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SES ÉTUDES

Introduction. — Naissance de Jean de Salisbury; sa patrie, son nom. — État des études en Angleterre au douzième siècle. — J. de Salisbury en France; ses premiers maîtres : Abélard, Albéric, Robert de Melun, Guillaume de Couches, Richard rÉvêque, Thierri, Pierre Hélie, Adam du Petit-Pont. — J. de Salisbury professeur; conjecture sur le lieu où il enseigna. — Il redevient disciple des écoles de Paris; ses derniers maîtres : Gilbert, Robert Pullus, Simon de Poissy. — Son séjour à l'abbaye de Moutier-la-Celle ; sa liaison avec Tabbé Pierre ; son départ pour l'Angleterre.

Dans le courant de Tannée 1136, Abélard reprenait ses leçons publiques sur la montagne Sainte-Geneviève (1).

(1) Ce fait est aujourd'hui hors de doute. V. M. de Rémlisat, Abélard, t. I, p. 170-171. — SaUsbury^ Métal., II, x; éd. Giles« vol. V, p. 78 : « Anno altero postquam illustris rex Anglorum t Henricus, Léo justitiîe, rébus excessit humanis. » Henri I^»* Beauclerc, « le Lion de justice, » mourut au mois de décembre 1135 (Orderic Vital, EisU ccd., part. III, lib. XIII, c. vni ; Lingard, trad. deRoujoux, t. Il, c. ni, p. 234) : c'est donc en 1136 que Jean de Salisbury trouva Abélard enseignant à Paris : car c'est à tort, selon nous, qiie Fleury(jyts^ ecc/.,LXX, xxxv) et D. Ceillier (ITw^

Dix-sept ans auparavant .(1) , il avait quitté sa chaire pouise cacher dans le cloître, et depuis lors sa voix ne s'était pas élevée dans T enceinte des écoles de Paris. Les événements romanesques qui avaient traversé sa carrière, tant de mécomptes, tant d'hostilités qui n'avaient cessé de le pom^suivre, loin d' amoindrie* sa popularité , n'avaient fait qu'ajouter à la gloire du déctear l'attrait touchant d'une grande destinée brisée. Aussi , a la première nouvelle que le maître allait enfin rompre le silence , les disciples affluèrent, avides de l'entendre et ardents à l'applaudir. Dans le nombre il s'en trouvait quelques-uns peut-être qui, à l'exemple de ce Geoffroy d' Auxerre dont Hélinand (2) ,

des aut, sacr,, t. XXIII, p. 270) traduisant aliero anno par « la seconde t année après la mort de Henri », reportent à 1137 l'arrivée en France de Jean de Salisbury. — Une erreur plus grave est celle des auteurs de V Histoire littéraire (t. IX, p. 66), lesquels, se rappelant qu'Abélard était moine de Saint-Denis dès 1120, et ne pouvant pas admettre qu'il ait reparu dan& la suite sur la montagne Sainte- Geneviève, font remonter à 1118 ou 1119 le voyage de Jean de Salisbury, sans tenir aucun compte de son assertion, pourtant si formelle. Il est évident qu'Abélard se retira à Saint-Denis en 1119. (Rémusat, Abélard, t. I, p. 68.) Mais on ne peut guère mettre en doute le fait allégué si clairement par Jean de Salisbury dans le passage cité; et tout s'explique pourvu qu'on suppose, ce qui est de la plus grande vraisemblance, qu'Abélard revint enseigner à Paris, dans l'iâtervalle du concile de Soissons au concile de Sens. V., outre M. de Rémusat (loc. cit.), l'étude de M. de Pastoret sur Jean de Salisbury, dans le tome XIV de VHist. litt., et Petersen, /. Saresb. Entheticus^ Hambourg, 1842, p. 73.

(1) En 1119. V. de Rémusat, Ahélard , 1. 1, p. 68.

(2) Hélinand, Chronique, liv. XL VIII, an. 1142, col. 1035, éd. Migne. « Ego mihi aliquando magistrum fuisse recordor, qui cum « pedibus et intestinis nihil amplius de agno paschali aut ipse vo- « rans, aut discipulis exhibens, et se pariter et auos non. modica « ejus parte fraudabat.N»»

dans' sa Chronique , nous a conservé les amères censures , devaient se repentir im jour d'avoir laissé surprendre leur admiration, et, s' élevant contre la main qui les avait nourris, reprocher au professeur de ne leiu* avoir donné, de n'avoir pris lui-même que des aliments insuflSsants, «les pieds «seulement et les intestins de l'agneau pascal et non pas «c la tête (1) , » c'est-à-dire ce qu'il y a de plus haut, de vraiment divin dans les enseignements de la foi. Mais au milieu de cette foule on pouvait distinguer un tout jeune Anglais (2) , d'assez petite taille (3) , qui, « assis aux pieds «du docteur, recueillait avec toute l'avidité de son âme « chaque parole qui sortait de cette bouche éloquente (4) . » Celui-là devait continuer jusqu'à la fin son estime et sa reconnaissance au maître qui lui a\ait appris les premiers éléments de l'art dialectique (5). Il devint l'ami, le protégé de saint Beniard; il n'encourut jamais le moindre soupçon d'hérésie, ce qui ne l'empêcha pas d'écrire que « le péripa- « téticien Palatin (6) avait effacé la renommée de tous les « logiciens de son temps , au point de passeur pour jouir , à «l'exclusion des autres, de l'entretien familier d'Aris-

(i) Cf. Exode y xir, 9.

(2) Adolescens admodum, Salisb;, Métal, , II, x; éd. Griles,WoL V, p. 78.

(3) Homuncio. Id., Ep..ô8i éd. Giles, vol I, p. 72. Cf. Ep. 113, 142, 172, 217, 304.

(4) Id. Met, y II. X : « Ad pedes ejùs, prima àrtis hujus nidi- « menta accepi, et pro modulo ingeniolî mei, quidquid excidebat < ab ore ejus, totâ mentis aviditate excipiebam. »

(5) Id., ibid.

(6) Sur ce nom, fréquemment donné à Abélard par les écrivains contemporains, voir M, de Rémusat, Abélard , U l, p. 2, not. 1. »— Rist. lut. de là Fr., U IX, p. 66.

y> tote (1) . » Les contemporains appelaient ce jeune étranger Jean de Salisbury.

Il; était né en Angleterre, au comté de Wilts, peut-être dans la ville dont il portait le nom (2) . Au douzième siècle, la province de Salisbury était encore appelée , du nom de r empereur Sévère, Severia^ d*où Jean lui-même dérive la désignation plus répandue de Saresberia (S) , forme latine de Salisbury. De là, pour notre étudiant, un autre surnom, celui de Severianus^ qui lui est donné notamment par Leland (4).

' Quel était le nom de sa famille ? Lui-même , dans un passage qui ne laisse pas d'être ambigu, semble se désigner en latin sous le nom de Parvus (5) . Mais , supposé même qu'on* dût prendre à la lettre une indication si peu décisive, serait-on en droit, comme l'ont cru les rédacteurs

(1) Salisb., Mêlai. , I, v; éd. Giles, t. V, p 21 : « Peripateticus pa- « lalinus, qui logicae opinionem praeripuit omnibus coœtaneis suis, « adeo ut solus Aristoteiis crederetur usus colloquio. »

(2) Duboulai, Hist, Univ. Paris., t. II, p. 751 : Natione Anglus, patria Wiltunensis. Balée, IllusL BriL script. CataL, cent III, xii, n, 1, éd. 1559, p. 211. « Natus in provincià Vuilcheriaî, quœ alio « nomine Vilugia dicitur. »

(3) t In catalogum imperatorum ille, a que genti mène nomon « est, Severus occurrit, qui adversus Cbristi nomen tyrannidem « gravem exercuit, illum adhuc solum adjiciam, ne Severiœ vel « Saresberiœ nostrœ parcere videar. » (Salisb., Policrat., VIU, 19, éd. Giles, vol. IV, p. 332.) Gî. Id., ibid., Yl, 18, t. IV, p. 44.

(4) « Joannes Severianus, alias Saresberiensis, natus in provincià Severiœ, quœ nunc Wilugia vôcatur... » (Leland, Comment, de script. Brit., cap. CLXxvt; éd 1700, p. 206.)

(5) Salisb., Ep. 202, t. Il, p. 37. « Hominem Parvum nomine, (( facultate minorem, minimum merito. » V. le jugement que le docteur Giles porte sur cette phrase, dans la préface de son édition, 1. 1, p. vij.

du Gallia christiana (1) , Dom Ceillier (2) , et, de nos jours, M. de Pastoret (3) , de traduire à son tour cette première traduction et d'appeler notre auteur Jean Petit ? N'est-il pas à craindre qu'au lieu de lui restituer son vrai nom, on ne l'ait singulièrement dénaturé, en le faisant ainsi passer dans notre idiome , à travei-s la langue latine (A) ? A défaut de renseignements suffisants , le mieux est donc de ne pas se prononcer sur ce point, de se résoudre à ignorer' le nom que Jean avait reçu de ses pères, de lui conserver celui qu'il tenait de sa patrie et qui avait prévalu de son temps (5).

On est réduit aussi à des conjectures touchant la date

(1) GalL christ, t. Vm, p.* 11 46,

(2) Hist. des aut. sacrés, t, XXm, p. 270.

(3) ffist. lut., t. XIV, loc. cit. On peut mettre sur la môme ligne Fabricius, qui commence ainsi son article sur Jean de Salisbury: a Joannes Petitus sive Parvus... » Bibl. med. et infim. latimï., 1. IX, t. U, p. 131.

(4) Nous ne saurions mieux faire que de reproduire ici les judicieuses observations de M. Hauréau : « A son nom de Joannes, il joint celui de Parvus, qui paraît être la traduction latine de son nom de famille. Mais à quel mot anglais répond ce mot latin parvus? Le» auteurs du Gallia christiana et M. de Pastoret (auxquels il ;faut ajouter D. Ceillier) l'appellent sans hésiter Jean Petit. N'est-ce pas suivre l'exemple de ces historiens français qui, trouvant en latin le nom de Jean de Torquemada, le célèbre dominicain, sous la forme de Joannes de Turre Cremata, l'ont naïvement nommé Jean de la Tour Brûlée? U vaut mieux, à notre avis, ne pas traduire que traduire ainsi. » (Biograph. univers., t. XXVI, p. 534.)

