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SON ÉPISCOPAT

Jean de Salisbury écrit la Vie de saint Thomas de Cantorbéry ; jugement et conjecture sur cet ouvrage. — Vains efforts du clergé d'Angleterre et de Jean pour donner un successeur à Thomas Becket; élection de Richard. — Les députés du chapitre de Chartres à Cantorbéry. — Sacre et intronisation de Jean de Salisbury. — Il assiste au Concile de Latran. — Principaux actes de son administration. — Critiques dont il est Pobjet et, dont Pierre de Celle se fait l'interprète. — * Sa mort ; son testament. -* Conclusion.

Après le meurtre de Thomas Beckét ^ Jeati de Salisbury ne quitta point l'Angleterre, et se fixa de nouveau à Cantorbéry (1) i II ne devait pas tarder à rentrer en possession

(i) Oudin seul contredit ce fait> mis suffisamment hors de doute par les textes que nous aurons à produire dans les pages suivantes. S'appuyant je ne sais sur quelle autorité, il affirme jusqu'à deux fois que Jean de Salisbury, aussitôt après la mort de Thomas Becket, retourna en France et ne repassa jamais plus le dé-» troit. V. Oudin, Comment, de Script. eccL, t. II, col. 1506, i5l8.

de ses bénéfices et en jouissance de ses revenus. Pour obtenir l'absolution d'un crime commis par des mains qu'il n'avait peut-être pas dirigées, mais que les plus indulgents l'accusaient d'avoir au moins aimées par ses imprudentes paroles (1) , Henri II fut obligé de se soumettre aux conditions dictées par le Saint-Siège (2). L'une des premières était la restitution de leurs biens à tous les exilés. Cette fois le roi tint ses engagements ; et, afin qu'on les exécutât sans retard, il donna ses instmctions à l'évêque Barthélémy d'Excester, qui semble avoir exercé, durant ces années, au sein de l'Église d'Angleterre, une sorte de primatie de fait. C'était un homme politique, habile à se ménager entre les partis, que Thomas et les siens traitaient en allié, et qu'Henri voyait d'un œil favorable (3). Comme il avait des intelligences, sinon des affections, dans les deux camps, et qu'il ne comptait d'ennemi dans aucun, personne ne pouvait travailler avec plus de succès à rapprocher les adversaires et à ramener l'ordre et la paix dans un clergé troublé par de si longues et si graves dissensions. Le roi lui écrivit donc: '< Sachez que j'ai rendu mes bonnes grâces à tous ceux qui ont quitté l'Angleterre à la suite et pour la cause de Thomas de Cantorbéry ; je les rétablis aussi dans tout ce qu'ils possédaient au moment de leur départ, en y joignant les bénéfices que l'archevêque a pu leur conférer depuis lors. Faites donc en sorte que leur retour s'effectue en toute

(1) V. Lingard, c. v, t. Il, p, 384; Aug. Thierry, liv. IX, t. in^p. 181 ; Giles, Saint Thomas Becket, c. xxxvir, t. Il, p. 442.

(2) V. Giles, c. xli, t. IF, p. 503.

(3) Hist. litt,t. XIV, p. 335.

sécurité, qu'ils recouvrent leurs biens et ne soient plus in quiétés à l'avenir (1). »

Sans doute la faveur royale ne revint pas à Jean de Salisbury en même temps que le repos et T aisance. Du moins nous ne le voyons pas reprendre à cette époque le rang qu il occupait autrefois à la cour, ni la part qu'il avait eue aux affaires religieuses ou politiques de son pays. Mais il se tenait peut-être volontairement à l'écart, soit dégoût du monde, soitfatigue du bruit, ou bien encore par respect pour son maître, dont il voulait porter le deuil et honorer la mémoire dans le silence de la retraite. Il semble en effet que son esprit fût alors tout particulièrement occupé de la pensée du saint martyr et du souvenir de ses vertus : car c'est vers ce temps (2) qu'il dut écrire ces quelques pages d'une élo-

(1) Cette lettre se trouve parmi celles de Jean de Salisbury, sous le n** 308, t. II, p. 266. La suivante est aussi d'Henri à Barthélémy, et traite du même sujet. Gomment ces deux lettres se sont elles égarées dans ce recueil? Ce n'est ni en raison du signataire, qui est Henri II, ni par égard pour le destinataire, qui n'est pas Jean de Salisbury. Elles éclairent cependant la biographie de ce dernier, et viennent suppléer à propos à son silence sur la situation qui lui fut faite après la catastrophe de Gantorbéry. A ce titre, elles méritaient de trouver place dans sa correspondance.

(2) Il les écrivit certainement avant son épiscopat: car Pierre de Blois lui on parle dans la lettre où il le félicite de son élection « lUud autem noveritis quod de mandate Domini archiepiscopi scribere triumphum B. Thomœ martyris attentassem, nisi aliud mihi scriptum fortuitus obtuUsset eventus, in quo elegantia styli ingehium Magistri Joannis Saresberiensis exprimebat et linguam. Àdmirans ergo gratiam, quœ diffusa est in labiis vestris substiti ne laudes quas lingua erudita dicta verat, indoctis humanœ sapientisB verbis et stylo degeneri deturparem, et injurius fierem martyri, qui per insufficientiam rudis ingenii tantaB màgnificentiœ pnpconia decurtassem ». Petr. Blés., ep. 11 4. Biblioth, max, PP., t. XXIV, p. 1029.

quence douce et pieuse, qu'il a intitulées: Vie de saint Thomas de Cantorhéry (1) . Il ne se proposait pas seulemait^ endép^gnant cette grande âme, tf édifier ses lecteui-s; il avait en vue, on n'en sawait d<^ûtér, de travailler à cette caB<misation qu'il appelait si itnpâtiendment de ses vœux. C'est ainsi que, dans son înteûtioA, la biographie de saiilt Anselme, composée, on s'en souvient, à la démande de Thomas lui-même, devait faire ajcmtèY* un Nouveau nom au ca^ogue des Saints. Mais, si l'on peut assigner la même destination à ces deux écrits, ils diflferent profondément par le caractère et l'étendue des développements. La vie de saint Thomas est moins un récit de ses actes et des accidents de sa camère, qu'un panégyrique oratoire de ses mérites. La narration y tient beaucoup moins de place que l'éloge, et les faits ne sont guère rappelés que sous forme d'allusion, et pour servir de thème et de point de départ à des digressions morales et mystiques, où l'on reconnaît le prédicateur bien plus que l' historien . Aussi , lorsqu à quelque temps de là, Alain de Tewksbury réunit les lettres de Thomas Becket, et mit à la tête du recueil, en manière de préface, l'opuscule de Jean, il se crut obligé d'en combler les lacunes et d'y joindre maint détail, que l'auteur, disait^ il, avait Omis à dessein pour ne pas excéda^ les limites de

{!) Salisb. 0pp., .éd. Giles, t. V, p. 359-380. — Cette vie fut imprimée d'abord dans le Quadrilogûs, ou biographie en quatre parties de l'archevêque de Gantorbéry, où l'on avait réuni les travaux de Guillaume de Gantorbéry, d'Alain de Tewksbiiry, d'Hefbert de Boseham et de Jean de Sah'sbury. Gette compilation fut faite au quatorzième siècle jjar ordre dé Grégoire IX. V. Hist. au,, t. XIV, p. 118; Migne, PatroL, t. GXG, col. 253.

