‹ Jean de SalisburyChapitre 2 sur 17 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

SA VtE FOLITIQUe

Jean de Salisbury à l'archevêché de Cantorbéry. — Caractère de rsrdiervèqne ThfbMiâ. •— Jean de Salisbiiry à k Qowt de ftame : Affaire d'Irlande ; amitié de Jean et du pape Adrien ; remontrances qu'il hii adresse ; l'antipape Victor. — Concile de Londres à roccasioR du schisme; influence de Jean de Salisbury dans cette assemblée et à la Goiur d'Angleterre.

Le prélat qui accueillit Jean de Salisbury â son retour dans sa patrie et l'attacha aussitôt à sa personne, n'était pas seulement le chef du clergé d'Angleterre; c'était aussi l'un des premiers parmi les hommes politiques de ce royaume. Son nom revient fréquemment dans l'histoire du règne d'Etienne (1) , qui occupait encore le trône à Fépoque où nous avons conduit ce récit. Rarement Tintervention de Thibaud dans les affaires publiques fut favorable au roi , lequel du reste se montra presque toujours hostile au clergé (2). Et tel était l'ascendant du primat que, dans leurs

(1) V. Lingard, éd. cit., t. Il, c. iv, p. 275 et sq.

(2) Ibid., p. 272-274.

différends, c'est le roi le plus souvent qui fut obligé de plier. Il eut le dessous notamment dans une circonstance qui décela les secrètes attaches de l'archevêque au parti de Mathilde, et dont Etienne dut garder un profond ressentiment. Celui-ci , afin de garantir sa succession à son fils , voulut le faire couronner de son vivant (1). Thibaud s'y refusa, et fit prévaloir son avis dans une assemblée d'évêques tenue à ce sujet, si bien que le roi dut renoncer à son dessein. On comprend que, sous ce règne, le vieil archevêque ne fut point en faveur ; mais son action ne s'en fit pas moins sentir dans les événements, et c'est à lui que revient la part principale dans les négociations qui , après la mort soudaine d'Eustache, fils d'Etienne, rapprochèrent les deux maisons rivales et se terminèrent à assurer la couronne au jeune Henri , fils de Mathilde (2) . Par contre, Thibaud reçut plus tard de ce dernier tous les témoignages de reconnaissance qu'il avait droit d'en attendre, après avoir encouru, pour la cause des Plantagenets , la disgrâce d' Etienne , et puissamment contribué à l'avènement de la dynastie nouvelle : il eut, jusqu'à sa mort, la première place dans la confiance du souverain et dans les conseils du royaume (3).

Tel était le prélat (4) au service de qui Jean de Salisbury entrait à titre de clerc domestique. On ne voyait pas alors auprès des évêques ces vicaires généraux et ces autres dignitaires auxquels ils commirent en partie, dans la suite, le gouvernement de leur diocèse. Ils réunissaient dans leurs

(1) Lingard, p. 296.

(2) Ibid.,t. II, c. IV, p. 297.

(3) Id.. c. V, p. 317.

(4) Sur Thibaud, voir aussi Rui. lia. Fr.y t. XIII, p. 309.

mains toutes les attributions que ces ecclésiastiques se partagent aujourd'hui; et, s'ils ne pouvaient y suffire par euxmêmes, ils les exerçaient par ces clercs familiers qu'ils nourrissaient dans leur demeure , et qui étaient leurs secrétaires et leurs confidents. (Vest un poste de ce genre que Jean de Salisbury occupa chez l'archevêque Thibaud (1). Si humble que parût alors sa personne, il ne tarda pas à se ressentir de la haute situation de son maître , à la fois homme d'État et d'Église, et son activité ne fut pas longtemps contenue dans les limites d'un diocèse et dans le cercle des affaires purement ecclésiastiques. Parmi ses lettres, il en est quelques-unes , à la vérité , qui roulent sur des démêlés qu'on pourrait appeler domestiques : ce sont des moines qui réclament une redevance et le titulaire d'une église qui la leur dénie (2) ; c'est un prêtre qui , témoin d'un homicide commis par des laïques , en est réputé complice, et, comme tel, frappé de suspense (3). Mais deux années ne s'étaient pas écoulées depuis le retour de Jean dans sa patrie (4), qu'il repassait le détroit, traversait la France,

(1) Anglia sacra^ t. II, Prœf., p. xj.

(2) Salisb., ep. 1. éd. Giles, 1. 1, p. 1.

(3) Id., ibid., ep. 3, p. 8.

(4) Suivant M. Petersen {EntheticuSy Proœmium, p. ix), caserait en 1149 que Jean de Salisbury aurait quitté la France; ce ne serait qu'en 1151, d'après M. Hauréau. {Biogr. univ., t. XXVI, p. 531.) Cette dernière date semble plus voisine de la vérité. Il est probable, en effet, qu'après ses douze années d'études, Jean séjourna plus d'un an à Moutier-la-Gelle. — Quant à la date de son premier voyage- à Rome, il nous la fournit lui-même (ep. 59, t. I, p. 64). Bram enim Rnm'je, prœsidenie Beato Eugeiiio, giiando, prima legaiione missa in regni sui initio... Il s'agit de l'ambassade envoyée au Pape par Frédéric Barberousse, au début de son règne, en 1152. V. Fleury, l. LXIV, c. Lvr, t. XIV, p. 673.

et se rendait à Rome ai^rès du p£^ Eugène III. Il était député vers lui par le roi d'Angleterre (1). Dès lors il entrait dwoB la période la plus brillante , la plus laborieuse aus^ et la plus agitée de sa vie publique. Dix fois dans l'espace de douze ans il franchit les Alpes, et alla souteniidevaat le Saint-Siège les intérêts de ses maîtres et de ses amis (2). Nous ignorons quei était le but précis de ce premier voyage et quels en furent les effets ; nous savons seulement que Jean se concilia l'estime et raffiection du Souverain Pontife (3). Pourtant, suivajit un biographe (4), il avait trouvé à Rome des ennemis , dont les fausses accusations surprirent un moment la religion d'Eugène. Celuid mourut bientôt (5) . Il se peut que Jean de Salisbury fut emmre en Italie à l' avènement d' Anastase IV , lequel s'assit îensuite dans la chaire de saint Pierre (6) . Quoi qu'il en

