qui étonne la vue et y dessinent des silhouettes terribles que rendent plus frappantes les teintes fraîches et vaporeuses des herbages et des bosquets environnants, A l'intérieur, le château de Murol est d'une étendue et d'une complication îaniastiques. Ce ne sont que passages hardis franchissant des brèches de rocher à
donner le vertige, petites et grandes salles, les unes gisant en partie sur les herbes des préaux, les autres s*élevant dans les airs sans escalier qui s'y rattachent ; tourelles et poternes échelonnées en zigzag jusque sui' la déclivité du monticule qui porte le dyke; portes richement fleuronnées d'armoiries et à moitié ensevelies dans les décombres; logis élégants de la renaissance cachés, avec leurs petites cours mystérieuses, dans les vastes flancs de Tédifice féodal, et tout cela brisé, disloqué, mais luxuriant de plantes sauvages aux arômes pénétrants, et dominant un pays qui trouve encore moyen d'être adorable de végétation, tout en restant bizarre de forme et âpre de caractère.
C'est là que je vis Love assise près d'une fenêtre vide de ses croisillons, et d'où l'on découvrait tout l'ensemble de la vallée. J'étais immobile, très-près d'elle, dans un massif de sureaux qui remplissait la moitié de la salle. Love était seule. Son père était resté en dehors pour examiner la nature des laves. Hope courait de chambre en chambre, au rez-dechaussée, avec le domestique. Elle avait grimpé comme une chèvre pour être seule apparemment, et elleétt't perdue dans la contemplation du ciel chargé de nuées sombres aux contours étincelants, dont les accidents durs et bizarres semblaient vouloir répéter
ceux du pays étrange où nous nous trouvions. Je re-
gardai ce qu'elle regardait. Il y avait comme une harmonie terrible entre ce ciel orageux et lourd, cette contrée de volcans éteints et mon âme anéantie, sur laquelle passaient encore des flammes menaçantes. Je egardais cette femme tranquille, enveloppée d*un reflet de pourpre, voilée au moral comme la statue d'Isis, ravie ou accablée par la solitude. Qui pouvait pénétrer dans sa pensée? Cinq ans avaient passé sut cette petite tête frisée sans y dérouler un cheveu, sans y faire entrer probablement un regret ou une inquiétude à propos de moi. Et moi, j'étais là, dévoré comme aux premiers jours de ma passion ! J'avais couru sur toutes les mers et par tous les chemins du monde sans pouvoir rien oublier, tandis qu'elle s'était chaque soir endormie dans son lit virginal, autour duquel jamais elle n'avait vu errer mon spectre, ou entendu planer le sanglot de mon désespoir.
Je fus pris d'une sorte d'indignation qui tournait à la haine. Un moment je crus que je ne résisterais pas au désir brutal de la surprendre, d'étouffer ses cris... Mais tout à coup je vis sur cette figure de marbre un point brillant que du revers de la main elle fit dispa- Tsdtre à la hâte : c'était une larme. D'autres larmes suivirent la première, car elle chercha son mouchoir, qu'elle avait perdu , et elle ouvrit une petite sa^ioche de maroquin qu'elle portait à sa ceinture , y prit un
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autre mouchoir, essuya ses yeux, et les épongea même avec soin pour faire disparaître toute trace de chagrin sur son visage condamné au sourire de la sécurité. Puis elle se leva et disparat.
Mon Dieul à quoi, à qui avait-elle donc songé? A son père ou à son frère , menacés dans leur bonheur et dans leur fortune ? A coup sûr, ce n'était pas mon souvenir qui Tattendrissait. Elle me croyait heureux, guéri ou mort. Je pris, à la fenêtre brisée, la place qu'elle venait de quitter. Un éclair de jalousie me traversa le cœur. Peut-être aimait-elle quelqu'un , à qui, pas plus qu'à moi, elle ne croyait pouvoir appartenir, et cet infortuné, dont j'étais réduit à envier le sort, était peut-être là, caché comme moi quelque part, mais visible pour elle seule et appelé à quelque douloureux rendez-vous de muets et lointains adieux I
Il n'y avait personne. Le tonnerre commençait à gronder. Les bergers s'étaient mis partout à l'abri. Le pic de Diane, revêtu d'herbe fine et jeté au creux du vallon , dessinait sur le fond du tableau des contours veloutés qui semblaient frissonner au vent d'orage. Je ramassai une fleur d'ancolie que Love avait froissée machinalement dans ses mains en rêvant, et qui était restée là. J'y cherchai puérilement la trace de ses larmes. Ohl si j'avais pu en recueillir une, une seule de ces larmes mystérieuses I il me semblait que je lui
aurais arraché le secret de Tâme impénétrable où elle s'était formée, car les larmes viennent de Tâme, puisque la volonté ne peut les contenir sans que Tâme consente à changer de préoccupation.
Quana, après le départ de la famille, je me fus bien assuré, en épiant la physionomie enjouée du père et les allures tranquilles du fils, que ni Tun ni l'autre ne pouvaient donner d'inquiétude immédiatement à miss Love, quand j'eus exploré du regard tous les environs» et que toute jalousie se fut dissipée, je me pris à boire l'espérance dans cette larme que j'avais surprise. Et pourquoi cette âme tendre n'aurait-elle pas des aspira ions vers l'amour, des regrets pour le passé? Elîe n'était pas assez ardente pour se briser par la douleur, mais elle avait ses moments de langueur et d'ennui, ety si ma passion voulait se contenter d'un sentiment doux et un peu tiède, je pouvais encore émouvoir cette belle statue et recevoir le bienfait caressant et infécond de sa pitié !
Je fus épouvanté de ce qui se passait en moi. Ravagé par cinq années de tortures, j'aspirais à recommencer ma vie en la reprenant à la page où je Tavau; laissée.
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Cette larme décida de mon sort, et je m*attachai, sans autre réflexion , aux pas de la famille Butler. Je la suivis de loin au village de Mont-Dore, où Ton m'avait dit qu'elle comptait passer au moins huit jours. J'y arrivai à neuf heures du soir par une pluie diluvienne, et j'allai prendre gîte chez un tailleur de pierres qui avait sa petite maison couverte en grosses lames de basalte à quelque distance du bourg. Je me rappelais cet homme , qui m'avait autrefois servi de guide, et qui m'avait plu par son intelligence prompte et résolue. C'était une bonne nature, enjouée 4 confiante, brave» un de ces Auvergnats de la montagne qui aiment bien l'argent, mais qui, selon leur expression, connaissent le monde, et qui, comptant sur la générosité du voyageur, ne cherchent pas, commo ceux des villages , à l'exploiter et à le tromper.
— François, lui dis-je en entrant chez lui, vous ne me connaissez plus, mais je suis un ancien ami; j'ai eu à me louer de vous dans d'autres temps, et vous-
même, vous n'avez pas eu lieu d*être mécontent de moi. Je suis déguisé , et voici ma bourse que je vous confie, ne voulant pas en être embarrassé dans mes courses. Vous ne perdrez pas votre temps avec moi, si vous voulez me garder le secret, me traiter devant tout le monde comme un de vos anciens amis qui passe par chez vous et qui vous rend visite. Faites que cela soit possible, et que personne dans le pays ne prenne ombrage de moi. Je sais que ce n'est pas aisé, car les guides sont jaloux les uns des autres, et je veux être guide pendant une semaine, sans avoir de querelles qui me forceraient à me faire connaître. Autrefois, vous aviez coutume de dire, quand nous montions ensemble dans les mauvais endroits : a On peut tout ce qu'on veut. »
— Pour le coup, répondit François, sans retrouver votre nom et sans bien me remettre votre figure, je vous reconnais : c'est avec vous que j'ai descendu ^)ar le plus court, aux gorges d'Enfer, un jour qu'il pleuvait des pierres du haut des puys. Il y a bien de cela huit ou dix ans peut-être.
— Peut-être bien, lui dis-je ne voulant pas l'aider à retrouver mon nom. Voyons, ce que je vous demande, Tacceptez-vous ?
— Oui , parce que ce ne peut pas être pour faire quelque chose de mal. Ça ne peut être ni peur tuer
un homme ni pouî enlever une femme mariée, n'estce pas?
— Sur ce qu'il y a de plus sacré au monde, je vous jure que je ne veux rien faire qui soit bien ou mal. Je veux regarder à mon aise et entendre causer une demoiselle avec qui je me marierai peut-être un jour, et qui ne me connaît pas.
— Tiens! s'écria François, j'ai déjà vu ici une histoire comme ça! Eh bien, cela se peut! Avec de l'argent, tout s'arrange, et, quant à la discrétion, vous pouvez compter sur celle de tous mes camarades comme sur la mienne. Laissez-moi faire, et reposez-vous. Séchezvous, mangez, dormez ; la maison est à votre service.
En un clin d'œil la femme de François fut debout, le feu rallumé, la soupe faite et le fromage servi. Ces bonnes gens voulaient me donner leur lit et aller coucher sur le foin de leur grenier. Je trouvai le foin beaucoup plus à mon gré, et même, ayant découvert un tas de balles d'avoine dans un coin, j'y fis étendre un drap blanc, et je m'y enfonçai comme un sybarite dans des feuilles de roses. Dès le lendemain, on m'avait cousu une paillasse et acheté une couverture neuve. Mon logement était au-dessus de l'étabie à vaches et n'avait jamais servi qu'à Tengrangement des petites récoltes de mon hôte. Le chat faisait si bonne garde, que les souris ne m'incommodèrent pas, et que, dans
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une cabane d'Auvergne , je pus ne pas souffrir de la malpropreté, bien que, rompu à toutes sortes de misères, et à de bien pires que celles-là, je me fusse d'avance résigné à tout.
II s'agissait pour François de se faire agréer pour guide à la famille Butler, qui ne le connaissait pas. Bien qu*elle fût venue plusieurs fois au Mont-Dore, le hasard avait voulu qu'elle n'eût jamais affaire à lui, et elle ne manquerait pas de redemander ses anciens guides. Il fallait donc décider ceux-ci à nous laisser briguer la préférence, et empêcher tous les autres de faire un mauvais parti à ma nouvelle figure. Ce que François mit en œuvre de prévoyance, de diplomatie et d'ima^nation, je ne m'en occupai nullement, si ce n'est pour payer sans discussion la condescendance et la discrétion de nos compétiteurs.
Le surlendemain de mon arrivée, tout était arrangé avec d'autant plus de promptitude que le service des guides , porteurs de chaises et loueurs de chevaux » n'était pas encore réorganisé. La saison des bains, qui est aussi celle des touristes, ne commence au plus tôt qu'au 15 juin, quand le temps est beau : nous n'étions qu'au 1*', et le temps était affreux. Durant les dix mois de l'année où les pauvres montagnards de cette région ne vivent pas de la dépense des étrangers, ils exercent une industrie ou une profession quelconque. Aussi
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chacun était-il encore à son travail, les uns à la scierie de planches de sapin, les autres aux réparations des chemins et sentiers emportés chaque hiver par la fonte des neiges, d'autres encore au commerce des fromages, à la cueillette du lichen sur le Puy-du-Capucin, ou à l'extraction des pierres d'alun de la carrière du Sancy. François eut donc peu de jaloux à écarter, bien que les Butler, étant absolument les seuls étrangers débarqués dans le village , devinssent nécessairement le point de mire des prétentions rivales.
Mon plan improvisé réussissait donc comme réussissent presque toujours les entreprises que l'on ne discute pas. François critiqua seulement mon costume, qui lui parut beaucoup trop neuf pour être porté dans la semaine. Il me prêta une casquette bordée de loutre et une camisole de laine rayée avec un gilet de velours sans manches. 11 me fit ôter mes bretelles et les remplaça par une ceinture rouge roulée en corde. 11 retailla lui-même ma barbe et mes cheveux à sa guise. J'étais bien pour le moins aussi hâlé que lui, et il fut obligé de me déclarer irréprochable. Cette nouvelle toiJette me donnait l'avantage de n'être pas reeoiiuu aisément pour l'homme qui avait repoussé le taureau sur la route de Saint-Neclaire. Aussi, quand je parus devant la famille Butler, ni elle ni ses gens ne songèrent à me remarquer.
Il avait plu toute la veille, les chemins bas étaient inondés, et l'on avait demandé des chevaux; mais, quand on eut gagné le pied de la montagne, on les renvoya : M. Butler aimait mieux marcher, et ses enfants voulaient faire comme lui. On avait pris trois guides : le beau -père de François, qui escortait M.Butler; François, qui suivait Love, et moi, qui avais choisi Hope, n'osant encore me placer si près de sa sœur. Chacun de nous portait une sacoche destinée aux plantes et aux minéraux , un marteau pour les briser, une bêche de botaniste, des vivres pour la collation, plus les manteaux imperméables, les chaussures de rechange, et divers autres ustensiles ou vêtements de promenade.
Je n'avais pas eu besoin des leçons de François pour comprendre en quoi consistait le devoir d'un guide modèle. Marcher toujours devant, en regardant tous les trois pas si Ton doit ralentir ou accélérer son train, choisir le meilleur du terrain, écarter les pierres avec le bout du pied sans les faire rouler sur ceux qui vous suivent, se retourner et offrir la main dans les endroits difficiles, et, si le voyageur dédaigne votre aide , s'aro-bouter dans les passages dangereux , de manière à le recevoh* ou à le retenir, s'il tombe ou chancelle : tout cela m'eût semblé fort doux et facile, s'il se fût agi de Love; mais j'eus besoin de veilW
JBAK DB LA ROCHB.
beaucoup sur moi pour ne pas oublier souvent son orgueilleux frère, lequel affectait de me réduire à Tétat de cheval de bât , et me remerciait de la main avec une sorte d'impatience dédaigneuse, quand je lui présentais le bras ou Tépaule. Cependant ce garçon, agile et hardi, n'était pas robuste, et il manquait absolument de prévoyance et de coup d'œil. Deux ou trois fois je le préservai en dépit de lui-même, et, comme il prétendait vouloir toujours prendre les devants , Love s'approcha de moi, et me dit tout bas :
— Mon ami, ne le quittez pas, je vo is prie ; il n'est pas prudent. Arrangez -vous seulemeri:; de manière qu'il ne s'aperçoive pas trop que vous le surveillez bien.
Ce n'était pas une tâche aisée, et, de plus, je la trouvais déplaisante. Il me semblait aussi que ma figure déplaisait au jeune homme, bien qu'il ne songei l en aucune façon à la reconnaître. Peut-être même se trouvait- elle entièrement effacée de son souvenir. Quant à Love, elle ne m'avait pas regardé du tout, et je savais que M. Butler avait fort peu la mémoire des physionomies humaines : il n'avait que celle des noms et des choses.
Love avait, en me parlant, la douceur polie que je me rappelais lui avoir toujours vue avec les inférieurs , mais aussi cette nuance d'autorité que l'on est
en droit d'avoir avec un guide bien payé. Elle avait dit : K( Mon ami, je vous prie, » comme elle eût dit : « Brave homme, faites ce que je vais vous ordonner, d J'affectais un air simple et des allures rustiques auxquelles il ne m'était pas difficile de donner le caractère indigène le plus fidèle. Je retrouvais aussi sans effort l'accent des montagnes de l'Auvergne, qui n'est pas le charabia de convention qu'on nous prête à Paris, mais une sorte de gasconnage orné parfois du grasseyement provençal. Quant au patois proprement dit, je n'en avais pas oublié une locution, et je le parlais avec les autres guides de façon à satisfaire l'oreille la plus méfiante.
Les monts Dore, bien que plus élevés et plus escarpés que les monts Dôme, ne sont pas d'un accès très-difficile en été, même pour les fiemmes; mais la saison que M. Butler avait choisie pour son excursion les rendait assez périlleux à explorer. Presque partout les sentiers avaient disparu, et les tourbes épaisses des hautes prairies, détrempées par l'humidité, se détachaient par énormes lambeaux qui menaçaient de nous engloutir. Le pied ne trouvait pas toujours sur le sol la résistance nécessaire pour se fixer, et par endroits il fallait escalader des éboulements de roches et d'arbres dont notre poids hâtait la chute. Quand le terrain n'était pas trop rapide, c'était un
jeu, même pour M. Butler, qui était resté exceileiU piéton , et qui se piquait à bon droit d'avoir le pied géologue; mais par moments, sur des revers presque verticaux, je ne voyais pas sans trembler Tadroite et courageuse Love se risquer sur ces masses croulantes.
Cest cependant la seule époque de Tannée où Ton puisse jouir du caractère agreste et touchant de ce beau sanctuaire de montagnes. Aussitôt que les baigneurs arrivent, tous ces sentiers, raffermis et déblayés à la hâte, se couvrent de caravanes bruyantes; le village retentit du son des pianos et des violons, les prairies s'émailient d*os de poulet et de bouteilles cassées; le bruit des tirs au pistolet effarouche les aigles; chaque pic un peu accessible devient une guinguette où la fashion daigne s'asseoir pour parler turf ou spectacle , et Taustère solitude perd irrévocablement, pour les amants de la nature, ses profondes harmonies et sa noblesse immaculée.
Nous n'avions rien de pareil à redouter au milieu des orages que nous traversions, et j'entendais dire à Love qu'elle aimait beaucoup mieux ces chemins impraticables et ces promenades pénibles, assaisonnées d'un peu de danger, que les sentiers fraîchement retaillés à la bêche ou battus par les oisifs.
— J'aime aussi le printemps plus que Tautomne
ici, disait-elle à son père. Les profanations de Tété y laissent trop de traces que l'hiver seul peut laver et faire oublier. Dans ce moment-ci, le pays n'est pas à tout le monde; il est à ses maîtres naturels, aux pasteurs, aux troupeaux, aux bûcherons et à nous, qui avons le courage de le posséder à nos risques et périls. Aussi je me figure qu'il nous accueille en amis, et que rien de fâcheux ne nous y peut arriver. Ces herbes mouillées sentent bon ; ces fleurs, toutes remplies des diamants de la pluie, sont quatre fois plus grandes et plus belles que celles de l'été. Ces grandes vaches, bien lavées, reluisent au soleil comme dans un beau tableau hollandais. Et le soleil I ne trouvez-vous pas que, lui aussi, est plus ardent et plus souriant à travers ces gros nuages noirs qui ont l'air de jouer avec lui?
Love avait raison. Cette nature, toute baignée à chaque instant, était d'une suavité adorable. Les torrents, pauvres en été, avaient une voix puissante et des ondes fortes. Le jeu des nuages changeait à chaque instant l'aspect des tableaux fantastiques, et, quand la pluie tombait, les noirs rideaux de sapins, aperçus à tra\firs un voile, semblaient reculer du double , et le paysage prenait la vastitude des grandes scènes de moiila^iies»
IBIN DB LA RKjCnii
Comme mes voyageurs (c*est ainsi que je pouvais les appeler, de ce ton de propriétaire qui est particulier aux guides) connaissaient le pays, ils n'étaient pas pressés de refaire les promenades classiques, et ils allaient en naturalistes, étudiant les détails, cherchant à explorer des parties qui ne leur étaient pas familières et qui n'étaient guère explorables. Cependant, quand nous fûmes arrivés sur les hauts plateaux, tout danger cessa, et je pus abandonner mon jeune maître à lui-même.