(5) C'est ainsi qu'il est désigné dans les ouvrages et les correspondances de son temps, notamment dans deux pièces qui ont un caractère officiel et qui se trouvent l'une et l'autre dans le recueil des lettres de Jean de Salisbury : le testament de Thibaut, archevêque de Cantorbéry (Ep. 57, t. I, p. 61), et la lettre que le roi de France Louis Vil lui écrivit à l'occasion de son élection à l'évêché de Chartres (Ep. 323, t. II, p. 291).

précise de sa naissance : les uns le font naître en 1110 (1) , mais prématurément , croyons-nous ; les autres (2) , à meilleur droit, ce semble, reculent jusqu'en 1120 le jour où il vint au monde. Cette dernière date parait mieux s'accorder avec Tépithète de « tout jeune homme » [admodiim juvenis) (3) qu'il s'applique à lui-même, en parlant de son premier voyage à Paris. Dans cette supposition , il aurait eu alors seize ou dix-sept ans (4) .

C'est à lui que nous devons la première révélation positive sur sa vie. Dans un chapitre de son Métalogique (5) , dont nous avons cité plus haut quelques lignes, il nous apprend que le désir de faire ses études l'amena en France, l'année qui suivit la mort du roi d'Angleterre Henri I", surnommé par ses sujets le Lion de justice (6). La France était alors l'institutrice de l'Europe, et parmi tous les étudiants venus de l'étranger dans ce royaume, on comptait principalement des Anglais (7). Ce n'est pas que leur île fût entièrement dépourvue de maîtres et d'écoles. Au commencement du siècle (8) , quelques religieux du monastère

(1) Bayle,i)iW., art Sarisberi, t. V, p. 55.

(2) M. de Pastoret, HisL litu, loc. cit.; Giles, préface citée.

(3) Salisb., Met, H, x.

(4) Chose assez singulière, Bayle^veut qu'il ait eu cet âge à ce moment, et il est de ceux qui adoptent Tannée lllCf. Cf. Petersen,

• Entheticus^ déjà cité^ p. 73, qui cite une lettre de Jean de Salisbury, laquelle confirme le passage du Métalogique, sur lequel nous nous appuyons. Parlant du temps de ses études, il s'exprime ainsi : n Gum adhuc adolescentior essem. j» Ep. 143, 1. 1, p. 206. (h) Métal, II, x ; t. V, p. 78.

(6) Cf. Policrat., Vil, xvni; t. IV, p. 44.

(7) Hist. litt., t. IX, p. 76.— Duboulai, Hist. Univ. Paris,, II, 737. Cf. Thurot, de POrgan. de PUniv, deParis au moyen âge, p. 5.

(8) En 1109. Orderic Vital, Hist. eccl., part. II, lib. IV, c. xxu, éd.

de Croîland av^ent posé les ptemiers fondemaits de la fu-' ture université de Cambridge. Pendant près de deux ans, on vit chacpie jour quatre moines du couvent partir de grand matin pour Cambridge, Tabbé à leur tète, et là, dans un grenier qu'ils avaient loué, donner des leçons publiques de grammaire , de rhétorique , de dialectique. Tel fut le succès de leur enseignement qu'au bout de ces deux années, il n'y avait plus dans la ville ni grenier, ni maison, ni église assez vastes pour contenir la foule de leurs disciples, et qu'ils durent ouvrir plusieurs écoles, où l'on commentait tour à tour Priscien , Aristote et Porphyre, Cicénm et Quintilien. Oxford, longtemps avant Cambridge, était connu comme foyer d'instruction. A la vérité, l'amour-propre national des historiens anglais nous doit mettre en défiance, quand nous les entendons avancer que cette école cache son origine dans la nuit dés âges, et qu'Alfred, au neuvième siècle, n'a fait que restaurer cette institution , dès lors vénérable par sa haute antiquité (d). Quels que soient, au suiplus, les quartiers de noblesse et la célébrité de cette vieille école d'Oxford, toujoursest-il qu'à l'époque où nous sommes et de l'aveu même de ses apologistes, elle était bien déchue de l'éclat qu'on lui prête (2). C'est au

Migne, t.CLXXXVIII, col.367.— Duboulai,n,28.— Uabbéingulfe, prédécesseur de celai auquel nous faisons ici allusion, avait étudié la grammaire à Westminster et la philosophie à Oxford. (Du-, boulai, ITjXXvn.) Cf. Notitia Oxon, Academ. aucL incerU Lond.,i665, p. 4 et 182.

(1) Wood, !Biit. et Antiquit. Univ. Oxon.^ p. 13. — Cf. Notitia OxoniensisAcademiœ, Lond., 1665, p. 4. Aisertio antiquit, y Oxon. Acad, incerto authore, Lond., 1574, p. 1. Idngard est plus en garde contre son patriotisme. V. éd. citée, t. I, c. iv, p. 286.

(2) Wood, ibid., p. 49. Cf. Antiquitatis Acad. Oxon. apologia^ aU"

douzième siècle qu'elle commença de se relever, sous la direction de Robert Pullus, depuis cardinal et chancelier de l'Église romaine. Mais il n'est pas probable qu'au moment où Jean de Salisbury quittait l'Angleten^e, Robert Pullus y fût de retour et eût déjà remis en honneur, dans sa patrie, des études qu'on y délaissait depuis longues années (1). Ce n'est donc pas à Oxford , ce n'est pas non plus à Cambridge, qui vraisembablement se ressentait de l'abandon où languissaient les lettres dans la Grande-Bretagne , que les jeunes Anglais avides de s'instruire pouvaient espérer de trouver la science et l'émulation. Us passaient le détroit , abordaient en France, et, pour la plupart , s'an-êtaient à Paris (2).

On regardait Paris comme une seconde Athènes (3) . Il est vrai que le séjour dans les écoles de cette ville était nécessaire à qui ambitionnait le titre de savant, comme autrefois, chez les Romains, le voyage d'Athènes était l'in-

tliore Briano Twyno, Oxon., 1608, p. 225 : R. Pullus,., Oxoniensium siudia pêne neglecta ressuscitavit,

(1) Nous 0.vons une lettre de S. Bernard, précieuse pour qui veut fixer la date de la restauration de l'école d'Oxford. C'est la 205* du recueil (éd. Migne, t. GLXXXII, col. 372). Elle est évidemment antérieure à cet événement et remonte au séjour de Robert Pullus en France. 8. Bernard s'adresse à l'évêque de Robert, qui réclamait son diocésain, et il le pirie de permettre à ce dernier de demeurer quelque temps encore è, Paris, où il répand la plus saine doctrine. Or D. Mabillon a établi, à une année près, la date de ce document. Il est de H39 ou 1140. V. son argumentation dans l'édit. Migne, loc. citât.

(2) Hist. lia., t. IX, p. 7G. — Duboulai, II, p. 737 : GUbcrtus de Semprinham cum in Anglia parum profecisset ià litleris^ m Franciarn^ pro more hujus seculi missus est ad liberaliutn artium ingeniique cultum felîcius capessendum.

(3) ^M^/i«.,t.IX, p. 78.

clispensable complément d'une éducation brillante (l).Mais, au reste, quelle distance de la montagne Sainte-Geneviève aux bosquets d'Académus (2) ! Jean de Salisbury ne nous fait point confidence de T impression dont il fut touché à son entrée dans cette ville, que, par une réminiscence hébraïque, mieux appropriée à l'enseignement qui s* y donnait, on appelait Cariath Sepher^ ou la cité des livres (3) . Toutefois, malgré le renom de tant de professeurs qui. l'avaient honorée, malgré le récent éclat jeté par Abélard sur les écoles parisiennes, il est douteux que notre jeune étudiant se soit pris à ses souvenirs de T émotion que ressentait Cicéron, lorsque, se promensmt dans Athènes, il ne pouvsdt faire un pas sans heurter quelque grande mémoire (4) . Là chaque lieu lui rendait l'image et comme la présence d'un hôte illustre : l'Académie, Platon et son cortège de philosophes; Colone, Sophocle en compagnie d' Œdipe mourant ; la tribune aux harangues, Démosthène aux prises avec Eschine.

Le bagage scolaire que Jean apportait à Paris était apparemment fort léger. Il nous dit lui-même qu'il aborda, sous Abélard, les premiers rudiments de la dia-

lectique (5), et il fait également honneur à des maîtres

• (l) Walckenaer, Histoire d* Horace^ 1. 1, p. 25.

(2) Horace. Ep., Il, u, 45.

(3) Philippe de Harveng. Ep. 3, éd. Migne, t. GCni, col. 31. — Hvit. litt.y t. IX, p. 78. — L'abbé Lebœuf, Dissertât, sur Vhist. eccL et civ, du diccène de Paris, t. Il, p. 11. *

(4) Gicéron,'rfeFim6ws, V, xii; «Quocumque ingrcdimur, in aîi' « quam historiâfn vestigium ponimus, »

(5) a Adpeâes ejus prima artis hujus rudimenta accepi, » Métal,, n, X, p. 78.)

français de ses connaissances en grammaire et en rhétorique (1).

Mais il apportait au pied de la chaire d'Abélard la meilleure détentes les préparations, de rares facultés naturelles, un esprit vif, ouvert à toutes choses, curieux des connaissances les plus diverses, nullement enclin à s'enfermer dans un étroit horizon, avec une âme éprise de la science et du génie, et disposée à honorer Tune et l'autre, à leur rendre un véritable culte dans la personne de ses maîtres.

Il ne fut pas longtemps le disciple d'Abélard. Celui-ci avait à peine repris son enseignement, qu'il le suspendait de nouveau (2). On ignore le motif de cette brusque retx'aite (3) : peut-être cédait-il aux ombrages que soulevait partout sa parole, et qui devaient bientôt le conduire en accusé devant le concile de Sens. Il fut suivi par les regrets de ses élèves, dont, près de quinze ans plus tard, Jean de Salisbury se faisait encore l'interprète (4).

Abélard parti, Jean s'attache à la fois à maître Albéric et à Robert de Melun, qui tous deux tenaient école sur la montagne Sainte-Geneviève (5). C'était le temps où la querelle des universaux partageait les professeurs et les jeunes étudiants en dialectique (6) . Jean de Salisbury témoigna tou-

(i) Id., ibid., p. 79-80.