son cadre ni s'écarter de son but (1). Son but, c'était de nous faire lire dans Tâme du saint: il l'ouvre donc à nos yeux et en même temps nous laisse entrevoir, à son insu, la sienne propre : car, pour être à ce point ami de la vertu, il devait être vertueux lui aussi, et il fallait de la piété pour parler de celle d' autrui avec cette religieuse admiration. Voici, par exemple, en quels termes il raconte la conversion du nouveau Primat : « A peine eut-il reçu l'onction sainte, il dépouilla le vieil homme et se revêtit du cilice et de l'esprit du moine ; il attacha sa chair à la croix avec ses vices et ses concupiscences. N'oubliant pas qu'il était à la fois docteur et pasteur du troupeau, il s'acquittait avec soin du ministère de la prédication ; tout le temps que ses fonctions lui laissaient, il le consacrait à la prière ou à l'étude. Lorsqu'il se trouvait seul, il avait le don des larmes à un èegré qui tenait du prodige. Telle était sa contenance à l'autel, qu'on aurait dit qu'il voyait de ses yeux se renouveler en sa présence la passion du Sauveur. Le respect avec lequel il traitait les divins sacrements ravivait la foi et la piété des fidèles. Ses mains ne reçurent jamais un présent, et il sut éloigner de lui et de toute sa maison le moindre soupçon d'avarice. Il cachait soigneusement sous l'éclat des vêtements convenables à sa dignité la pauvreté d'un soldat du Christ : car il craignait qu'un mouvement de vaine gloire ne vînt amoindrir ses mérites. Il ne prenait jamais ses repas avant d'avoir fait ouvrir les portes de son palais à la foule des pauvres ; et, afin qu'ils fussent mieux nourris des restes de sa table, il voulait qu'on la servît avec

(l) Alain de Tewksbury, ap. Migne, t. GXG, col. 193, 209^

abondance et profusion. De tous ces mendiants qu on voit se traîner de porte en porte, pas un ne s'éloigna de sa demeure les mains vides. Il envoyait ses serviteurs à la recherche des malades et des infirmes ; il les visitait par ses bienfaits, pourvoyant chaque jourà la subsistance et à l'entretien d'un grand nombre. Son prédécesseur Thibaud, de pieuse mémoire, avait voulu que ses aumônes fussent deux fois aussi abondantes que celles de ses devanciers ;lui, touché d'une religieuse émulation, augmenta encore du double les aumônes de Thibaud. Et danscette vue, il mettait de côté le dixième de tous lés revenus qu'il percevait, à quelque titre que ce fût. Tous les jours, dans une salle retirée du palais, il se mettait à genoux devant treize pauvres, et leur lavait les pieds, en mémoire du Christ ; puis, après qu'ils avaient pris un copieux repas et rassasié entièrement leur faim, il leur donnait à chacun quatre pièces d'argent (1) . » Telle est la matière, tel est le ton de ce pieux écrit, tout oratoire, selon nous, par la forme, le choix des pensées, l'étendue et l'ordonnance de l'ensemble. 11 est à remarquer en effet que la phrase de Jean, d'habitude courte et rapide, se déroule ici et se déploie en périodes larges et sonores ; que les réflexions édifiantes débordent à tout moment le récit, sans que les proportions du tout dépassent la mesureiordinaired'un discours; que l'auteur enfin, dont l'œuvre offre plus d'unité que n'en comporte le développement ondoyant et varié d'une existence humaine, ne nous montre guère, dans l'homme, que le saint, et, dans le saint, que le martyr, fixant pour ainsi dire son héros dans une at-

(1) Salisb., VU. S. Thomœ, p. 364.

titude suprême, où se résument son caractère et sa vie. Ces pages ont-elles donc été composées en vue de la chaire? Les contemporains de Jean les ont-ils entendues de sa bouche, avant de les lire en manuscrit ? Nous n'osons rien affirmer. Nous avons été frappé seulement d'y reconnaître tous les procédés du style et de la composition oratoires. Supposez qu'un jour, dans la cathédrale de Cantorbéry, solennellement réconciliée, au bout d'une année, en réparation du crime cpii l'avait profanée, et rendue enfin aux pompes du culte etàla célébration des saints mystères (1), Jean de SaUsbury ait été prié, à l'occasion de cette cérémonie (2) ou à l'un des anniversaires suivants, de faire le panégyrique de son ancien maître (3) , n'aurait-il pu débuter par ces paroles, qui ouvrent sa Vie de saint Thomas: « La très-sainte Église est depuis longtemps en butte aux assauts de l'ennemi ; mais le Fils de Dieu, qui l'a rachetée de son sang, veut que le sang de ses membres achève de l'affranchir et de la rendre vraiment libre. C'est l'œuvre du

(1) Ed. Grim, Vit. S, Tlwmœ, ap. Migne, t. CXG, coi. 51 : t Per anni circulum, oonticuit in ea divina iaus et missarum solemnia cessaverant » . — Cf. Baronius, Ann, ecclf an. 1172; t. XIX, p. 396.

(2) n y eut un discours prononcé en cette circonstance, mais il le fut par Barthélémy d'Excester; c'est du moins le seul dont l'histoire ait gardé le souvenir. V. Hist. litL, t. XIV, p. 336.

(3) L'oraison funèbre était un genre très-cultivé au douzième siècle ; tombé en discrédit depuis le cinquième siècle, il reprit faveur sur la fin du onzième, où l'éloge de Guillaume le Conquérant fut prononcé par Gilbert d'Évreux. Depuis lors on pourrait citer quantité d'oraisons funèbres prononcées sur la tombe des plus grands personnages du douzième siècle par les plus beaux génies du temps. V. Hiit. lUt., t. IX, p. 179.

chœur glorieux des apôtres, de la troupe empourprée des saints martyrs : unies dans leur foi, affermies par leur exemple, dmentées par leur sang, les pierres vivantes dont se compose le corps du Christ, croissent en nombre et en force, et forment peu à peu le temple spirituel du Seigneur. Mais, si tous les martyrs ont part à la gloire éternelle, ceux-là y ont un titre particulier et doivent porter une couronne plus brillante, qui, par un double privilège, ont mérité de remplir Toffice de docteurs, et qui, après avoir été par leurs vertus le modèle du troupeau, ont su, le moment venu, quitter la vie pour leurs brebis : car, de même qu'une étoile diffère en clarté d'une autre étoile, pareillement les justes, après la résurrection, luiront comme des astres, chacun selon son mérite ; et ceux qui auront instruit leurs frères à bien vivre, resplendiront au firmament dans les siècles des siècles. C'est dans leurs rangs qu'il convient de placer le saint archevêque de Cantorbéry, Thomas, lui qui, associé à leurs tribulations pour l'amour du Christ, doit être avec eux son héritier dans la gloire (1). » D'après quelques témoignages, Jean aurait laissé des sermons recommandables, dit-on, par l'élégance du style (2). Nous n'en n'avons pas retrouvé la trace. Mais, si Jean de Salisbury prédicateur semble aujourd'hui perdu poumons, ne pourrait-on du moins prendre de lui quelque idée dans cette Vie de saint Thomas, dont la diction brillante ne démentirait pas l'éloge qu'on a fait de ses discours ?

(1) Salisb., Vita S. Thomœ, prol, p. 359.