Ces plateaux , souvent soutenus par des colonnades de bâsalte comme celles de mon vallon natal de la Roche, sont beaucoup plus élevés et plus poétiques. Ce sont les véritables sanctuaires de la vie pastoi*ale. Le gazon inculte qui revêt ces régions fraîches s'accumule en croûtes profondes, sur lesquelies chaque printemps fait fleurir un herbage nouveau. Les troupeaux vivent là quatre mois de Tannée en plein air. Leurs gardiens s'installent dans des chalets qu'on ap-
m ^iSAN DE LA ROCâ^,
pelle burons (et burots), parce qu'on y fait le beurre. On marche sans danger, mais non sans fatigue, dans ces pâturages gras et mous, sous lesquels chuchotent au printemps des ruîsselets perdus dans la tourbe. Là où règne cette herbe luxuriante et semée de fleurs, maïs dont le sous-sol n'est qu'un amas de détritus inféconds, il ne pousse pas un arbre, pas un arbuste. Ces énormes étendues sans abri, mais largement ondulées, quelquefois jetées en pente douce jusqu'au sommet des grandes montagnes, d'autres fois enfermées, comme des cirques irréguliers, dans une chaîne de cimes nues, ont un caractère particulier de mélancolie rêveuse. La présence des troupeaux n'ôte rien à leur grand air de solitude, et le bruit monotone de la lente mastication des ruminants semble faire partie du silence qui les enveloppe.
Love se jeta sur l'herbe auprès d'une troupe de vaches qui vinrent flairer ses vêtements et lécher ses mains pour avoir du sel. Ces belles bêtes étaient fort douces; mais je vis Love de si près entourée par leurs cornes, qu'il me fut permis de m'approcher d'elle pour la débarrasser au besoin de trop de familiarité. Je na ) tins cependant de manière à éviter son attention, redoutant toujours le premier regard qu'elle attacherait sur moi, et voulant éprouver d'abord l'eflbt de ma voix. Me sentant là, elle m'adressa plusieurs
/fiAN DB LA noCHB.
^^uestions sur les habitude^ de la prairie, les mœurs oes chalets, et même elle me demanda si j'avais été gardeur de troupeaux dans mon enfance. Je n*hésitai pas î. répondre oui, et, comme je pouvais parler ex professa de ces choses qui diffèrent pourtant de celles de ma localité, mais que j'avais eu le loisir d'étudier là en d'autres temps, mes réponses parurent naturelles. Ma voix ne disait plus rien au cœur de Love. Elle causa avec moi comme avec un étranger, avec un paysan quelconque. En ce moment, le soleil frappait très-fort sur elle, et je voyais la sueur perler sur son front; j'ouvris un grand parapluie dont j'étais muni, et je le tins sur sa tête. Elle ne prenait jamais aucune de ces précautions pour elle-même ; mais elle pensa que je voulais gagner ma journée en conscience, et elle me laissa faire. Je lui demandai si elle avait soif, et, sans trop attendre la réponse, je courus traire une chèvre dans ma tasse de cuir. Elle prit en souriant ce que je lui offrais, et, après avoir bu, elle m'envoya auprès de son père et de son frère pour leur proposer de goûter cet excellent lait. Me trouvait-elle importun, comme le sont certains guides trop attentionnés? Dans tous les cas, elle ne parut pas vouloir me le fair^ sen-" tir, car, lorsque je revins auprès d'elle, Love me parla encore pour me demander si j'avais femme et enfants, le lui répondis à tout hasard que j'avais \tne belle
grande fémme presque aussi blanche qu'elle, troii filles et deux garçons. Je commençais à m'amuscr de ma douloureuse situation^ et j'étais préparé à tous les mensonges.
— En ce cas, me dit-elle, vous aimeï beaucoup votre femme, une femme qui est belle et qui vous élève de beaux enfants?
— Sans doute je Taime beaucoup, répondis-je; mais elle a un défaut, c*est qu'elle est indifférente.
— Comment, indifférente? Elle ne vous aime pas autant que vous Taimez ? Est-ce là ce que vous voulez dire ?
— C'est bien là ce que je veux dire. J'ai une femme comme il y en a peu, voyez- vous! une femme qui ne pense qu'à son travail et à ses enfants. Elle aime aussi ses père et mère, ses frères et sœurs; mais, quant au mari, c'est par-dessus le marché.
• — Vous avez l'air d'être jaloux d'elle ; peut-être que cela vous rend injuste?
— Je serais bien jaloux comme un diable, si elle m'en donnait sujet; mais je sais qu'elle est sage, et, d'ailleurs, voyez-vous, aimer un autre homme que moi, ça lui donnerait trop de peine» Il y en a comme ça qui ne peuvent pas loger deux sortes d*amitiés à la foiSè
iBAN DE LA ROCHB. ftU
— Je ne vous comprends pas bien, reprit Love en cherchant à me regarder.
Mais je me méfiais, et, assis en pente à deux pas au-dessous d*elle, je ne relevais pas la tôte pour lui parler.
— Vous pensez donc, ajouta4-elle, que Tamitié est peu de chose en ménage?
Et, comme si je fusse devenu tout à coup pour elle un sujet d'étude, elle me demanda quelle si grande différence je pouvais faire entre Vamiliè que m'accordait ma femme et celle que je semblais exiger. Elle s'exposait à d'étranges réponses de la part d'un rustre ; mais ou sa candeur ne les lui laissait pas prévoir, ou mon ton sérieux la rassurait.
J'avais beaucoup à faire pour m'expliquer, sans sortir de mon personnage naïf et sans trahir le besoin que j'avais de lui arracher quelque réflexion sur sa manière de sentir un sujet si délicat.
— Il y a bien des sortes d'amitié, lui répondis-je. Il y en a une tranquille comme celle de ce petit ruisseau qui coule là tout endormi sous vos pieds, et il y en a une autre qui mène grand train, comme la cascade que vous entendez d'ici. Je ne suis pas assez savant pour vpus dire d'où vient la différence; mais elle y est, n'est-ce pas? Je sais bien que je me tourmente de tout ce qui peut tourmenter ma femme, et que, si
je la perdais, ce ne seraiert pas mes enfants qui me la remplaceraient, tandis qu'elle, rien de ce qui peut m'arriver à moi tout seul ne la tourmente, et, si je mourais, pourvu que les petits se portent bien et ne manquent pas de pain, elle conserverait sa bonne mine, et ne penserait pas plus à moi que si elle ne m'avait jamais connu.
— Je crois, répondit Love attentive, que vous vous trompez, et qu'une femme ne peut pas être aussi indifférente pour un bon mari. Je pense que vous vous tourmentez vous-même dans la crainte d'être trop content de votre sort, et cela m'étonne. Est-ce que vous n'aimez pas le travail, qu'il vous reste du temps pour vous creuseï' ainsi îa tête?
Nous fûmes interrompus par Hope, qui lui dit en anglais :
— Eh bien, que faites-vous donc là en conversation sérieuse avec ce guide ?
— Sérieuse? répondit Love en riant. Eh bien, c'est îa vérité, je parle philosophie et sentiment avec lui. 11 est très-singulier, cet homme, trop intelligent peutêtre pour un paysan, et pas assez pour savoir être heureux.
Et elle ajouta en latin :
— Heureux Vhomme des champs, sHl connaissait son bonheur I
Puis elle lui demanda en anglais s*il n'avait pas les pieds mouillés, et, se levant, elle reprit avec lui sa promenade de îa prairie.
le les suivais et j'écoutais avidement tout ce qu'ils pouvaient se dire. J'entendais désormais parfaitement leur langue, et, comme je ne leur inspirais aucune méfiance, je pouvais et je m'imaginais devoir surprendre entre eux, à un moment donné, le mot de mon passé et celui de mon avenir ; mais je n'appris rien. Ils ne parlèrent que de botanique, et à ce propos ils mentionnèrent un certain classement, absurde selon Hope, ingénieux selon Love, que prétendait tenter M. Junius Black. J'avais oublié ce personnage, et son nom me frappa désagréablement, surtout parce qxxs Love le défendait contre les dédains scientifiques de son frère. Ils en parlèrent comme de leur commensal accoutumé, mais sans que je pusse savoir où il était en ce moment et pourquoi il ne se trouvait pas avec eux. Je n'avais pas pensé à m'enquérir de lui à Bellevue. Peut-être y était-il resté, fixé aux précieuses collections comme un papillon à son épingle.
Pendant huit jours entiers, je suivis ainsi la famille Butler Pli promenade , toujours chargé comnxe un mulet et toujours attaché aux pas du jeune homme. J'échangeais pourtant chaque jour quelques mots avec Love, qui me plaisantait sur ce qu'elle appelait mon
tu DR LA ROCHB*
humeur noire. Quand elle parlait de moi dans sa jtangue avec son frère , elle disai* que mes raisonnements et mon amour conjugal Tintéressaîent; mais elle prétendait avoir une préférence pour François, dont Thumeur insouciante et les lazzi rustiques la tenaient en gaieté. Hope ne me parlait jamais que pour me donner des ordres ou pour me prier d'un ton poli et bref de ne pas le toucher. M. Butler était toujours la douceur et la bonté mêmes. Il ne paraissait pas me distinguer des autres guides, et il nous parlait à tous trois du même ton paternel et bienveillant.
Au bout de ces huit jours, durant lesquels, de neuf heures du matin à sept heures du soir, je ne perdais pas de vue un mouvement de Love, je fus bien convaincu qu'elle n'avait pas eu une pensée pour moi, puisqu'elle ne s'avisa pas une seule fois de remarquer ou de faire remarquer ma ressemblance avec le malheureux qu'elle avait connu. Je la vis toujours absorbée par Tétude de la nature, par le soin de montrer à son père tout ce qu'elle pouvait trouver d'intéressant, ou de le consulter pour le distraire de trop de rêverie. Quant à son frère, elle me sembla ne plus s'en occuper avec inquiétude. Elle avait pris toute confiance dans ma manière de Vescorter.
Un jour, enfin, elle m'accorda tout à fait son attention, et elle dit à son père en anglais que, si je n'étais
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pas le plus divertissant des trois guides auvergnats, j'étais à coup sûr le plus empressé, le plus solide et le plus consciencieux,
— C'est bien, répondit M. Butler, il faudra lui donner à rinsu des autres un surcroît de récompense^ à ce brave garçon-là I
— Oui, certes, je m'en charge, reprit Love. Je veux lui acheter une belle robe pour sa femme, dont il est amoureux fou après cinq ans de mariage. Savez-vous que c'est beau d'être si fidèle, et qu'il y a dans paysan-là quelque chose de plus que dans les autres I
— Eh bien, répliqua M. Butler, dites-lui de nouâ conduire demain dans sa maison. Vous serez bien aise de la voir» sa femme, et peut^-être saurez-vous leur Jire à tous deux quelque bonne parole, vous qui avez toujours de si bonnes idées dans le cœuri
Love s'adressa alors à moi en français, et me demanda de quel côté je demeurais. J'étais un peu las de feindre. J'échangeai un regard avec François, et il répondit pour moi que je ne demeurais pas dans le pays même. Et puis, averti par un second coup d*œil, il rompit la glace, ainsi que nous étions convenus de le faire à la première occasion.
— Mon cousin Jacques, dit-il en me désignant, demeure du côté de Vélay, dans un endroit que vous ne connaissez peut-être pas, et qui s'appelle la Roche,
Ilfl
lÔAN DB t A ROCtîî*
— La Roche-sur-Boîs? demanda Love avec une certaine vivacité.
— Oui, répondis-je. Est-ce que vous êtes de par là? Peut-être que vous avez entendu parler du propriétaire des bois où je travaille quelquefois, quand je ne viens pas chercher de Touvrage par ici, M.Jean de la Roche? Connaissez-vous ça?
— Oui, répondit brièvement Love en attachant sur moi le premier regard que j'eusse encore pu surprendre ou obtenir d'elle.
Et elle resta interdite, comme si pour la première fois elle s'avisait de la ressemblance.
— Eh bien, qu'est-ce que vous avez, ma chère? lui 4it en anglais M. Butler en me regardant aussi.
— Vous ne trouvez pas, répondit Love, que cet homme a les mêmes yeux et le même front,... et aussi quelque chose du sourire triste de notre pauvre Jean?
Elle se détourna vite ; mais je sentis sa voix émue, et ses paroles entrèrent dans mes entrailles comme une flèche.
— Je crois que vous avez raison, répondit M. Butler. J'y avais déjà pensé vaguement, et à présent je ne trouve rien là d'extraordinaire.
— Pourquoi? reprit Love avec animation.
— Parce que... Mon Dieu, ma chère, vous n'êtes plus un enfant, et on peut vous dire cela. Le père de notre
JEAN DË LA ROCHB.
pauvre ami était jeune et un peu trop.,, comment vous dirai-je?... un peu trop jeune pour sa femme, qui était modeste en ses manières et contenue dans sa jalousie. Il courait un peu les environs, et Ton dit que beaucoup de villageois de ses domaines on^ an air de famille... Voilà du moins ce qui se voit dans plusieurs localités seigneuriales, et ce que M. Louandre m'a raconté en me disant qu'avant et même depuis la mort de son mari, la pauvre comtesse de la Roche avait vécu dans les larmes d'une jalousie muette et inconsolée. Et c'est pourquoi, chère Love, autant vaut rester fille, comme vous l'avez résolu , que de se jeter dans le hasard des passions.
— Oui, reprit Love en s'asseyant au bord d'un beau réservoir d'eau de roche, où bondissaient des truites brillantes comme des diamants ; je vois, par l'exemple de ce paysan jaloux de sa femme, que la passion peut troubler même le mariage, et, par ce que vous m'apprenez des chagrins de la pauvre comtesse, je vois aussi que le veuvage et la solitude ne guérissent pas de ces déchirements-là ?
Elle prononça ces mots avec une tristesse qui me frappa- J'étais fort ému de la révélation que M. Butler venait de me faire des causes de l'étrange abattement où j'avais vu ma pauvre mère vivre et mourir, et en même temps Je croyais voir percer un regret dans le*
réflexions de Love sur le veuvage du cœur. Nous étions auprès d'une scierie de planches, au penchant d'une verte montagne boisée. Ces usines rustiques sont trèspittoresques dans les monts Dore. Celle-ci était dans un site d'une rare poésie , et la famille y faisait halte pour prendre sur l'herbe sa collation portative de chaque jour. Nous étions chargés de trouver à cet effet de l'eau de source et une belle vue, ce qui n'était pas difficile, et nous servions nos voyageurs avec zèle; mais, aussitôt que tout était à leur portée, ils nous faisaient asseoir tous trois assez près d'eux, et Love nous passait avec beaucoup de soin et de propreté la desserte, qui était copieuse.
Au moment où Love et son père s'entretenaient comme je viens de le rapporter, François lui improvisait un siège et une table avec des bouts de planche. Je feignis de trouver qu'il ne s'y prenait pas bien, et je m'approchai d'elle pour voir l'expression de son visage ; mais elle se détourna vivement, et il sembla que, comme au château de Murol, elle faisait un grand effort sur elle-même pour retenir une larme furtive. Quelques instants après , elle me regarda en prenant de mes mains la petite corbeille qui lui servait d'assiette pour déjeuner, et elle dit à son père en anglais :
Alors ce serait là un frère de Jean*
Et, sans attendre la réponse, ell3 me demanda si j'avais connu le jeune comte de la Roche.
— Comment donc ne le connaîtrais- je pas, répondis-je , puisque je demeure à une lieue de chez lui ? Mais il y a longtemps qu'il est parti pour les pays étrangers.
— Où il s*est marié?.,, reprit-elle vivement.
— Quant à cela, répliquai-je résolûment, on l'a dit, comme on a dit aussi qu'il était mort; mais il paraît que Tun n'est pas plus vrai que l'autre.
— Comment! s'écria-t-elle, qu'en savez-vous? Vous n'en pouvez rien savoir. Est-ce qu'il a donné de ses nouvelles dernièrement?
— La vieille gouvernante du château, qui est ma tante , en a reçu il n'y a pas plus de huit jours, et elle m'a dit : « On nous a fait des mensonges, notre maître n'a pas seulement pensé à se marier. »
— Mon père, s'écria Love en anglais et en se levant, entendez-vous? On nous a trompés! Il vit, et peutêtre pense-t-il toujours à nous!
— Eh bien, ma fille, dit M. Butler un peu troublé, s*il vit, grâces en soient rendues à Dieu ; mais, s'il n^est pas marié,... qu'en voulez-vous conclure?
Rien,... répondit Love froidement, après une courte hésitation^
«âO JEAN DI2 LA ROCHE.
Et, s'adressant à moi, elle m'ordonna d^aller chercher son frère.
J'eus eu ce moment un accès de rage et de haine contre elle. Je me dirigeai vers Hope, qui s'oubliait à causer avec les scieurs; je lui dis fort sèchement qu'on l'attendait, et je m'enfonçai dans la forêt, comme pour ne plus jamais revoir cette fille sans amour et sans pitié , qui n'avait rien à conclure de ce qu'elle venait d'apprendre.
Mais François courut après moi ; le brave homme savait tout mon roman, que par le menu il m'avait bien fallu lui confier.
— Où allez-vous? me dit-il. Venez donc! elle parle de vous I elle veut vous demander si M. Jean doit revenir bientôt de ses voyages. Elle me l'a demandé, à moi ; mais, ne sachant pas ce que vous voulez qu'on dise là-dessus , j'ai répondu que je n'en savais rien. J'ai dit pourtant que je le connaissais, ce pauvre M. de la Roche, que je m'étais souvent promené avec lui, et que j'avais entendu dire qu'il avait eu depuis dos peines d'amour pour une demoiselle trop fière qui no l'aimait pas. Enfin j'ai parlé, je crois, comme il fallait parler.
— Et qu'a-t-elle dit de cela, elle?
Elle m'a demandé si je savais ou si vous saviei
le nom de cette demoiselle; à quoi j'ai dit : « Non, » et elle a paru tranquille.
— Eh bien, puisqu'elle est tranquille, laissons-la dans sa tranquillité! Ne répondez plus à aucune question, ne songez plus à me servir. Je m'en vais, je retourne chez vous, et demain je pars.
— Non pas, non pas! s'écria François en me retenant; elle parle très-vivement de vous avec son frère. Je ne comprends pas ce qu'ils se disent, mais j'entends votre nom à tout moment. Ils ont l'air de se disputer. Il faut au moins que vous sachiez ce qu'ils pensent de vous. Revenez, revenez vite; car, si vous partiez comme ça fâché, elle pourrait bien se douter que c'est vous qui étiez là , et le père pourrait bien à son tour se fâcher contre moi. Souvenez-vous que vous m'avez juré que, dans toute cette affaire, je ne serais pas compromis, et que ça me ferait grand tort dans mon état de guide, si on savait que je me suis mêlé d'histoires d'amour.
François avait raison, et, d'ailleurs, ma fierté se révoltait à l'idée que l'on pouvait me deviner après m'a voir dédaigné si ouvertement. Je revins après avoir cueilli des fruits de myrtile, que M. Butler aimait beaucoup, et il me remercia en disant :
— Cet excellent garçon pense à tout! Vraiment, on voudrait l'avoir à son service! Jacques, quand vous
JBAN DB LA ROCHB,
voudrez travailler chez moi, je ne demeure pas trèaloin de votre endroit, vous n'avez qu'à venir; vous serez bien reçu !
— Oui, ôuil ajouta Love; qu'il vienne, et qu'il amène sa femme I J'ai grande envie de la connaître.
Je m'imaginai qu'en disant cela, elle avait une intention malicieuse et qu'elle m'avait reconnu, car il y avait sur ses lèvres je ne sais quel mystérieux sourire qui me fit trembler de la tête aux pieds. Je regardai Hope : il ne prenait pas garde à moi, et il avait l'air de bouder sa sœur, qui, peu d'instants après, lui fit des caresses, et réussit à l'égayer sans paraître songer à me questionner sur le retour prochain ou possible de Jean de la Roche.