(1) Hist. un. U XIV, p. 89; Gall. christ., t. VH, p. 1146; Bayle, Diction, crit.^ t. V, p. 55 : « Il eut commission du Roi son maître de se tenir auprès 4u Pape Eugène pour les affaires d'Angleterre. » — Rcgi ^uoquc Angliœ acceptus, ah ipso publias gerendis negotiis ad/iibitus est. {Gall. christ., t. VIII, p. 1146 )— Le roi d^ Angleterre était encore Etienne, mort seulement le 25 octobre 1154. . (2) Métal., III, Proœm., éd. Giles, p. 113 : • Alpi%tm jinga transcendi decies ;... dominorum et amicorum negotia ùi Ecclma Boraana sœpius gessi. »

(3) Eugemo ^r.«^«M5 <Fabriciu8, t. Il, p. iM) . -^ Charissimus (Lëland, p. 200).— iVa<«5 et cfiari$simus{GalL christ., t. VII, p. 1146). •— Eximie diarus (Balée, art. B, p. 211).

(4) Bayle, i>ic^ crit., t. V, p. 55. Bayle donne ces détails comme « tirés de la vie de Jean de Salisbury à la tète de la traduction fran» çaise des V^niiés de la Cour^ » probablement la traduction de Méaeray, in-4'*, Paris, 1640, introuvable aujourd'hui; nous Tavons cherchée en -vain dans les grandes bibliothèques de Paris.

ib) Dans k nuit du 7 au 8 juillet 1153. Jean de fiahsbury loue le désintéreseemwit de ce Pape. P^Ucrat.^ V, xv, t. Il, p. 323. (6) Biogr. univ., t. XX VI^ p. 531. — jETisf. liti.^ t. XIV, p. 89.

soit, à partir du rëgaed'Âdriea IV^ son rôle à la Cmr pouti&cale ^embie grandir, aiais ^mlemexd fmÈr-èUe pai^ (pi'ilBOusestalorg laieux connu.

D y avak bien peu de temps qu'AdiieB était élu, lor&k (fti'efi lliS ime afisihasisade fiotouidlie vint le trouver de la part du roi d'Angielerre (i)^ ^om la madmte de Jean de Saliebiffy. iieiiri II i^^'eoail; pour ma coaq^îte \m projet {rfnsieiu« fois {(Kiiié par âes prédéeeaaeurs, à qui let^nps ou la résoiuitîoQ ê^mes^ mampd poiur le fioener i fm. l.'Irknde^ ««t^ieile «leuret v<Qii^ûie de l'Ai^gleterre, m tétait ju6que4à JodépeiMUiiito. La pdnoKiaaité <tece ro^Maie, déjà convoité par C^êSèimme le Clonquéttot «i Benri I^', le peu de rMfliaaee dogod; il «ejQoblai/t (capsd^ «ib niemémmU^ goBînaaeB de racea <{ui divisaient ses babilaiits» 4ou.t<eeIa é^ffiîlk l'aiaiM^tioi) du fils de Geoffîx>y Pkuitageiiet (2)^ Mais, voulant <miwfk mm andeur de cmqpèlie ênvmie d'un pieux ^saeiu de tmmiie^ â la^CHivait des prétextes à itotit te iBokis spéfikojc daas i'état iidyi^!^^ pneaspie paiteoe daas aes jnœurs, bietà qae dbrétieHiie par la £m ; le clergé, négidiier «tJa^ruiteQ .général, aiaîs«i^ rendit ieolé de k société^ aivait trop peu de zèle «ou teop peud'ïBflueQce poiwr répdsier les ai»ufi les pjbusenaite, ml daas les fisuadlids, oà les maria^;esélaji(sa{t kki d^ètiae réglés par les priBcipes de TÉvaiSigiie {â) ^ «oit dans rÉg^seellem^ae^dootles Juens et les plus beaux titnesiétaieikttodaabés^ pour la plupart, en des mains laïques (4) . Aussi Jean de

(1) Matth* Paris> ffist. Angl. maj.f ad ann. 1155. (2} Lingard, éd. cit., t. Il, p. 407.

(3) Aug. Thierry, Conquéie de I'AmqI^., 1. X, t. m,p. 183.

(4) Id., ibid., p. 191. — Lingard> t. U, p. 404.

Salisbury avait-il mission de dire au Pape que le roi, en bon prince catholique , désirait étendre les limites de l'Église, extirper les semences du vice répandues dans le champ du Seigneur ; que, s*il voulait entrer dans Tîle d'Hihernie, c'était pour en soumettre le peuple au joug de la foi , pour y faire payer au bienheureux Pierre un impôt annuel d'un denier par maison, tout en maintenant dans leur pleine intégrité les droits des églises : afin que son entreprise fût de tout point légitime, il sollicitait l'aveu et l'agrément du Siège apostolique (1) . On tenait généralement pour certaine , à cette époque , la prétendue donation de Constantin à saint Sylvestre, laquelle assignait à l'Église romaine la possession de toutes les îles (2). C'est pour reconnaître ce droit non moins que pour justifier l'invasion d'une terre libre, qu'Henri s'adiessait au Pontife. Cet acte de déférence devait toucher celui-ci ; les sentiments si chrétiens dont on colorait des vues toutes politiques et guerrières, s'ils ne lui donnaient pas le change, pouvaient du moins lui fournir les considérants d' une réponse favorable ; enfin l'ambassadeur était habile, pressant (3), et de plus lié d'amitié avec Adrien (4). Le Pape remit à Jean pour son maître une bulle, où se lisaient ces phrases : « Que l'Irlande r< et toutes les îles éclairées par le Christ, soleil de justice, « appartiennent de droit à saint Pierre et à la très-sainte « Église romaine, c'est ce qu'on ne saurait mettre en doute.

(1) Bullcd'AdrienàHenrin,ap.Migiie,Pa^ro/.,t.GLXXXVin, col. 1441.