(2) Balée, Illust. Mqj. Brit. Script. Catal,, c-HI, 12, é4? de 1559, p. 211 : sermones élégante^. — Cf. HisL W., t. XIV, p. 657.

y Église de C4antorbéry partageait, dans ces années, avec son dernier archevêque, le cœur et la pensée de Jean. ISqus vçpofls d§ voir comment il s'acquitta envers la mémoire ^e J' archevêque ; il ne s'employa pas avec moins de jîèle à «^réger le veuvage de cette Église. Trois années, ou peu s'en faut (1), s'étaient écoulées depuis la mort deTho- H)^ Kecket, §t le ^iége qu'i) avait illustré par sou martyre étfiit toujours vacant, S^^us doute Henri II se rappelait ce que lui ayait ^utiefois coûté son empressement à nommer Je successeur de Thibaud (2) . Il devait craindre qu'un ppuveau choi]ç, s'il ne prenait soin de le mûrir, ne lui çlonnât un nouvel adversaire à combattre (â) . Mais il n^avait pae; seulement h vaincre ses prop|*es hésitations ; il lui fallait lutter aussi contre l'opposition de son fils atné, le jeune roi, comme on l'appelait (4) , alors en révolte ouverte contre lui, et qui n'était que trop disposé à le traverser dans tous ses desseins.

On sait en effet qu'après le tragique dénoûment de la querelle de Thomas et d'Henri II, celui-ci ne jouit pas d'un

(1) Richard avait été élu îm mois de juin 1173 j mais roppositioii du jeune Henri différa son sacre, qui n'eut lieu qu'au mois d'avril de l'année suivante. V. Pleury, liv. LXXU, XLV, t. XV, p. 341 : liv. cit.^ XLIX, môme tome, p. 346.

(2) Il y eut, à la vérité, un an d'interv^Jle pntfP Ja jnqrt 4^ Thibaud et l'électionde Thomas; mais, selon la remarque du D»" Giles, c'était bien peu, eu égard aux habitudes intéressées des rois d'Angleterre, qui prolongeaient la vacance des sièges pour s'en attribuer les revenus. V. Giles, Saint Thomas Becket, p. ix, 1. 1,

(3) Y. Fleury, LXHI, XLV, t. XV, p. 340.

(4) SaUsb., ep. 308, t. n, p. 282.

long repos et en vint bientôt aux mains avec ses propres enfants, avec la reine elle-même, irritée de l'abandon de son volage époux et résolue à en tirer vengeance. La jalousie d'Éléonore avait aisément fait cause commune avec l'ambition de son fils aîné, ambition que le vieux roi avait eu le tort d'éveiller en le décorant de la couronne, sans la satisfaire par la cession d'une part de ses états. Le rebelle était soutenu par deux de ses frères, Richard et Geoffroy, les seuls cpii fussent alors en âge de prendre parti dans la lutte, par le roi de France, celui d'Ecosse, le comte de Flandre et la plupart des vassaux d'Angleterre et de Normandie (1) . n ne semble pas que Jean de Salisbury ait souhaité la victoire aux princes révoltés contre leur père ; mais il ne marque pas non plus une grande compassion pour le vieil Henri, attaqué par ses enfants et aux prises avec de si nombreux et si redoutables ennemis. Il ne voit dans cette guerre, qui fut au moment d'ébranler le trône et mit en feu une partie du royaume, qu'un châtiment de Dieu et la rançon du sang du prophète répandu entre le temple et l'autel, comme aussi des persécutions endurées par les défenseurs de l'Église, spoliés, jetés en prison ou condamnés à l'exil (2). Mais lorsque les conséquences de cette rivalité atteignirent l'Église de Cantorbéry et entravèrent l'élection du nouvel archevêque, Jean ne put rester indifférent, et se déclara, sinon pour Henri H, du moins pour le candidat

(1) V. Lingard, HisL (VAngl., c. v, t. II, p. 431 et sq. — Aug. Thierry, Conquête d'Angi, 1. X, t. III, p. 226 et sq. — Giles, Saint Thomas Becket^ c. xlii. t. II, p. 526.

(2) Salisb., ep. 322, t. U, p. 288. Cf. Ed.Grim, Viia S.Thomœ, ap. M igné, Patrol,, t. GXG, col. 51,

qui avait son appui. Ce fut pour lui l'occasion cV essayer encore une fois son influence, sans rentrer pourtant dans la vie publique ni se départir de cette obscurité où il paraît s'être enfermé jusqu à son retour définitif en France.

Au mois de juin 1173, les évêques anglais, qui s'étaient déjà réunis plusieurs fois en concile pour essayer de remplir le siège primatial, y nommèrent enfin Richard, moine bénédictin et prieur de Douvres. Ce choix fut agréé par Henri II ; on dit même qu il l'avait conseillé. On allait sacrer le nouvel élu dans sa cathédrale, lorsque survint une lettre du jeune roi, adressée au chapitre de Cantorbéry : « J'ai appris » , disait le prince, « que mon père prétend établir dans votre Église et dans celles de la province des personnes peu convenables : et, parce qu'on ne le peut faire sans mon consentement, puisque je suis sacré roi, j'en ai appelé au Saint-Siège, et dénoncé mon appel aux cardinaux légats Albert et Théoduin, qui comme personnes prudentes y ont déféré ; j'ai aussi signifié mon appel aux évêques de Londres, d'Excester et de Worcester, et je le réitère en votre présence » (1). Cet appel fit ajourner la cérémonie du sacre, et l'Église de Cantorbéry se trouva de nouveau sans pasteur.

Jean de Salisbury se souvint alors du crédit que sa parole avait souvent obtenu à la cour pontificale : il écrivit au Pape Alexandre une lettre destinée à balancer l'effet de l'appel d'Henri le Jeune. L'accent ému de cette lettre décèle le

(1) Fleury, Hist. eccl, I. LXXII, XLV, t. XV, p. 342. -. Cf Salisb.. ep. 313, t. II, p. 281.

trouble profond qui résultait pour tout un diocèse d'une vacance ausai prolongée, en même temps qu'il nous montre combien Jean était attaché de cœur à cette illustre Église, qu'il ftY^it longtemps servie et qu'il nomme sa mère. « Des extrémités de la terre, » dit-il, « vous entendez crier vers V0U3 dq-ns sa détresse l'Église anglicane, Tune des premières que le sang des martyrs a fondées en Occident, et qui »'est accrue et dilatée au milieu des combats rendus par ses confesseurs. Elle vous supplie d'abréger ses épreuves, en confirmant le choix qu elle a fait avec l'agrément de vos légats, et en autorisant le sacre du nouvel élu, qui ne peut, sans cela, exercer son pouvoir. C'est le vœu des évêqueset des abbés, du clergé et du peuple ; j'ose joindre à toutes ces voix mon humble suilrage. L'élection s'est faite dans toutes les formes, comme vous l'avez vu par la lettre du chapitre de ma sainte mère T Église de Cantorbéry. Les évêquea étaient là, ainsi que les ecclésiastiques chargés de régir l'Église pendant la vacance du siège. Tous ont émis leur vote et donné leur avis. Quant au mérite de l'élu, il vous a été attesté par les témoins les plus considérables, si bien que ni la personne de l'élu ni le caractère de l'élection ne sauraient soulever la moindre objection. Ainsi l'élection est canonique, et l'élu, digne à tous égards : pourquoi donc la consécration est-elle ainsi retardée, si ce n'est afin que l'adhésion de Votre Sainteté y ajoute plus d'éclat et d'autopté?... Plaise au Saint-Esprit d'éclairer votre piété et de vous porter à répondre comme il convient au désir de notre Église!... Si ma plume, Très-Saint Père, a été trop loin, la faute en est, non pas à celui qui écrit, mais à la nécessité, qui ne se plie pas à toutes les convenances : car no3 ^-

goisses dépassent vraiment toute mesure (1) » , Jean écrivit dans le même temps à Guillaume, archevêque de Sens et légat du Saint-Siège, pour le prier de s'entremettre en faveur de Richard, a Je me jette à vos pieds » , lui ditH, « et je vous supplie instamment de lui donner aide et conseil, » Et il ajoute : '.» Je mets d'autant plus d'empressement à voua adresser cette prière, que des ennemis n'ont pas craint d'àvancer, au mépris de toute vérité, que j'avais dessein de faire obstacle, auprès de vous et par vous, h, la consécration de Richard. Mais Dieu gait que riep n'est plus faux (2). ))