Une heure après, nous redescendions vers un vallon du fond duquel s'élève une colline verte, jadis couronnée par une forteresse. C'est la Roche-Vendeix, un cône dans une coupe profonde, camxue le Puy-de*
JEAN DE LA ROCHa
Diane auprès de MuroL L'antique forteresse de Vendeix a aussi une histoire, mais tout vestige a disparu. Love voulut monter jusqu'à l'emplacement couvert d'arbustes pour se faire une idée de la sUuation stratégique, et elle monta en dépit d'une averse assez serrée. Je pouvais l'y suivre, car M, Butler et son fils, un peu fatigués tous deux, s'étaient mis à l'abri sous un hangar en paille auprès d'une maisonnette du hameau et n'avaient aucun besoin de moi ; mais j'étais dans un de mes accès d'aversion et de ressentiment, et je n'aspirais qu'à voir la fin de cette odieuse journée. Je regardais donc avec une indifférence dédaigneuse miss Love, enveloppée de son léger manteau de caoutchouc, la tête tjouverte du capuchon, gravir légèrement le cône, plus ressemblante de loin à un petit capucin qu'à une belle fille, et je m'efforçais de la trouver disgracieuse et ridicule, lorsque mon nom, prononcé par Hope, me rendit attentif à l'entretien du jeune homme avec son père. J'étais à l'abri d'eux, contre une charrette où je m'appuyai dans l'attitude d'un homme qui dort, et je ne perdis pas un mot de leur conversation en anglais.
— Je vous jure, disait Hope, qu'elle regrette de ne s'être pas mariée, et que ce Jean de la Roche lui s jaissé des souvenirs.
~ Moi^ reprit le père, je vous jure que vous vou»
exagérez les sôa^'enirs et les regrets qu'elle peut avoir.
— Eh hif^.^ admettons que j'exagère. Il n'en est pas moins vrai qu'elle n'est pas sans souvenirs et sans regrets, et que, par conséquent, elle n'est pas heureuse et qu'elle s*en prend à moi, quoiqu'elle ne l'avoue pas. Je vois bien que, toutes les fois que le hasard ramène ce souvenir-là, elle me regarde avec des yeux tristes, et qu'elle s'ennuie avec nous, comme le jour où nous avons été voir les ruines de Murol. Souvenezvous... Nous avions parlé de M. de la Roche à propoi> du dyke de la Verdière... Je l'ai plaisantée à cause du souvenir étonnant qu'elle avait gardé des descriptions de M. Jean, et elle a boudé, elle qui ne boude jamais ; vous-même, vous en avez fait la remarque.
M. Butler garda quelques instants le silence, et reprit la parole avec une sorte de solennité que je ne lui connaissais pas.
— Mon fils, dit-il, parlez-vous très-sérieusement ou à la légère?
— Je parle très-sérieusement.
— Vous êtes bien persuadé que votre sœur a des regrets?
— J'en suis persuadé.
— Eh bien, répliqua le père après une nouveila
jrrUN DR LA ftOCUB. «43
pause, je vous dirai comme je disais tantôt à votre sœur : Qu'en voulez-vous conclure ?
— Que vous a-t-elle répondu?
— Elle m'a répondu : Rien.
— Mais elle a pleuré, s'écria le jeune homme; convenez, mon père, qu'elle a pleuré. Je m'en suis aperçu, moi, quand je suis revenu auprès de vous pour déjeuner, et, comme ce n'est pas la première fois qu'il lui arrive de pleurer en se cachant de moi, j'ai eu du chagrin et même du dépit. Vous me l'avez reproché, et j'avoue que j'ai eu tort. Je vous en demande pardon... Mais avouez aussi qu'il est bien triste de ne pas voir heureuse une personne que l'on aime tant!...
M. Butler prit encore quelques instants pour répondre. Il paraissait faire un grand effort sur lui-même pour rentrer dans la notion du monde social et dans les préoccupations domestiques ; mais il sortit vainqueur de cette lutte entre sa justice naturelle et son apathie contemplative, car il parla à son fils avec une sévérité dont je ne l'aurais jamais cru capable,
— Hope, lui dit-il, je n'ai pas l'habitude des reproches ni le goût des réprimandes; vous savez qu'il peut se passer des mois et des années sans que je me départe d'un système de tolérance et de mansuétude que j'ai cru bon jusqu'à ce jour. Eh bien, ce jour où nous voici amène pour moi une découverte, un nouveau
point de vue sur ces choses du cœur que vous ne me paraissez pas suffisamment comprendre. Voici pourtant l*âge venu pour vous de ne plus abuser du droit que Ton accorde aux enfants d'émettre des volontés dont ils ne sentent pas la portée et dont ils ne prévoient pas les conséquences. Vous avez été jaloux de mon affection et de celle de votre sœur au point de nous menacer de mourir, si nous admettions un nouveau venu dans la famille...
— Menacer! s'écria Hope; moil j'ai menacé de mourir?... Pardon, mon père, mais je ne mérite pas ce que vous me dites là. Tout enfant que j'étais, je n'aurais jamais dit une si mauvaise parole, et, si j'ai été malade d'inquiétude et de chagrin, croyez-voas donc que ce soit ma faute?
— Non, ce n'était pas votre faute, et vous n'avez pas menacé volontairement. Votre force morale ne pouvait pas encore réagir contre un mauvais sentiment. Vous étiez trop jeune, et votre santé était trop réellement compromise ; mais, aujourd'hui, mon cher Hope, vous vous portez bien et vous avez l'âge de raison. Persistez-vous à interdire à votre sœur le mariage et le bonheur d'être mère?
— Je vois bien, mon père, qu'il y a quelque nouveau projet, et que Ton n'a pas appris sans joie que M. de la Roche n*était ni mort ni marié.
JEAN DE LA ROCHE. 2ar7
— • Eh bien, si Love a ressenti cette joie, et si elle se souvient d'avoir aimé ce jeune homme!...
— Aimé un inconnu ! un homme qu'elle a vu huit ou dix fois! Croyez-vous cela possible?
— Oui, je le crois possible, et j'admets que cela soit. Concluez, Hope; j'exige que vous vous prononciez aujourd'hui.
Hope ne répondit pas, et, dans un mouvement de colère et de douleur, il déchira son gant, qu'il tourmentait dans ses mains, et en jeta les deux morceaux par terre.
Cette manifestation irrita M. Butler, qui se leva le visage animé, la voix émue, et, avec cette expansion soudaine et irrésistible des gens qui évitent longtemps les émotions pour les retrouver plus vives et plus impérieuses quand il n'y a plus moyen de reculer :
— Hope! s'écria-t-il, je vois que vous êtes décidément un enfant gâté et un cœur égoïste. Votre sœur s'est sacrifiée à nous deux ; moi, je l'ai compris et je me le reproche. Vous, pour n'avoir pas à vous le reprocher, vous affectez de ne pas le comprendre. Eh bien, je vous déclare que vous sentirez aujourd'hui, pour la première fois de votre vie, le blâme et l'autorité de votre père. J'interrogerai ma fille, et je vous jure que, si elle aime quelqu'un, ce quelqu'un-là prendra place à côté de vous dans mon cœur et dans
ma famille. Dites-vous bien à vous-même que cela doit être et sera, et, si votre santé doit souffrir du dépit que cela vous cause, sachez que j'aime mieux vous voir mort qu'ingrat et lâche.
Ayant ainsi parlé, M. Butler retomba comme étouffé sur le tas de paille qui lui avait servi de siège. Hope était toujours assis par terre sur des copeaux. II resta immobile, pâle et le sourcil contracté ; puis, après un silence que le père ne voulait pas rompre le premier, le jeune homme se leva comme pour sortir du hangar.
— Vous n'avez rien à répondre? lui dit M. Butler avec effort.
— Non, répondit l'orgueilleux enfant d'un faux air de soumission : puisque vous avez exprimé votre volonté, je n'ai rien à dire.
— Et rien à me promettre ?
— J'ai à obéir, vous Tavez dit.
— Obéirez-vous du moins avec le cœur? car la soumission passive que vous affectez ressemble à une protestation 1
— Mon cœur n'a rien à voir là dedans que je sache, puisque c'est à lui précisément que vous imposez silence. Permettez-moi de réfléchir sur ce que ma conscience peut avoir à me prescrire.
Et il disparut, laissant son père anéantU
Dès qu'il se vit seul, M. Butler, qui avait complètement oublié ma présence, fondit en larmes. Je ne pus supporter le spectacle de cette douleur, et je m'approchai de lui, résolu à lui tout avouer, à lui demander pardon des peines que je lui causais et à lui dire adieu pour toujours ; mais, dès qu'il me vit, il me prit les mains avec l'expansion d'un père en proie à Tinquiétude,
— Mon brave Jacques, me dit-il, suivez mon fils. Nous nous sommes querellés, et je crains... Je ne sais pas ce que je crains! suivez-le, vous dis-je, et, s'il vous renvoie, ayez l'air de le quitter, mais ne le perdez pas de vue. Allez, mon ami, allez vitel Mais, ajouta-t-il en me rappelant, si vous lui parlez, ne lui dites pas que je suis inquiet. Vous avez des enfants, vous savez qu'il faut avoir quelquefois l'air de ne pas les aimer quand ils ont tort !
J'obéis. Je suivis Hope à distance. Je le vis s'enfoncer dans le bois et se jeter à plat ventre dans les herbes, la tête dans ses mains, et agité de mouvements convulsifs; mais cette crise, que je surveillais attentivement, dura peu : il se releva, marcha au hasard faisant des gestes, et arrachant des poignées de feuillage qu'il semait follement autour de lui. Au bout de quelque cent eas, il se calma, s'assit, parut rêver plutôt que réfléchir profondément, et, se retournant tout d'un
coup pour revenir sur ses traces, il m'aperçut à peu de distance de lui.
— Jacques, me dit-il d'une voix brève, venez ici, je vous prie, et dites-moi quelque chose que je veuxsavoir. Est-il vrai que M. Jean de la Roche soit vivant? Est-il revenu dans son château par hasard ! L'avezvous vu ?
— Je n'ai pas dit cela, répondis-je sans songer davantage à copier l'air et l'accent montagnards; j'ai dit qu'il était vivant.
— Et qu'il n'était pas marié? reprit le jeune homme trop préoccupé pour remarquer mon changement de ton.
— Et qu'il n'était pas marié.
— Et où est-il maintenant? Les gens de sa maison doivent le savoir?
— Sa vieille gouvernante le sait.
— Alors, si je vous remettais une lettre pour lui, vous iriez la lui porter tout de suite, et elle la lui ferait parvenir.
— Elle l'aura plus vite si vous la mettez à la poste.
— Y a-t-il un bureau de poste à ce hameau qu'on voit d'ici ?
— J'ai remarqué sur la route, beaucoup plus DTb$, une boîte aux lettres.
~ Eh bien, attendez, je veux écrire à Tinstant même, et vous jetterez la lettre à la boîte sans que personne vous voie. Donnez-moi le nécessaire à écrire qui est dans ma sacoche.
Je fouillai dans la sacoche que j'avais sur le dos^ et j'y trouvai ce qu'il demandait. Il écrivit rapidement et d'inspiration, puis il cacheta, et me demanda le nom de la gouvernante ; après quoi, il me remit le paquet. Je feignis de m'éloigner, mais je me cachai à trois pas de là et j^ouvris la lettre qui était à mon adresse sous le couvert de Catherine. Elle contenait ce peu de lignes :
(c Mon cher comte, je viens de recevoir de vos nouvelles pour la première fois depuis trois ans, et je suis si heureux d'apprendre que vous êtes encore de ce monde, que je veux vous le dire tout de suite. Ne soyez pas étonné de recevoir une lettre de moi, que vous avez peut-être oublié; mais je ne suis plus un enfant, j'ai quinze ans, et je me rappelle \es bontés que vous aviez pour moi, ainsi que l'intérêt que vous preniez à ma santé. Elle est excellente maintenant, et ne donne plus d'inquiétude à mes chers parents, qui me chargent de les rappeler à vos meilleurs souvenirs. Tous trois nous avons le sincère désir de vous revoir,
et j'espère que vous ne tarderez pas à revenir en France.
» HopE Butler. »
Je remarquai la prudence et la clarté de cette lettre, qui devait me rendre Tespérance sans compromettre personne. Dans le cas où j'aurais cessé d'aspirer à la main de Love, on pouvait mettre les avances que je recevais sur le compte de la simplicité d'un adolescent, et, dans tous les cas, la lettre pouvait être égarée ou montrée sans être comprise par les indifférents.
Cette généreuse et soudaine résolution me donna pourtant à réfléchir. Je craignais de la part de Hope que ce ne fût une réparation désespérée de ses fautes, suivie de quelque funeste parti pris. Je retournai près de lui pour lui dire que j'avais fait sa commission sans être vu, et que, d'après l'heure, je pensais que son père devait songer à se remettre en route. Je le trouvai calme et presque souriant. Son orgueil était satisfait. 11 se leva sans rien dire et revint au hangar autour duquel M. Butler errait en consultant de l'œil tous les sentiers; mais le pauvre père s'arma d'un flegme britannique en voyant reparaître l'enfant de ses entrailles. Hope alla droit à lui et lui tendit la .nain. Ils écliangèrent cette étreinte de l'air de deux gentlemen qui se réconcilient après une affaire d'honneur, et
JEAN DB LA ROClïli. M3
il n*y eut pas un mot prononcé; seulement, ie fils (lisait assez, par sa physionomie fière et franche, qu'il avait tout accepté, et le père approuvait, sans descendre à remercier, tandis qu'au fond de ses yeux humides il y avait une secrète et ardente bénédiction.
Un instant je me crus le plus heureux des hommes. L'obstacle semblait aplani. Hope était au demeurant un noble esprit et un brave cœur d'enfant. Gâté par trop de tendresse ou de condescendance, il fallait que son naturel fût excellent pour s'être conservé capable d'un si grand effort après une si courte lutte contre lui-même et une si longue habitude de se croire tout permis. M. Butler, en dépit de son besoin d'atermoiements et de sa répugnance à exister dans le monde des faits moraux, était au besoin assez vif dans ses décisions, et, s'il n'était pas capable de lutter avec suite, du moins iî savait trouver dans son cœur et dans sa raison des arguments assez forts pour convaincre à un moment donné. D'ailleurs, cette autorité si rarement invoquée ne devait-elle pas paraître plus^ imposante quand elle faisait explosion? J'eusse donc pu voir l'avenir possible et même riant, si Love m'eût aimé; mais elle m'aimait si peu, ou avec tant de philosophie et d'empire sur elle-même! Sans doute elle m'avait bien peu pleuré, puisqu'une larme d'elle étaât SI remarquée et avait paru un cas si grave à sop
B84 XBAN DE LA ROCHB.
père inquiet et à son frère jaloux! Et moi, que de torrents de pleurs j'avais versés pour elle I Elle était bonne fille, et ses yeux s'humectaient un peu à mon souvenir; elle parlait de moi avec un certain intérêt, et elle n'avait pas été fâchée d'apprendre que je n'étais pas mort dans quelque désert affreux ou par quelque tempête sinistre : n'avait-elle point dit cependant à M. Louandre que, toute réflexion faite, elle se trouvait plus heureuse dans sa liberté, et que la vie n'était pas assez longue pour s'occuper de sciences naturelles et d'amour conj ugal ?
Je la vis redescendre la Roche-Vendeix aussi légère qu'un oiseau. Elle avait ôté son vilain capuchon, elle avait retrouvé l'élégance et les souplesses inouïes de sa démarche, et, quand elle allait revenir près de nous, ses yeux seraient aussi purs et son sourire aussi franc que si elle n'eût rien appris sur mon compte. Devais-je poursuivre ma folle entreprise ? Ne l'avais-je pas accomplie d'ailleurs? Ne savais-je pas ce que j'avais voulu savoir, qu'elle était toujours belle, que je l'aimais toujours, que je n'en guérirais jamais, et qu'elle n'avait pas plus changé de cœur que de figure, c'està-dire que je pouvais compter avec elle sur une amitié douce et loyale, mais jamais sur une passion comme celle dont j'étais dévoré ?
Je repassais mes amertumes dans mon âme inasson-
JEAN DK LA ROCHB.
vie, tandis qu'elle approchait du fond du vallon , et que, du haut du chemin, je suivais tous ses mouvements. Tout à coup je la vis glisser sur Therbe fine et mouillée du cône volcanique, se relever et s'arrêter, puis s'asseoir comme incapable de faire un pas de plus, François, qui ne l'avait pas quittée, mais qu'elle avait devancé, était déjà auprès d'elle. Hope et M. Butler, qui la regardaient aussi venir, s'élancèrent pour la rejoindre; mais j'étais arrivé avant eux par des bonds fantastiques, au risque de me casser les deux jambes.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, nous cria-t-elle en agitant son mouchoir et en s'efforçant de rire.
Elle ne s'était pas moins donné une entorse et souffrait horriblement, car, en voulant.se forcer à marcher, elle devint pâle comme la mort et faillit s'évanouir. Je la pris dans mes bras sans consulter personne, et je la portai au ruisseau, où son père lui fit mettre le pied dans Teau froide et courante. Il s'occupa ensuite avec Hope de déchirer les mouchoirs pour faire des ligatures, et, quand ce pauvre petit pied enflé fut pansé convenablement, je repris la blessée dans mes bras et je la portai à la voiture. C'était un étroit char à bancs du pays qui conduisait quelquefois nos voya* geurs une partie de la journée par les petits chemins tracés dans les bois, et qui venait les retrouver ou les
-rtîAN DE LA ROCHË,
attendre à un point convenu quand ils avaient pa^* couru une certaine distance à vol d*oiseau. Un second char à bancs encore plus rustique était loué pour les guides, afin qu'ils pussent suivre la famille et se reposer en même temps qu'elle dans les courses de ce genre que la disposition des rares chemins praticables rendait quelquefois possibles.
Ce jour-là, nous fûmes assaillis par un orage effroyable. Longtemps escortés par un grand vautour roux dont les cris lamentables semblaient appeler la tempête, nous reçûmes toutes les cataractes du ciel sans être mouillés, vu que les bons Butler, dont la voiture était couverte, nous forcèrent de prendre leurs surtouts imperméables. François, qui fut appelé à cet effet, m'apporta le manteau de Love en me disant de sa part que, puisque j'avais eu si chaud pour la porter en remontant le vallon de la Roche-Vendeix, elle voulait me préserver d'un refroidissement.
Nous avions d'excellents petits chevaux bretons qui nous firent rapidement courir le long des rampes de la curieuse vallée de Saînt-Sorgues , toute hérissée de cônes volcaniques, plus élevés et plus anciens que ceux de la route de Saint-Nectaire. Jamais je ne vis le pays si beau qu'au début de cet orage, quand la pluie commença à étendre successivement ses rideaux transparents sur les divers plans du paysage avant que le
jTfiAN DB LA nOCBtÔ.
Éoleil rouge et menaçant eût fini de s'éteindre dans les nuées ; mais ce spectacle magique dura peu. L'averse devint si lourde et si épaisse, qu'on ne respirait plus. La foudre même ne pouvait Téclairer, et nous courions dans un demi-jour fauve et bizarre, oppressés par rélectricité répandue dans l'air, assourdis par le tonnerre et emportés par nos intrépides poneys comme des pierres qui roulent sans savoir où elles vont.
Pour moi, enveloppé du manteau de Love et tout ému encore de l'avoir sentie elle-même contre mon cœur, d'où j'essayais en vain de chasser son culte, je m'assoupissais dans une rêverie fiévreuse et sensuelle, ne me rendant plus compte de rien, et remettant au lendemain la douleur et la fatigue de réfléchir.
XXIÎ
Quand nous fûmes de retour à l'hôtel, je la pris encore dans mes bras pour la porter à sa chambre. Quoique mince de corsage et très-élancée de formes, elle était relativement lourde, comme les corps dont
JBAN DE LA ROCHB.
les muscles exercés ont acquis le développeme/it nécessaire à Ténergie physique. Il n'y avait rien d'étiolé dans cette fine nature, et, si Télégance de sa silhouette la faisait quelquefois paraître diaphane , on était surpris, en la soulevant, de sentir la solidité, on pourrait dire l'intensité de sa vie.