(2) AîetaL, II, x, t. V, p. 78.

(3) Rémusat, Abélard, 1. 1, p. 171.

(4) Métal., Il, x, t. V, p. 78 ; Post discessum ejus, qui mihi prcsproperus visus est.

(5) Id., ibid.

(6; V. notamment les vers rimes, à la mode du temps, de Geof froy de Saint- Victor, sous le titre de Fons philosophiœ. Migne, PatroL, t.GXGVI, col. 1419.

jours à l'égard de ces disputes une impartialité voisine de r indifférence. Pourtant les leçons qu'il reçut alors auraient dû Tincliner vers le réalisme. Au sortir de l'école d' Abélard, il passait, en effet, dans celle de deux maîtres : l'un qu'il qualifie lui-même d'ardent adversaire de la secte des nominaux (1) ; l'autre, tenant déclaré du réalisme, dont un parti le prit pour chef et porta son nom (2) .

On a cru assez généralement, sur la foi du GalHa ckri* tiana et de l' auteur du discours qui ouvre le tome neuvième de \ Histoire littéraire (3), qu'on pouvait reconnaître dans le premier des nouveaux maîtres de Jean le fameux Albéric de Reims, lui aussi ennemi redouté dii nominalisme, et qui, par d'autres côtés, ressemble encore à celui de ses homonymes que dépeint le Métalogique. Mais il n'enseignait déjà plus à Paris, ayant été élevé, l'année d'auparavant, sur le siège archiépiscopal de Bourges (4). D'ailleurs il y avait alors, dans les rangs des professeurs de Paris, un autre Albéric, surnommé de Porta Veneris^ et appelé aussi Albéric de Reims, du lieu de sa naissance (5). Il enseignait encore avec éclat, en 1166, au témoignage de Y Histoire litté^ raire (6) , et Dubôulai le donne pour un maître de grand

(1) Métal., ibid. : Nominaîis sectœ acerrimus impugnator,

(2) Sur les Robertins, v. Tabbé Lebœuf, Dissert., t. H, p. 255 et sq. — Hist, litt,, t. IX, p. 68.

(3) Gallia christ., t. Vm, p. 1146. ~ Hist. litt., t. IX, p. 67. M. de Pastoret, dans le tome XH de la môme Histoire, a hérité de Terreur de ses devanciers les bénédictins, laquelle cependant avait été précédemment relevée dans ce recueil par Fauteur de Particle sur Albéric de Reims, t. XII, p. 75. — Cf. Petersen, Enthetiens, p. 80.

(4) Dubôulai. Hist. Univ. Paris. ^ t. Il, p. 141.

(5) Salisb., Ep. 143, t. I, p. 206.

(6) HisU Hit., t. IX, p. 83.

renom (1) . Nous pensons que c'est à son école que Jean de Salisburv alla continuer ses études commencées sous Abélard. Jean connaissait ce philosophe ; il le désigne clairement dans une lettre (2) , où il parle de' relations littéraires qui les réunirent au temps de son exil.

Albéric nous serait peu connu, si son élève n'avait pris soin d'esquisser de lui un crayon rapide et animé (3) . «C'é-tait, h nous dit-il, « un dialecticien des plusréputés ; mais esprit méticuleux à l'excès, un rien éveillait ses scrupules, toute chose lui était matière à controverse ; il aurait vu des montagnes dans la plaine la plus unie, des nœuds sur un jonc (i) ; nulle proposition où il ne trouvât à reprendre, et, pour ainsi dire, à émonder. Tout autre était Robert, singulièrement prompt à la répartie, jamais en quête d'un subterfuge par où éluder la difficulté proposée; aussi net,

(1) Hist Univ. Paris., t. II, p. 724.

(2) Salisb., Ep. 143, t. I, p. 206.

(3) Métal, y II, x, t V, p. 78-79 : « In ter caeteros opînatissimus dialecticusr enitebat... ad omnia scrupulosus, locum quaBstionis inveniens ubique : ut quamvis polita planities, offendiculo non caveret, et, ut aiunt, scirpus ei non esset enodis.Nam et ibi menstrabat quid oporteat enodari. Alterautem, in responsionepromptissimas, subterfugii causa propositum numquam declinavit articulum... nie ergo in quaestionibus subtilis et multus; iste in responsionibus perspicax, brevis et commodus. Quœ duo pariter eis, si alicui omnium contigissent, parem utique disputatorem nostra aetate non esset invenire. Ambo enim acuti erant ingenii, et studii pervicacis; et, ut reor, magni praeclarique viri in physicis studiis enituissent, si de magno litterarum niterentur fundamento, si tantum insti tissent vestigiis majorum, quantum suis applaudebant inventis. Haec pro tempore quo illis adhaesi. »

(4) Cf. G. Lucilius, Satire 1, 24, éd. Panckoucke, p. 25.

Œ Nodum in scirpo insanè facere vulgus. »

Ennius, Incert. sat, rel. x, éd. Vahlen, p. 162.

« Quaerunt in scirpo soliti quod dicere nodum. »

aussi simple et concis dans ses réponses que son collègue était subtil et verbeux dans ses questions. S'ils avaient pu mettre en commun les facultés qu'ils se partageaient, ils auraient fait, à eux deux, un logicien qui n'eût point rencontré son pareil en notre siècle. Ils avaient F un et l'autre une grande pénétration dans l'esprit et une ardeur infatigable au travail ; et je ne doute point qu'ils n'eussent excellé parmi| les plus grands philosophes, s'ils avaient donné pour fondement à leurs études une meilleure culture littéraire, s' ils s'étaient plus rapprochés des vestiges des anciens et moins épris de leurs propres découvertes. Tels je les ai connus^ » ajoute Jean de Salisbury, « du temps où j'étais leur disciple, h Puis il nous dit qu' Albéric, s'en étant allé à Bologne, y désapprit ce qu'il avait enseigné, comme en témoignèrent les leçons qu'il fit au retour, lesquelles démentaient son enseignement d'autrefois (1). Son séjour en Italie l'avait donc fort changé : était-ce en bien ? était-ce en mal? Jean ne se prononce pas et laisse à d'autres le soin de décider. Quant à Robert de Melun, il s'éleva dans la suite à desétudes plus hautes et conquit une brillante renommée comme théologien (2) . Il prit part aux luttes dogmatiques de son temps, et son orthodoxie en sortit purede toute atteinte; une fois même, s' étant mesuré avec Pierre Lombard, l'avantage lui resta, et son adversaire dut rétracter quelques proposi-

(1) Id., ibid. Nous ne pouvons donner un autre sens à la phrase de J. de Salisbury, que \oici : « Didicit quod docuerat, siquidem et reversas dedocuit. » Pourtant V Histoire littéraire (t. IX, p. 68) trouve moyen de traduire ainsi ; « II y oublia ce qu'il avait enseigné, et revint ensuite à Paris enseigner ce qu'il avait oublié. »

(2) Id., ibid.

tions relatives au mystère de T Incarnation (1). A en croire Duboulai, il faudrait admirer chez Robert, outre l'intégrité de la doctrine, la pureté, l'élégance de la latinité; il ferait honte aux théologiens venus dans la suite, qui, ayant sous les yeux un pareil modèle de grâce et de correction, portèrent dans les sciences sacrées une déplorable barbarie de langage (2). A l'appui de son sentiment, l'historien de l'Université de Paris cite d'abord quelques lignes de la Somme théologique de Robert, afin de permettre au lecteur, dit-il, de juger du lion sur la vue de ses ongles (S) . Plus loin, il emprunte au même auteui' de longs fragments de ses traités de la Trinité, de Dieu, de l'Incarnation (4). Oudin les apprécie à son tour, et, à la différence de Duboulai, les trouve dilTus, traînants, en un mot, fastidieux iisqueadiiauseam (5) . Il le faut bien avouer, quiconque entreprendra, les pièces en main, de contrôler ces jugements opposés, sera tenté de se ranger plutôt de l'avis du censeur que de déférer à l'admiration trop complaisante du panégyriste. Robert de Melun finit sa carrière en Angleterre, où il avait pris naissance et où il retourna fort avancé en âge, pour y devenir évêque d'Hereford (6).

(1) Martène, Thesaur. anecdot., t. V, p. 1669.

(2) Duboulai, Hist, Univ, Paris., t. II, p. 264 .: « Porfô vir iste tam latine, tam terse et nitide exprimit omnes quœstiones. .. ut non possit non probro verti posteris, qui, tanti nitoris et elegantiœ praB oculis habentes exemplar, tantam in res philosophicas et theologicas barbariem invexerunt. »

(3) Id., ibid. : « ut ex ungue leonem discat lector. »

(4) Id„ ibid., p. 585-628.

(5) Oudin, Comment, de Script. EccL, t. Il, p. 1482.

(6) Robert du Mont, cité par Ûuboulai, t. II, p. 324. « Grandaevus factus est episcopus Herefordi. » Sur Robert de Melun, dis-

Revenons à Jean de Salisbury, que Robert ne conduisit pas dana le domaine de la théologie. Sous la discipline de ce maître et d* Albéric, il passa deux années entières à ferrailler dans le champ clos de la dialectique. Il se fortifia dans cette escrime, au point d'en connaître, nous dit-il, tous les secrets comme, ses ongles et ses doigts (1). La logique était pour loi's en grande faveur, et, de toutes les branche^ delà philosophie, la seule, ou peu s'en faut, qu'on cultivât dans les écoles (2). Passe encore si c'eût été la bonne logique, si cette gymnastique de l'intelligence, en l'assouplissant, l'avait rendue plus robuste et plus saine ; mais le plus souvent on apprenait à raisonner sans souci de la raison (3). Les bons esprits avaient beau protester : « Prenez garde, » disaient-ils ; « n'allez pas remuer toute cette poussière d'arguties : elle vous enveloppera, elle aveuglera votie jugement (4) .Vous croyez, «ajoutaient-ils en se souvenant de Sénèque, « vous croyez être armés de toutes pièces : contre votre adversaire, vous dardez un fétu; pour parer l'assaut du lion, vous prenez une alêne (5). » Bien peu écoutaient

ciple d'ALélard, professeur à Paris, puis à Melun, maître de Thomas Becket comme de Jean de Salisbury, enfin évêque d'Hereford en remplacement de Gilbert Folioth, son parent, et mort en ii67, yoitHÛL litL de laFr., U XIII, p. 371.