(2) 8alisb.,A/e^a/.,IV,xLii,p. 206.— JJwf. litt., t. XVin,p. 161.

(3) Ad preces meas. Salisb., Métal. y lY, xliî, p. 205. (4Vld., ibid.

'< et Votre Seigneurie ne fait pas difficulté de le professer. . . « Nous accueillons donc votre pieux et louable désir avec la ^ faveur qu il mérite, et nous avons pour agréable que vous « fassiez votre entrée dans cette île et que vous y exécutiez ( ce qui peut concourir à Thonneur de Dieu et au salut des «âmes (1). » Indépendamment de cette bulle, Jean de Salisbury avait re^u du Pape un anneau d'or , enrichi d'une émeraude de grand prix, qu'il devait présenter à Henri en signe d'investitiue (2). \u retour de l'ambassadeur, la bulle fut lue solennellement par lui en synode public (3) , et l'anneau déposé dans le trésor royal. Mais la versatilité habituelle du caractère d'Henri, une autre conquête à faire, d'autres guerres à soutenir sur le continent, par-dessus tout l'opposition de sa mère et de ses barons, lui firent bientôt perdre de vue la concession du Pape et l' Irlande (4) . La bulle pontificale fut ensevelie dans les archives du château de Winchester, d'où on ne la tira qu'après vingt années révolues, par suite d'événements étrangers à notre sujet, et qui avaient ramené sur l'Irlande l'attention et les visées V conquérantes d'Henri II (5).

Jean de Salisbury , nous l'avons dit , était l'ami d'Adrien: ils s'étaient rencontrés, et, je suppose, pris d'affection ïun pour l'autre au monastère de Saint-Ruf , près d'Avignon (6) ,

(1) Mansi, ConciL, XXI, 788, ap. Migne, t. GLXXXVm,coL

(2) Salisb., MeluL, IV, xlci, p. 206.

(3) Girald. Cambrens., Hibcrn» expufjnai,, 11^ vi.

(4) Lingard, t. II, p. 409. — Aug. Thierry, t. lU, p. 197.

(5) Lingard, t. II, p. 418.

(6) Ce fut, selon toute apparence, pendant un des voyages de Jean de Salisbury à Rome, sous les deux Papes précédents.

OÙ , avant son exaltation , Adrien fut successivement prieur et abbé. Phis tard, dans une de ses lettres, Jean lui rappelle teijirs entretiens dç Saint-Ruf : «Votre Sainteté, ditce il, se plaisait alors à converser avec moi (1) . » Ce qui agréait à Tabbé dans ces causeries, c* était sans doute le savoir et Tesprit de son interlocuteur ; c'était encore de voir et d'entendre un compatriote : car il était, lui aussi, Anglais de naissance, Peu de destinées réunirent à ce point les conditions les plus extrêmes. Il s'appelait de son nom Nicolas Breakspeare (Brise-l£mce) . Son père l'avait laissé dans le siècle , sans ressources , sans appui , pour aller faire profession au monastère de Saint- Alban. L'enfant vécut quelque temps des aumônes du couvent ; puis, pai-venuà l'adolescence, il sollicita pour lui-même l'habit religieux. Mais l'abbé de Saint- Alban le lui l'efusa , à cause de son ignorance et du peu d'ouverture qu'il avait montré jusquelà pour les sciences sacrées (2) . H en conçut tant de dépit et son père hii en fit de si amers reproches, qu'il résolut de s'expatrier, A Paris, où il séjourna d'abord, il fréquenta les écoles et devint, en peu de temps, un savant clerc. Ses études achevées ^ comme il ne trouvait pas de quoi subsister à Paris, il alla, cherchant fcH'tuue, jusqu'à Avignon, et reçut asile à Siaint-^Ruf. Les agréments de sa personne , sa prudence et son humeur serviable plurent à tout le monde (3) ,

(1 ) Bum essetis in Ecclesia Beali Rufi . . . , mi/ii servo vesiro communicare solebat inter loquendum dignaiiovestra. Salisb., ep. 28, t. 1, p. 31.

(2) In arte clericali satis supinus. Matth. Paris, ap. Histoire littéraire y t. XJII, p. 287.

(3) Quoniam erat corpore elegans, vultu jticundus, prudens in verbky ad ifu^uncta impiger^ plaçait omnibus^ Guillolm. Neubrig.. de Reb. Aw^.j Ili vî.

et décidèrent les chanoines de cette église à lui ouvrir leurs rangs; bientôt même, édifiés de la régularité de sa vie , frappés de son éloquence et de sa pénétration , ils le portèrent tout d'une voix à leur tête. Mais ils ne tardèrent pas à s'en repentir : il leur en coûtait d'obéir à un étrwiger ; ils allèrent jusqu'à l'accuser devant le Pape. Eugène, qui tenait aloi's le Saint-Siège, prit connaissance de leurs plaintes, en reconnut l'injustice; mais, désespérant de calmer cet orage : « Allez , dit-il aux moines , choisissez « quelqu'un avec qui vous puissiez , ou plutôt vous vouliez H vivre en paix ; celui-ci ne vous sera plus à charge (1). >j En effet, il retint Nicolas auprès de lui, et le nomma cardinal et évêque d'Albano. Envoyé ensuite comme légat en Norwége, 11 se conduisit avec autant de zèle que de sagesse au milieu de ce peuple encore barbare. A son retour , les suffrages unanimes des évêques et des cardinaux rélevèrent sur le trône pontifical (2) .

QueUe que fftt la distance que cette éclatante fortune mettait désormais entre Nicolas et son ancien hôte de Saint- Ruf , l'amitié l'effaça. Cette amitié , Jean hii-même en a consacré le souvenir dans la dernière page du Métalogique. Adrien IV venait de mourir. « Sa mort, dit-il, a ému toutes les nations chrétiennes, mais surtout nôtre Angleterre, d'où il tirait son origine et qui témoigne l'amertume de sa douleur par l'abondance de ses larmes. Tous les hommes de bien doivent le pleurer ; mais quel autre plus que moi-même ? En effet, bien qu'il eût une mère et un frère

(1) Id., ibid.