J'avais donc fait un effort surhumain pour remonter avec ce cher fardeau le versant rapide et assez élevé du vallon de la Roche-Vendeix. Je ne m'en étais pas aperçu; mais, quand je montais l'escalier de l'hôtel, je sentis qu'en dépit du repos que j'avais pris en voiture, les forces me manquaient tout à coup pour ce dernier petit effort. Je fus obligé, pour ne pas tomber avec elle, de l'asseoir un instant sur mon genou à la dernière marche. Elle ne s'y attendait pas, et, croyant que je la laissais choir, elle jeta instinctivement ses bras autour de mon cou, et sa joue effleura la mienne. J'étais barbu, poudreux, affreux. Je reculai vivement mon visage, en lui disant de ne rien craindre. Je la repris sur mes deux bras, et je la portai dans sa chambre, Hope courait déjà le village pour chercher le médecin, et les domestiques se hâtaient de préparer un bain de pieds camphré, par l'ordre de M. Butler.
Celui-ci était donc seul auprès de nous, lorsque j'éprouvai la plus étrange surprise de ma vie. Par une inexplicable inspiration de cœur, au moment où je
déposais miss Love sur le 8ofa de sa chambre, et où j'avais encore la figure penchée vers elle, elle me prit la tête dans ses deux mains et appliqua un gros baiser franc et sonnant sur ma joue, en riant comme une folle.
Je restai pétrifié d'étonnement, et M. Butler tomba dans une espèce d'extase assez plaisante, comme si, à l'aspect d'une dérogation aux lois de la physique, il se fût méfié d'une erreur de ses sens.
— Eh bien , dit Love riant toujours, ça l'étonné beaucoup que je l'embrasse, et vous aussi, cher père? Mais réfléchissez tous les deux. Que puis-je faire pour remercier ce pauvre homme, qui succombe sous la fatigue de me porter, c'est-à-dire de m'avoir portée là-bas, où il risquait de tomber mort en arrivant? Quand nous lui aurons donné beaucoup d'argent pour sa femme et ses enfants, serons-nous quittes envers lui? Eh bien, moi, je pensais à cela tout à l'heure, et je me disais : « Quand on s'oblige ainsi les uns les autres, on redevient réellement ce que le bon Dieu nous a faits, c'est-à-dire frères et sœurs, et je veux traiter Jacques comme mon frère, au moins pendant une seconde. Je lui dirai le mot qui résume toute amitié et toute parenté, et ce mot sans paroles, c'est an baiser. » Comprenez-vous, Jacques? et me blâmezvous, mon père?
j^RAN DE LA ROCHB.
— Vous avez raison, ma fille chérie, répondit M. Butler; votre âme est différente de celle des autres! Allez, mon cher Jacques, et au revoir! Vous pourrez dire à votre femme que vous avez été béni par una sainte, car, voyez- vous, cette fille a vingt et un ans, et, sauf mon fils et moi, elle n'avait jamais embrassé aucun homme. Elle n'a pas voulu se marier afin de rester la mère de son frère. Vous avez donc reçu son premier baiser, et c'est celui de la charité chrétienne.
— Que cela vous porte bonheur, bonne demoiselle ! dis-je à Love; puissiez-vous vous raviser et trouver un bon mari plus beau que moi, que vous embrasserez avec moins de charité et plus de plaisir !
— Il a de l'esprit, dit en anglais Love à M. Butler, pendant que, pour les écouter, je me débarrassais lentement des objets contenus dans la sacoche de Hope.
— Et puis, répondit M. Butler en souriant, il ressemble à quelqu'un que nous connaissons!
Hope arriva avec le médecin des bains, qui constata une simple entorse, prescrivît le repos pour quelques jours, et permit tout au plus les promenades en fauteuil après quarante-huit heures d'immobilité absolue.]
Mêlé aux domestiques dans le corridor, j'entendis que j'étais condamné à passer quarante-huit heures sans revoir Love, à moins que je ne vinsse à bout de
trouver un prétexte pour rester dans Thôtel, et j*y cherchais déjà avec François une occupation de scieur de bûches ou de commissionnaire, quand M. Butler prit le rôle de la providence de mes amours. Il me fâppela pour me charger de lui rapporter, le lendemain, une certaine plante qu'il avait trouvée défleurie sur la montagne Charbonnière, et que je lui avais dit avoir vue ailleurs.
Je fus inquiet toute la nuit, non pas tant de l'accident arrivé à Love que de celui qui pouvait se produire dans la santé de son frère. 11 avait fait un grand effort sur lui-même après une petite crise nerveuse dont j'avais été témoin. La chute de sa sœur avait fait diversion à ses pensées; mais, quand le pauvre enfant se retrouverait vis-à-vis de lui-même, ne serait-il pas r^ns, comme autrefois, d'un de ces bizarres accès de fièvre qui avaient fait craindre pour sa vie ou pour sa raison?
Je me relevai à minuit, et j'allai, dans les ténèbres, errer autour de l'hôtel, écoutant les moindres bruits, et m'attendant toujours à surprendre quelque mouvement insolite dans le service.
Tout fut tranquille : à la pointe du jour, une fenêtre g'ouvrit, et je reconnus le jeune garçon aspirant Tair frais de la première aube. Il me vit et m'appela à voix basse.
— Est-ce que vous allez déjà chercher cette plante î me dit-il.
— Oui, monsieur; c'est de ce côté-ci de la vallée.
— Eh bien, attendez-moi. Je veux aller avec vous. Quelques instants après, il sortit sans bruit de Tho-
tel, et nous sortîmes ensemble du village. Hope était un peu pâle, mais sa figure était sereine, et il me traitait avec plus d'aménité que de coutume.
— Vous ne me donnez donc rien à porter ? lui dis -je.
— Non, répondit-il, je n'ai besoin de rien. Je veux marcher ce matin pour marcher, voilà tout.
— Vous vous éveillez fièrement de bonne heure, on peut dire.
— Pas ordinairement; mais j'ai fort peu dormi cette nuit.
— Vous n'êtes pas malade, au moins?
— Non, pas du tout. C'est l'effet de l'orage d'hier, pas autre chose?
— Et la demoiselle , vous ne savez pas si elle a dormi?
— Je suis entré plusieurs fois dans sa chambre sans la réveiller. Elle dormait bien.
La conversation tomba, quelque effort que je fisse pour la renouer. Nous gravîmes le ravin de la grande cascade, ascension assez pénible et même dangereuse
JBAN DE LA ROCHR. US
pour les maladroits. Comme de coutume, Hope ne voulait pas être aidé; mais, en deux ou troii endroits, je le soutins malgré lui. Quand nous fûmes à la chute d'eau, je cherchai la plante, qui était rare à cause de la saison, et la trouvai pourtant assez vite.
— Est-ce bien celle-là? dis-je à Hope en feignant d'hésiter à la reconnaître.
— C'est bien celle-là, répondit-il; vous avez bonne mémoire, Jacques, et vous êtes un excellent garçon, car vous avez porté ma sœur hier avec un courage et un soin dont j'avais besoin de vous remercier.
— Enfin, repris-je, je serais le meilleur des guides, si je n'avais pas l'entêtement de vouloir aider ceux qui n'aiment pas qu'on les touche? N'est-ce pas, monsieur, que c'est comme je dis?
— Eh bien, mon ami, répondit-il en souriant, c'est la vérité. Votre seul défaut est d'être trop prudent.
— Eh ! monsieur, si François avait été à son poste hier, votre sœur ne serait pas pour quarante- huit heures à s'ennuyer dans son lit! Et pourtant elle marche très-adroitement, la demoiselle.
— C'est vrai ; mais on peut se casser la jambe sans sortir de sa chambre.
— C'est encore vrai; mais il n'y a pourtant pas tant de chances pour ça que dans l'endroit où noui sommes. Voyez 1 si vous vous oubliez un peu, vous
U4 ^ÈAN ftÈ LA ttOCntt.
allez faire un saut de quatre-vingts ou cent pieds.
— Ça m'est égal, Jacques; je ne tiens pas tant à ma vie qu'à ma liberté, et, si vous voulez faire un marché avec moi, je vous donnerai, pour me laisser tranquille une fois pour toutes, autant qu'on vous donne pour me surveiller. Cela voug va-t-il?
— Non, monsieur, ça ne me va pas.
— Comment 1 vous refusez? Savez-vous ce que vous refusez?
— Je refuserais mille francs par heure. Un guide est un guide, monsieur. 11 a son honneur comme un autre homme ; ce qui lui est commandé par des parents, il doit le faire.
— Ainsi vous avez ce point d'honneur dans votre état, et, s'il me passait par la tête de descendre en courant ce que nous venons de monter, vous m'en empêcheriez?
— Oui, monsieur, et de force, répondis-je avec une décision qui Tétonna.
Hope Butler était Anglais jusqu'au fond des os. L'idée du devoir avait beaucoup d'ascendant sur lui. Dès ce moment, il changea de manières avec moi, et» abjurant toute morgue, il me traita avec la même familiarité cosmopolite que son père.
— Allons, vous avez là une obstination estimable,
^êak db La Mocnn,
dft'il, et jecède. Seulement, touchez-moi légèrement, Je suis maigre et douillet malgré moi.
— Un bon guide, répîiquai-je, doit avoir des mains de fer doublées de coton. Votre sœur vous a-t-elle dit que je lui eusse fait du mal?
— Ma sœur se loue beaucoup de vous, et elle m'a même dit qu'elle vous avait embrassé pour vous remercier. Cela a dû vous étonner, Jacques ; mais il faut que vous sachiez que c'est une coutume dans notre pays, quand une femme se laisse porter par un homme, fût-elle reine et fût-il simple matelot.
— Je ne savais pas ça, répondis-je en riant du mensonge ingénieux de Hope : votre sœur me l'avait expliqué autrement ; mais soyez tranquille» je n'en suis pas plus fier.
Hope, tout à fait rassuré, se prit alors d'une confiance extraordinaire en mon bon sens et en ma discrétion.
— Jacques, me dit-il après avoir un peu réfléchi aux questions qu'il voulait m'adresser, vous avez connu particulièrement ce jeune comte de la Roche à qui j'ai écrit hier?
— Oui, monsieur.
— Il était aimé dans son entourage?
— Oui, monsieur, il n'était pas méchant ni avare. Gela, je le sais. On m'a toujours ait du bien de
ïui*.. Et on a dit aussi qu'il avait eu de grands cha>grins.
— Oui, à cause d'une demoiselle qui n'a pas voulu de lui. Tout le pays a su ça.
— Et le nom de cette demoiselle?
— Si je comprends un peu ce que je vois et ce que j'entends, j'ai dans l'idée que c'est la demoiselle votre sœur.
— Pourquoi avez-vous cette idée?
— Parce que j'ai su dans le temps, du moins on disait ça, que la demoiselle était Anglaise, et qu'elle avait un petit frère qui ne voulait pas la laisser marier.
— Et vous en concluez que ce petit frère, c'est moi?
— Oui, monsieur, à moins que la chose ne vous fâche. Vous sentez que ça m'est égal, à moi, ces affaires-là 1
— La chose me chagrine, Jacques; mais, comme c'est la vérité, elle ne me fâche pas. Je sais que j'ai eu tort. Que feriez-vous à ma place pour réparer une pareille faute ?
— J'écrirais une lettre au jeune homme pour le faire revenir; mais c'est peut-être pourquoi vous avez écrit hier, et vous avez bien fait.
— Et croyez-vous que le jeune homme reviendra?
JBAN DB LA ROCHB. t41
— Mil qui peut savoir? S'il croyait que votre sœur Re souvient de lui ! mais votre sœur doit bien Ta voir oublié.
— Je l'ignore. Avant de le lui demander sérieusement, il me faudrait savoir ce que pense ce M. de la Roche, et, s'il revient, je le saurai.
— Prenez garde de le faire revenir pour rien. Si votre sœur ne veut point de lui, il est capable d'en devenir fou, comme il Ta déjà été.
— Il a été fou? Je ne le savais pas!
— C'est une manière de dire ; mais, pendant que vous étiez malade, à ce qu'il paraît, dans ce temps-là, lui, il se cassait la tête contre les arbres. Il était si triste et si défait, que ça fendait le cœur de le voir. Enfin vous pouvez vous vanter d'avoir quasiment tué un homme!
— Eh bien, voilà ce que je ne comprends pas! s'écria Hope très-agité. On peut aimer une mère, une sœur à ce point-là; mais une fille que Ton connaît à peine,... de quel droit vouloir l'enlever à sa famille quand on est un nouveau venu dans sa vie, un étranger pour elle!
— Attendez peut-être un an ou deux seulement, mon jeune monsieur, et vous comprendrez que c'est comme ça, et pas autrement, l'amour 1
•4% JEAN DE ROCHB.
Hope mit son visage dans ses mains, et s^absorh^ dans le rêve de l'ineoanu.
xxm
J'avais interrogé une corde qui devait rester muette. Hope n'était pas destiné à connaître les passions, et il est à remarquer que les êtres trop aimés dès leur enfance ont rarement par la suite l'initiative et la puissance morale des grandes affections. Ce jeune homme aimait sa sœur avec une sorte de jalousie passionnée, il est vrai; mais c'est pour le besoin qu'il avait d'elle, de sa société assidue, de ses soins délicats et de ses incessantes prévenances. Il y avait un immense égoïsme dans ce cœur de frère. J'eus assez d'adresse pour en sonder tous les replis, sans me départir de mon air de bonhomie insouciante, et en lui posant des problèmes naïfs. Il ne s'aperçut pas que je le confessais en ayant l'air de le consulter. Je trouvai en lui un grand fonds de personnalité, un continuel premier mouvement qui lui faisait tout rapporter à lui-même, et de vagues désirs de jeuriosse combattus par la mé--
iiance envers les femmes. Il les considérait comme de% êtres frivoles et dépravés. Son orgueilleuse austérité dominait déjà la révolte des sens, et il était facile de voir que, considérant Love comme une exception, il souffrait de Tidée qu'elle pût descendre aux soins de la famille comme une femme ordinaire. Pourtant, quand je lui fis observer que celte grande intelligence ne dédaignait pas de le servir et de le soigner, ce qui était sans doute fort heureux pour lui, il ne sut que répondre et se mordit les lèvres.
Heureusement pour cette jeune âme, incomplètement épanouie dans la trop douce atmosphère de la gâterie, il y avait en elle, ainsi que je l'avais déjà remarqué la veille, un très-noble développement de ridée du devoir. L'enfant, à défaut des gracieuses sensibilités de l'adolescence, avait des principes audessus de son âge, et, quand il avait réfléchi, pour peu que Ton essayât d'éclairer son jugement, il revenait à sa logique tout anglaise , qui était de respecter la liberté des autres pour faire respecter la sienne propre.
Tout en l'amenant à faire devant moi, espèce de borne intelligente dont il ne se défiait plus, son examen de conscience, je comparais intérieurement son adolescence avec la mienne. Émancipé, comme lui, de toute contrainte par une mère absorbée àins ses
larmes secrètes autant que M. Butler Tétait dans ses chères études, il m'avait manqué, comme à lui, de sentir Tautorité identifiée avec la tendresse; mais, comme la tendresse de ma mère n'était pas démonstrative, je n'avais pas senti comme lui à toute heure combien j'étais aimé, et j'avais éprouvé le besoin impérieux de l'être ardemment par un cœur plus vivant et plus jeune. Gela m'avait peut-être rendu aussi injuste et aussi exigeant envers Love que l'avait été Hope par suite de besoins contraires. Il avait toujours eu sa tendresse ; il n'avait pas voulu la partager, parce qu'il n'en concevait aucune autre. Tous deux, nous la voulions tout entière, et la pauvre Love, ne sachant à qui se donner, ne s'était donnée à personne ; victime de deux égoïsmes, elle était peut-être devenue égoïste à son tour, en demandant au repos de l'âme et à la sécurité de l'indépendance un bonheur que nous n'avions pas su lui créer.
En résumé, je jugeai Hope parfaitement sain d'esprit et de corps, comme il l'était en effet, et je vis que les seules dispositions inquiétantes à mon égard étaient désormais celles de Love,
II y avait des moments où je m'imaginais qu'elle m'avait parfaitement reconnu dès le premier jour, et que le baiser de la veille n'était pas l'excentricité d'un «œur charitable ou l'aberration d'une idéale chasteté.
Un indifférent eût peut-être préféré ces dernières interprétations pour la gloire de son étrange et angélique caractère; mais moi, amoureux fou, j'eusse préféré l'emportement spontané de Tamour,
Je redevenais humble et accablé en regardant mes mains brunies, déjà dures et gercées par l'absence de soins, mon affreux déguisement, ma laideur relative et volontaire. Et tout à coup je me surprenais ivre de joie, en me persuadant qu'elle pouvait m'aimer encore tel que je me montrais à elle.
Quand je rapportai la plante à M. Butler, il était encore de bonne heure, et sa fille n'était pas éveillée. Nous ne devions pas faire de promenade. On voulait tenir compagnie à la pauvre recluse. Os donnait campo aux guides. Je pensai qu*un peu d'importunité pour me rendre utile ou agréable quand même me laisserait un grand caractère de vraisemblance, et, cherchant un moyen de me faire rouvrir la porte de Tappartement, j'imaginai de mettre en tête des domestiques anglais de M. Butler une promenade pour leur propre compte M. Butler ne les emmenait jamais avec lui, et, comme ils étaient préposés à la garde des chevaux et des effets, ils sortaient peu et se gorgeaient de thé et de rhum pour tuer le temps. François, après avoir excité leurs esprits flegmatiques, alla trouver M. Butler pour lui remontrer que ces pauvres garçons avaient
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bien envie de courir un peu , et que roccasion était bonne, puisque, forcés nous-mêmes de ne pas sortir ce jour-là, nous pouvions, lui et moi, nous charger du soin des chevaux, et même du service des personnes , si toutefois nous n'étions pas trop désagréables à nos voyageurs. L'excellent Butler accepta d'emblée avec les bonnes paroles qu'il aimait à dire , et qu'il disait sans banalité de bienveillance. Les deux valets prirent la clef des champs. Le beau-père de François se chargea de les mener bien loin, François fut installé à l'écurie , et moi dans l'antichambre de l'appartement des Butler, avec la douce injonction de ne pas m'endormir assez profondément pour ne pas entendre la sonnette.
Toutes choses arrangées ainsi, M. Butler et son fils descendirent pour déjeuner, et Love resta sous ma garde. 11 est vrai qu'une femme de la maison se tenait dans sa chambre pour l'aider à sa toilette. Quand cette toilette fut terminée , la servante ouvrit toutes les portes de l'appartement , et je vis Love, en peignoir blanc et en jupe rose, étendue sur une chaise longue, avec une table à côté d'elle, et sur cette table des livres, des plantes, des cailloux, des albums et des boîtes à insectes. Elle rangeait et choisissait des échantillons de laves, et je l'entendis les briser et les quarrir avec le marteau du minéralogiste. Cette tran-
quillité d'occupations et le bruit sec de ce marteau d'acier dans ses petites mains adroites et fortes me portèrent sur les nerfs.
— Va, lui disais-je en moi-même, passionne-toi pour des pierres, cela est bien dans ta nature , et tu pourrais firaipper ainsi sur ton cœur sans crainte de l'entamer I
L'impatience devint si vive, que je me levai, et, parlant à la servante à travers le petit salon qui me séparait de la chambre de Love :
— Marguerite, lui criai-je, vous ne devriez pas laisser la demoiselle se fatiguer comme ça. Apportezmoi donc ces cailloux, c*est mon affaire de les casser!
— C'est donc Jacques qui est là? dit Love à la servante. Par quel hasard? que veut-il?
Et, sans attendre la réponse, elle m'appela.
— Venez, mon bon Jacques , cria-t-elle » venez me dire bonjour.