(1) Métal. j II, X, p. 79 : « Ut hœc omnia mihi viderer nosse tanquam ungues digitosque meos. »

(2)Hist, lia., t. IX, p. 183.

(3) Ibid., p. 184-186.

(4) Pierre le Chantre, Verbum abbreviatum, c. ni, éd. MJgnCj t. GGV, col. 29 : « Pulverem ne moveas et dispergas, ne eo moto involvatur et obscuretur, imo excaecetur oculus mentis tuœ. »

(5) « Quid ergo ad versus mortem tu tara minuta jacula jacularis? Subula leonem excipis? « Sénèque; Ep; 8*2, cité par le même, ibid.

— laces avis et savaient se garder de Tengouement général. Jean de Salisbury lui-même en fut dupe mi instant. Il était jeime, il argumentait aussi bien que logicien de son temps ; ses maîtres, hommes habiles, expérimentés entre tous, applaudissaient à ses succès. Quoi d'étonnant si Tamourpropre peu exigeant de son âge lui fit accroire qu il était « un petit savant (1) ? » L'illusion fut de courte durée. « Je rentrai en moi-même, » écrit-il, « je mesurai mes forces (2) . » Aussitôt, voyant la carrière qu'il avait encore à fournir, il alla trouver un nouveau maître, un maître de grammaire (3) . La grammaire après la dialectique : n'est-ce point intervertir les rangs? C'était souvent alors le caprice de chacun, des professeurs ou des élèves, qui réglait la marche et le progrès des études. On ne s'entendait guère sur là hiérarchie qu'il convenait d'établir dans le double système des sciences connues, le Triviiim et le Quadrivium (4) . Dans quel ordre fallait-il échelonner les diverses facultés du Quadrivium ? Jean de Salisbury propose de les classer suivant leur mérite et leur difficulté, d'ouvrir la liste par la plus humble, l'arithmétique, pour la clore par la plus relevée, l'astronomie (5) ; d'autres voulaient commencer par la physique, d'autres enfin par l'astronomie (6). Même désaccord, même incertitude au sujet du Trivium. 11 semble pourtant que la grammaire, la rhétorique, la dialectique, ne puissent guère se disputer la préséance et se doivent ranger d'elles-mêmes

(1) Salisb., Métal. y II, x, p. 79 : « Videbar mihi sciolus. »

(2) Id., ibid. : « Deinde reversus in me et metiens vires meas. »

(3) Id., ibid.

(4) Id., Métal. , I, xii, t. V, p. 33.

(5) Id., Policrat., II, xviii, t. III, p. 99.

(6) L'abbé Lebœuf, Ùissertat.y t II, p. 87-88.

chacune à sa place. Au douzième siècle, il est vrai, ces dénorainations ne répondaient pas exactement aux objets qu'elles représentent aujourd'hui. Pour ce qui est de la grammaire, beaucoup plus compréhensive qu'à présent, elle ne se séparait pas des belles-lettres (1) : elle embrassait, avec les éléments du langage, la lecture des poètes et des historiens, celle de Virgile et d'Horace, de Tite-Live et de Tacite (2) , aussi bien que de Donat, de Servius et de Priscien (3). Toutefois on ne peut que souscrire aux plaintes de Pierre de Blois (4) contre ces docteurs malavisés, qui jetaient leurs élèves au milieu des chicanes de la dialectique, avant que leur esprit se fût affermi dans le commerce des maîtres de la pensée. Cet écrivain, l'un des hommes les plus cultivés de son temps, qui fut étroitement lié avec Jean de Salisbury, s'était chargé d'instruire les neveux d'un archidiacre de ses amis. L'aîné avait déjà travaillé sous un

(f) Hùt. lut,, t. IX, p. 145.

(2) C'est à tort que les auteurs de VHistoire littéraire avancent (t. IX, p. 145) qu' « aucun des auteurs qui ont entrepris de^nous faire connaître de quelle manière la grammaire fut cultivée en cp siècle, ne fait nulle mention des bons historiens de l'antiquité. » Pierre de Blois dit formellement, à propos de ses études de grammaire (Ep. 101, Bibl. max. PP., t. XXIV, p. 4019): « Profuit mihi fréquenter inspicero Trog. Pompeïum, Josephum, Suetonium, Egesippum, Q, Curtium, Corn. Tacitum, Titum Livium. »

(3) Pierre de Blois, ep. 101, Bibl. max. PP., t. XXIV, p. 1049.'

(4) Ibid. Voici encore un passage de la même lettre, lequel nous a paru digne d'être transcrit ici, moins pour la subtilité naïve de la forme, que pour le sentiment qu'il exprime à l'endroit des anciens : » Nec Jeremias de lacu educitur, donec in funibus ei subraittantur vestes veteres et attritœ. (Jerem., xxxvni, 11, 12, 18.) Nam de tenebris ignorantiôB ad lumen scientiaî non ascenditur. nisi antiquorum scripta propensiore studio relegantur. »

logicien, qui l'avait introduit de plain pied dans les spéculations les plus ardues, sur Tâme, le destin et le libre arbitre,la matière et la forme, sur T origine des choses. « Il aurait fallu, h écrit Pierre à Tarchidiacre, «initier son esprit naissant aux règles de la grammaire. » Aussi ne partage-t-il nullement les espérances que son oncle mettait en ce jeune homme, et fait-il beaucoup plus de fond sur son frère puîné, dont T intelligence toute neuve, mais suivant un développement régulier, a déjà pris l'avance; si bien, dit-il en terminant, que ce nouveau Jacob ravira le droit d'aînesse à cet autre Ésau. L'auteur dnMétalogiqiie n'aurait pas désavoué Pierre de Blois, lui qui plus tard condamnant, à son insu peut-être, la conduite qu'il avait tenue dans sa jeunesse, voyait dans la grammaire le berceau de la philosophie et l'appelait encore une nourrice qui doit recevoir l'esprit de l'enfant des mains de la nature (1).

Son premier professeur de grammaire fut Guillaume de Conches (2) , qu'il regarde comme le plus docte des grammairiens du temps , après Bernard de C.hartres , et dont il nous a conservé mie spirituelle comparaison. C'est àpropos des sophistes , qui se payent de mots et se livrent à tous les hasards de l'argumentation sans en prévoir l'issue : ils ressemblent , dit Guillaume , à Heschehn , forgeron de Couches , lequel frappait sur soîi enclume sans aucun parti pris, et s'en remettait à la fortune du soin de décider ce qui sortirait de dessous le marteau » un couteau , une faux ou un

(1) Métal, I, xiiî.

(2) Probablement de 1139 à 1141 ; suivant Oudin, ad annum 1140. (Oudin, t. II, col. 1228.)

soc de charrue (1). Dans ses ouvrages, Guillaume de C4onches présente volontiere sa pensée sous la forme du dialogue, qu*il manie habilement; sa latinité, simple et claire, n'est pas dénuée d'élégance (2). Mais il y a loin de ces qualités aux flatteuses hyperboles de son épitaphe, que Duboulai (3) nous a transmise : «Lui mort, le jour n'a « plus de soleil. La Grèce a pleuré son Apollon, Tltalie son «Virgile : la France pleure Guillaume, leur égala tous « deux, n illustre à la fois la Normandie par sa naissance , a la France par sa vie, Paris où repose son corps, le ciel «enfin où son âme réside. » Jean de Salisbury, dans un langage plus humble, mais qui peut-être fait plus d'honneur à son maître, nous dit qu'il suivit ses leçons trois années durant , et qu' il n' aura jamais regret de ce temps (4) . Tout en écoutant Guillaume de Conches, Jean se livrait à part lui à de nombreuses lectures (5). C'est, on peut le croire, dans ses entretiens familiers avec les plus beaux génies de la double antiquité profane et sacrée, qu'il puisa cette abondance de souvenirs, ce savoir à la fois sûr et délicat dont ses ouvrages portent partout l'empreinte.

{{)MetaL,ïlI, x, p. 153.

(2) ffist, litL, t. XII, p. 455.

(3) Duboulai, HisU Univ. Paris., t. II, p. 743.

Fit sine Guillelmo, fit sine sole dies.

Flevit Apollinem sua Graecia, Borna Maronem; Gallia Guillelmum luget utique parem.

Ejus praîclaret natu Normannia, victu Gallia, Parisius corpore, mente polus.

(4) if(?/a/.,II,x, p. 79 : « Nec me unquam pœnitebit temporis hujus, » Nous n'avons parlé de Guillaume qu'en tant que grammairien ; sur le philosophe et ses témérités doctrinales, v. HisU litt., t. IX, p; 68; Xn, p. 455.

(5) Id., ibid. Intérim legi plura»

Au bout de ces trois années si bien remplies, Jean ajoute un nouveau nom à la liste de ses maîtres. Richard, surnommé rÉvêque, avant même qu'il fut investi de là dignité épiscopale (1) , lui fit repasser tout ce qu il avait appris avec ses premiers professeurs (2). A l'école de Richard, Jean ne se borna pas à revenir sur ses traces ; il pénétra, sous la conduite de ce maître, en des domaines qu'il n'avait pas explorés jusque-là, ou qu'il n'avait fait qu'entrevoir. Dans cette revue de ses études, nous n'avons encore mis en ligne de compte que la logique et la grammaire: il s'y adonnait de préférence, sans préjudice toutefois des autres branches de la science, auxquelles il ne demeurait pas entièrement étranger. Par exemple, il s'était fait initier au Quadrivium par un certain Hardewin, Allemand d'origine (3) ; il y fit de nouveaux progrès , grâce au savoir universel de Richard (4) . Il avait pris également quelque teinture de la rhétorique, en suivant les leçons de Thierri ; celles de Richard ne le rendirent pas encore maître en cet art, qu'il étudia plus à fond dans la suite sous la discipline de Pierre Hélie (5) .

De ces trois nouveaux professeiu^s , les deux deraiers seulement nous sont connus. Thierri , Breton de naissance, prit place au premier rang des docteurs de cet âge (6) , et

(1) Id., Métal, I, xxiv, p. 50 : « Ricardus, cognomento Episcopus, officie nunc archidiaconus Gonstantiensis. »

(2) Métal., II, x, p. 80. « Quae ab aliis audieram, ab eo cuncta relegi. »

(3) Métal., II, x, p. 80. Cf. Duboulai, II, 746. (/.) Id., ibid.