La voix de Jean ne fit-elle aucune impression aur le Pape et sur son légat ? On a peine à le croire. Il fallut cependant que Richard se rendît lui-même à Rome et y plaidât sa cause en personne. C'est là qu'il fut enfin sacré, Tannée qui suivit son élection (3). Mais quelle qu'ait été, en cette circonstance, l'influence de Jean de Salisbury, il n eut pas lieu de regretter plus tard d'avoir pris en main les intérêts d'un prélat qui, une fois à la tête de son diocèse, parut s'inspirer des exemples de son illustre prédécesseur. Richard n'eut pas à lutter contre Henri II, lequel n'avait plus ni la volonté ni la force de nuire à T Église j mais il se rencontra avec un autre adversaire de Thomas Becket. De tous les ennemis de celui-ci, le plus ardent peut-être et à coup sûr le premier en date était l'archevêque d'York, Roger de Pont-l'Évêque, J^ur inimitié re-

(1) SaUsb., ep, 313, t. II, p. 273,

(2) Id., ep. 312, t. n, p, 275. — Cf. ep. 321, p. 287,

(3) Fleury, LXXII, XLIX, t. XV, p. 346.

montait à Tépoque où ils se trouvaient Tun et l'autre au service de l'archevêque Thibaud, en qualité de simples clercs. La faveur naissante de Thomas avait porté ombrage à Roger, dont l'aversion s'accrut avec la fortune de son rival (1). Dans la querelle du Primat et du Roi, Roger, déjà promu à l'archevêché d'York, embrassa le parti d'Henri II, moins sans doute par attachement pour ce prince que par rancune contre Thomas Becket, en haine de sa personne comme aussi des prérogatives dévolues à son siège (2). Celles-ci, en effet, blessaient profondément l'orgueil jaloux de Roger. C'est pour n'avoir pas voulu les reconnaître qu'il en vint aux prises avec Richard, auquel il disputa la préséance dans un concile de Londres, en présence d'Henri II, du jeune roi son fils, et du légat du Saint-Siège, qui présidait l'assemblée. Richard, ne consultant que la dignité de son Église, s'assit à la droite du président, et Roger, qui prétendait se mettre entre deux, prit le parti de s'asseoir sur les genoux du Primat. A cette vue, des évêques, des clercs et des laïques se saisirent de celui qui causait un tel scandale, et le jetèrent par terre, en dépit des efforts de Richard, qui voulait le retenir et ne put le préserver des coups de poings, des coups de bâtons qui mirent sa chape en lambeaux. Dès qu'il put se dégager

(1) Rogerus ille Tliomœ successibus et favoris ejus primitiis invi" dens, Guillaume fils d'Etienne, Vita S. Thomœ, ap. Migne, Pa^ro/. t. CXC, col. 112. — Cf. Giles, Saint Thomas Becket, c. iir, t. I,

(2) Sur Roger d'York, v. Fleury, liv. LXXin,c. xxxiv, t,XV, p. 433; Hist. litt,, t. XIV, p. 616. Cet article, écrit dans un esprit de partialité évidente .en faveur d'Henri II et de ses adhérents, donne naturellement le beau rôle à Roger.

de leurs bras, Iloger se jeta aux pieds du roi, lui demandant justice. Mais mille voix s' élevèrent, qui criaient : '< Va, traître, va, tes mains sont encore teintes du sang de saint Thomas, h Le roi se prit à rire, et la séance fut levée (1) . Ce n'est pas Jean de Salisbury qui aurait conseillé à Richard de céder aux prétentions de l'archevêque d'York. Outre qu'il devait se rappeler avec quelle fermeté Thomas Becket avait toujours maintenu la suprématie de son siège, avec quelle vigueur il avait notamment protesté contre l'usurpation de Roger, qui, au mépris d'un privilège dont l'Église de Cantorbéry était en possession depuis plus de quatre-vingts ans, avait couronné de ses mains le jeune Henri (2) , Jean de Salisbury semble avoir éprouvé pour l'archevêque d'York une antipathie toute personnelle : sentiment qui ne serait que trop justifié d'ailleurs par les charges que Jean a portées contre ce Prélat. 11 aurait eu le courage de poursuivre la mémoire de Thomas Becket, dont la fin si tragique n'avait pu suffire à désarmer sa haine. De plus, sa vie privée aurait été entachée de si honteuses faiblesses, qu'on voudrait croire, pour l'honneur du siècle même où il vécut, que Jean s'est fait Técho d'imputations plus malveillantes que fondées (3). Quoiqu'il en soit, Jean ne devait pas communiquer à ceux qui l'entouraient des dispositions favorables à Roger. Mais quel fut

(1) Fleury, liv. LXXU, c tvii, t. XV, p. 358.

(2) Thomas Becket, ep. 25, ap. Migne, PairoL, t. GXC, col. 476-477. Cf. Lingard, t. II, c v, p. 376 ; Aug. Thierry, Conquête (PAngL, 1. IX, t. III, p. 137 ;Giles, Saint Thomas Becket, c. xxxv, t. n, p. 383 et sq.

(3) Salisb., ep. 305, t. Il, p. 260-261. — Cf. ep. 307, p. 264.

son ascendant sur le nouveau Primat? Nous savons qu'il demeura auprès de lui en qualité de secrétaire (1). Mais, s'il conserva le titre qu'il tenait de Thibaud et de Thomas, dont il avait été l'ami plus encore que le serviteur, occupà-t-il la même place dans la confiance et l'affection de leur successeur? Nous l'ignorons. Toujours est-il que son nom, si souvent uni à celui de ces deux grands archevêques, ne figure pas une seule fois, dans les récits du tem|)S, à côté de celui de Richard. L'histoire du douzième sfiècle doit pourtant nous parler encore de Jean de Salisbury. Mais ce n'^est pas en Angleterre qu'il nous faut déso^rmais le suivre : c'est en France, où il avait acquis ce merveilleux savoir qui faisait l'admiration de ses contemporains, où il s'étîiit concilié îestime de tous par son courage à supporter l'exil, où il revint ^nfm pour y recevoir r (action épiscopale et y terminer sa carrière.

lie 22 juillet 1176, fête de sainte Madeleine, arrivèrent à Cantorbéry le doyen, le chantre et le chancelier de la cathédrale de Chartres. Us venaient, au nom de cette Église, au nom du roi de France lui-même, demander Jean de Sàlisbtiry pour évêque. Eti l'absence de Richard, le chapitre se réunit', on célébra la messe, et, devant une nombreuse assistance d'hommes d'église et de laïques de distinction, le doyen de Chartres lut à haute voix la lettre suivante, adressée par les chanoines ses collègues au nouvel élu (2) :

r< Tout ce qui est né de la chair est chair, et tout ce qui

(1) Angl. sacra., t. II, prsef., p. xj.