Et, quand je fus près d'elle, m'informant de son état:
— Je vais très -bien, grâce à vous , j*eprit- elle. N'ayant point fait un pas, je n'ai pas empiré le mal, et j'espère que ce sera bientôt fini. Et vous ? cela vous fait un jour ou deux de repos que vous ne devez pas regretter : vous devez en avoir besoin. Nous sommes
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de terribles marcheurs, n'est-il pas vrai? et encore plus désagréables quand nous nous cassons les jambes.
Puis, comme je répondais selon les convenances de mon rôle , elle me regarda attentivement. J'avais eu le courage de laisser ma barbe longue , mes ongles noirs et mon sordide gilet de velours avec les manches de laine tricotée et la ceinture en corde. Je crus qu'elle tâchait de retrouver l'homme élégant et soigné d'autrefois sous cette carapace; mais le résultat de cet examen fut d'une prosaïque bonté.
— Je vois, dit-elle, qu'en tout temps vous portez des vêtements chauds. C'est bien vu dans un climat si capricieux ; mais cela doit coûter assez cher. Je veux vous donner deux beaux gilets de flanelle rouge que j'ai là et dont mon père n'a pas besoin. Il en a plus qu'il ne lui en faut pour le voyage. — Marguerite, fouillez , je vous prie , dans cette malle ; vous trouverez cela tout au fond.
Et, quand elle eut les camisoles dans les mains, comme je refusais de les prendre :
— Vous ne pouvez pas dire non , reprit-elle; c'est mf>i-même qui les ai cousues , parce que mon pèra est très-délicat et trouve que personne ne lui fait comme moi des coutures douces et plates. Voyez,, aiouta-t-elle avec une importance enfantine, eî
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comme si elle eût parlé à un enfant, c'est très-joli, ces coutures brodées en soie blanche sur la laine rouge. Si vos camarades se moquent de vous , vous leur direz que c'est la mode.
Mais, tout en babillant avec moi d'un ton de bonne maîtresse, elle reprit son marteau et ses laves. Je les luiôtai des mains sans façon, à son grand étonnement.
—•Demoiselle, lui dis-je, il ne faut pas frapper amsi ; ça vous répond dans votre pied malade. Laissezmoi faire. Est-ce qu'un bon guide ne sait pas échantillonner pour les amateurs et les savants?
— Si vous savez, à la bonne heure! mais prenez bien garde de briser les petits morceaux de feldspath qui sont pris dans le basalte:
— Faites excuse, demoiselle, ça n'est pas du feldspath, répondis -je en ouvrant Téchantillon avec le marteau, ce sont des cristaux de péridot. Voyez !
— Tiens I vous avez raison. Vous savez donc un peu de minéralogie?
— Sans doute 1 quand on conduit des gens qui savent, on finit par apprendre.
Et je me mis à parler minéralogie avec elle en estropiant à dessein quelques noms, mais ne me défendant pas de la coquetterie de lui montrer mon savoir.
Elle m'en fit compliment, surtout quand je relevai
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quelques erreurs de sa part ; mais tout à coup |e m'avisa? que ces erreurs étaient trop grosses pour n'être pas volontaires, et je me demandai si elle ne me faisait pas subir un examen à moi , Jean de la Roche, pour s'assurer des progrès que j'avais pu faire. Pour changer d'objet, j'allai lui chercher dans Tantichambre un gros bouquet de ménianthe que j'avais ramassé à son intention dans ma promenade du matin.
Elle fit une exclamation de joie et de surprise en voyant en grosse gerbe cette ravissante petite fleur, rare au pays, abondante seulement dans une certaine prairie baignée à pomt d'eau courante auprès du village.
— Vraiment, vous avez du goût d'avoir songé à cueillir ça! s'écria-t-elle, et vous me faites là un vrai cadeau. J'aime tant les fleurs vivantes!
Elle se fit donner un vase rempli d'eau et y mit toute Id gerbe, qu'elle voulut garder auprès d'elle sur la table pour la contempler à tout instant. Cet amour naïf de la nature me frappait en elle. La science n'avait rien desséché dans son âme ouverte à toute beauté, rien appauvri dans son œil d'artiste, aussi prompt à embrasser l'ensemble harmonieux des grandes choses que patient à poursuivre l'intérêt des détails microscopiques.
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— Vous pouvez, lui dis-je, garder cette fleur aussi fraîche dans Teau qu'elle Test dans la prairie, pendant huit jours au moins. Il est vrai que, dans huit jours, vous ne serez peut-être plus ici I
— J'espère bien que nous y serons encore, répOqua-t-elle. Je m'y trouve si heureuse I Je prie pour que les orages ne finissent pas , et qu'il n'arrive pas de voyageurs.
— Dame! si vous ne voulez pas qu'il en arrive... on pourrait effondrer le chemin et faire verser les chaises de poste!
— Vraiment, Jacques? vous assassineriez un peu sur les chemins pour me faire plaisir?
— Elle me reconnaît, m'écriai-je en moi-même, car voilà que je lui parle d'amour, et, Dieu me pardonne, elle se permet enfin d'être un peu coquette.
Mais tout aussitôt mon illusion tomba, car elle ajouta d'un ton moqc^eur :
— Mon brave homme , c'est pousser trop loin le dévouement du guide modèle.
Et, comme son père et son frère entraient dans sa chambre, elle leur dit gaiement en anglais :
— Vous voyez, je cause avec Jacques. Décidément, il n'est pas assez paysan pour moi , et il a l'esprit faussé. J'ai mal placé mes affections!
JEAN DB Là ROCH&
Je me retirai furieux dans l'antichambre, et on ren-i voya la servante. M. Butler et son fils s'installèrent dans la cfiambre de Love, et , pendant deux ou trois heures, ils travaillèrent ensemble avec une désespérante tranquillité. J'étais sur des charbons ardents , et j'essayais en vain de lire à la dérobée les journaux du matin, que j'allais sans bruit prendre dans le salon qui nous séparait; mais j'étais en quelque sorte identifié avec mon personnage, et je ne savais plus lire. Que m'importait d'ailleurs ce monde des faits européens auquel j'avais cru devoir m'intéresser vivement après des années de lomtaine absence? La République venait d'être proclamée, je le savais et ne le comprenais pas, n'ayant suivi qu'à bâtons rompus , et longtemps après coup , la marche des événements et la transition des idées. II n'y avait pour moi qu*un intérêt au monde , celui de savoir si j'étais aimé ou méprisé par cette femme. Mes pareils devaient se désespérer, se croire sous le couteau de la guillotine. Je ne partageais pas leurs terreurs. Il m'eût suffi des réflexions que î'entendâis sortir de la bouche de M. But*
1er, parlant liberté et tolérance avec ses enfants, pour augurer que les faits aœomplis n'entraînaient pas la perte des biens et des personnes; mais il en eût été autrement que je n'eusse pris aucun souci de ma fortune et de ma vie. Le monde n'existait pas pour moi si Love nç m'aimait pas, et, comme le plus souvent j'étais désespéré sous ce rapport, j'eusse regardé une sentence de bannissement comme une chose indifférente, et peut-être une sentence de mort comme un bienfait.
A chaque instant, je me levais pour fuir le leurre de cet amour impossible.
Que fais-je ici? me disais-je; à quoi bon cette comédie que je joue, et dont elle est peut-être moins dupe que moi-même? Me voilà, ayant tout accepté d'elle et pour elle, des chagrins sans remède, l'exil et jusqu'à la servitude, tout cela pour m'entendre dire que je ne peux pas être pris au sérieux, même sous l'habit d'un paysan !
Le médecin vint faire sa visite ; après quoi, M. Butler me rappela.
— Jacques, me dit-il, il est permis à ma fille de sortir demain en fauteuil. Il faut vous charger, mon tmi, de trouver quatre porteurs pour demain.
— 11 n'en faut que trois, répondis-je , je serai le quatrième.
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— Allons donc ! est-ce que vous savez porter? îùù demanda Love avec un étonnement qui me fit l'effet d'une ironie atroce.
— Je croyais savoir! lui répondis-je d'un ton de reproche.
— Vous savez porter les blessés sur vos bras, je ne peux pas en douter sans ingratitude; mais porter en promenade, c'est autre chose, ce n'est pas l'affaire d'un quart d'heure, et c'est trop fatigant.
— Eh bien, je chercherai un homme plus fort, plus adroit et plus dévoué, répondis-je avec amertume.
— Vous voyez comme il est susceptible I dit Love à son frère et à son père; on ne peut pas lui parler comme à un autre guide.
— Il a de l'amour-propre, c'est son droit, répondit Hope toujours en anglais. C'est un guide excellent et un très-honnête homme, je vous en réponds.
— - Vraiment? je croyais que vous ne pouviez pas le souffrir, celui-là?
— Pardon! j'ai changé de sentiment. Il me convient tout à fait.
— Eh bien, qu'il porte ou ne porte pas, il viendra avec nous, dit M. Butler.
Et il me donna ses ordres pour le lendemain , en me laissant le soin de tout faire pour le mieux.
— Allez tout de suite, ajouta-t-il. Vous reviendrez
ici. Si nous avons besoin de quelque chose, nous appellerons Marguerite.
la fis vite la commission. Quand je revins, je trouvai M. Bu'.ler seul avec sa fille, fort préoccupé , me regardant fixement et me répondant tout à contresens. Je fus saisi d'une grande frayeur. Sans doute on avait interrogé Marguerite sur mon compte, et, comme j'avais négligé de la mettre dans mes intérêts , elle avait dû dire qu'elle ne m'avait jamais vu au mont Dore, ou qu'il y avait si longtemps, qu'elle ne s'en souvenait plus; mais mon malaise fut dissipé par le prompt retour du sans façon paternel de M. Butler.
— Nous n'avons pas encore fixé le but de la promenade et l'heure du départ , me dit*9« Asseyez-vous par là, Jacques, dans le salon; ma fille vient de me dire que vous étiez minéralogiste. Si je l'avais su plus tôt, cela m'eût fait plaisir, car elle dit que vous en savez plus long que les guides ordinaires; votre modestie, chose encore plus rare chez vos confrères, m'a empêché de vous apprécier. Je vous demande maintenant de mettre vos connaissances à notre service. Voici ce que je veux faire. Un de mes amis m'a demandé une petite collection des roches de l'Auvergne» et je veux lui envoyer cela en Angleterre. Nous avons là toute la minéralogie des monts Dore. Ayez l'obligeance de tailler les spécimens de manière à ce gu'ils
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tiennent dans les compartiments de cette boîte. Ma fille pense que vous pourrez bien les classer par époque? géologiques. D'ailleurs, si vous êtes embarrassé, nous sommes là pour vous aider.
J'obéis» et, en sortant de la chambre, je regardai Love attentivement. Il me sembla qu'elle avait pleuré. Dans tous les cas, elle avait eu avec son père une explication , car elle était fort animée, et, tout en cassant et rangeant mes minéraux, je les entendis reprendre un entretien assez suivi; mais le bruit que j'étais forcé de faire et le soin qu'ils avaient de parler à voix basse m'empêchèrent de rien saisir. Pourquoi ne parlaient-ils pas tout haut devant moi comme à rordinî»>eî devinaient-ili^ que je les comprenais? Il est vrai que Hope, travaillant dans sa chambre, n'était séparé d'eux que par une cloison, et ce pouvait être à cause de lui qu'ils prenaient cette précaution. Je n'en étais pas moins fort inquiet. Cette conférence, en quelque sorte s^rète , n'était-elle pas le résultat nécessaire de celle qui avait eu Heu à la Roche-Vendeix entre M. Butler et son fils? M. Butler n'avait-il pas déclaré qu'il interrogerait sa fille, et que, si elle avait persisté dans son affection pour Jean de la Roche, il s'efforcerait de renouer ce mariage, devenu possible par les nouvelles que j'avais données?
J'avais donc amené l'explosion de ma destinéè en
misant savoir à Love et à son père que ]ù vféisus m mort ni marié, et je ne devais pas m'étonner que dès lors la leur fût remise en question. J'assistais à TélaboratîOii de ma sentence. Hope, jaloux de sa sœur, avait affirmé qu'elle me regrettait , il pouvait s'être trompé, comme se trompent toujours ceux qui sont jaloux par besoin de l'être; mais M. Butler voulait savoir à quoi s'en tenir, et Love subissait un interrogatoire, tendre sans doute, mais décisif. Je croyais pouvoir en être certain , aux intonations à la fois salennelies et dubitatives de la voix de M. Butler lorsqu'elle s'élevait un peu; cependant Love répondait si bas, que je ne pouvais rien deviner, en dépit des intervalles que je ménageais dans l'exercice de mon marteau.
Au bout d'une demi-heure de ce supplice, je vis M. Butler se lever, embrasser sa fille et passer dans la chambre de Hope , probablement pour lui rendre compte de ce qu'il venait d'apprendre. Je restais seul avec Love. Je n'y pus tenir. Décidé à savoir mon sort, j'entrai dans sa chambre; mais son sourire de bienveillance protectrice me troubla. Si elle jouait un rôle, elle le jouait bien.
— Que voulez-vous, Jacques? me dit-efle du ton dont elle aurait dit aux vaches de la montagne : a Je Q'ai pas de sel à vous donner, mes pauvres bêles I »
Je là consultai sur le classement des minéraux dans la boîte, ei, comme je lui présentais à tout hasard un échantillon, elle le regarda avec la loupe.
— Voilà un admirable morceau, me dit-elle. Avezvous remarqué, Jacques, comme il y a de petits fragments qui représentent une grande roche avec ses arêtes, ses cavernes et ses cristallisations? Oui, oui, vous devez avoir remarqué cela , vous qui avez Tœil à ces choses.
— 11 est tout simple que je l'aie remarqué, lui répondis-je en me remettant avec un dépit secret au diapason de sa tranquillité d'esprit; j'ai fait souvent l'état de casseur de pierres sur les chemins, et il faudrait être aveugle pour ne pas connaître des yeux ce que l'on manie du matin au soir; mais une chose m'étonne, c'est qu'une demoiselle comme vous s'en occupe tant et sache plutôt ce qu'il y a dans le cœur d'un rocher que ce qu'il peut y avoir dans celui d'un homme.
— Pourquoi me dites-vous cela? me demanda-t-elle en me regardant avec surprise , mais sans inquiétude ni dédain. Est-ce parce que je n*ai pas compris votre chagrin à propos de l'indiiférence prétendue de votre femme?
— Oui, justement, demoiselle, c'est à cause de ça!
— Eh bien , je vous répondrai, car vous avez de
JEAN DR LA kOCUn. 'lu:,
Tespril, et vous me comprendrez. De même que cette petite pierre renferme tous les éléments dont se compose la grande roche dont elle est sortie, de même le cœur d'un homme ou d'une femme est un échantillon de tout le genre humain. Dans les pierres, il y a un fonds commun, composé de quelques substances premières, qui se combinent à l'infini pour former ces différents minéraux auxquels on a donné trop de noms et dont on a fait trop de divisions, encore assez mal établies. On a fait m peu de même pour expliquer le cœur humain. On a embrouillé les choses au point que les gens qui s'aiment, comme votre femme et vous par exemple , ne se comprennent plus , et s'imaginent être deux personnes différentes ayant un secret impénétrable l'une pour l'autre. L'une s'étonne d'être aimée froidement, l'autre de ne pas être devinée dans ce que son amour a de pur et de fidèle : toutes deux se méconnaissent. Or, ce qui vous arrive arrive à bien d'autres. Je sais des gens qui cherchent à se deviner, et qui se donnent un mal étonnant pour n'en pas vénir à bout. C'est parce que , savants ou simples, nous en cherchons trop long dans le livre du bon Dieu. Si nous nous disions bien que nous sommes tous sortis de la même pâte comme les pierres du sein de ia terre, nous reconnaîtrions que la ditiérence des combinaisons est dans tout, et qu'elle est bonnes
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que c'est elle qui prouve justement que tout ne fait qu'un, et que cent ou cent mille manières de s'aime! et de s'entendre montrent qu'il y a une grande et seule loi, qui est de s'entendre et de s'aimer. C'est par l'étude des pierres, des plantes et de tout ce qui est dans la nature, que je me suis fait cette tranquillité-là, mon brave homme, et, si j'étais à votre place, si j'avais une grande passion dans le cœur, je tâcherais de me contenter d'une amitié tendre et forte comme celle que votre femme a probablement pour vous.
Le discours à la fois élevé et naïf de Love me laissa muet quelques instants. Était-ce une prédication chrétienne donnée charitablement, en temps de république socialiste , à un prolétaire raisonneur? Cela me paraissait d'autant plus probable qu'à cette époque on vit pendant un moment, fort court à la vérité , mais fort intéressant, une apparence d'entente cordiale extraordinaire entre le peuple, la bourgeoisie et même la noblesse. Feinte ou sincère , cette entente sembla devoir modifier essentiellement les mœurs. Les cœurs généreux et romanesques purent y croire; pour tous ceux qui ne se jetèrent pas dans les luttes de parti et dans les questions de personnes, il y eut comme une ère nouvelle dans les relations, et les philosophes calmes et observateurs de la trempe de M. Butler et de
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sa tille durent en faire un sujet d'études et y prendre un intérêt de curiosité. Chez ceux-là , il y avait une réelle bienveillance et le désir beaucoup plus que la crainte de l'égalité. On faisait, pour ainsi dire, connaissance avec le peuple affranchi, car c'était un peuple nouveau , et qui ne se connaissait pas encore luimême. Le peuple aussi interrogeait naïvement ses maîtres de la veille ; on cherchait à se pénétrer mutuellement avec un reste de méfiance mêlé à un besoin d'abandon. Tel était du moins Tétat de nos provinces à cette épo([ue pour les personnes de bonne foi et de bonne volonté. Je ne parle pas des autres.
Il n'y avait donc pas , dans l'intérêt que Love m'accordait, une trop grande invraisemblance , et cependant j'y sentais une allusion si directe à notre situation mutuelle, que je restais tremblant et éperdu, prêt à jeter le masque, prêt à le remettre, et ne sachant que résoudre.
— Vous direz tout ce que vous voudrez, reprif^jt?; mais, dans les différences, il y a du meilleur et du
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pire, du calcaire grossier qui n'est ni beau ni bon , et que vous ne regardez seulement pas, et du beau granit rempli de petits grenats et de cristaux ïîns qui brillent. Vous examinez ça curieusement, et vous êtes contente d'y trouver tant de choses qui font qu'une pierre dure est une bonne pierre , et qu'une pierre molle est une pierre si l'on veut. Eh bien, je vous dis, moi, que c'est la même chose pour les humains. Il y a des cœurs tout en diamant où le soleil se joue quand on l'y fait entrer, et il y en a d'autres tout en poussière grise où il fait toujours nuit.
— C'est-à-dire, reprit Love en souriant avec une apparence de moquerie , que votre cœur est une pierre précieuse , et celui de la femme que vous aimez un peu de fange durcie? Eh bien, je commence à croire que vous ne l'aimez pas du tout, et que vous ne pensez qu'à vous estimer et à vous admirer v.ousmême. Peut-être que cette pauvre femme devine, au fond de votre grand amour pour elle, une espèce de mépris qui provient de votre orgueil. Vous vous êtes dit : « Ma manière d'aimer est la seule bonne, et cette femme-là qui aime autrement n*a pas de cœur. » Dès lors, moi, je me demande comment vous osez vous vanter (^'aimer si fort et si bien la femme dont vous faîtes si peu de cas.
leçon était nette. Je l'emportai pour la commen-
ter dans mon cœur, car M. Butler venait de rentrer et recommençait à parler bas avec sa fille. Je retouniai à mes cailloux, mais je ne pus continuer le moindre travail. J'étais hors de moi et comme épouvanté de ridée que Love avait mise sous mes yeux. Était-ce donc moi que j'aimais en elle? Avais-je caressé ma blessure au point de Tadorer et de me faire un mérite et une gloire de ma faiblesse et de ma souffrance? N'y avait-il pas en moi une sorte de rage , peut-être une sorte de haine contre cette femme devenue insensible à force de s'exercer à dompter la douleur? Je la sentais plus forte que moi , et j'en étais comme offensé et indigné. Peut-être même n'étais -je aussi acharné à sa poursuite que par besoin de me venger d'elle en lui faisant souffrir un jour tout ce que j'avais souffert. Qui sait si, du moment où je me sentirais ardemment aimé, je ne me trouverais pas tout à coup désillusionné et lassé par l'excès et la durée de la lutte?