(5) Id., ibid.

(6) Otton de Frisingue, parlant de lui et de son frère Bernard,

se signala dans la lutte qui agitait vers ce temps les écoles, et que soulevait une secte de sophistes , hostiles aux belleslettres et à la saine philosophie. Nous les retrouverons sous le nom de Comificiens, en butte aux trop justes sarcasmes de Jean de Salisbury. Celui-ci compte Thierri parmi leurs plus ardents adversaires , à la suite d' Abélard et de Bernard de Chartres (1). Mais cette orthodoxie qu'il professe dans les choses littéraires, Thierri ne semble pas l'avoir portée dans la philosophie. Gauthier de Mortagne se crut obligé de lui écrire , pour le ramener à des sentiments plus corrects touchant l'ubiquité de Dieu (2) . Tenu en haute estime par les physiciens les plus renommés du siècle, qui se faisaient gloire de lui dédier leurs écrits (3) , il a laissé, sur l'œuvre des six jours, deux livres qui compromettent à nos yeux sa compétence scientifique, surtout quand nous le voyons faire naître les animaux du sein des eaux , sous l'action fécondante des étoiles du ciel (4) . Ce physicien , ce

autre professeur en renom (de Gest. Fred., I, xlvii), les appelle vin docUssimi, et Abélard (Marten., Anecd,^ t. V, p. 1315) loue en eux deux docteurs ^i se inter summos commémorant magistros.

(1) MetaL.l, v, p. 21. Dans cet endroit, Jean de Salisbury appelle Thierri artium studiosissimus invesligator.

(2) Spicileg. Acherii, t. H, p. 467. — On l'avait accusé de discréditer les Topiques d'Aristote; Jean de Salisbury (A/eto/., IV, xxiv, p. 181) le disculpe de cette accusation et af&rme qu'il s'agissait des Topiques d'un certain Progon, de Troyes en Champagne, lequel ne nous est connu que par ce passage. Cf. EisL litu , t. IX p. 69 et 185.

(3) Témoin Bernard de Chartres, qui lui dédia son Megacosme et son Microcosme: et Rodolphe de Bruges, qui lui fit honunage de sa traduction latine du planisphère de Ptolémée. Bist, litL, t. Xm, p. 876. V

(4) Mss. Bibl. imp., n* 3584, fol. 4, verso : a Ex motu et calore

phllosopbe qudque peu téméraire se hasarde aussi sur le terrain de la théologie et n'y marche guère d'uu pas mieux assuré. Par une rencontre assez piquante , Abélard , siyet lui-même à erra* dans la foi, lui reproche de soutenir que les paroles sacramentelles portent en elles-mêmes toute leur vertu, à tel point que,, prononcées par un laïque , par une femme^ elles sortiraient à Tinstant leur eflet (1),

Autant Thierii était aventureux , autsmt Pierre Hélie se montra circonspect : il contint dans les plus sagèfe limites l'activité de son esprit. Il commenta Priscien , et son ouvrage, fort accrédité dans les écoles , y devint bientôt dassique (2). N'oublions pas cependant qu'il fut poëte, ou plutôt qu'il versifia une grammaire et un lexique (3).

Dans le temps qu'il fréquentait l'école de Richard, Jean de Salisbury instruisait en particulier quelques fils de famille ; ce qui lui fut , nous dit-il , doublement profitable : n'ayant ni patrimoine ni amis à portée de lui ypeak en aide, il vivait du salaire qu'il recevait en échange de ses soins ; d'autre paît, obligé par sa conscience et la studieuse curiosité de ses élèves à repasser fréquemment les leçons de ses maîtres , il éprouvait la justesse du proverbe et apprenait une fois de plus en enseignant les autres (4).

stellarum g^ieratio animalium in aquis sumpsit iaitiuHi, » Oité par VEist. lilL, t. XIU, p. 376.

(1) Martène, Anecd,^ t. V, p. 1315. — SurThierri, v. Bist, liiU^ t. IX, p. 69, 91, 179; t. XUI, p. 376 et sq.; Duboulai, t. Il, p. 475.

(2) Bist. lia., t, IX, p. 144; t. XII, p. 487.

(3) Bist. lut,, t. XU, p. 487.lGf. Duboulai, t. H, p. 142.

(4) Métal,, II, x, p. 80 : « Et quia nobilium libères, qui mihi, amicorum et cognatorum auxiliis destituto, paupertati mea3 solacionte Dec, alimenta prteetabant, iastruendos susceperam, ex ne-

fl se lia, bientôt après , d'une étroite amitié avec un d«s pitrfesseurs les plus en renom d'alors, Adam du Petit-Pont, homme d'un espiit pénétrant et d'im grand savoir, attaché plus que personne aux opinions d'Aristote, Jean ne fut pas soft disciple, mais son ami, et c'est à quoi peut-être il dirt d'être traité par lui plus gén^eusement que beaucoup d^autres. Adam passait pour jaloux ; et de fait , peu prodigue de ses connaissances, il ne les livrait jamais qu'en partie et comme à regret à ses auditeurs (i) . On lui reprodmit dans son enseignement, comme aussi dans ses éaits , une <rf)9curité calculée, dont il rejetait la faute sur le public, qui l'aurait aband<mné, disait-il, s'il s'était contenté d'exposer en termes simples des idées claires (2) . Ce défeut était sensible surtout dans le traité qu'il avait intitulé Ars disser^mli^ et où l'on eût dit qu'il voulait, par la confusion des noms et des mots, par d'inextricables subtilités, troubler l'esprit du lecteur et se réserver à lui seul l'intelligence d'Aiistote. Ainsi pensait Jean de Salisbury (3), qui recon-

cessitate offidi, «t kistantia juvenum urgebar quod audieram, ad memoriain crebrius revocare. »

(1) Id., ibid. : « Unde ad magistnim Adam, acutissimi virum iogenii, et, quidquid alii sentiant, multarum litterarum, qui Aristoteli praB cœteris incurabebat, familiaritatem contraxi ulteriorem : ut^ licet eum doclorem non habuerim, mibi sua bénigne communioaret, et se, qiH)d aut nuili faci^at aut paucis «tlienis, mihi patentius exponebat. »

(2) MeiaL^UIyUi, p. 129 : « Dicebat se aut nullum aut auditores paucissimos habiturum, si ea simpiicitate sermonum et facilitate sententiarum dialecticam traderet, qua ipsam doceri expediret. »

(3) Métal,, IV, m, p. 159 : « Qui Aristotelem sequuntur, in turbatione nominum et verbomm, et intricata subtilitate, ut suum vendicent, aliorum obtundunt ingénia... quo quidem vitio Anglicos noster Adam mihi prœ caBteris visus est laborasse, in libre

naît lui être obligé de plusieurs accpiisitions en philosophie, bien qu'ils n'aient jamais eu ensemble, nous lavons déjà dit, des rapports de maître à élève. Mais Jean avait su se concilier la bienveillance de T ombrageux docteur, qui se départait, en sa faveur, de ses réticences accoutumées, et, dans des conversations presque quotidiennes sur les questions remuées dans les écoles, s'en expliquait à cœur ouvert devant notre jeune Anglais, et se liviait tout entier, lui, et sa science, et ses livres (1).

Peut-être même Tavait-il associé à son enseignement. Il est permis de F inférer, avec Duboulai (2), d'une phrase de Jean de Salisbury, où nous voyons qu'à cette époque, il initia Guillaume de Soissons aux éléments de la logique, pour le remettre, ainsi préparé, aux mains de maître Adam (3). Il est douteux que Jean se fit honneur d'un tel

quem Artem disserendi inscripsit... et licet familiares ejus et fautores hoc subtilitati ascribunt, plurimi tamen hoc ex desipientia vel invidentia vani, ut aiunt, hominis, contigisse interprétât! Sun t. B Cf. Cousin, Fragments de philosophie du moyen âge^ p. 334.

(1) Métal., III, m, p. 129 : « Habui enim hominem familiarem assiduitate colloquii, et communicatione librorum, et quotidiano fere exercitio super emergentibas articulis conferendi. Sed nec ulla die discipulus ejus fui, ei tamen habeo gratias, quod eo décente plura cognovi. » — Adam tint d'abord école près du Petit- Pont, d'où son surnom ; dans la suite, il devint professeur de théologie à l'école épiscopale de Paris, et chanoine de cette église; il mourut évêque de Saint-Asaph, en Angleterre. Y. ifis^ /î7f., t. IX, p. 62, 64, 70; t. XIV, p. 189; Duboulai, t. II, p. 715.

(2) « Gujus (Adami) in schola videtur promagistri seu hypodidascaU munus obiîsse. » Duboulai, t. U, p. 744.

(3) « Intérim Willelmum Suessionensem. .. prima logices docui clementa et tandem jam [dicto praeceptori apposui. » (Métal. , II, x, p. 80.) Avec quelle légèreté l'auteur du discours sur l'état des lettres au douzième siècle (£^1^/. /i7/., t. IX, p. 70) a-t-il dû lire

disciple. Celui-ci , en effet , esprit chimérique et su})til , ne nous est connu que pour avoir inventé une machine dialectique, on ne sait laquelle, à F aide de quoi il se flattait de mettre à néant la logique surannée des anciens et d*en édifier une nouvelle, fondée, semble-t-il, sur la négation du principe de contradiction (1). Jean ajoute qu'en dépit de cette machine et des instances de l'inventeur, il ne put jamais condescendre à admettre Fabsurde.

A quelque titre que Jean ait pu prêter son concours à Adam du Petit-Pont, nous voici arrivés au moment où d'étudiant il va devenir maître à son tour. Il écoute enfin les sollicitations de ses condisciples, qu'il primait par son savoir et son esprit (2) , celles aussi de ses amis , qui se promettaient pour lui un brillant avenir ; il prend également conseil de l'humble état de sa fortune , qui ne pouvait suffire à ses besoins , et il ouvre une école (3) . Mais en quel lieu ? Ce ne fut pas sans doute à Paris : car lui-même semble dire qu'il fut absent de cette ville pendant les trois

cette phrase pour en tirer cette assertion : « Jean de Salisbury s'attacha quelque temps à ce professeur (Guillaume de Soissons) et enseigna chez lui les premiers principes de la logique. » M. de Pastoret, dans le tome XIV du même ouvrage, est tombé dans la même erreur, qu'il aggrave encore par des développements nouveaux.