C2) Bul., t. II, p. 265 et sq. — Fleury, t. XV, p. •\. — Sish nu., t. XIII, p. 287. — Lingard, t. II. p. 30«.

qu'il aimait, il m* aimait encore davantage. Il répétait en ])ublic ce qu il me disait en tête à tête , qu'il m'affectionnait plus que personne au monde. Telle était sa confiance en moi que, toutes les fois qu'il en trouvait l'occasion, il se plaisait à répandre son âme en ma présence. Tout Pontife romain qu'il était, il se faisait une joie de m' avoir pour convive ; non-seulement je m'asseyais à sa table, mais j'avais beau m'en défendre, il fallait que la même coupe nous fût commune à tous deux {A) . >; Jean de Salisbury fut-il le confesseur d'Adrien ? On l'a dit et on pourrait l'inférer de quelques-unes des paroles que nous venons de citer (2) . Toujours est-il que le Pape lui ouvrait volontiers son cœur et le prenait pour confident de ses chagrins : car il n'en manquait pas, ce Pontife dont les quatre années de règne fui-ent troublées par des luttes presque continuelles contre le roi de Sicile ou l'empereur Frédéric. Souvent, dans ses épanchements avec son cher compatriote , il se laissait aller à tant d'amertume, que celui-ci ix)uvait écrire au sortir de ces entretiens que le Pontife romain était le j)lus à plaindre des hommes et qu'il n'y avait pas de condition pire que la sienne (3). Pourtant, à la première nouvelle de son élection , la joie avait été grande parmi les Anglais , qui voyaient pour la première fois un des leurs s'asseoir dans la chaire de saint Pierre (4) . Le roi lui avait aussitôt écrit une letti'C pleine de vœux emphatiques et de verbeux éloges , laquelle

(1) Métal., IV, xLii, p. 205.

(2) Conscientiam suam in conspectu meo cffiindere lœlabaiur. Ibid. — BuL, II, p. 751 : Àdriano IV po/Ui/ici factus est a confessionibus et conscietUiœ secrelis.

(3) Policrat., VIII, xxiir, t. II, p. 366.

(4) Ce fut aùissi le dernier Pape de cette nation.

lui fut probablement remise par Jean de Salisbury lui-môme lors des négociations relatives à l'Irlande (1). Grâce aux métaphores d* Henri II ou plutôt de son secrétaire, Adrien est toui' à tour un soleil, qui se lève en Occident pour remplacer celui qui vient de s'éteindre du côté de l'Orient (2) , et un arbre de vie , transplanté , par la main divine , de la terre d' Angleten'e da^is le verger du Seigneur. Quel contraste entre cet hyperbolique enthousiasme et le douloureux langage que le Pape tenait un jour à Jean de Salisbury , apparemment vei's ce temps (3), peut-être même en réponse à l'épître royale! A en croire cette confidence, Adrien souffrait tant sur le Saint-Siège, qu'au prix de ses épreuves présentes , toutes celles d'autrefois lui paraissaient douceur et félicité. C'est à bon droit, ajoutait-il, que la tiare semble brillante , car elle est de feu. Il affirmait ensuite que , n'était son respect pour les dispositions de la Providence, il aimerait mieux n'être jamais sorti d'Angleterre ou avoir à tout jamais enseveli sa vie dans le cloître de Saint-Ruf , plutôt que de se voir jeté dans de pareils embarras. Le Seigneur, dit-il enfin, m'a toujours fait croître entre l'enclume et le marteau ; mais maintenant, qu'il

(1) Petr. Blés., ep. 168, Max. BihL Patr., t. XXIV, p. 1072. Cf. Lingard, t. II, p. 310.

(2) A coup sûr, Racine ne songeait guère à la lettre latine de Henri II, lorsque, dans son ode intitulée : la Nymphe de la Seine, il reproduisait ce trait de bel esprit, et disait, en parlant de Marie - Thérèse :

Des rives du couchant elle prendra son cours,

Et cet astre surpasse encore Celui que TOrient voit naître tous les jours.

(3) Baronius, ann. 1155, t. XIX, p. 97.

soutienne, s'il lui plaît, de aa main, le faixleau dont il a chargé mon infirmité, car il m'écrase (1).

En retour de la confiance que lui marquait le Souverain Pontife, Jean mettait à le conseilla et à F avertir la plus cours^euse indépendance, et on ne sait lequel mérite le plus d'estime, du confident qui usait de cette franchise, ou du maître qui la tolérait. « Je me souviens, dit Tauteiff du Policratique ^ d'avoir été visiter en Apuliemon seigneui* le Pape Adrien IV, qui m'avait admis dans sa familiarité; je demeurai près de trois mois avec lui à Bénévent. Un jour que nous nous entretenions de mille sujets, il vint à me demander, et cela avec beaucoup d'insistance, ce qu'on pensait de lui et de l'Église romaine. Moi, ^^ toute liberté et très-ouvertement, je lui fis paît du mal que j'avais entendu dire en diverses provinces. Voici, ^en effet, ce qu'on répétait presque partout: l'Église romaine, qui devi*ait être la m^ de toutes les ^lises , se conduit moins en mère qu'en marâtre.