Tout cela était à craindre, car telle est la marche ordinaire des passions, et j'étais profondément humilié de penser que, depuis cinq ans, j'étais peut-être ma propre dupe, en me croyant embrasé d'un sentiment sublime, tandis que je n'étais que dévoré par un sauvage besoin de vengeance et de domination. J'attendais avec irapatience le retour des domestiques de M. Butler. Au;*-
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sitôt qu'ils reparurent, je m'enfuis au fond de la montagne, en proie au sombre problème qui m'agitait. Love avait mis le doigt sur la plaie, et, si mon âme malade n'était pas perdue, du moins elle était menacée sérieusement, car j'essayais en vain de me calmer. J'étais en colère contre elle, et je brisais les arbustes qui me tombaient sous la main en me figurant briser mon idole avec un amer soulagement.
Comme j'errais au hasard depuis deux heures, je me trouvai à Timproviste sur la route de Glermont, et je vis venir à ma rencontre un personnage déhanché, tout habillé de gris et monté sur un cheval de louage que suivait une espèce de guide. Je m'arrêtai court en reconnaissant Junius Black.
— Mon ami, s'écria-t-il en m'apercevant, approchez, approchez, je vous prie, et dites-moi dans quel hôtel du mont Dore est descendue la famille Butler,.,, une famille anglaise qui doit être ici depuis huit jours?
Je nommai l'hôtel sans daigner prendre la peine de changer mon accent. Si quelqu'un était incapable de me reconnaître, ce devait être M. Black.
Mais il arriva que la chose la plus inattendue était précisément celle qui m'attendait. M. Black avait une mémoire fabuleuse et le sens de l'observation des lignes et des physionomies. Il me remercia de mon renseignement en levant son chapeau et en me disant:
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— Mille pardons, monsieur le comte ; je ne vous «avais pas de retour en France, et je ne vous reconnaissais pas à première vue.
J'étais las de dissimuler, et j'étais, d'ailleurs, dans un paroxysme de totale désespérance. Je lui demandai de ses nouvelles, et lui témoignai conibien j'étais surpris de sa pénétration.
— Mon Dieu, me dit-il en mettant pied à terre, îl y a comme cela en ce moment des personnes de votre caste qui se déguisent pour échapper à des dangers politiques imaginaires. Vous n'êtes pas, je pense, d'un caractère pusillanime; mais, venant de loin, vous avez peut-être cru trouver ici tout à feu et à sang.
— Non, monsieur, répondis-je, je n'ai pas cru cela, et je ne crains aucune chose en ce monde. Je me suis déguisé ainsi pour revoir miss Butler sans qu'elle me reconnût.
— Miss Butler? Pourquoi celât grand Dieu! N'êtesvous pas marié ?
— Je n'ai jamais été marié, et je l'aime toujours, puisque je me suis fait paysan pour me mettre à son service.
— Oh lia singulière idée I s'écria M. Black en jetant la bride de son cheval à son guide et en descendant avec moi la profonde rampe qui s'abaisse sur la vallée. C'est romanesque, cela, très-romanesque I Pas marié 1
Sl2 JEAN DE LA îlOCHfi.
je m'en doutais. Je n*y croyais pas, à votre mariage... Mais mademoiselle a fait comme moi , elle vous a reconnu tout de suite, n'est-il pas vrai?
— Si elle m'a reconnu, depuis huit jours que je suis auprès d'elle en qualité de guide, elle n'en a encore rien fait paraître, et je vous avertis, monsieuri que, si vous me trahissez, vous me désobligerez particulièrement.
— Étrange, étrange, en vérité! C'est un roman I... Mais je n'entends rien à ces choses-là, moi, et je ne crois pas devoir m'y prêter, d'autant plus que made^ moiselle doit savoir à quoi s'en tenir. 11 est vrai que vous êtes changé, très-changé, et très-bien déguisé, j'en conviens: on jurerait d'un montagnard; mais enfin vous êtes vous, et non pas un autre. M. Butler aussi doit...
— Si M. Butler sait qui je suis, il n'y a pas longtemps, je vous en réponds. Quoi qu'il en soit, je vous demande le secret.
— Et moi, je ne vous promets rien. Je n'ai pas de raisons pour préférer votre satisfaction à la dignité de la famille^
— Et, en outre, vous avez pour moi une antipathie dont j'aurais dû redouter la clairvoyance.
— Vous vous trompez, monsieur, j'ai toujours fait grand cas de vous, et, sachant que vous avez voyagé.
^ÈAN I)B LA ROCHÈ. m
)é suis certain que vous avez appris beaucoup de cliofies intéressantes. Miss Butler s'ennuie quelquefois, et fion père serait heureux de la voir mariée. Vous seriez pour eux et pour cous une grande ressource. Oui, en vérité, vous pourriez continuer l'éducation du jeune homme, car cela dérange bien sa sœur de ses propres tmvaux, et moi, cela me distrait quelquefois des soins qie je dois à la collection. Bref, je serais content que c^ mariage pût se renouer, puisque miss Love y avait c(jnsenti autrefois, et que depuis elle a toujours refusé d'pn contracter un autre... Mais que sais-je maintenant d^ ses intentions ? Ceci ne doit pas vous fâcher, vous vd^ez que je ne mets pas en doute la pureté des vôtres.
— Je vous en remercie ; mais vous ne devez pas mi trahir, monsieur Black, je vais vous le prouver. liïf Butler n'a pas pour moi le sentiment auquel j'ai eu\la folie d'aspirer. Je suis venu pour m'en convaijcre, et je m'en vais. Jusque-là, n'ajoutez pas à mo^ chagrin l'humiliation d'être raillé. Voyons ; si, coni^e je le crois maintenant, vous êtes un excellent
31, quel profit et quel plaisir trouverez-vous à \.ucun... Mais laissez-moi réfléchir; diable! laisoi réfléchir ! Cela me paraît bien grave ! Si madenpiselle découvre la vérité, que pensera-t-elle de ma omplicité dans une pareille aventure?
tH JBAN DE LA aOCHR.
— Et qui vous forcera de dire que vous m*av« reconnu avant elle ?
— La vérité , monsiear , la vérité. Je ne sais pas mentir» moi, Junius l^ack; je n'ai jamais menti !
— Alors vous blâmez ce déguisement comme un
— Dn peu, oui, je l'avoue. Seulement, je me dis: «C'est l'amour, » et je ne sais pas ce que l'amour fenit de moi, s'il s'emparait de ma cer\'elle. Cela n'est iamais arrivé, et j'espère bien que cela n'arrivera jamais ; mais enfin je sais que l'amour fait faire ces choses étranges, et c'est parce que je ne le conmis pas que je ne puis juger de la dose de libre arbire qu'il nous laisse. Quoi qu'il en soit, je ne vous promets rien, e&tendez-vous ?
— Eh bieii« fiiiies ce que vous voudrez. Je pirs. Adieu, M. Black. Dites à miss Butler que j'ai soufert tout ce qu'un homme peut souffrir,... ou plutct ne loi dites rien. Elle n'entendra plus jamais parle' de moL Adieul
M. Black, qm était réellement un homme seisible et naïf sous sa froide enveloppe, m'arrêta en méprenant par le hns avec une touchante gaucherie.
— N(Mi, mon cher ami, non! s'écria4-U iUj'énument, vous ne vous en irez pas comme ça, quad je sais, moi, ou quand je me [.^rsuade du moin que
mademoiselle... Ma foi, je lâche le mot, j'ai toujours wu m'apercevoir que miss Love ne se consolait pas de votre absence, et, si vous partez encore , Dieu sait si elle ne négligera pas la science, si elle ne deviendra pas triste, malade ! Enfin, monsieur, vous ne partirez pas, et, fallût-il vous promettre,... tenez 1 je ferai tout ce que vous voudrez, et, s'il vous faut ma parole» je vous la donne.
Ce bon mouvement de Junius fondit mon pauvre cœur froissé et trop longtemps solitaire. Je ne pus retenir mes larmes, et toute force m'abandonna.
J'attendrissais M. Black, mais je le dérangeais beaucoup, car il avait grande envie de regarder le pays autour de lui, et, tout en provoquant mes épanchements, il m'interrompait pour me parler géologie. Enfin, voulant avoir raison de ma douleur et de mon découragement, il s'assit près de moi sur le bord du chemin, et me fit les questions les plus candides sur le sentiment qui me dominait à ce point, et dont il ne se faisait aucune idée juste. Quand il crut me comprendre :
— Écoutez, me dit-il, je vois ce que c'est, vous Tavez aimée lorsqu'elle était encore une enfant. Vous qui étiez jeune homme fait, ayant déjà usé et peutêtre un peu abusé de la vie , vous exigiez que cette jeune fille si fière et si simple eût pour vous une pas-
m JKAN DE LA ROCHB.
sion effrénée, car il eût fallu cela pour la décider à risquer la vie de son frère, et c'eût été là une mauvaise passion, peu excusable dans un âge si tendre et avec réducation saine qu'elle avait reçue. Voilà ce que vous vouliez d'elle, j'en suis certain, et je me souviens de l'avoir compris le jour où je vous vis ensemble au cratère de Bar, tout en ayant Tair d'être aveugle... ÏMais il ne s'agit pas de cela. Suivez mon raisonnement. Vous avez été trop exigeant et trop impatient, mon cher ami I Si, au lieu de vous brûler le sang et de vous épuiser l'esprit à désirer une solution alors impossible, vous eussiez su l'attendre; si vous eussiez pris confiance en elle, en Dieu, en vousmême, tout ce qui vous est arrivé aurait pu ne pas être. Vous ne seriez pas parti, vous eussiez espéré un an, deux ans peut-être; à l'heure qu'il est, vous seriez marié depuis trois ans avec elle , car il y a tout ce temps-là que le cher Hope est hors de danger. Songez donc que votre départ était comme une rupture dont vous preniez l'initiative...
— Pardon 1 mon cher monsieur, m'écriai-je : les choses ne se sont point passées ainsi. C'est elle qui m'a rendu ma parole.
— Et pourquoi, diable ! l'avez-vous reprise? Ne savez- vous pas que, si on vous l'a rendue, c'est parce que votre mère avait provoqué cette décision pénible?
N'avait-elle pas écrit à M. Butler pour le mettre au pied du mur, en lui disant que vous dépérissiez , et qu'il vaudrait beaucoup mieux pour vous n'avoir plus aucun espoir?... M. Butler me montra la lettre, et je fus d'avis qu'il fallait agir selon le désir de votre mère* puisqu'à cette époque Hope était fort malade, et qu'il n'était pas possible d'assigner un terme à sa maladie.
— On a beaucoup exagéré la maladie de Hope?
— Dites, monsieur, qu'on l'a beaucoup dissimulée I C'était une maladie nerveuse, et je vous dirai tout bas que, par moments, on a craint Tépilepsie. Or, vous savez que l'on cache avec soin ce mal , qui peut réagir sur l'imagination de ceux qui entourent le malade, sur les jeunes sujets particulièrement. Aussi n'at-on jamais prononcé ce mot-là devant miss Love. Grâce au ciel, toute inquiétude est dissipée ; mais sachez bien que, pendant que vous nous accusiez , nous n'étions pas sur des roses.
— Pourquoi m'avoir caché alors ce que vous m'avouez maintenant? Si au moins Love eût pris le soin
d'adoucir mon désespoir par sa pitié ; mais elle m'écrivait : Soumettons-nous^ comme si c'eût été la chose
la plus simple et la plus aisée !
— Love a ignoré voire désespoir. Elle a su que vous aviez du chagrin, mais nous lui avons caché avec
nn JEAN DE LA ROCHB.
soin l'excès de votre passion : n'était-elle pas assez à (plaindre sans cela?
— Love n*a rien ignoré : je lui écrivais.
— Love n'a pas reçu vos lettres. M. Louandre les remettait à son père, qui les lui rendait sans les lire.
— Alors je vois qu'en effet elle a été moins cruelle pour moi que je ne le pensais. Peut-être n'ai-je le droit de lui adresser aucun reproche; il n'en est pas moins vrai qu'elle m'a oublié, et que dernièrement encore elle se félicitait d'avoir conservé sa liberté : on me l'a dit!
— Et on ne vous a peut-être pas trompé. Eh bien, quand cela serait? De quel droit exigiez-vous une douleur incurable quand vous quittiez la partie ? Et qu'est-ce donc que votre amour, mon cher monsieur, si vous n'avez pas l'humilité de vous dire que miss Love était une personne au-dessus de tous et de vousmême? Si, par votre force morale et par la culture de voire intelligence, vous êtes devenu digne d'elle, n'est-il pas de votre devoir de chercher à vous faire apprécier et chérir? Que diable! je ne suis amoureux d'aucune femme, moi, Dieu merci I mais, si j'aspirais à une femme comme elle, je serais plus modeste que vous ; je ne lui ferais pas un crime d'avoir passé cinq ans sans idolâtrer mes perfections. Je me dirais qu'apparemment j'en avais fort peu, ou que je n'»j
pas SU m'y prendre pour les faire goûter, et je ne serais pas effrayé de passer encore cinq ans à ses pieds dans l'espoir d'un bonheur que je tâcherais de mieux mériter.
Junius parlait avec tant d'animation , qu'il me passa par la tête qu'il était amoureux de Love ; mais à coup sûr il ne s'en doutait pas lui-même, car il continua à me retenir et à me prêcher jusqu'à ce qu'il me vît convaincu, résigné et repentant. Il avait mille fois raison, l'excellent jeune homme! Avec son bon sens pratique et sa rectitude de jugement, il me montrait la route que j'eusse dû suivre, et qu'il était temps de suivre encore. Sa réprimande se trouvait d'accord avec le reproche d'orgueil que Love m'avait adressé deux heures auparavant, et avec les remords qui m'avaient obsédé et rendu furieux contre moi-même et contre elle en même temps.
Quand j*eus conduit Junius jusqu'à la porte de rhôtel, et après qu'il m'eut renouvelé sa promesse,
^^80 JfiAN I)E LA ^OCiïS.
je retournai dans la montagne. Je ne voulais et je m pouvais donner aucun repos à mon corps avant d'avoir reconquis celui de l'âme. Les paroles de M. Black avaient essentiellement modifié mon émotion; mais j'étais accablé par sa raison plutôt que convaincu par ma conscience . Certes, il était entré beaucoup d'orgueil dans mon amour, mais aussi l'on me demandait trop d'humilité, et je ne pouvais accepter l'état d'infériorité morale où l'on voulait me reléguer. Pour me punir de m'être cru trop grand en amour, on voulait me faire trop petit, et on semblait me prescrire de demander pardon pour avoir trop souffert et trop aimé!
Pourtant quelque chose de plus fort que ma révolte intérieure me criait que Love valait mieux que moi. Elle avait souffert sans se plaindre ; elle avait sauvé son frère, et, moi, j'avais laissé mourir ma mèreî... Peut-être même avais-jehâté sa mort par mon impuissance à cacher mon désespoir. Ce remords m'avait souvent tenaillé le cœur, et, pour m'y soustraire, j'accusais Love d'avoir causé le mal en causant ma faute ; mais cela était injuste, puisque Love ne m'avait jamais trahi, et la faute retombait sur moi seul.
Alors je retombais moi-même dans le découragement. Pouvait-elle m'aimer coupable et lâche? Si elle m'acceptait pour époux, ne serait-ce pas une tendresse
IBAN DE LA ROCHB.
pleine de pitié comme celle qu'elle vouait à son frère? M*était-il permis de prétendre à une passion que je n'étais pas digne d'inspirer? Et moi, pouvais-je accepter une pitié qui achèverait de m'avilir?
L^aDattement fut tout le calme que je pus obtenir de ma passion. Je dormis de fatigue, et je fus réveillé à deux heures du matin par François, qui me demandait si, tout de bon, je voulais porter le fauteuil, vu qu'il était temps de se mettre en route. Les Butler voulaient voir le lever du soleil sur le Sancy,
— Pourquoi ne porterais-je pas le fauteuil aussi bien que les autres? lui répondis-je.
— Parce qu'il faut savoir. Diable!. ce n'est pas un jeu, et, tout bon piéton que vous êtes, vous ne savez pas ce que c'est que d'être attelé à un brancard pour monter ou descendre à pic, sauter les torrents de pierre en pierre, traverser la neige aux endroits praticables, et cela avec tant d'ensemble, que le camarade ne tombe pas sur un faux mouvement de vous ; songez aussi au voyageur. Si vous tombez tout simplement, le fauteuil tombera sur ses quatre pieds, et il n'y aura pas grand mal ; mais, si vous roulez sans avoir pu défaire la bricole, adieu tout le monde. Pensez-y, monsieur, ne nous faites pas un malheur 1 Songez que la demoiselle va nous confier sa vie!
— C'est pour cela que je veux la porter, François.
ie ne serais pas fâché d'avoir une fois sa vie dans mes mains. Partons.
Une heure après, nous étions en route. Love, assise commodément, avec un petit marchepied suspendu, traversait rapidement la verte et profonde vallée, blanchie par les vapeurs du matin. 11 faisait très-froid. Le terrain montait doucement. Les porteurs avaient peu de peine. Comme nous étions quatre, c'est-à-dire deux de rechange, je laissai partir les deux premiers en avant. Je ne voulais pas attirer encore l'attention de Love, et je suivais avec mon camarade de relais. Je désirais parler avec M. Black, qui venait à l'arrièregarde, ainsi que M. Butler, Hope, François et son beau-père. Les porteurs, marchant une sorte de pas gymnastique, ne souffraient personne devant eux.
Junius vint de lui-même se placer à mes côtés, à une distance convenable des Butler. Comme mon camarade était près de nous, je parlai anglais, ce qui fit un grand plaisir à M. Black.
— Vraiment! vous avez appris notre langue, si vite et si bien î Mademoiselle en sera charmée ; mais sachez, mon cher ami , que miss Butler ne se doute de rien, qu'elle ne vous a pas reconnu, et qu'elle ne m'a, en aucune façon, laissé libre de lui parler de vous. J'ai essayé d'amener adroitement la conversation mr voire compte. J'ai demandé si on avait quelque
nouvelle de vous. C'est M. Butler qui m'a répondu : )) Oui, il paraît qu'il se porte bien, et qu'il n'est pas marié, comme on le prétendait...
» Mais miss Love a rompu le discours après avoir fait l'observation que le renseignement venait d'un certain Jacques, qui ne savait peut-être pas ce qu'il disait. Peu d'instants plus tard, on s'est séparé, chacun voulant se coucher de bonne heure pour être debout avant l'aube. Ce matin, je n'ai eu que le temps de la saluer, si bien que j'ignore ce qu'elle répondra à mes insinuations.
L'adresse de Junius me fit trembler. Je le suppliai de ne pas dire un mot de moi. Ce qu'il me rapportait ne m'apprenait rien. Bien qu'il se crût en possession de la coniance de Love, il était fort probable qu'elle ne la lui accorderait pas en cette circonstance.
Que se passait-il donc dans l'esprit de cette étrange fille? Lorsque les hommes qui la portaient eurent fourni leur première haleine, ils s'arrêtèrent pour m'appeler; mais, comme j'allais soulever les bâtons, Love, sans me regarder, et s'adressant à mon camarade, lui dit qu'elle voulait attendre son père.