(1) Métal., XI, X, p. 80. — Cf. Duboulai, t. II, p. 743; Eist. îitL, t. IX, p. 70. V Histoire littéraire (t. IX, p. 191) nous apprend, en outre, que Guillaume fit un traité de la nature de l'homme, intitulé : Microcosmographie.

(2) Salisb., ep. 143, t. I, p. 206.

(3) MetaLf U, x, p. 8 : « Extraxerunt me hinc rei familiaris angustia, sociorum petitio et consilium amicorum, ut officium docentis aggrederer. »

aanées q<ie dura son radeigivement (1). D'ailleurs à Paris, les rangs <tes professeurs étaient bien Berrés pour qu'un nouveau venu y pût aisém^t trouver place. Parfois même la foule était m grande que l'un d'eux émigrait, en quête d'un lieuntoins encombré où s'établir, d'un lieu surtout plifô takne où se faire ^taidre (2)« £t puis Paris , n'étaitce point un redoutaUe théâtre pour un jeune débutant ? N'eût-il pas été bien téméraire à lui d'aller, sans expérience de la lutte, s'attaquer tout d'abord à si forte partie ? D'ordinaire on faisait ses premières armes dam les avirons (3) , ei quand on avait quelque nom déjà, on osait alors se me* surer avec les Mhlètes éprouvés des écoles de Paris*

A l'égard de la ville où Jean tint son école, nous ne saulîons présenter qu'une conjecture. Plus tard, devenu secrétake du primat à& €ant(Mi>éry , il rs^pdle à son ami Pierre de Celfe le temps où, réunis à Provins, ils ne possédaient pas autant à ^ix deux , que lui tout seul dans la maison de l'archevêque (4), Déjà, daiis une autre lettre, il avait prié

(1) Voulant nous marquer Tépoque où il mit fin à ses leçons, voici comment il s'exprime : a Reversus itaque in fine triennii, reperi magistrum G-ilbertum* » {Métal. , II, x, p. 8t.) Il ne s'agit point, comme on l'a cfu (Petersen, Enthet.y p. 74), de son retour dans sa patrie. Nous montrerons plus loin qu'il n'y rentra qu'à l'issue de ses études, c'est-à-dire douze ans après l'avoir quittée.

(2) Duboulai, Eist, Univ,, Paris., t II, p. 264 : « Quum enim non possent omnes qui ad regendum admissi fuerant, Lutetiae commode docere, in locis circumvicinis,annuente Universitate, scholas suas aperiebant. »

(3) C'est ainsi qu'Abélard enseigna d'abord à Melun, puis à Gorbeil, se rapprochant de Paris par degrés, V. Duboulai, t. Il, p. 264; Rémusat, Abélard, t. I, p, 45,

(4) SaUsb., ep. 82, t. I,p. 114.

le même coiTespoûdant de lui Sûre tenir quelques livres , laissés par lui en dépôt au prieur de Provins (1). Ce n'est pas tout : on sait que Provins «^^arteDait alors au comte de Champagne. Or, dans une lettre adressée au comte He&ri et toute pleine des témoignages de sa recoanaissaooe : '< C'est siu- votre territoire, » dit Jean de Salisbury, « que la H fortune commença de me sourire (2). » Nous ne préteudons pas tirer de ce texte une preuve irrécusable. Ne pour rait-on du moins y voir une présomption, qui ferait de Provins le siège possible , sinon probable, de l'^easeignemait de Jean de Salisbury ?

Celui-ci, nous l'avons vu, su^endit des leçons au Inmt de trois années, et depuis lors il ne fit jamais oeuvre de professeui*. Une si rapide apparition dans la cairière de l'enseignement ne dcmne pas à penser qu'il y fut retenu par de brillants succès, Lui-mêmie, dans une de ses lettres, nous parle à deux reprises de sa langue embarrassée {^)^ Avait-il un vice de prononciation , ou manquait-il seulement de talent pom* la parole ? Au surplus , sa modestie , parfois exagérée , le pcMiait à se déprécier souvent plus que de raison ; et dans le même passage , ne se traite441 pas d'esprit obtus, animi obtusiwis? N'attachons 4onc pas trop d'importance à ce qui n'est peut-être que la boutade d'im ami convei*sant familièrement avec son aacii^ mais d'ailleurs, y avait-il en lui l'étoffe d'un professeur éminent, surtout au sens du moyen âge ? Il est permis d'en doutei\

(1) Id., ep. 75, U I, p. 101.

(2) Id., ep. 143, t. I, p. 206.

(3) Ep. 60, p. 72, 1. 1 : « Impeditioris lingnae koraimcio. »

Esprit fin et ouvert, voyant d'un seul regard le fort et le faible de chaque opinion , il était fait pour critiquer celle des autres, nullement pour imposer la sienne propre. Dans cette vive mêlée des systèmes , où se heurtaient les partis ennemis, où tout docteur aspirait à être chef d'école, ce lettré libre d'attaches philosophiques, cet académicien flottant , de son aveu, à tout vent de doctrine (1) , bienveillant à chacun , mais indépendant à l'égard de tous , devait demeurer en suspens au miUeu des camps opposés , sans se ralliera aucun, sans prendi'e non plus, faute de décision, une position à part. Pouvait-il espérer d'attirer au pied de sa chaire cette jeunesse ardente, passionnée, partiale, venue d'Allemagne, d'Angleterre, de Suède même (2) , à la recherche d'un drapeau philosophique? Au reste, en tout temps, la majorité des esprits , des plus jeunes surtout , est ainsi faite qu'ils exigent d'un professeur, non une critique, mais une doctrine ; ils lui demandent , non de leur mettre à la main un bâton pour le voyage , mais de les porter au terme, non le moyen, mais le but, non des instruments, une méthode par où trouver la vérité, mais la vérité toute faite, positive , absolue ; ils ne veulent pas entrer en possession d'eux-mêmes, mais s'enrôler sous un chef, se réclamer d'un nom, d'une école. Jamais homme ne fut moins apte à les satisfaire que Jean de Salisbury.

Aussi ne fit-il point difficulté , à peine descendu de sa chaire, de redevenir auditeur et disciple. Il s'attacha successivement à trois nouveaux professeurs. En nous donnant

(1) Ep. 59, t. I, p. 70 : « Academicum fere ad omnia fluctuantem. »

(2) Hist, liiL, t. IX, p. 136.

— voleur nom , celui des deux premiers du moins , sans y joindre des renseignements suffisants, il nous a préparé de véritables problèmes. Ce qui les aggrave et les multiplie , c'est qu il est malaisé, parfois même impossible, de concilier les dates fournies par lui avec la biographie des personnages qu'il paraît désigner. Quoi qu il en soit, il ne saurait être loisible , pour accorder ces divergences , de remanier le texte de notre écrivain, d'en troubler la chronologie, d'en fausser le sens littéral, et de l'adapter, à ce prix, à des indications venues d'autre part, dont il devrait bien plutôt servir à éprouver la valeur. En effet , ce chapitre dixième du second livre du Métalogique est digne de créance au premier chef et demande à être pris à la lettre. Rien de plus clair, de mieux suivi ; tout s'y tient , tout s'y lie dans le plus étroit enchaînement. Jean de Salisbury se plaît à ces souvenirs de jeunesse et ne se fait pas faute, pour mieux circonstancier son récit, d'accumuler les détails. Avec quelle complaisance il fait passer devant nous ses vieux maîtres, presque année par année, dans l'ordre où ils se sont succédé devant lui I C'est donc sur sa narration que nous allons nous appuyer , y subordonnant chacune de nos hypothèses, et, toutes les fois que nous n'y pourrons plier les témoignages relatifs à ses professeurs supposés, écartant ceux-ci au risque de ne leur substituer personne et de laisser la question pendante.

Et d'abord, commençons par fixer exactement les dates. Jean de Salisbury nous dit formellement qu'il mit deux ans à étudier la logique sous Albéric et Robert de Melun (1) ,

(1) Mctaly U, X, p. 78.

trois ans à apprendre la grammaire avec Guillaume de Conehes (1), enfin, que son enseignement dura trois années aussi (2) : en tout huit ans , et cela sans compter son passage à r école d* Abélard, son séjour dans celle de Richard rÉvêque, ni ses relations avec maître Adam : autant de circonstances qu*on ne peut faire tenir dans ces huit années, mais qui réclament une date à part. En effet, on voit clairement, aux expressions dont il se sert (3) , qu'il ne fut point, par exemple, simultanément élève de Guillaume et de Richard, mais qu'il quitta le premier pour s'attacher à l'autre. C'est bien peu d'ajouter une année, ce qui donnerait un total de neuf ans. C'est en 1136 que Jean arrive à Paris: nous sommes donc maintenant pour le moins en 1145.

Parmi ses nouveaux professeurs, Jean cite en premier lieu maître Gilbert (4) . Plusieurs docteurs du même siècle ont porté ce nom. Si l'on en croit la plupart des biographes, dont quelques-uns du reste ne proposent leur opinion que sous forme de conjecture (5) , il serait ici question du célèbre Gilbert de la Porrée. A la date que nous venons de marquer, Gilbert de la Porrée, depuis trois ou quatre ans déjà (6), gouvernait, en qualité d'évêque, le diocèse de Poitiers. Il est vrai qu'il continua d'enseigner la théologie (7)

(1) MetaL, II, x, p. 79*

(2) Ibid., p. 81.

(3) Deinde^ postmodum^ unde**,

(4) i/e/a/.> II, X, p. 81.

(5) BuL, t, II, p. 735; Eist. litt., fc. IX, p. 71; t^ XII, p. 466.

(6) Suivant Duboulai, t. II, p. 204, c-est en 1141 que Gilbert fut élevé à l'épiscopat ; suivant V Histoire littéraire^ t. XII, p. 466^ ce ne serait qu'en 1142.