« Dans ses chaires, s'asseyent des scribes et des pharisiens, qui font porter à autrui des ferdeaux écrasants^ et ne les touchent pas du bout du doigt. Dominateurs du clergé, ils ne se rendent point l'exemple du troupeau, lequel suit sans dévier le sentier qui mène à la vie. Ils entassent les meubles précieux , chargent leur table d'or et d'argent, tout en lésinant sur d'autres points par avarice: chez eux,eneûet, nul accès pour les pauvres , sinon de loin en loin, et alors ce n'est pas Jésus-Christ, mais la vaine gloire qui ouvre la porte. Ils troublent les

(1) Policrat., VIII, xxiv, l f], p 366

ÉgUse», en fomentant les procès^ en excitant i'uft contre l'autre le deigé et le peuple ; ils n'ont nulle pitié des affligés, ils s'enrichissent des dépouilles des églises ; toute e^èce de lucre passe à leurs yeux poui* une œuvre pie* R^Klent-ils la justice, ils donnent gain de cause, non pas à l'innocent, mais aiu plus oflfrant. Aujourd'h4M, vous obtiendrez tout avec de l'argent^ demain »> vous n'a«re« rien sans pay^> Us font souvent du mal ^ semblabies ten ce point aux démons^ qu'ils paraissait faire du bien quand Us cessent de nuire : un petit nombt^e cependant doivent être excqytés , qui honorent le titi^ de paste«r et en templissent les devoirs Mais le Pontife romain luiHïiênie est à cfaai^ 4 tous et presque insuppmtable. On «e plaffît que» tandis que les église élevées par la piété de «os pères tombent en ruines « que les autels sont négligés, il se b&ût des ,palais et marche, non^eol^afient couvert de pourpre, mais tout brillant d'or« Les prêtres hàbi^e»t des demeures spteidides, el l'Église du Christ se flétrit entre leurs mains. Ils multiplient leurs exactions^ comme s'ils s'effmxjaient d'égaler Crésus en richesses. Maife te Très-Haut les trwte avec équité : car ils sont devenus la proie d' autrui^ et souvent des |rfus vils d'entre les hom^ mes. J'en ai k confiance, aussi longtemps ifu'ils serolbt ainsi égarés^ ils ne cesseront de sentir la v^e du Sd^ gneur. Le Seigneur n'a-t-il pas dit ^ eflBet : Comme vous aurez rendu justice aux autres, il vous sera fait à vousmêmes, et la mesure dont vous aurez usé , vous sera -appliquée à votre tour? L'Ancien des jours ne sait p«i^ mentir. Voilà, Saint-Père, ajoutai-je, oe que dit le peuple , dont vous avez voulu connaître le sentiment. -*- Et

vous, dit le Pape, qu'en pensez-vous? — Vous me jetez, répondis-je , dans une grande peiplexité. Je crains, en effet, d'être taxé de dissimulation et de flatterie, si je m'oppose tout seul à Topinion publique. D'autre part, ne serai-je pas criminel de lèse-majesté, si j'élève, pour |

ainsi dire, la voix contre le ciel? ne serai-je pas digne alors du dernier châtiment? Cependant, puisque Gui Clément, cardinal-prêtre de Sainte-Potentienne , se range au jugement du peuple , je ne prendrai pas siu* moi de contredire un tel témoin. Il soutient, en eflet, qu'il y a dans r Église romaine un fonds de duplicité et d'avarice, qui est la source et la racine de tous les maux. Et ce n'est pas en secret qu'il s'est exprimé ainsi , c'est publiquement, dans une assemblée de cardinaux, où présidait le saint Pape Eugène. Toutefois je proteste, avec l'assurance de ne point mentir à ma conscience, que nulle part je n'ai trouvé des ecclésiastiques plus réguliers, plus ennemis de l'avarice que dans l'Église romaine. S'agit-il de Bernard de Rennes, cardinal -diacre de Saint-Côme et de Saint-Damien : la pureté de sa vie, son mépris pour les richesses font l'admiration de tous. Il est encore à naîti'e, celui qui lui aurait fait accepter un présent. Quel objet d'étonnement que cet évêque dePréneste, qui se ferait scrupule de prendre sa part des biens mis en commun ! Ceux-là et plusieurs autres , leur modération , la gravité de leurs mœurs les égalent à Fabricius, qu'ils suipassent infiniment ! par la connaissance de la vraie rehgion. Vous insistez, vous me pressez , vous exigez que je parle : puis donc qu'il n'est pas permis de mentir au Saint-Esprit, je déclare, pour déférer à vos ordres, qu'il faut obéir à vo-

ire pai*ole , mais non pas vous imiter dans toutes vos œuvTes. En effet , qui diffère avec vous sur la doctrine, est hérétique ou schismatique. Mais à Dieu ne plaise que tous les fidèles prennent exemple sur la conduite d*un grand nombre d'entre vous ! La cormption de quelques-uns est une tache même pour ceux qui sont restés purs , et déshonore l'Église universelle. Aussi je crois que la mort les frappe de préférence aux autres, pour qu'ils ne gâtent point toute l'Eglise. Et lorsque les bons sont parfois enlevés avant le temps, c'est pour qu'ils échappent à l'atteinte du mal , et parce que Rome gangrenée n'est point, aux yeux de Dieu, digne de les posséder. Mais vous, dont c'est le devoir, recherchez et attirez auprès de vous les humbles , les contempteurs de la vaine gloire et des richesses. M^is je crains qu'à force de m'interroger sur ce que vous désirez savoir, vous ne finissiez par entendre, de la bouche d'un impnident ami, ce que vous voudriez ignorer. Tandis que vous surveillez avec le plus grand soin la conduite des autres, vous négligez entièrement l'examen de la vôtre. Vous êtes entouré de gens qui vous flattent , qui vous appellent père et seigneur. Si vous êtes père, pourquoi exiger de vos enfants des présents et des salaires ? si vous êtes seigneur, pourquoi ne pas tenir en respect les Romains , réprimer leur audace , les faire rentrer dans le devoir ? Mais vous voulez conserver Rome à l'Église par vos présents. Est-ce à ce prix que saint Sylvestre Fa acquise ? Vous êtes. Saint- Père, hors du droit chemin. Les moyens qui ont servi à acquérir cette ville, doivent la conserver. Ce que vous avez reçu gratuitement, donnez-le gratuitement. La justice est la reine des vertus.

elle aurait honte de tt^ôquei^ d'elle-même»... Le Pontife se prit à rire, loua ma franchise^ et m'ordonna que, toutes les fois que quelque pi'opos malsonnant frapperait ipes oreilles^ je lui en fisse part (1). »