(2) Raoul de Diceto, cité par Pagî, ap. Baronius, Ann» ectl., an. 1176, t XIX, p. 433, note x. — Cf. Bul.,t. II, p. 394.

est né de F esprit est esprit. Aussi notre âme glorifie le Seigneur et notre esprit est ravi de joie en Dieu : car ce n'est pas la chair et le sang qui nous a inspiré de vous choisir pom* notre pasteur, mais c'est notre Père qui est aux cteux et qui nous a visités par sa grâce. Sans doute tes opinions si discordantes des homtnés et leurs inclinationà si différentes n'owt pu se rencontrer dans un même voeu que sous l'empire de TEsprit d'unité : d'où il suit manifestement que celui que nous à révélé cet Esprit est bien l'élu du ciel. Nous ne doutons pas que la cour céleste ne ressente une grande joie de ce que l'Église de la bienheureuse vierge Marie, concevant par l' opération du Saint-Esprit, a enfanté ûtl pasteur chéri de Dieu et des hommes. Les vœux de Wùs vous appellent ; l'Église de Chartres est impatiente de tecevoir celui qu'elle a élu ; l'épouse brûle du désir >d* embrasser son époux. Qu'il se sente pressé de l'amour du Christ, celui que la fille du roi veut recevoir dans ses bras ; qu'il éprouve le désir salirtaire de donner des fils à Dieu, celtiî que le Christ a choisi pour son gendre. Qu'il ait honte d'entrer seul dans le royaume céleste, celui qui peut se proniettre l'honneur d'une nombreuse postérité spiritu^e* Vous pouvez partager avec une descendance sans fm la couronne d'or que vous méritez par vos vertus. Nous en* voyons donc vers vous les principaux dignitaires de notre chapitre, le doyen, le chantre et le chancelier: ils vous portent les vœux du corps tout entier ; ils vous diront de vive voix quel est notre désir de vous posséder et de vous voir venir au milieu de nous (1) . »

(1) Salisb., ep.324, t. II, p. 291.

Moins liai \e, mais non moins flatteuse est la lettre que Louis le Jeune écrivait eu même temps à Jean de Salisbury , et dont le doyen de C4hartres donna aussi publiquement lecture :

« Le chapitre de (Ihartres, sur le conseil du seigneur archevêque de Sens et plus encore sous l'inspiration de l'Esprit divin, vous a choisi pour pasteur et pour maître, d'un accord unanime et selon les règles canoniques. Nous avons cette élection pour agréable et nous la ratifions, tant par égard pour le bienheureux martyr Thomas, dont vos mérites vous avaient valu l'amitié, qu'en considération de vos vertus et de votre savoir. Nous vous conseillons donc et nous vous prions instamment de donner votre consentement à l'élection dont vous avez été l'objet, et de répondre promptement au solennel et louable appel de cette grande Église. Ne tardez pas à remplir notre vœu, celui aussi de l'archevêque de Sens, qui s'est employé dans cette affaire de tout son zèle et de tout son crédit ; enfin ne faites pas languir l'Église de Chartres dans une trop longue attente (1). »

Après la lettre des chanoines, après celle du roi de France, il paraît qu'on en lut une troisième de l'archevêque de Sens (2) , l'un des principaux auteurs, au témoignage de Louis le Jeune, de l'élévation de Jean de Salisbury. C'est du reste à ce Prélat que Jean était appelé à succéder sur le siège de Chartres. Guillaume aux Blanches-Mains, fils de Thibaud le Grand, comte de Chartres, de Blois et de Champagne, et beau-frère du roi Louis, avait été nommé à fé»

(1) 8alisb.,ep. 323, t. II, p. 291,

(2) Raoul de Dicelo, loc cit.

vèché de Chartres, à un âge qui ne lui permettait point encore de recevoir la consécration pontificale. Quatre ans plus tard, il devenait archevêque de Sens; mais il ne sedémit pas alors de son premier évêché, qu'il continua d'administrer, huit années durant (1), jusqu'au jour où il jeta les yeux sm* Jean de Salisbury et le désigna au choix du chapitre et du clergé de ce diocèse. Nous n'avons pas la lettre qu'il écrivit pour appuyer la démarche des chanoines de Chartres auprès de l'Église de Cantorbéry et auprès de; Jean de Salisbury lui-même ; mais nous pouvons lire celle que, vers le même temps, l'abbé Pierre de Saint-Remi adressait à Guillaume pour le féliciter d'avoir eu la main si heureuse en se donnant un successeur. Nous y voyons à merveille quelle part l'archevêque de Sens eut à cette élection et quels motifs principalement la dictèrent.

« En permettant l'élection de maître Jean au siège de Chartres, » disait l'ancien protecteur, l'ancien hôte du nouvel élu, « Dieu a tiré de ses trésors un astre brillant pour le produire à la lumière. Un nouveau Pontife nous est né, et dans cet enfantement éclate la sagesse du Seigneur, qu l'avait décrété d'avance, et son assistance, qui l'a préservé de tout avortement. A Dieu louanges et actions de grâces ; à vous , seigneur archevêque, reconnaissance et éternelle récompense. A quelle époque, en quel lieu du royaume de France a-t-on vu jusqu'ici une élection épiscopale où l'on ait évité jusqu'à la moindre apparence de simonie, où l'on n'ait tenu aucun compte des présents ou des flatteries, où l'on n'ait consulté que l'honneur de Dieu et le salut de son

(1) Hisl. lut., t. XV, p. 507.

peuple ? Père bien-aimé, il faudrait écrire en caractères ineffaçables sur vos vêtements pontificaux que, dans le choix des vicaires de Pierre, vous n*avez pu être mû par aucune considération humaine, par la faveur, Taffectionjou l'intérêt. C'est vous qui avez désigné, qui avez sacré l'évêque de Troyes, lequel honore son ministère. L'Église de Meaux vous a dû successivement trois évêques, qui ont jeté sur elle le plus grand éclat, le cardinal, maître Pierre et l'archidiacre Simon. Enfin vous venez de vous surpasser vous-même en allant chercher à l'étranger, sous la conduite de l'Esprit de Dieu, un évêque pour l'Église de Chartres- Partout où l'on portera cette bonne nouvelle, on dira que vou» êtes vraiment l'ami de l'Époux, vous qui avez mis tant de zèle et de fidélité, non point à chercher réponse d'Isaac, mais à trouver Joseph, l'époux de Marie. Marie est honorée en effet d'une manière spéciale dans l'Église de Chartres. Maître Jean, sur qui a coulé le sang précieux du bienheu^ reux Thomas, pontife et martyr ; maître Jean, m profondé* ment versé dans la loi divine, si recommandable par ses vertus et ses services, devient, pour l'honneur de Dieu et à votre louange étemelle, une colonne de l'Églisidu Seigneur (1). h

Cette lettre ne peut-elle, en quelque manière, suppléer à celle €[u' avait écrite Guillaume aux Blanches-Mains et qui ne flous est point parvenue ? Cet accent mystique et pieusemerit enthousiaste n'aurait pas déparé, à coup sûr, la cérémonie religieuse, où l'on avait lu les missives du chapitre de Chartres et du roi de France.

(1) Petr. GelL, Ep. vu, 8. Bibl. max. PP., t. XVIII, p. 886.

Durant cette triple lecture, le clergé de (lantorbéry ne dut pas écouter sans fierté tant d'éloges qui, adressés à l'un de ses membres , rejaillissaient sur le corps entier et remontaient jusqu'à son dernier chef, le glorieux champion des libertés ecclésiastiques. Ce qui valait surtout à Jean la distinction dont il se voyait l'objet, c'est qu'il avait été le secrétaire de Thomas Becket et son compagnon d'exil. On se souvient que Louis le Jeune regardait comme un de ses principaux titres à l'épiscopat cette intimité dont l'avait honoré le saint martyr (1). Lui-même n'avait gnrde de s'y tromper, et il est permis de croire que, s'il reçut avec quelque joie la députation du clergé de Chartres, c'est qu'il comprit qu'on voulait rendre hommage, en sa personne, à la mémoire de son ancien maître (2). Aussi, par une dérogation bien touchante au style convenu des chancelleries épisc(^ales, prit-il l'habitude de mettre en tête de ses lettres et de ses actes la formule suivante : « Jean, par la grâce de Dieu et les mérites de saint Thomas, évêque de Chartres. » Joannes, divina dignatione et mentis sancti Th(h mœ, Camotemis Ecclestœ minister humilis (S) .