(7) Hist. litt., tlX, p. 45.

dans cette ville, après sa promotion à Tépiscopat. C'était primitivement Tévêque lui-même qui régissait T école attar chée à sa cathédi^ale , et instruisait en pa'sonne les plus âgés et les plus avancés des élèves , les formant non-seulement aux sciences » mais au chant et aux cérémonies ecclésiastiques (1). A la longue, cette coutume tomba en désuétude ; et, comme il devenait de plus en plus difficile aux évêques de mener de front le soin de leur troupeau et les devoirs du professorat, ils se reposèrent peu à peu de Taccomplissement de ceux-ci sur des scolastiques ou écolâtres (2). Toutefois, au commencement du douzième siècle, l'ancien usage subsistait toujours dans quelques églises, notamment dans celles de Chartres et de Lisieux (8) . Gilbert de la Porrée s'y montra fidèle micore, et, en acceptant la charge pastorale, il ne renonça point aux fonctions qui avaient rempli sa vie et illustré son nom. A la rigueur, on le voit, Jean aurait pu être son disciple, à une condition cependant ; c'est qu'il eût quitté vers ce temps le séjour de Paris pour celui de Poitiers. Or, pas un mot, dans son récit, ne peut le faire supposer. Bien au contraire, venant à son second maître , Jean de Salisbury s'exprime ainsi : fi A Gilbert succéda Robert PuUus (4) . » A prendre ces termes en toute rigueur et dans le sens que leur attribuent la plupart des critiques, entre autres les auteurs de \ Histoire littéraire (6) , Robert PuUus remplaça Gilbert dans sa

(1) EisU HU.,l IX, p. 30.

(2) Ibid., p. 31.

(3) Ibid.

(4) Métal, II, x, p. 81.

(5) Hist. litt., t. IX, p. 71.

chaire et recueillit réellement sa succession. Or ce n*est pas à Poitiers, mais à Paris, que Robert tint école durant son séjour en France, et Ton doit lui chercher un autre prédécesseur que Gilbert de la Porrée. C4elui-ci mis hors de cause, il faut bien T avouer, nous n'avons personne à substituer à sa place. De tous ses homonymes rangés par Duboulai parmi les académiciens illustres du temps (1) , pas un seul , à notre avis , ne peut être pris , avec quelque apparence, pour le professeur du Métalogique. N'importe : nous aimons mieux renoncer à le connaître que de n'avoir point égard aux invraisemblances qui ont ébranlé, dans

notre esprit, l'hypothèse accréditée jusqu'ici.

Après maître Gilbert vient Robert PuUus (2) . Ce nom ,

beaucoup moins commun que le précédent, limite le champ de nos recherches, et ne leur permet pas de s'égarer longtemps. Deux docteurs seulement, à notre connaissance, s'appelaient ainsi au douzième siècle; encore l'un d'entre eux doit-il être élimmé tout d'abord. De beaucoup plus jeune que notre étudiant, il ne fleurit guère que vers l'an 1200 (3) : c'est tout au plus s'il aurait pu être le disciple de Jean. Reste donc le célèbre cardinal Robert PuUus. C'est lui que Jean de Salisbury désigne ici, et dont il dit que sa vertu ne le recommandait pas moins que sa science. Peutêtre était-il déjà revêtu de la pourpre à l'époque où nous sommes parvenus. Mais nous ne voyons pas pourquoi les fonctions de professeur eussent fait déroger un cardinal , quand elles honoraient un évêque. Le second du moins ne

(1) Bul, t. n, p. 735-737.

(2) MetaU, II, x, p. 81.

(3) Oudin, t. II, coL li21.

pouvait pas toujours concilier deux charges également onéreuses ; mais ce n'était pas le cas du premier, dont la dignité n'impliquait aucune attribution active. Aussi Robert lui-même refusa-t-il un évêché , sur ce qu'il lui aurait fallu renoncer à la philosophie (1) , et accepta-t-il un titre d'honneur, qui lui laissait toute liberté de vaquer à l'étude (2) . Une question que nous pouvons trancher avec moins d'hésitation, est celle de savoir si Jean de Salisbm'j entendit Robert Pullus en France ou en Angleterre. Quelques critiques, des Anglais surtout, dans une vue de patriotisme littéraire (3) , lui font repasser le détroit au milieu de ses études et le comptent au nombre des élèves de l'école d'Oxford. Entre toutes les lettres que Jean adressera plus tard de Cantorbéry à son ami , à son ancien protecteur Pierre de Celle, il en est une qu'on se plaît à relire, parce qu'elle respire les sentiments les plus délicats et les plus élevés. Celui qui l'écrit est dans une situation brillante : investi de la confiance de son maître, le vieil archevêque Thibaud, il se voit en possession de l'estime et de la faveur

(1), Bul., U n, p. 153.

(2) Leland, Comment, de script, Brit,, p. 180. — Au surplus, il règne une assez grande incertitude sur Tannée précise de son élévation au cardinalat : les uns la font remonter au pontificat d'Innocent II, mort en 1143; d'autres la placent tour à tour sous ses successeurs Gélestin II et Lucius II, dont le dernier tint le Saint-Siège jusqu'au 25 février 1845. Y, Art de vérifier les dates, U I, p. 285. —Guillaume Cave, Script. eccLy p. 582; — Duboulai, t. II, p. 153; — Oudin, t. II, p. 119; — Robert PuHus, opp,, Migne, PatroL, t GLXXXVI, col. 637; — S. Bernard, opp., Migne, PatroL , t. GLXXXII, col. 372-373.

(3) Wood, Hist. et Ant. Univ. Oxon., p. 49; Petersen, Enthet.i p. 74.

— Si —

des pet*6aûiiag6s les plus ccmsidérables du royaume (1) ; au sdn de la prospérité , il a' oublie pas les épreuves de sa laborieuse jeunesse, et moins eiM^ore Tassistaûce qu il reçut alors de sou ami : « Ci^était beaucoup, » lui dit-il, « d'avoir «pourvu 'aux besmns d'un exilé, de l'avoir faiLt Jouir, à « l'étranger, de tcms les Biens que l'on peut trouva* parmi (( ses compatriotes ; mais je vous dois bien plus : ^âce à u vos bons offices^ j'ai remis enfin le pied sur le sol natal, (( dontie cbaime se fait sentir à tous les hommes, et vu le (i terme d'un exil qui menaçait d'être perpétuel (2). » Ce retoir auquel Jean <le Salisbury iait ici allusion, nous eu pouvons fixer la date : c'est à l'époque où, ses études achevées, il allait entjrer au service de l'archevêque de Caatorbéry. Était-il revenu auparavant parmi les siais ? Nous oe le croyons pas. Ce regret de la patrie absente , cette joie fite la retrouwr ajjrès avoir pensé la perdre pour toujours, tout cela ne serait plus qu'une déclamation sans objet, si sa vie d'étudiant s'était passée moitié en France, moitié en Angleten:e ; «L, ime fois sorti de son pays , il avait pu y retourna pour ainsi dire à volonté, au lieu d'en être séparé, comme il nous le donne à entendre , par des obstacles presque insurmontables. Ces obstacles, du reste, nous sont connus, et nous savons de quel -service il remercie son correspondant : celui-ci avait fourni aux frais du voyage, lean de Salisbury était pauvi'e, nous l'avons déjà dit. Plus tard , aH

(1) Salisb., ep. 85, t. 1, p. 117*

(2) Ep. 86, it. I,p. 117 : «Magnum quidem'eifat sic exuli providere, ut apud tcxteras nationes civium commoditatibug fruerer ; sed multo magis est quod mlhi diligentia vestra prospexit, ae a natalis eoli dolcedine, qua totius huxqani generis uniyerfiHas toapitur, perpétue exularem. »

tempe ou son emploi auprès du premier prélat de F Angleterre aurait dû le mettre à Tabri du besoin , il lui arrivera encore (1) de se plaindre de rend>arras de ses affaires et de l'importoiité de ses créanciers. Avait-il plus de ressources alors que pour vivre il était obligé de donner des leçons paiticulières et d'ouvrir un cours public? C'est, on le voit, une difficulté bien vulgaire mais bien impérieuse qui l'attachait au rivage de France ; et, loin qu'il ait pu le quitter si aisément pour le seul plaisir d'écouter maître Pûllus, il lui eut é^ impossible, sans le secours de ses amis, d'aller remplir en Angleterre, à quelques années de là, les fonctions importantes qui l'y attendaient. Concluons donc : c'est à Paris que Jean devint le disciple de Robert Pulltis(2).

Avec Gilbert, Jean s'était appliqué tout ensemble à la logiqitô €t à la théologie ; c'^t à la théologie qu'il s'adonna exclusiveanent s(Mis la direction de PuUus, et, peu après, s(His celle de Simon de Poissy (3) , le dernier en date de ses pr^essewrs, oomjÉDe aussi probablement l'un des derniers au regard du mérite : car son élève, en reconnaissant l'exac** titude de sa doctrine, lui refuse tout talent pour la discussion (4).

(1) Ep. 59, 1. 1, p. 63 : « Me quidem i^i familiaris sub onere alieni apris et importunitate creditorum urget augustia. »

(2) Rien: d'ailleurs n'empêche d'admettre que Robert séjournât à Paris vers ce temps. C'est en 1140 qu'il entreprit de relever l'école d'Oxford et y ouvrit des lectures de théologie. Or celles-ci, d'après le témoignage de Wood, ne durèrent que cinq ans. V. Wood, lib. n, p. 31. G£ id., p. 51.

(3) Métal., Il, x, p. 81.