Il fallait citer de telles pages : je n'^ sais point qui fassent plus d'honneiH* è. Jeaii de Salisb^ry ; dilés lui assignent une place parmi ces courageux champions de la disciptine qui, depuis saint Bernard jusqu'au cardinal Julien^ adressé^ rent aux Papes de respectueuses et fermes remontrance», et dont les avis , s'ils avaient été suivis, auraient ramené dâins les mœurs la pureté primitive, tout en maintenant l'intégrité de la doctrine, et prévenu sans doute cette formidaMe scissiû'n dtt »eifeième siècle , que Bernard était loin de pî*essenth*, mais dont le conseiller d'Eugène IV put voir, de son temps, les signes avant-coureurs (2) . Le langage de Jean r€s«pirela même hardiesse dans là censuiie des abus, mais aussi le même attachement à l'unité doctrinale de l'Église, dontlê livre De ia Vonsidération est empreint à chaque page. Saint Bernard n'avait pas craint de poursuivre les désordres jusque dans les rangs les plus élevé 3 , au risque d' y éveiller de puissantes et dangereuses susceptibilités : ce sont les cardinaux qu'il traite de « satrai>es plus jaloux des

(i) Policrat.j VI, xxiv, t. it, p. 59 et sq.~ Cette liberté de langage dont Jean fit preuve en cette rencontre, il la portait habituellement dans sa correspondance avec Adrien, témoin ces lignes qui terminent une de ses lettres au Pape : Valeat in cevum Paternitas Vêtira^ et utinam memoriter teneat quod omnes sciunt et in auribus vestris paucissimi profil^ntur^ Romanum Pontifiûem mm ffoise diu pantificari. (Ep. 30, t. I, p. 33.)

(2) V. Bossuet, Hist. des Variations, liv. Ill, u" 1, éd. Vives, t. XIV, p. 48 et sq.

droits de leur digMté que soucieux des devoirs de leur saint état (1) . » Mais au-dessus des cardinaux , Jean de Salisbury a osé s attaquei' au Souverain Pcmtife lui-même % lui reprocher l'éclat de ses vêtements, la somptuosité de ses palais , en contraste aA^ec la misère du peuple et le déia^ brement des églises (2). Par conti*e^ si c'est à grand tort que les Réformés alléguèrent en faveur de leur ruptm^e saint Bernard (3) , l'adversaire le plus ardent de tout^ les hérésies qui, au douzième siècle, ôiena^îèrèfet d'altérer la foi, ils n'auraient pas eu la main pluB heureuse en cherchant à s'appuyer sur Jean de Salisbury : car, selon lui^ c'est se retrancher volontairement du corps des fidèles, que de contredire l'enseignement qui émane de la chaire pontificale. ^ Maintenant que lions ccmnaissons les relayons qui uni-\ rent Jean de Salisbury 'et Adrien , seroils-nous surpris des larmes que la mort de celui-ci fit répandre à son ami (4) ? Jean ne penlait pas seulement un protecteur ; il peitlait un maître , capabte d'entendre la vérité et de souffrir d^ conseils qui ne fussent point des flatteries* Or un homme de cœiû- mesure sa i^econnaissance et scm estime envers les souveittins qu'il approche*, moins aux grâces qu'ils lui accordant, qu'au\veitus qu'il» lui permett?ent : peu lui im^ portemit que sa fortune prospérât , si sa conscietice était à la gêne, s'il ne pouvait faire te bien en toute frandûse de

(1) Satrapis plus majestati quant veritati faventibus. {De Consideratione, lib. IV, c. m.)

(2) Policrat. loc. cit.

(3) Bossuet, Hist. des Variations, loc. cit.

(4) Métal., IV, xui, p. 205.

parole comme en toute liberté d'action. Assurément Jean de Salisbury se rappelait avec attendrissement les bontés touchantes du dernier Pape à son égard ; nul doute cependant que son souvenir et sa gratitude ne s'attachassent de préférence au droit qu il avait eu de le servir, lui et l'Église, avec un dévouement qui pouvait aller jusqu'à la hardiesse.

Mais il ne tarda pas à voir son chagrin s'augmenter des misères de l' Église , en proie aux déchirements d' un schisme. « Un nouveau Judas, s'écrie-t-il, s'est fait le ministre de Satan, et répand partout l'amertume et les scandales. Il s'élève des guerres plus que civiles, guerre entre prêtres, entre frères (1). » Ce suppôt de l'enfer, c'était l'antipape Victor III , qui disputait la tiare à Alexandre III , pontife légitime, et tenait l'Église en suspens. Huit jours n'étaient point encore écoulés depuis la mort et les funérailles d' Adrien , que le schisme s'était déclaré (2). Le conclave pour l'élection dunouveauPape n'avait duré que trois jours, au bout desquels toutes les voix, moins trois, s'étaient réunies sur la tête de Roland , chancelier de l'Église romaine. Deux des dissidents nommèrent le troisième , qui était le caidinal Octavien, du titre de Sainte-Cécile, et, nullement émus de l'avantage numérique de l'autre parti , i-ésolurent de faire prévaloir leur choix. Sans perdre de temps, les cardinaux de la majorité avaient donné à leur élu , qu'ils appelaient Alexandre III, l'investiture du souverain pontificat, c'est-à-dire qu'ils l'avaient revêtu, selon l'usage, de

(1) MeiaL, IV, xlii, p. 206.

(2) Fleury, 1. LXX, c. xxxvii; t. XV, p. QQ.'-CLArtdevénficr les dates, t. J, p. 288.