(1) Voir la lettre citée plus haut*

(2) Ce ftit bien là, on n'en saurait douter, l'intention de Parchevêqueude Sens, l'un des plus fermes appuis de Thomas Becket dans sa lutte contre Henri II. V. Jean de Salisbury, ep. 305, t. n, p. 259 ; Vita S, Thomœ, p. 373. C'est à ce titre sans doute que Jean faisait tant de cas et écrivait un si bel éloge de Guillaume: Non est in dero Franciœ^ ut ex animi sententialoquaVy qui eum prudentia et eloquentia antecedat. Salisb., ep. 245, t. II, p. 141.

(3) Salisb., ep. 325, t. U, p. 293; ep. 326, p. 294; ep. 327, p. 296. — Cf. d'Achery, Spicil., t. X, p. 391 ; Herbert de Bosebam, Vita S, Thomœ,\ll, i, ap. Migne, PatroL,U CXC, col. 1286; GalL christ., t. VII, p. 1146.

Après qu'on eut terminé, dans rassemblée de Cantorbéry, la lecture des trois lettres dont nous avons parlé, le chapitre de la métropole, au nom de T arche vêcpie absent, délia Jean de Salisbury des engagements qu'il avait contractés envers cette Église, et le remit libre et exempt de toute sujétion aux mains des députés de Chartres. Ceux-ci le reçiu'ent avec de grandes démonstrations de joie, remmenèrent sur-le-champ, et traversèrent avec lui le détroit par un temps si calme, qu'il semblait, dit le chroniqueur, qu'il commandât aux vents et à la mer (1).

Jean fut sacré le 8 du mois suivant, dans la cathédrale de Sens, par Maurice de Sully, évèque de Paris (2). Le choix du prélat consécrateur, s'il fut fortuit, ne laissait pas d'être heureux. Plus d'une ressemblance dans leur destinée unissait d'avance l'évêque de Paris et le nouvel élu de Chartres. Parlant de Maurice de Sully, une chronique du temps dit que sa prudence, sa grande littérature, sa singulière éloquence, relevèrent du dernier degré delà misère aux honneurs de l'épiscopat (3). Les assistants ne durent-ils pas faire un curieux rapprochement en voyant ces deux enfants du peuple, de naissance obscure et de pauvre condition, le front ceint de la mitre pontificale, dans la cathédrale de Guillaume de Champagne, lequel^ comme

(1) Raoul de Diceto, loc. cit.

(2) Id., ibid. Cf. Gall. christ., t. VII, p. 1146; Fleury, Histé tccL, LXXn, LIX, t. XV, p. 360.

(3) Hist. litt,^ t. XV, p. 150. Floret Mauritius episcopus^ qui y oh industriam ac litteraiuram eximiam et dissertitudinem linguœ prœcipuam, de infimo wagnœ paupertatis ad pontificalis evecius est apicem dignitatis. (Chronique de Robert, chanoine de Saint-Marien d'Auxerre),

beaucoup de ses pareils, s était vu porter de plain pied, à peine sorti de F enfance, aux plus hautes dignités de r Église?

Le dimanche qui suivit son sacre, jour de l'Assomption de Notre-Dame, Jean de SaUsbury fit son entrée solennelle dans sa cathédrale et prit possession de son diocèse (1) .

Dès lors sa vie va s'achever, tranquille et presque ignorée, dans l'exercice des devoir de sa charge et la pratique des vertus et de la piété chrétiennes. Chose singulière ! à dater du moment où son rang s'élève, sa personne paraît s'effacer et son rôle se restreindre. Tout entier aux soins de son troupeau, il renfermera désormais son action dans les bornes de son diocèse. On aurait dit qu'il ne demandait à l'épiscopat, dont tant d'autres s'étaient fait un moyen de domination et de renommée, que la paix et l'obscurité d'une condition privée.

Une fois cependant il reparut à Rome (2) . Ce fut en 1179, lors du onzième concile général, tenu dans l'église de Latran, sous la présidence du Pape, et où Jean assista, avjec plusieurs autres prélats français (3). Il y trouva l'occasion de témoigner de son respect pour les traditions, du passé et de son éloignement pour l'esprit d'innovation. On proposait à la sanction du concile un certain nombre de dé-

(i) Raoul de Diceto, loc. cit.— GalL christ,, loc. cit. — Fleury,

loc. cit.

(2) Il paraît qu'il fat présent lorsque Louis le Jeune et Henrill s'engagèrent par serment, en 1177, à se rendre en Terre-Sainte. V, GalL christ, t. VIII, p. 1147. Sur cet engagement des deux rois, v. HisL liiL, t. XIV, p. 503.

(3) Baronius, Ann, eccL, an. 1179, t. XIX, p, 493. — Floury, Hist. eccL, liv. LXXIH, cxx, t. XV, p. 406.

crets nouveaux : « A Dieu ne plaise » » s'écria-t-il, « que nous établissions de nouvelles lois, que nous abrogions ou que nous accommodions à notre guise les coutumes des anciens I Nous plions sous le poids des prescriptions que chaque jour voit éclore. Il faudrait même ajourner quelques mesures utiles, de peur de nous accabler de leur nombre. Il vaudrait mieux mettre tous nos soins à faire observer VÉvangile, qui n'a plus que bma peu de disciples à présent. Craignons que le Seigneur ne nous dise : Vous énervez le commandement de Dieu, pour faire prévaloir votre tradition. Ceux qui en usent ainsi, ajoute le Seigneur, m'honorent en vain (1). » L'âge ne devait pas ravir à Tévêque de Chartres ce bon sens prudent et avisé, qui avait toujours fait le fond de son caractère et la règle de sa conduite.

Quaat aux actes qui marquerait son administration, ils ne sont pas de ceux que l'histoire se plaît à enregistrer. Quelques privilèges concédés ou continués à des congrégations religieuses ; la paix rétabUe entre un abbé et des chanoines, grâce à une sage et habile intervention (2) ; l'excommunication portée contre un seigneur ami d'Henri II, le comte de Vendôme, coupable de concussions et d'injustices ^vers une église, et bi^itôt après (S) absous sur les instances de son royal protecteur ; ^ifm plusieurs légations exercées au nom du Saint-Siège, avec

(1) Pierre le Chantre, Verbum abbrmatimif c. lxx^ ap. Migne, t. GGV, col. 235.

(2) GalL Christ, t. VUI, p. 1147-1148. - D'Achery, SpkiL, t. X, p. 391.