(4) Ibid. — Sur Simon de Poissy, v. BuL, t. II, p. 142, 207, 775; Hist. litt, U IX, p. 71 ; t. XIV, p. 7. — Oudin (II, col. 1199)

Jean de Saliabuiy avait passé près de douze années à cultiver ainsi les divei'ses branches de la science de son temps (1) . Arrivé au terme, il voulut revenir un moment au point de départ. «Il me prit envie,» dit-il, «d'aller revoir sur la montagne Sainte-Geneviève les anciens condisciples que j'y avais laissés, et que la dialectique y retenait toujours; mon dessein était de me mesurer avec eux sur le teiTain de nos vieilles équivoques : cette rencontre devsdt nous éclairer de part et d'autre sur nos progrès relatifs. Je les retrouvai tels qu'ils étaient autrefois, et juste au même point : ils n'avaient pas avancé d'iân pas dans l'art de dénouer les difficultés, ni ajouté à lem* avoir philosophique l'ombre d'une proposition. Les objections dont ils pressaient leur adversaire, les tenaient eux-mêmes en échec. Un seul changement s'était produit en eux : ils avaient perdu toute réserve et désappris la modestie ; aussi fallait-il désespérer de leur amendement. L'expérience m'apprit alors une chose évidente : savoir que la dialectique, utile auxiliaire des autres sciences, du moment qu'elle est réduite à ses seules forces, languit stérile et sans vie. Loin de suffire à jeter

et Duboulai (t II, p. 142) comptent aussi Gauthier de Mortagne au nombre des professeurs de Jean de Salisbury. Celui-ci paraît bien le désigner par ces mots : Lauduni gloria {MelaL,l, v, p. 22), en parlant des professeurs célèbres de son temps et des adversaires des cornificiens. Mais cela suffit-il pour conclure qu'il dut suivre ses leçons? — Plus tard Jean, dans une lettre datée de son exil, nous apprendra qu*à cette époque il se rendait au pied de la chaire d'Eudes Shirton, célèbre professeur de théologie. (Salisb., ep. 284, t. II, p. 191. Cf. Fabricius, t III, p. 159; Duboulai, t. II, p. 758.) — Inutile de réfuter l'allégation de 'LYithémius, qui fait de Jean un disciple de Thomas Becket. De Script, ceci , p. 166. (1) Métal. , II, X, p.81.

dans rame les semences de la sagesse, elle a besoin d'être elle-même fécondée par la philosophie (1). » On le voit, il était bien guéri de ses premières illusions. Autrefois, quand il entrait dans la carrière des études par la dialectique, il r avait regardée, lui aussi, comme le dernier mot de la science; mais peu à peu, à mesure qu'il s en éloignait parcourant les autres provinces du savoir, il la voyait décroître à ses yeux, et prendre, à distance, des proportions plus modestes et plus vraies.

Assurément, Jean de Salisbury avait droit, dans son bon sens caustique, de s'égayer ainsi aux dépens de ses vieux et subtils camarades ; mais, richement pourvu du côté de la science et du talent, il était dénué, beaucoup plus peut-être que ces logiciens infatigables, des biens de la fortune. Sans asile et sans ressources, en pays étranger, il n'avait pas de quoi faire le voyage d'Angleterre, pour chercher à s'établir dans sa patrie. C'est alors qu'il reçut l'hospitalité la plus cordiale dans l'abbaye de Moutier-la-Celle, proche de

(1) MelaLiJI, X, p. 81 : « Jucunduin itaque visum est, veteres quos reliqueram et quos adhuc dialectica detinebat in monte, revisere socios, conferre cum eis super ambiguitatibus pristinis : ut nostrum invicem, ex collatione mutua, comme tiremur profectum. Inventi sunt qui fuerant et ubi : neque enim ad palmam vi-i sunt processisse ad quœstiones pristinas dirimendas, neque propositiunculam unam adjecerant. Quibus urgebant stimulis, eisdem et ipsi urgebantur, profecerant in uno dun taxât : dedidicerant modum, inodestiam nesciebant; adeo quidem ut de reparatione eorum posset desperari. Expertus itaque sum quod liquido coUigi potest, quia sicut dialectica alias expedit disciplinas, sic si sola fuerit, jacet exsanguis et sterilis, née ad fructum philosophiœ fœcundat animam. si aliunde non concipit. » — Cf. HisL Uti., t. IX, p. 187.

Troyes, en Champagne (1) . L'abbé Fierre ne se borna pas à fotrmir à sa subsistance; il voulut qu'entre eux tout fût mis en commun les études, les pensés, les afTectiMs, l'âme tout entière (2) . Vivant dans cette intimité, en parfaite correspondance d'idées et de sentiments, les nœuds qui les unirent tout d'abord se resserraient de jour en jour. Sur la terre d'exil, Jean croyait retrouver la sollicitude d'un père et jusqu'à la tendresse d'une mère (3). De son côté, Rerre de Celle bénissait le jour où la Providence lui avait amené son meilleur ami (4) . Il semble résulter des lettres qu'ils échangèrent par la suite, qu'une espèce de société intellectuelle s'était formée entre eux, où chacun avait mis son apport : Jean, les trésors de son érudition ; l'abbé Pierre, son expérience de la vie religieuse et les lumières de sa piété. L'un y gagnait en science, l'autre en vertu (6) . C'est à Moirtier, sans doute, que Jean prit les ordres : Pierre de Celle Fappelle

(1) Salisb., ep. 85, t I, p. 117; Duboulai, t. II, p. 375; Gall. christ., t. Vm, col. 147.

(2) Pierre de Celle, ep. IV, 9. Bibl. PP., t. XXIII, p. 86 : a Gommunicavi namque tibi non solum substantiam, sed etanimam. Non est occultatum os meum a te, non consilium, non denique quantumlibet remotissimum arcanum. »

(3) Salisb., ep. 85 : « Mihi vestra benignitas alimeïitorum subsidîa procuravit, quae sic meam in terra aliéna paupertatem excepit, ut nec patris munus, nec maternns mihi déesse videretar affectus. »

(4) Pierre de Celle, ep. IV, 5, p. 858 : « Dies ilïa sit benedicta qua Joannem meum feci, qua talem et tantum amicum in filiis hominum apprehendi. »

(5) Pierre de Celle, ep. IV, 7, p. 859 : « Qui nescientem instrueret... pigrum excitaret. » Salisb., ep. 96, p. 142 : « Gratia siquidem-Domini et vestra, sum quidquid sum, si quid tamen sum, et institutionis vestrae benelicio me spero semper futurum meliorem. »

— ao —

toujours sc»i clerc (1) . Cette vie à deux^ qu'ils avai^t me* née de la sorte dans la paix et les studieux loisirs (2) d'us numastère de Champagne, laissa au cœiu^ des deux aam les plus efaers et les plus fidèles souvenirs. Aus», à quelques aimées de là, lorsque Pierre se croyait négligé, que les I^* très du confident des arckevêques de Cantorbér; dev^aaîeBt moiBd fréquentes : « Ne sayez-yous plus m me trouva?» hii éciiyait^iL; a vos lettres ne eonnaissent-^dles plus le chem^ de ma demeure? C'est ici pourtant que, dans noi» longs coUoqties, nous nous asseyiœis côte à côte, iel sous ee tost que TOUS avez dormi, id que s'e^ foulée une part de yotFe vie ; c'est ce séjour que vou» disiez aimer, autrefois, pardessus tous les Heux de la terre (3). » Il ayait fallu un jour de séparer. Jean ne devait pas mourir àax^ le cloître: une destinée moins tranquille et plus brillante lui était dévdue. Pierre de Cdle ne vouMt pas le r^enir. Il sentait l»en que cette lumière était sous le boisseau et se consumait en pure ipert/e daifô l'obscurité du couvent ; il fellait la mettre e^k haut lieu, afin qu elle pût luire au loin, et que sa renommée s ét^îdît en même temps que ses rayom (4). Au reste, il ne fut pas seul à s'employer en faveur de son hôte pour aider à son retour en Angletene et lui ménager un

(!) Pierre de Celle, ep. VII, 67, p. 886.

(2) Sur les études qui remplissaient la vie des moines de Moutier, v. Hist. Htt., t. IX, 102; Pierre de Celle, Ep. vn, 7, p. 886.

(3) Idî, ep. IV, 9, p. 860 : « Ignoras quo me requirere debeas?... Sed hic tu mecum fréquenter sedisti, dormisti, fuisti : taceo quod aliquando prœ multis aliis locis et terris dilexisti. »

(4) Id., ep. IV, 7, p. 859 : « Sub modio humilitatis nostrdB aliquando latuisti, jam lucerna ardens quidem conscientia, sed non

accueil bienveillant de la part de T archevêque de Ciantorbéry. Saint Bernard écrivit à ce prélat; il avait vu et apprécié le protégé de Pierre de CiÇUe : « C'est mon ami, » dit-il à r archevêque Thibaud, «et Tami de tous les miens. Les meilleurs juges témoignent de la pureté de sa vie et de Tétendue de ses connaissances. Je vous l'avais recommandé de vive voix; maintenant, à distance et par écrit, je vous le recommande plus instamment encore et avec d'autant plus de confiance que, depuis, les hommes les plus dignes de créance m'ont renseigné sur sa conduite et son caractère; si je peux quelque chose, ou mieux, puisque je peux beaucoup sur vous, veuillez le |)ourvoir de quelque honorable emploi, et cela au glus tôt, car il ne sait plus de quel côté se tourner (1). » Jean était toujours dans une détresse aussi grande : ces derniers mots en font foi. Porteur de la lettre de saint Bernard, ilpartitpour Cantorbéry. Il est à croire que PieiTe de Celle ne le vit pas sans alarme quitter le couvent qui l'abritait et s'éloigner du sein qui l'avait un moment réchauffé. Mais bientôt. Dieu aidant et par la faveur de l'archevêque son maître, ce pauvre clerc avait pris

adeo lucens fama. Posait autem te Dominus in lucem gentium. »

(1) S. Bernard, ep. 361, éd. Migne, t. 182, col. 562 : « PraDsentium latorem Joannem, amicum meum et amicum meorum, mittam ad sublimitatem vestram... Testimonium enimbonum habet a bonis, quod non minus vita quam litteratura promeruit... Praesens vobis commendaveram eum ; sed nunc absens multo magis commando, utique tanto securius, quanto sincerius et -mtam et mores hominis ûdissijnis relatoribus didici. Si quid ergo ego possum, imo quia possum plurimum an te facicm vestram, providete ei, unde honeste. imo honorabiliter vivere possit; sed et hoc velociter, quia non habet quo se vertat. »

rang paim les hommes d'église les plus ccvnsidérables de son temps (1) .

(!) Pierre de Celle, ep. VIII, 21, p. 889 : « Archiepiscopus Theobaldus, de gremio et sinu nostro magistrum Joannem Gai*notensem episcopuiri, inopem et pauperem suscepit, scd Deo juvante, usque ad nômen magnorum qui sunt in terra fomentis suis provexit. » — Sur Pierre de Celle, v. D. CeilUer, t. XXIII, p. 280; Bist. îitt., t. XIV, p. 236.

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