— alla chape d'écailate. A cette vue, Octavien arracha la chape de dessus les épaules de son rival, et l'aurait emportée, sans l'intervention d'un sénateur indigné qui la lui enleva des mains : alors, se tournant vivement vers son chapelain, il lui demanda celle qu'en cas de besoin celui-ci avait apportée, et dans sa précipitation, la mit le devant derrière, cherchant en vain la capuce , aux éclats de rire des assistants et à la grande joie de ses adversaires, qui allaient répétant que Victor — c'était le nom qu'il avait pris — avait été élu à reboui's. Bientôt après, les deux prétendants furent consacrés, à quinze jours de distance, par des évêques de leurs factions respectives (1) . Il y avait donc sacre et investiture de part et d'autre, avec cette différence toutefois quOctavien avait été. investi par lui-même et sacré indûment. Il n'en prenait pas moins occasion de dire et peut-être de penser qu'il ne manquait à son élection aucune des formalités de riguem\ De plus, si Alexandre avait le bon droit pour lui, Victor avait pour lui l'empereur, fort prévenu contre l'ancien chancelier d'Adrien, l'ancien organe des prétentions ultramontaines de ce Pape (2) , et persuadé ajuste titre qu'il trouverait en lui un adversaire , au premier bonflit entre les deux pouvoirs. On comprend dès lors que les dispositions connues de Frédéric, comme aussi le caractère des événements , dont les apparences pouvaient tromper de loin, durent gagner à la cause de l'antipape les esprits timides et mal informés , ou du moins les jeter dans le trouble et la peiplexité. Jean de Salisbury n'hésita

(1) Fleury, loc. cit.

(2) V. Fleury, l. LXX, c. xxiii; t. XV, p. 38.

pas : dès le premier marnent il se rangea du paii,i d' Alexandre.

Il se trouvait en Italie lors de l'élection pontificale (1) ; avant son départ, qui eut lieu à très-peu de temps delà (2) , il eut à Ferentino une entrevue avec le nouveau I^pe , en reçut les plus grands témoignages de bienveillance, et, entre autres présents, un anneau qu'Alexandre ôtadeson doigt pour le lui offrir (S). On a même pensé qu'il s'en retournait dans son pays à la prière du Pontife lui-même et pour y appuyer sa cause (4). Toujours est-il que, sans surfaire son rôle, on peut dire qu'il contribua pour sa part à faire entrer l'Angleterre dans F obédience d'Alexandre. Quand il y revint, personne n'avait encore pris parti, ni le roi, ni le clergé. Henri II était circonvenu par l'empereur, et l'on pouvait craindre qu'il ne se laissât ébranler (5). L'archevêque de Cantorbéry semblait balancer encore, ou du moins, si, dans la première lettre qu'il écrit au roi à ce sujet, il incline du côté d'Alexandre, il n'ose pas se prononcer ouvertement et paraît attendre qu^une décision

(t) Salisb., ep. 42, 1. 1, p. 43.

(2) Vélec^wn eut lieu au mois de septembre 1159; la lettre dont nous parlons, écrite d'Angleterre, est datée de la même année. Ce départ si prompt de Jean de Salisbury, qui, une fois de retour dans sa patrie, ne semble plus Tavoir quittée avant son exil, nous eçipèche d'a,dmettre l'assertion suivante du Gallia christiana (t. VIlî, col. 1146) : Alexandro Papœ a sccretis et epistoUs fuit; eo enim potfssimum usus est ad scribendum adverms Octavianum antipa* j^m ^MS^ue fq,utores. 11 écrivit, en effet, en faveur d'Alexandre, mais comme secrétaire de l'archevêque de Cantorbéry, et non du Pape.

(3) Salisb., ep. 42, t. I, p. 43.

(4) Petersen, Entket.,proœm,, p. v*

(5) Salisb., ep. 59, t. I, p. 64; »

royale tranche la question et miette fin au partage des évoques anglais, les uns favorables à Alexandre, les autres disposés à recevoir son compétiteur (1) . Cependant Jean de Salisbury restait ferme dans son sentiment. On a de hiî une lettre fort curieuse , datée de cette époque (2) et adres-^ sée à Tun de ses amis, Raoul de Serres, qui résidait alors en France. Il y parle fort au long du conciliabule de Pavie (3), ou des cardinaux et des évêques, réunis sur Tordre et délibérant sous l'inspiration de F empereur, avaient proclamé Octavîen et condamné Alexandre. A ce propos, il dévoile les vues ambitieuses de Fi'édéric. « Je sais, dit-il, ce que le Teuton mule dans son esprit. J'étais à Rome lorsqu'au début du règne d'Eugène il y envoya sa première ambassade (4). L'arrogance et l'indiscrétion de l'un des députés découvrirent les projets audacieux de s<m mai--

(!) Salisb., ep. 44, t. I, p. 45.

(2) Saliâb., ep. 59, t. ï, p. 63 et sq. — Nous ne saarions, en e£fet, nullement admettre Tassertion suivante de M. de Pastorçt {BisLliit., t. XIV, p. 124) : « Les hésitations avaient cessé et l'Angleterre s'était rangée du parti d'Alexandre, lorsque Jean de Salisiiury écrivit sa cinquante-neuvième lettre. » Dans le dernier paragraphe de cette cinquante-neuvième lettre (p. 70), Jean nous dit qu'il se rend en compagnie de son maître au concile de Londres, après lequel seulement cessèrent les hésitations dé l'Angleterre. Il y a plus : dans le même paragraphe, Jean parle positivement des dissensions qui, alors encore, divisaient les évêques du royaume, dont quelques-uns, comme ceux de Winchester et de Durham, ne cachaient pas leur préférence pour Octavien. Il nous parait donc de toute impossibilité de reporter cette lettre après le concile de Londres, et c'est à bon droit que nous nous appuyons sur elle pour montrer Jean de Salisbury devançant la plupart de ses compatriotes dans la défense de la cause d'Alexandre.

(3) V. T'ieury, 1. LXX, c. xli et sq.; t. XV, p. 76.

(4) V. Fleury, 1. LXIV, c. lvi: t. XIX, p.' g73.