(3) GalL ckrùUy t. VIH, p. 1148. — Salisb., ep. 326,327, t. H, p. 294, 296,

plus de fruit que d'éclat (1) : tout cela pouvait assuré à Jean la reconnaissance et les bénédictions de ceux qui avaient ressenti les effets de son zèle, mais ne devait point attirer l'attention de la postérité. Deux faits cependant méritent d'être tirés de pair et mentionnés, à T honneur de Jean de Salisbury : il avait demandé et obtenu le droit d'affranchir les serfs de son Église, toutes les fois qu'il le jugerait nécessaire ou seulement opportun, et cela sans que le pouvoir séculier y pût mettre obstacle par la force ; en vertu d'un autre privilège, dû également à ses efforts, les prêtres de Chartres déférés aux tribunaux ecclésiastiques ou laïques étaient dispensés de l'épreuve par le duel, le fer chaud et l'eau ; il leur suffisait d'en appeler au témoignage de deux ou trois personnes (2). Cette double exception aux tristes préjugés de son siècle, laquelle, paraît-il, se maintint après lui dans son diocèse, y dut perpétuer le souvenir de la générosité de son cœur et des lumières de son esprit Nous pouvons ajouter, sans craindre de nous tromper, que Jean a bien mérité aussi de cette célèbre école de Chartres, dont la prospérité était l'œuvre, non-seulement de maîtres fameux, comme Bernard le grammairien, mais aussi des grands évoques quil'avai^it dirigée, comme saint Yves (3). Nous aurions voulu que les récits du temps nous fissent voir Jean de Salisbury au milieu des disciples et desprofesseurs.

(1) GalL christ., t. VIII, p. 1147. — V, la sentence qu'il rendit comme légat du Saint-Siège entre Tévêque de Meaux et les moines de Saint-Maur des Fossés, dans le Bulletin des comités, U U, p. 31, où elle a été publiée pour la première fois par M. Hauréau.

(2) Gall. christ., t. VIIl, p, H 48.

(3) Bist, /e«.,t.IX,p. 58

excitant les uns, applaudissant les autres, les encourageant tous, et tenant à honneur de ne laisser pas dépérir entre ses mains un enseignement qu'il avait si souvent loué dans ses livres. Malheureusement, Tabsence de tout document précis ne nous permet, à cet égard, qu'une induction, à la vérité bien légitime. Lui qui avait toujours si ardemment défendu les bonnes études contre les périls que leur faisaient courir l'ignorance ou Tindiflférence, les aurait-il délaissées, alors qu'il pouvait mettre àleur service, avec les ressources de son talent, l'autorité qui lui conférait sa dignité nouvelle? Malgré le zèle et les vertus qu'il déploya dans le gouvernement de son diocèse, Jean ne fut pas sans avoir des ennemis ; peut-être quelques-unes de ses décisions firent-elles des mécontents : il se vit en butte à leurs critiques, on peut même dire à leurs calomnies. L'écho en vint aux oreilles de Pierre de Celle, qui, alarmé pour la réputation de son cher évêque, et craignant, au premier abord, qu'il n'eût doimé quelque prise à ces attaques, lui écrivit en toute hâte : « Notre vieille amitié me fait un devoir de vous adresser mes remontrances en toute humilité et sans détour. Cette amitié même est cause que, sitôt qu'on a quelque grief contre r évêque de Chartres, on vient trouver l'abbé de Saint-Remi et on le prend pour arbitre et pour juge. L' évêque, dit-on, fait ceci et cela; il tient tel langage; il commet telle faute; il manque à ses promesses, se dément à tout moment luimême dans ses discours et dans ses actes ; il ne sait pas payer un bienfait de retour, et s'emporte pour un rien; sans prévoyance et sans fermeté, il se laisse mener par un ambitieux dépourvu de jugement. Voilà les chefs d'accusation énoncés contre vous. mon ami, qu'avez-vous à

répondre? Si vous êtes tel qu on vous dépeint, vous n'êtes donc plus le même homme ? Oui, vous étiez tout autre quand je vous connaissais, quand je vivais avec vous et que je faisais partout votre éloge. Notre archevêque, dont vous savez la prudence et la pénétration, s'était fait une bien autre idée du disciple de saint Thomas, après vous avoir observé par lui-même et longtemps fréquenté. Loin de moi, loin de moi d'ajouter foi à de pareils rapports ! mais il me faudrait des preuves pour mettre à néant ces mensonges et ces calomnies (1) . » Il paraît que Jean fit un assez mauvais accueil au porteur de cette lettre (2). Sans doute il était blessé de voir que des attaques auxquelles il ne répondait que par le mépris, eussent trouvé accès dans l'esprit de Pierre de Celle. Toujours est-il qu'il dédaigna de se justifier lui-même ; c'est un de ses amis qui, passant chez l'abbé de Saint-Remi, se chargea de dissiper ses alarmes. On dirait qu'il n'y réussit qu'à moitié, et la rétractation de Pierre laisse encore percer quelque défiance : « Je n'ai pas de peine à croire )i , écrit-il d'un ton légèrement soupçonneux, «ce que je désire si ardemment : je merefhds donc à la parole de qui m'apporte une si grande joie (3) . » Si les conseillers de Jean exercèrent parfois trop d'empire sur lui, il n'eut jamais de faiblesse pour ses proches et ne se rendit pas suspect de népotisme. Sur ce point il semble

(1) Pierre de Celle, Ep. vu, 22. Bibl. max. PP., t. XXIfl, p. 890.

(2)Id.,ibid., vni, 5, p. 891.

(3) Pierre de Celle, Ep. vui, 5. Bibl. max. PP., t XXIU, p. 891 : Non difficile credo quod muUum deddero. Vetbis illius credo et valde congaudeo.

même avoir poussé la délicatesse jusqu'au scrupule. Il avait un neveu du nom de Robert, à qui il refusait obstinément un bénéfice, aimant mieux le donner à un étranger moins digne, plntôt que de céder, à son insu, à un sentiment trop humain de complaisance pour sa famille. «Je vous en prie,» lui écrit à ce sujet Pierre de Blois, •< ne préférez pas à votre neveu, homme de grande honnêteté et très-apte aux officds de l'Église, un personnage qui ne T égale ni en talent ni en vertu. Il vous est honorable, dit-on, de faire passer avant vos parents, dans la collation des bénéfices, de pauvres étrangers. Ceux qui tiennent ce langage sont d'hypocrites adulateurs et des sépulcres blanchis. Ne vous souvient-il pas que Jean Tévangéliste, bien qu'il fût parent du Sauveur, obtint cependant la première place dans son affection (1) ? »

Quatre années seulement s'étaient écoulées depuis le sacre de Jean de Salisbury, lorsqu'il mourut, le 25 octobre 1180. Le nécrologe de l'abbaye de Josaphat, où il fut entené, mentionne, à la date du huitième jour des calendes de novembre, «l'inhumation du seigneur Jean, évêque de Chartres, homme illustre par sa profonde doctrine et ses grandes vertus. » '< Son corps , » y est-il dit , v repose au milieu de nous, dans la chapelle de la bienheureuse Marie, Avant son élévation à i'épiscopat, il fut chapelain de saint Thomas, archevêque de Cantorbéry, et eut part au martyre que son maître souffrit en Angleterre (2). » On lit aussi, à

(1) Pierre de Blois, ep. 70. BïbL max. PP., t. XXIV, p. 990. Jean paraît s'être rendu, au bout de quelque temps, aux représentations de Pierre de Blois. V. Pierre de Blois, ep. 130, ibid., p. 4042.