— Ce n'est pas que je souffre ni que je sois lasse, dit-elle à M. Butler quand il nous eut rejoints; je ne connaîtrais pas de plus agréable manière de voyager, gi je pouvais oublier la fatigue que je cause à ces
JEAN DE LA ftOCHK.
hommes. Je pense aussi à la vôtre, cher père; nous allons trop vite, et, quoique vous ne soyez pas forcé de nbus suivre, vous nous suivrez de près, sans vous en apercevoir. Je vous prie donc de prendre de l'avance sur nous. Je sais qu'on ne peut pas monter en chaise jusqu'au sommet du Sancy, c'est *rop rapide. Je resterai au pied du cône, et, comme il y fait froid, j'aime autant arriver la dernière pour vous y attendre moins longtemps.
M. Butler objecta qu'elle allait rester seule avec les guides, Hope désirant voir le lever du soleil sur le sommet du Sancy, et M. Black ayant franchement renoncé à marcher vite et à monter haut à cause de son asthme.
— Eh bien, je ne vois aucun inconvénient, répondit Love, à ce que vous me laissiez avec les guides. Ne suis-je pas en sûreté au milieu de ces braves gens? D'ailleurs...
Ici, Love se retourna comme pour dire que je n'étais pas loin ; mais j'étais plus près d'elle qu'elle ne croyait, et, en me voyant, elle n'acheva pas sa phrase. Je crus voir errer sur ses lèvres un sourire singulier. M. Butler, s'adressant alors à moi, me recommanda d'empêcher que sa fille fît un seul pas, et ^même il parla bas à François pour lui dire de ne pas nous quitter, vu qu'il ne savait pas si j'étais un porteur bien
expérimenté. Puis il s'éloigna avec Hope, et Love nous ordonna d'attendre encore M. Black, dont elle parut vouloir s'occuper avec beaucoup de sollicitude.
Quand il fut près d'elle, elle lui reprocha de n'avoir pas pris un cheval, et elle ajouta qu'elle se reprochait à elle-même de n'y avoir pas. songé pour lui.
— J'aurais dû me rappeler, lui dit-elle, que vous ne vous souvenez de rien quand il s'agit de vous seul, ét je crains réellement que celte course ne vous rende malade... — Ne pourrait-on pas, dit-elle à François, avoir par ici un cheval pour M. Black?
François, qui n'était jamais embarn^ssé de rien, no demanda qu'un quart d'heure pour en amener un du buron le plus voisin, et il partit comme un trait.
— Attendons-le ici , reprit Love en s'adressant à M. Black. Quand je vous verrai à cheval, je repartirai.
L'intérêt qu'elle témoignait à cet ami déjà ancien de sa famille eût dû me paraître fort naturel. Je n'ignorais plus que Junius Black méritait par sa candeur et sa bonté l'estime et l'affection de ceux qui le connaissaient; mais tout m'était sujet de jalousie et de déplaisir, et après tout je ne savais rien ! Love, un moment auparavant, semblait me reconnaître et invoquer ma protection de préférence à celle de tout autre. A présent, elle semblait avoir déjà oublié que j'étais là,
m JEAN DE LA ROCHE.
et vouloir se placer sous la protection exclusive de Junius Black. Elle parlait anglais avec lui ; peut-être ignorait-elle encore que je pouvais l'entendre. J'avais passé par tant d'incertitudes et de suppositions gratuites depuis huit jours, que je n'avais plus aucune confiance dans ma pénétration ni dans mon propre jugement. Je Técoutais, avec une avidité inquiète, échanger des réflexions sur le fades géologique environnant avec le pauvre savant, à la figure froide et mofl*ensive, que si longtemps j'avais pris pour un détracteur machiavélique, et j'avais l'esprit si malade, que je m'attendais presque à découvrir une préférence pour lui dans le cœur de miss Butler.
On avait placé le fauteuil de Love auprès d'un rocher où Junius, déjà très-fatigué d'avoir fait à pied un tiers du chemin, s'était assis pour se reposer et pour se trouver de niveau avec elle.
Soit qu'il eût résolu, malgré ma récente prière, de lui parler de moi, soit que ma figure soucieuse le décidât à risquer, sans me consulter, une explication décisive sur mon compte, il rompit la glace tout à coup, de la manière la plus adroite.
— A propos de roche, dit-il en ramassant une pierre à ses pieds, savez-vous que M. de la Roche est de re* tour dans son château?
— Bah! vous croyez cela 7 répondit Love sans émo-
jbân db ljl roche. m
tion. On a fait tant d'histoires sur son compte que je ne crois plus à rien.
— Vous croyez au moins, reprit Black sans faire attention à mes signes, qu'il est décidément bien vivant et nullement marié?
— Je le sais, répondit Love ; mais, quant à son retour, je n'y crois pas.
— Pourquoi cela?
— Parce que je ne pense pas qu'il m'aime assez pour revenir dans un pays qu'il n'aimait plus du tout.
— Que dites-vous là? Pourquoi ce doute, mademoiselle ?
— S'il m'eût aimée, il n'eût pas douté de moi» et il serait revenu plus tôt.
— C'est ce que je lui ai dit, repartit ingénument M. Black ; mais il assure que...
— Ah çà! vous l'avez donc vu? s'écria Love en faisant le mouvement involontaire, mais aussitôt comprimé, de me regarder.
— Oui, je l'ai vu,... répondit Junius avec embarras. Je l'ai vu,... à Clermont, je crois.
— Vous croyez? reprit Love en riant; vous n'en êtes pas sûr? N'importe, mon cher monsieur Black; vous l'avez vu, je le crois, puisque vous le dites, car vous ne savez pas mentir. Eh bien, vous a-t-il parlé de moi ? Que vous a-t-il dit de moi î
98» JBAN DE LA ROCHB.
Je faisais des yeux si terribles au pauvre lunius. qu'il perdit contenance et bégaya au lieu de répondre.
— Tenez» reprit Love, je le sais, ce qu'il vous a dit ; il me semble que je l'ai entendu, et que je peux vous le redire mot pour mot. 11 dit que je n'ai pas de cœur, que je ne suis pas capable d'aimer, que je suis trop à mes parents et à mes études pour être digne de le comprendre et capable de le rendre heureux. N'estce pas cela ?
Et, comme Junius, de plus en plus interdit et troublé, ne trouvait rien à all^'^guer pour ma défense, elle ajouta :
^ Si vous le revoyez à Clermont ou ailleurs , dite^ lui, mon cher monsieur Black, que je Tai aimé plus longtemps et mieux qu'il ne le méritait, puisqu'il n'avait pas confiance en moi, ou qu'il l'a perdue avant de vouloir se soumettre à l'épreuve du temps. Que sais-je à présent des autres amours qui ont rempli sa vie durant tant d'années? J'aimais un jeune homme sans grand avoir et sans grande expérience, aussi naïf que moi à bien des égards, capable de comprendre par moments mes devoirs personnels et de partager un jour mon humble bonheur. A présent, Jean de la Roche est riche, instruit; il doit connaître le monde, et la vie facile, et les amours que je ne comprends pas, et les femmes à belles paroles et à grande pas-
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sions, auprès desquelles je ne lui paraîtrais plus qu'une vieille fille desséchée par les veilles et adonnée à des études rebutantes chez une personne de mon sexe.
— Mais ne croyez donc pas cela! s'écria enfin lunius avec feu. 11 dédaignera d'autant moins une femme savante qu'il est savant lui-même. Ce sont les ignorants qui ont peur de la supériorité d'une femme, ce sont les imbéciles qui demandent une compagne bornée, ce sont les sots qui veulent jouer le rôle de pacha et jeter le mouchoir à des odalisques dégradées. Un homme de cœur et d'esprit veut vivre avec son égale, la respecter comme sa mère ou comme sa sœur, en même temps que la chérir comme sa femme. Il veut être fier d'elle, et il me semble, à moi, que, si j'avais des enfants d'une idiote, je me ferais reproche de les avoir mis au monde, tant je craindrais qu'ils ne fussent idiots.
La langue du bon Junius s'était déliée sous l'empire d'une honnête conviction. Love l'écoutait attentivement.
— Vous avez raison, reprit-elle, cela devrait être ainsi ; mais cela n'est pas ainsi, mon cher monsieur Black. Il y a et il y aura longtemps encore un préjugé contre les femmes qui ont reçu de l'instruction et à qui l'on a appris à raisonner leur devoir. Moi« si
J*étais homme, il me semble bien que j'aurais plus de confiance en celle qui saurait pourquoi il faut ai* mer le vrai, le beau et le bien, qu'en celle qui suit machinalement et aveuglément les chemins battus où on Ta poussée sans lui rien dire de sage et de fort pour Ty faire marcher droit ; mais je me trompe probablement et vous vous trompez vous-même, parce que vous vivez sans passions. Les préjugés sont plus puissants que la raison ; on veut que la femme aimée soit une esclave par l'esprit et par le cœur, on tient même plus à cela qu'à sa fidélité et à sa vertu, car je sais des hommes qui ont l'air de vouloir être trompés, tant ils le sont, mais qui se déclarent satisfaits par l'apparente soumission morale et intellectuelle dont on les berne.
» Ajoutez à cela, continua Love avec vivacité, que l'homme très-passionné est porté plus que tout autre au despotisme de l'âme, et qu'il aime à s'exagérer, pour s'en eflrayer et s'en offenser, la capacité d'une femme tant soit peu cultivée. Il ne lui accorde plus ^i candeur ni modestie ; il s'imagine qu'elle est vaine* Il ne se dit pas — ce qui est pourtant une vérité banale — que l'on n'est jamais supérieur en tous point* *>[uelque sage que l'on soit, à une personne raisoniirfble ordinaire. Je ne parle pas des exceptions, à qui la nature et l'éducation ont tout refusé ; mais je
JBAN DE LA ROCHB.
suppose une comparaison entre M. de la Roche et moi, par exemple ! Eh bien, je me dis qu*à certains égards j'en sais peut-être plus que lui, sans avoir le droit d'cji être fière, puisque je suis sûre qu'à d'autres égards il en sait i .ertainement plus que moi- Je n'ai jamais compris la rivalité entre les gens qui peuvent s'estimer et se comprendre. Si celui-ci a plus d'ardeur dans la pensée et de nerf dans la volonté, celuilà a plus de prudence dans le caractère ou de charme dans la douceur des relations* Des êtres tout semblables les uns aux autres feraient un monde mort et une société inféconde, et les affections les plus vives sont celles qui compensent leurs contrastes par des équivalents. C'est un lieu commun de dire que les extrêmes se touchent^ que les opposés se recherchent dans le monde du sentiment. Voilà sans doute pourquoi nous nous aimions, lui et moiL., mais il n'a pas compris cela, lui I II a protesté contre cette bonne loi de rinstinct ; il a lu des romans où les hommes tuent des femmes qui mentent^ et il a éprouvé le besoin de me croire menteuse afin de tuer notre amour. Cette conduite-là, voyez-vous, n'est pas trop bonne , monsieur Black. Si je l'excuse ^ si je pardonne à ce jeune homme de n'avoir pas tenu compte du chagrin que devaient me causer son désespoir, et son départ, et sa longue absence, c'est parce que je me souviens de
Wtt JfiAN t)B LA kOCHB.
ravoir beaucoup aimé, et que je sens en moi comme une faiblesse de ma volonté quand ma tête veut trop faire taire mon cœur, qui a sî longtemps plaidé popr lui. Je crois, d'ailleurs, que je ferai bien de m'en tenir au regret du bonheur que nous avions rêvé, sans aller jusqu'au regi*et de nos amours, tels qu'il les entendait. Si nous devons nous revoir, je ne lui refuserai pas mon amitié et mon dévouement au besoin, et je crois qu'il ne m'en demandera pas davantage ; mais, s'il lui passait par la tête, après un si long abandon, de vouloir revenir au passé , je lui dirais : « Non, mon cher Jean, ce n'est plus pos^-ible; car, si nous devons nous aimer encore, tout est à recommencer entre nous. Nous n'avons plus de sacrifices à nous faire, puisque votre pauvre mère n'est plus, et que mon cher frère se porte bien : il s'agirait maintenant de nous aimer sans effroi et sans orage, comme on peut s'ainier quand il n'y a plus d'obstacles. C'est bien plus difficile, et peut-être que pour vous les obstacles sont le stimulant nécessaire à la passion. Enfin je ne vous connais plus, moi , et nous avons à refaire cotmaissance, comme si nous entrions dans une autre vie. Voyez si , telle que je suis, je vous plais encore, et permettez-moi de vous étudier pour savoir si je peux reprendre en vous la confiance que j'ai eue autrefois. » Voilà ce que Jean se dirait aussi à lui-même, s'il était
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un homme sérieux ; et ce qu'il se dit peut-être en ce moment, car il est possible qu'il se sente, comme moi, enchaîné par le respect et la mémoire du passé et qu'il éprouve le besoin de m'étudier et de me juger avec ce qu'il a pu acquérir d'expérience et d'exigences légitimes. Jean fera donc bien de m'examiner de son mieux et même de m'espionner au besoin , avant de se permettre de venir réclamer ma parole, et, quant à moi, ce ne sera pas avant d'avoir soumis son amour à une longue épreuve que je lui rendrai le mien. Voilà, monsieur Black, ce que vous pouvez lui dire, si vous le rencontrez encore et s'il vous interroge.
Love donna toutes ces raisons, non pas sous forme de discours comme je les résume, mais à travers un dialogue assez animé et qui dura plus d'un quart d'heure. Junius défendait ma cause avec une généreuse obstination. Il prétendait que l'épreuve avait été assez longue et Texpiation de mon impatience assez complète, et que, si je me présentais tout d'un coup avec le désir et l'intention de renouer le mariage, on ne devait pas me demander de nouvelles preuves de^ fidélité et m'imposer de nouvelles souffrances. Love se montra un peu ironique et un peu cruelle. J'avais désormais la conviction qu'elle parlait ainsi à dessein que j'en fisse mon profit; elle avait l'air de me défier et de me rebuter même avec un certain orgueil froissé
qui n*était peut-être pas ce quMl eût fallu pour refermer ma blessure. Plus elle avait raison coatre moi, plus je sentais de dépit contre elle. Elle me semblait vouloir triompher de mon humiliation et devenir coquette au moment où je lui reprochais d'être trop austère et trop raisonneuse, comme pour me punir de mon injustice.
Le cheval arriva et Black se hissa dessus avec sa gaucherie ordinaire ; mais Tanimal se trouva un peu vif, et François dut le tenir par la bride, ce qui eût retardé notre marche et l'eût rendue impossible, si nous n'eussions pris le parti de laisser le savant en arrière avec le guide. Mon camamde, le porteur, qui n'avait encore rien fait, se plaça dans le brancard en avant, moi derrière Love, et nous partîmes, laissant les deux autres à distance égale entre le cavalier et nous.
Love ne détourna pas la téte en se sentant soulevée par moi; on eût juré qu'elle ne me savait pas là, et qu'elle avait oublié que je pusse y être.
XXVH
Le porteur de devant était une espèce d*Hercule, un vrai type d'Auvergnat de la montagne, éiwrme de tête, court d'encolure , large d'épaules, grêle ou plutôt serré de la ceinture aux pieds , comme les taureaux de race. Sa chevelure, frisée en toutFe sur le front, complétait la ressemblance ; mais la douceur de son regard et la candeur de son sourire étaient d'un enfant. II s'appelait Leclergue. François me l'avait choisi en se disant que, si je manquais d'adresse ou de force, cet athlète rustique sauverait tout et ne S6 fâcherait de rien.
Nous allions presque aussi vite que des chevaux qui trottent ; c'est la manière de porter dans le pays. Love ne parut se souvenir de moi qu'au moment de traverser la Dordogne. Le torrent était très-gros, et les roches brutes que nous franchissions par des bonds d'ensemble bien combinés étaient en partie sous Teau. Elle se retourna alors, et, comme si elle
eût été surprise de me voir, elle sourit et me dit bonjour d'un petit mouvement de tête.
— Avez-vous peur, demoiselle? lui dis-je tout en sautant.
— J'ai peur pour vous , répondit-elle d'un ton de reproche.
Et, quand nous fûmes sur l'autre rive, elle ajouta .
— C'est assez, j'espère, et vous allez appeler un remplaçant.
— C'est-à-dire, repris-je, que vous ne vous fiez point à moi?
Elle ne répondit pas; mais, comme elle était tournée de profil, je vis encore ce mystérieux sourire, demirailleur, demi-mélancolique, qui parfois la faisait ressembler à la Joconde de Vinci, quoique sa beauté appartînt à un type plus régulier et plus franchement sympathique.
J'encourageai Leclergue en patois. Quoique bien payé par M. Butler, il l'était encore plus par moi, et il ne se ménageait pas. Au bout d'une demi-heure de^ marche, nous avions rejoint Hope, M. Butler et leurs guides; mars, comme nous étions lancés sur la pente ascendante des premiers échelons de la montagne , nous ne nous arrêtâmes pas, et bientôt nous laissâmes tout le monde derrière nous. Nous marchions toujours plus vite à mesure que la montagne devenait plus sa*
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pîde, comme font les chevaux courageux quand ils sont chargés, l'animal comprenant tout aussi bien que rhomme que l'ardeur de la volonté allège seule la fatigue.
Il n*y avait plus trace de sentier. Nous gravissions des toufies de gazon toutes rondes , jetées par les pluies en escaliers capricieux et trompeurs sur des talus de gravier. Les pieds des animaux avaient achevé de dégrader le flanc de la montagne. J'éprouvai là une fatigue qui tenait du vertige, mais ce ne fut qu'aux premiers moments. Je fus bientôt pris de cette fièvre qui décuple les forces, et je portai Love sans respirer jusqu'à la Dordogne , qui commence à sourdre au jour au milieu d'une vaste nappe de neige immaculée.
Nous avions beaucoup devancé le reste de la caravane. Nous posâmes le fauteuil pour l'attendre , et Leclergue se jeta de son long par terre avec le sans façon permis dans la circonstance et avec un peu d'affectation aussi , pour montrer que la peine valait bien le salaire.
Quant à moi, je restai debout à distance. Love, qui ne pouvait faire un pas, m'appela, et, me voyant couvert de sueur sous la bise glacée, elle m'ordonna de prendre son manteau» que je refusai obstH nément.
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— Vous êtes un entêté ! me dit-elle alors avec une véritable colère maternelle ; vous avez voulu porter, ce n'est pas votre état, et vous n'en pouvez plusl Vous en serez malade, vous en mourrez peut-être!
Et des larmes coulèrent sur ses joues pâlies par le froid , qui tout à coup se couvrirent d'une vive rou* geur, comme si son amour se fût trahi en dépit d'ellemême. Son émotion me rendit presque fou. Je faillis me jeter à ses pieds , maïs la présence de Leclergue me retint. Que signifiaient donc toute cette prudence et toute cette méfiance dont elle venait de rédiger pour ainsi dire le programme cruel en parlant de moi à M. Black en ma présence et avec le soin de ne m'en pas laisser perdre une parole?
Immobile devant elle , je regardais sa nuque blan* che inondée de boucles noires, et je devinais, aux moindres ondulations de sa tête penchée en avant , les larmes qu'elle ne pouvait plus retenir. J'étais donc aimé éperdument peut-être, et elle ne voulait pas me le laisser entrevoir I Pourquoi ce jeu terrible pour tous deux? Était-ce fierté à cause de ma fortune refaite et delà sienne compromise? Non! Love était comme son père, elle ne savait jamais rien des choses d'argent, ou, si elle les savait, elle n'y pensait pas, elle n'y pouvait pas penser. C'était donc autre chose ; du dépit peut-être , un dépit réel et profond d% m'avoir
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VU renoncer à elle dans un tennips où elle ne renonçait pas à moi?