— Outre : il voulait rétablir à son profit F empire univei*sel, soumetti-ele monde à la ville de Rome, et se promettait un succès facile, pourvu \qu' il pût compter sur la faveur du Souverain Pontife (1). » Ce qu'il n'avait pas obtenu d'Eugène, il l'attendait de Victor, sa créature. Mais l'injustice des prétentions de ce dernier ne saurait faire question. Il n'y a pas lieu de douter un instant, même pour un académicien flottant, ou peu s'en faut, atout vent de doctrines (2). « Met-on en regard les personnes : l'un est lettré , modeste, humble, zélateur de la justice; l'autre a toujours vécu dans une frivole oisiveté. Oppose-t-on les causes entre elles : l'un s'est intrus par la violence, par la ruse ; en présence de l'époux indigné, il s'est rué sur l'épouse ; l'autre, dans sa modestie, s' anôte, attendant que l'épouse l'introduise (3).>^ Bientôt la conviction de Jean se répandit autour de lui. Thibaud , dans sa correspondance avec le roi, prend un ton de plus en plus décidé ; pour lui écrire, il emprunte à son secrétaire, non-seulement sa plume, mais encore quelques-unes des expressions que nous venons de citer (4). Enfin, sur les instances de l'archevêque, un concile s'ouvre à Londres. Thibaud s'y fait accompagner par Jean (5) ; il y portait d'ailleurs les arguments, les lu-

(i) Salisb., ep. 59, t. 1, p. 64.

(2) Ibid., p. 70.

(3) Ibid.

(4) Salisb., ep. 48, p. .50. —Cf. ep. 63, p. 77; 64, p. 79.— Au surplus, Jean de Salisbury était sans doute l'auteur de ces lettres que Thibaud se bornait à signer. A propos d'une lettre écrite au nom de l'archevêque, au roi et à Thomas Becket, Jean dit à ce dernier : LiUeras domini met ad dominum regem et vos concepcram, (Salisb., ep. 78, t. I, p. 105.)J

(5) Id., ep. 49, p. 70.;

mières que celui-ci avait pu lui fournir d'original, à son retour d'Italie, où il avait vu de près l'élection, l'investiture, le sacre des deux prétendants. L'autorité de son âge et de ses vertus, jointe au prestige de son rang, assurait au primat de Cantorbéry la prépondérance au sein de l'assemblée : c'est lui qui , dans une circulaire écrite au nom de ses collègues , informe le clergé et les fidèles du royaume de la décision du concile, et leur enjoint de prêter obéissance et respect à Alexandre comme au véritable Pontife romain (1) . Dans ce décret synodal (2) , qui déjouait les menées de l'Empereur et apportait au rival d'Octavien l'hommage de f Angleterre et de son roi, une assez large part , on le voit , revient à Jean de Salisbury , le conseiller intime, l'inspirateur de l'archevêque Thibaud.

Nous ne croyons pas exagérer son ascendant ni grandir outre mesure son rôle. Jusqu'ici nous l'avons suivi surtout à l'étranger, et nous avons vu croître son importance et son autorité, dans les missions qu'à diverses reprises il alla remplir à la cour des Papes. Mais en Angleterre , il était en quelque sorte le second de l'archevêque, auprès de qui l'on peut dire qu'il exerçait, sans en avoir le titre, les fonctions

(1) Id., ep. 65, t. I, p. 82. — Cf. Fleury, LXX, xlvih; t. XV, p. 98; Lingard, éd. cit., t. II, p. 327. ^

(2) C'est avec beaucoup de précautions, à la vérité, et beaucoup de formules d'humble soumission, que Thibaud fait connaître au roi les résolutions du concile : à l'entendre, les évoques n'ont point voulu décider la question, ce qui n'appartient qu'au souverain ; ils lui soumettent seulement leur avis; toujours est-il que, par cet avis, la volonté du roi, chancelante jusque-là, fut définitivement ûxée, et qu'en dernière analyse, c'est bien une sentence portée par des évéques et non émanée d'un caprice royal, qui vint obliger les consciences anglaisos. V. Salisl)., ep. 04, 1. 1, p. 78.

et r influence d'un coadjuteur. Dans les années dont nous parlons, Thibaud, vieux et infirme, se déchargeait volontiers sur lui du poids des affaires. « Mon père et mon seigneur, qui est aussi le vôtre, » dit-il en s' adressant à Thomas Becket à la fin du Métalogique (1) , « est tombé malade, et si gravement que nous ne savons jusqu'où nous devons espérer, jusqu'où il nous faut craindre. Ne pouvant, comme d'habitude, vaquer au travail, il m'a chargé d'un lourd fardeau : je porte la sollicitude de toutes les Églises, p Et ailleurs : « La volonté de mon maître, à qui je ne saurais désobéir, fait peser sur moi le soin de toute la Bretagne , pour les causes du moins qui ressortissent au for ecclésiastique (2), » Il ne se tenait pas toujours dans ces limites. On n'a pas oublié le double caractère politique et religieux de son maître. Ce n'est pas seulement l'archevêque, c'était parfois aussi l'homme d'État que Jean était appelé* seconder. Deux ans auparavant, pendant l'absence du roi, alors en gueiTe avec les Bretons du ccmtinent (8), Thibaud, étant le premier personnage du royaume, s'était vu à la tête du gouvernement. Son secrétaire eut sa part de travail et de responsabilité. Il écrit à son ami, à son ancien protecteur PieiTO de Celle, qu'il ne s'appartient plus: «Les affaires de l'État nous occupent tout entiers, » lui dit-il, « et par-dessus tout il nous faut veiller auprès de la reine et des jeunes princes : car mon maître est commis à leur garde , et je ne quitte pas un

(1) MetaL, IV, xtn, p. 206.

(2) MetaL, prologue, p. 9.

(3) V. Lingard, t. II, p. 313; Aug. Thierry, Conquête ^Angl, liv. vm, t. ni, p. 66.

moment ses côtés (1). )j II y a loin de l'humble clerc de T abbaye de Celle au favori de Thibaud de Cantorbéry. Cependant six années à peine (2) s'étaient écoulées depuis le jour où, sans autre bagage que les recommandations de l'abbé Pierre et de saint Bernard , il venait frapper à la porte du palais primatial. Maintenant il y occupe ïa première place après le maître. Chargé de pourvoir au bonheur de l'État , à la sécurité de la famille royale, son nom, inconnu naguère hors des murs de l'école, est devenu familier aux habitués des cours. Heureux le siècle où, le mérite tout seul peut aussi rapidement franchir les degrés qui mènent à la réputation, aux honneurs, à l'influence f

(1) Salisb., ep. 87, t. I, p. 144.

(2) La lettre que nous venons de citer est datée de 1157.

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