(2) G«îL christ , t. Vni, p. 1148.

la même date, dans le nécrologe de la cathédrale de Chartres ; « En ce jour mourut notre père, Jean, de pieuse mémoire, d'abord secrétaire du bienheureux Thomas de Cantorbéry, archevêque et martyr, puis vénérable évêqiie de l'Église de la très-miséricordieuse Mère de Dieu , homme de grande religion, brillant de tous les rayons du savoir. Son éloquence, sa conduite et ses vertus le rendirent aimable à tous. Il n'éprouva de rigueurs que de lui-même : car, pour crucifier sa chair, il portait constamment un cilice, qui lui couvrait tout le corps, jusqu'aux pieds (1). »

Par son testament, il léguait à sa cathédrale nombre d'ornements de grand prix, et, outre plusieurs autres vases sacrés, un reliquaire enrichi de pierreries et contenant quelques gouttes du sang de saint Thomas Becket. Il fit aussi don à son église de sa belle bibliothèque, où les saints Pères se rencontraient avec les représentants les plus illustres de l'antiquité profane, où l'on voyait saint Jérôme à côté de Cicéron, Sénèque auprès de saint Augustin (2), Nous croyons enfin qu'une dernière disposition de son testament avait pour objet le choix de son successeur : car ce successeur fut Pierre de Celle , son ami de tous les temps , en dépit du léger nuage qu'une affection trop inquiète avait seule soulevé, le compagnon des mauvais jours comme des temps prospères , toujours attentif à lui prêter assistance à l'heure de l'épreuve comme à se réjouir des progrès de sa fortune, dont il était l'un des premiers artisans et dont il allait recueillir l'héritage.

(1) GalL christ., t. Vlil, p. 1148.

(2) Ibid., p. 1148-1149.

Lorsqu'on étudie, en historien pour la raconter ou en simple curieux pour s'en instruire, Vhistoire du douzième siècle, on est d'abord comme perdu dans F infinie variété des objets qui vous frappent; et l'attention, sollicitée en tous sens, ne sait où se fixer, parmi tous ces personnages illustres, hommes de guerre et hommes de science, princes de l'Église ou princes temporels, diversement mais également intéressants, parmi ces événements qui se succèdent coup sur coup et dont on ne sait lequel est le plus important, lequel sera le plus décisif : tant il y a de sève, de fécondité, de vie, dans cette originale et attachante époque ! Mais peu à peu tout se range, s'ordonne et prend sa place ; la lumière se dégrade en quelque sorte, et deux points, plus en vue que les autres, attirent et retiennent surtout notre regard : c'est la querelle des deux pouvoirs, un moment circonscrite entre deux champions fameux : Henri II et Thomas Becket ; c'est d'autre part le mouvement des études et des esprits, qui a son centre dans les écoles de Paris.

Or, parmi les témoins de ce grand duel et de cette grande activité intellectuelle, il en est un qui nous paraît digne entre tous d'être consulté, non-seulement parce qu'il a vu de ses yeux les événements et les hommes, mais parce qu'il les a bien vus et que ses yeux étaient singulièrement vifs et pénétrants : c'est Jean deSalisbury. Veut-on s'asseoir un instant au pied de la chaire de ces professeurs célèbres, dans la foule si animée de ces étudiants de toutes langues et de tous pays : on ne peut choisir de meilleur introducteur, de meilleur guide que Jean de Salisbury , qui, dans ses trois principaux ouvrages, a tout décrit, systèmes, docteurs et^è\^s, bafouantles ignorants et les sots, exaltant les hommes de savoir et de gépie, appréciant tout le monde

et assignant à chacun sa place avec un tact si sûr, qu'on ne saurait mieux faire encore aujoui'd'hui que de traduire et de répéter ses jugements. Veut-on suivre le démêlé du primat et du roi d'Angleterre depuis son origine jusqu'à son sanglant dénoûment : un des meilleurs historiens à interroger, c'est encore Jean de Salisbury, qui, dans ses lettres, ne nous retrace pas seulement' les différentes péripéties de la lutte, mais fait revivre à nos yeux les principaux personnages, qu'il a peints avec une vérité, une sagacité et une mesure qu'il serait difficile de surpasser et que nous ne voyons, quant à nous, atteintes par aucun des chroniqueurs ses contemporains.

Mais Jean de Salisbury n'est pas seulement un témoin qu'il faut entendre sur les autres et qui nous aide à connaître son temps : il est digne d'être étudié pour lui-même ; car il mérite, lui aussi, d'être connu. Dans cette histoire des idées et des événements du douzième siècle, il a sa place et il a son rôle. Écrivain original, l'un des plus variés, le plus élégant et peut-être le plus érudit de cette époque, son nom ne doit pas manquer à la liste des esprits d'élite qui, au moyen âge, ont influé sur le développement des études et le progrès de la pensée. Conseiller de Thomas Becket et compagnon de son exil, nous croyons avoir montré qu'il fut pour quelque chose dans le parti aussi courageux qu'inattendu que prit ce grand homme dès le début de son épiscopat ; et l'on sait que, dans la suite, il l'aida plus d'une fois de ses avis, et le servit en mille ma** nières, par la parole, par la plume, par tant de démarches auprès des personnages de qui dépendait l'adoucissement de son sort ou le succès de sa cause.

Jean de Salisbury a donc compté parmi ses con tempo-

rains, mais non pas, il faut le dire, parmi les premiers ni les plus grands ; et la place que nous revendiquons pour lui dans l'histoire de son siècle, nous n'avons garde de la vouloir marquer au-dessus du second rang. Avec tout son esprit et toute son activité, il n'eut jamais, pas plus dans les lettres que dans la politique, l'éclat ni l'importance d'un

personnage principal. Ce fut peut-être le plus brillant élève des écoles de Paris ; mais il ne devint jamais un maître : à peine monté dans la chaire du professeur, il se hâta d'en descendre et de se mêler de nouveau à ses anciens condisciples, comme s'il se fût reconnu incapable d'enseigner en son nom, lui qui excelle non-seulement à traduire, mais encore à juger les enseignements d'autmi. Si nous le suivons sur une autre scène, il y remplit un rôle qui semble à quelques égards subalterne : nous le retrouvons dans l'entourage ou plutôt dans la suite de Thomas Becket , se tenant toujours derrière lui, et, sur la fin, à une assez grande distance.

C'est que Jean de Salisbury, si délié, si souple et si mesuré, se sentait peut-être dépaysé dans ce monde robuste, au milieu de ces hommes de haute taille, à l'esprit indomptable et au caractère d'acier. C'était le temps des convictions plus fermes que tolérantes, où l'on ne poursuivait pas la conciliation des doctrines, où chacun luttait pour asseoir le triomphe de la sienne sur les ruines de toutes les autres. C'était aussi le temps où l'on mettait au service du devoir et du droit une volonté incapable de plier squs l'épreuve, qui se roidissait devant la persécution et s'obstinait jusqu'au martyre. A côté de ces vigoureux lutteurs, dont quelquesuns nous apparaissent comme des géants, notre aimable et spirituel érudit se trouve un p^u écrasé, et parfois, à le

voir en si imposante compagnie, on dirait d'un représentant égaré d'un autre âge.

Nous nous sommes demandé souvent comment il conviendrait de peindre Jean deSalisbury, si Ton voulait reproduire ses traits sur la toile. L'artiste qui songerait avant tout au savant et à l'écrivain, devrait nous le montrer assis au pied d'une chaire, prenant des notes et s'inspirant de la parole du maître, d'Abélard ou de Robert PuUus. Celui qui aurait plus à cœur de nous faire voir l'homme d'église et l'homme d'action, devrait lui mettre à la main un de ses mandements épiscopaux, où il se disait évêque de Chartres par la grâce de Dieu et les mérites de saint Thomas de Cantorbéry. Ngus aurions ainsi le disciple et l'interprète des grands philosophes du temps, le confident et l'ami du saint Primat d'Angleterre, c'est-à-dire Jean de Salisbury presque tout entier. Mais son esprit vif et sensé, son âme droite j et bonne, son savoir si étonnant pour l'époque, c'est dans I ses livres qu'il les faut chercher; c'est là qu'on le connaîtra lui-même et qu'on apprendra bientôt à l'aimer.

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