— Ahl si cela pouvait ôtrel me disais- je. Si elle avait eu contre moi Tamertume que j'ai eue contre ellel Si elle avait souffert autant que moi,... c'est-àdire si elle m'aimait comme je l'aime!
Tout se résumait dans cette pensée. J'étais ivre de joie, et la peur me retenait encore. J'allais lui parler à cœur ouvert, et, au moindre mouvement qu'elle faisait, je tremblais de rencontrer son regard déjà séché et son malicieux sourire recomposé sur sa figure impénétrable.
Elle rompit le silence sans se retourner.
— Est-ce que vous croyez, me dit-elle en me montrant la cime du Sancy, que mon père et mon frère arriveront à temps pour voir de là-haut le soleil sortir de l'horizon?
— Je ne le crois pas, répondis-je; mais vous, ne souhaitez-vous point le voir?
— Je sais, répondit-elle, que c'est une des plus belles choses du monde; mais» comme cela ne se peut pas...
— Mais si cela se pouvait?
— Je vous dis, reprit-eUe d'un ton ferme, que cela ne se peut pas, et que je n'y songe pas.
Je m'approchai de Leclergue* qui dormait déjiu
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— Camarade, lui dis-je à Toreille en le réveillant, ▼eux-tu gagner cinq cents francs tout de suite?
— Avec plaisir, monsieur!
— Eh bien , relève-toi et emportons la demoiselle jusqu'à la croix du Puy.
— Diable! dit-il, porter là-haut une personne? Ça ne s*est jamais fait. Est-ce possible?
— C'est possible , puisqu'on y a porté une croix et des pierres. Veux-tu mille francs?
— Non, je suis un honnête homme: cinq cents francs, c'est bien payé; mais, si j'en crève, vous aurez •oin de mon vieux père. Je n'ai que lui à nourrir.
— Je te jure d'avoir soin de lui. Veux-tu?
— Mais vous, vous ne pourrez pas!
— Est-ce que je vais mal? est-ce que je te fatigue?
— Non! vous allez mieux que pas un. Allons! en route. Vous passerez devant?
— Non, je veux faire le plus difficile. Attends! je t*avertis que la demoiselle dira non. Elle aura peutêtrè peur. Ça ne fait rien. Tu avanceras tout de mêmp^^ C'est moi qui commande.
— C'est bien : mais ce n'est pas le tout de con^- Idander, il faut rendre l'homme capable d'obéir* àvez-vous quelque chose à me faire boire?
— Oui. Voilà de l'eau-de-vie pour toi, lui dis-je en loi tendant une gourde«
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— OÙ me conduisez-vous? s'écria Love en nous iroyaiU repasser le brancard dans nos bricoles de cuir.
— A deux pas plus loin, lui répondis-je ; il fait trop froid ici pour nous qui avons chaud. C^est le camarade qui veut sortir de ce corridor de neige.
Elle nous demanda plusieurs fois s'il n'était pas temps de s'arrêter; mais nous allions toujours, en lui disant que nous arrivions. Quand, après les neiges, elle se vit au pied du cône, elle s'écria qu'elle ne voulait pas aller plus loin; mais nous étions déjà lancés, et, comme elle faisait mine de se lever pour arrêter Leclergue :
— Miss Love, lui dis-je avec autorité, il est trop tard; si vous faites un mouvement, vous nous faites tomber, et nous sommes perdus tous les trois!
Elle se tint immobile , les mams crispées sur les bras du fauteuil et retenant sa respiration.
Si TefiFort fut grand, Leclergue seul s'en aperçut, et encore avait-il le moins de peine, puisqu'il enlevait Bans être chargé de retenir. Quant à moi, je ne m'aperçus de rien; je n'étais plus dans les conditions régulières de la vie, et je crois que, si le cône eût été du double plus haut, je l'eusse escaladé sans effort; je jouais le tout pour le tout; il m'était absolument indifférent de mourir là, si je ne devais pas être aimé, hmrtant, lorsque j'arrivai, je tombai sur mes genoux
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en déposant le fauteuil sur le bord de la plate-forme, Leclergue, sans s*inquiéter de personne , défit sa bricole, et, en homme qui connaît tous les dangers de sa profession, descendit en courant le revers du cône, puis se jeta dans un buisson pour ne pas rester exposé sans manteau à l'air vif et saisissant qui fouettait la cime nue.
J'étais donc seul avec Love, mais sans^m'en rendre compte, car je perdis un instant la notion de moimême, je fermai les yeux comme si j'allais m'endor* mir, et, les rouvrant aussitôt, je regardai avec étonnement autour de moi, comme si j'avais dormi une heure. J'avais tout oublié et je contemplais, pour ainsi dire en rêve, les abîmes perdus sous mes pieds et l'immensité des brumes déployées autour de moi* Le soleil se levait splendide et balayait les vapeurs étendues sur la terre comme un lac sans limites. A travers ce voile grisâtre, les terrains diaprés et les horizons roses commençaient à apparaître comme la vision du mirage. C'était sublime et presque insensé d'apparence; mais où donc était Love dans tout cela?
Je regardais stupidement le fauteuil vide posé devant moi* Que faisait là ce meuble d'auberge, en toile rouge et jaune , planté fièrement à côté de la horiïe irigonométrique qui marque la cime la plus élevée
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de la France centrale, au piod de la croix de bois brisée par la foudre, qui tient là sa haute cour et célèbre ses grades orgies les jours de tempête? Ce fauteuil me faisait l'effet d'une aberration du pauvre Granville dans ses derniers jours de fantaisie délirante. Tout à coup , je me rappelai Love , et je fis un grand cri où s'exhala toute mon âme. Elle était donc tombée dans le précipice? Que pouvait-elle être devenue?
Je sentis alors quelque chose de frais sur mon front, c'était sa main. Elle était à genoux près de moi, die m'enveloppait de ses vêtements, elle m'entourait de ses bras.
— Jean de la Roche, me dit-elle, tu as donc voulu mourir iciî Eh bien, mourons ensemble» car je jure que j'ai assez souffert, et que je ne redescendrai pas sans toi cette montagne.
— Je ne mourrai pas, je ne peux pas mourir si tu m'aimes I m'écriai-je en me relevant.
Je la forçai de se rasseoir sur le fauteuil, et, prosterné à ses pieds, j'appris de sa bouche qu'elle m'avait reconnu dès le premier jour.
— Comment ne t'aurai-je pas reconnu, me dit-elle, puisque je t'avais toujours aimé? Mais, mon Dieu! qu'est-ce que je vous dis là? moi qui m'étais promis de vous étudier et de vous faire attendre !
— Méchante I m'écriai-je, pourquoi ces froides rè-
solutioQs et cette prudence hypocrite quand tu me Toyais la perdu de chagrin et d*amour, prêt à renon« cer à toi et à en mourir peut-être?
— Renoncer à moi ! reprit-elle avec une sorte de colère tendre; voilà ce que je ne peux pas vous pardonner d'avoir fait et de songer à faire encore quand le doute vous revient. Tenez, Jean , vous ne m'aimez guère I
— Et vous, vous ne m'aimez pas du tout , si vous ne sentez pas que je vous adore?
— Que la volonté de Dieu soit faite! répondit-elle en se jetant dans mes bras; je sens bien que notre amour vient de lui, puisqu'il est plus fort que toute ma raison , tout mon ressentiment et toute ma peur, &.imez-moi en despote, si vous voulez; soyez injuste, aveugle, jaloux : me voilà vaincue, mon cher mari, 5t je vois bien que tout ce qu'on peut dire contre i& passion ne sert de rien quand la passion commande.
J'étais toujours aux pieds de Love, derrière le petit monument trigonométrique, lorsque des^oix, qui se
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firent entendre au-dessous de nous , nous signalèrent l'approche du reste de la caravane. M. Butler et son fils , assez inquiets de notre audacieuse ascension qu'ils avaient vue de loin , doublaient le pas pour nous rejoindre et commençaient à gravir le cône. Love m'apprit à la hâte que son père avait été informé par elle, la veille seulement, de mon identité avec ce Jean de la Roche, dont il remarquait déjà, et de plus en plus , la ressemblance sur mon visage. Quant à Hope, il ne se rappelait réellement pas assez mes traits pour avoir le moindre soupçon , et Love me supplia de lui donner quelques jours encore pour le préparer à cette surprise.
— ' Ne faites semblant de rien , me dit-elle , et partez demain pour Bellevue ; c'est là que nous nous rejoindrons presque en même temps. Je me charge d'informer mon père de mes résolutions, qu'il approuve d'avance , je le sais , à tel point qu'en vous donnant ma main et mon âme c'est à lui presque autant qu'à vous que je cède.
En effet, deux jours après, j'étais à Bellevue sous ma figure normale, et la famille Butler y arrivait peu d'heures après moi. La première personne qui me sauta au cou fut le cher Hope.
— Vous vous êtes moqué de moi , me dit-î! ; mais |e vous le pardonne, à la condition qu'une autre oiai-
ma
JBAN DE LA ROCHB.
Banierie que Ton m'a faite en voyage restera ce qu'elle est, une plaisanterie horrible et détestable !
— Sachez, me dit M. Butler en riant et en m'embrassant , que nous avons appris à cet enfant le motif de votre déguisement. N'était-ce pas en eflfet une manière adroite de vous introduire auprès de nous pour plaider la cause et faire agréer les offres de votre aimable cousin de Bressac?
— Et Love jouait cette comédie avec un sérieux irritant , reprit le jeune homme. J'ai failli croire qu'elle voulait me donner pour beau-frère l'homme qui m'est le plus antipathique, et j'ai été assez simple pour. plaider votre cause et pour dire que ma sœur n'était pas libre d'épouser un autre homme que vous.
— Vous avez été plus loin , dit Love en souriant. Vous avez affirmé que je devais épouser M. de la Roche. Est-ce encore votre opinion?
— Oui, répliqua le jeune homme avec chaleur. Il faut que cela soit pour que je redevienne heureux, car j'ai cessé de Têtre le jour où je vous ai vue pleurer.
— En ce cas, me voici pour dresser le contrat? dit M. Louandre, qui venait d'arriver et qui nous 4cou« tait depuis un mstant sans se montrer.
Le soir, après que nous eûmes diné en famille d4
JHAN DR LA ROCMB.
causé longtemps avec expansion, Love me ditàdemivoix :
— Décidément, mon ami, je vous aime mieux quand vous parlez en bon français, sans accent, et quand, n'ayant plus Tobligation de faire le paysan montagnard, vous montrez votre cœur et votre esprit tels qu'ils sont. Je ne dirai pas que je vous retrouve, mais qu'en ce moment je vous découvre; car il y a une chose que vous ne savez pas, monsieur Jean! c'est que vous n'êtes plus l'homme d'autrefois. Vous avez tellement gagné de toutes façons , que , si vous fussiez venu me trouver au mont Dore tel que vous voici, je ne vous aurais pas fait souffrir pendant huit jours les déplaisirs de l'incertitude.
J'étais bien heureux et bien attendri , et pourtant j'eus encore une crise pénible en retournant à la Roche. J'éprouvai une sorte d'effroi au moment de réaliser le rêve de ma vie, comme si j'eusse craint de trouver le rêve au-dessous de mes longues ambitions, ou de me trouver moi-même indigne du bonheur rêvé. Je me demandais si la supériorité de ma femme ne viendrait pas à m'humilier, et si cette amère jalousie, dont je sentais en moi Tinstinct fatal, ne se tournerait pas contre son propre mérite à l'état d'envie misérable et d'orgueil froissé.
Quand je rentrai dans mon triste manoir , Cathe-
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rine me trouva triste aussi , et je passai la nuit à me tourmenter, à m'accuser, à me défendre , à me chercher des torts dans le passé , dans Tavenir , dans le présent même, afin d'avoir à m'en disculper en accusant ma destinée et en frémissant d'être entraîné pa^* elle vers un monde inconnu de joies suprêmes ou de tortures odieuses.
Cette crise fut la dernière, et, si je la rapporte dans ce récit fidèle de mes amours , c'est pour compléter l'étude de mon propre cœur et l'aveu des misères du cœur humain en général. La grande résolution du contrat conjugal est affaire d'enthousiasme , acte de foi par conséquent dans la première jeunesse. A vingt ans, j'eusse fait sans épouvante le serment de l'éternel amour; à trente ans, je sentais la grandeur de l'engagement que j'allais prendre, et, chose étrange, ma constance si bien éprouvée ne me donnait que plus de méfiance de moi-même.
Quand je revis ma fiancée le lendemain, je trouvai de l'altération sur son visage, comme si elle eût ressenti les mêmes anxiétés que moi. Interrogée sur son abattement, elle me raconta avec une admirable candeur tout ce que j'aurais pu lui raconter moi-même, à savoir qu'elle n'avait pas dormi, qu'elle avait creusé 3a vision de notre avenir, et que ma figure lui était apparue trouble et inquiète, enfin qu'elle avait pleuré
sans savoir pourquoi, en se disant malgré elle ces mots cruels:
— Si nous allions ne pas pouvoir nous aimer dans le bonheur !
Je frissonnai de la tête aux pieds en entendant Love constater aussi exactement la simultanéité de nos impressions, et à mon tour je me confessai à elle.
— Eh bien, répondit-elle après m'avoir écouté avec attention, tout cela est maladif, je le vois maintenant. Nous avons douté Tun de l'autre au moment où nous devions le plus compter l'un sur l'autre. Nous sommes peut-être un peu trop âgés et un peu trop intelligents tous les deux pour ne pas nous rendre compte des dangers de la passion. Je crois que ces dangers sont réels. Nous serons encore plus d'une fois tentés, vous de me trouver trop calme et trop forte , moi de vous trouver emporté et injuste. De là pourront naître des reproches , des amertumes , des soupçons , des souffrances graves, si nous ne sommes pas résolus d'avance à combattre intérieurement notre imagination avec toute l'énergie dont nous sommes capables. Oui , vraiment, je crois à présent qu'il faut entrer dans la vie à deux , dans l'amour complet , armés de pied en cap contre les suggestions du diable, (]ui guette iouîed les existences heui-euses pour les détruire ^ et touiÉfa
les fêtes du cœur pour jeter son poison au fond de h coupe.
— Qu'est-ce donc, selon vous, que le diable? lui dis-je. Croyez-vous à la fatalité, comme les Orientaux?
— Je crois à la fatalité, répondit-elle, mais non pas à la fatalité souveraine. Je crois qu'elle est toujours là, prête à nous entraîner, mais que notre bonheur et notre devoir en ce monde consistent dans la mesure de nos forces pour tuer ce démon sauvage qui n'est autre chose que l'excès des désirs et des aspirations de notre âme aux prises avec l'impossible. Voilà toute ma philosophie. Elle n'est ni longue ni embrouillée. Résister et combattre, voilà tout; résister à l'orgueil et combattre les exigences qu^il suggère.
— Le pourrons-nous, ô ma belle guerrière?
— Oui, mon cher Otello, nous le pourrons, parce que nous avons cnltivé notre esprit, notre raison, notre volonté par conséquent, et qu'au lieu de les négliger, nous allons nous aider l'un l'autre à les cultiver toujours davantage. Tout ce que nous donnerons de lucidité à notre intelligence nous sera rendu en confiance, en adoration réciproque par notre cœur assaini et renouvelé... Tenez I avouons-nous une bonne fois que, depuis cinq ans, nous avons du dépit l'un contre l'autre, et que, si ce mauvais sentiment a donné de l'excitation à notre amour, il lui a ôté de
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sa candeur et de sa sainteté. Ce que nous avonb éprouvé tous les deux la nuit dernière , eette espèce d'hallucination douloureuse, c'est la voix du remords qui parlait en nous, et peut-être aussi Tavertissement de la Providence, qui nous disait à chacun : « Ne tremble pas, mais veille! Voilà le malheur dans la passion. Contemple ce tableau effrayant, et souvienstoi que la passion est une chose sublime qu'il faut préserver, défendre, épurer sans cesse. C'est l'œuvre de toute la vie, c'est le mariage. Tu n'es sans doute pas assez fort pour répondre, en ce jour de trouble, de la force de ta vie entière ; mais crois à la force qu'on acquiert en la demandant à la raison , à la vérité, à la force même, c'est-à-dire à Dieu. »
— Ma bien-aimée, lui répondis-je , vous êtes dans le vrai, je vous comprends enfin , et je m'explique votre énergie, votre patience et vot^e sérénité dans le sacrifice. Vous n'êtes pas une femme savante , vous êtes une âme véritablement religieuse , véritablement éclairée d'en haut. Eh bien, je sens que nous pouvons nous aider mutuellement , et que nos volontés , réunies et dirigées vers un but commun, peuvent arriver au miracle de l'amour inébranlable et du bonheur sans orages. C'est dans cette union de deux âmes sœurs que Dieu a caché le secret d'une telle victou'e sur le démon.
Cet entretien laissa en nous des traces si profondes, aue, depuis dix ans, nous sommes heureux, ma samte femme et moi, sans qu'aucune de nos appréhensions se soit réalisée , sans que no\u ayons eu de grands efiForts à faire pour les éloigner, et sans que la satiété se soit annoncée par le plus léger symptôme de refroidissement ou d'ennui.
Si ce bonheur est un peu mon ouvrage , je dois dire qu'il est beaucoup plus celui de madame de la Roche. Plus ferme à son poste et plus attentive que moi , elle sait prévoir avec une admirable délicatesse les occasions ou les prétextes que Vennemi pourrait prendre pour sMnsinuer dans notre sanctuaire. Cet ennemi, ce démon, elle le définit très-bien en disant que c'est une fausse vue de l'idéal , un mirage de l'orgueil, une idolâtrie de soi-même, suscitée par l'amour qu'on inspire, et dont on arrive à n'être jamais satisfait, si Ton oublie que l'amour vient de Dieu et qu'on n'y a droit qu'en raison des mérites que Ton acquiert. Cette loi bestiale , imaginée par l'humanité primitive et sauvage , qui ordonne à la femme de servir et d'adorer son maître , quelque indice et ingrat qu'il puisse être , fut écartée de notre pacte conjugal comme une impiété heureusement irréalisable de nos jours, et inapplicable à des êtivs doués de conscience et de réflexion. J'eus le bonlieur
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de comprendre et de ne jamais oublier que Love était une créature d'élite dont je devais vouloir être digne, sous peine de me mépriser moi-même , et ce noble travail de ma volonté devint bientôt une douce et chère habitude dont l'ardente reconnafôsance de ma bien-aimée me paye largement à toutes les heures de ma vie.
Nous avons traversé ensemble des jours mauvais « partagé des douleurs poignantes. Nous avons perdu des enfants adorés; nous avons craint une seconde fois de perdre notre adorable père et ami, M. Butler; nous avons fermé les yeux du pauvre Black, victime prématurée d'un travail trop assidu et trop minutieux. Mais il n'est pas de douleurs, d'inquiétudes et de regrets que nous ne puissions supporter ensemble, et nous nous aimons trop Tun l'autre pour ne pas aimer la vie , quelque éprouvée qu'elle puisse être. Nous avons reporté sur les enfants qui nous restent l'amour que nous portions à ceux que nous avons tant pleurés^ et nous avons la confiance de prolonger, par nos soins, la vie précieuse de leur grand-père, comme nous avons la conscience d'avoir adouci, par notre affection dévouée , l'agonie philosophique et resignée de son digne ami Junius.
Hope a été moins courageux que nous dans nos chagrins domestiques, et même la mort de M, Black^
bien quMl eût Thabitude de contredire le pauvre collectionneur et de dédaigner ses idées, lui a été sensible à un point que nul ne pouvait prévoir. Notre fille ainée a heureusement pris sur lui un empire extraordinaire. Cette enfant semble résumer toutes ses affections, et lui enseigner, sans qu'il y songe, les tendresses et les dévouements de la temité.