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Arrivée de Jean de Salisbiiry en France ; premières impressions ;
Pari« ^u douîçièi»e ^ièal^. r- Entrevue dp f^n ^y3c l^ ro| 4^
prince et Je Souverain Pontife. — Il devient Thôte de Pierr^ de Celle à Reims ; Tabbaye de Saint-Remi ; Tarchevôque Henri de France. — Études de Jean <^ Balisbury à Reims. -? Sofi yoyJige I poipp. 'arrf^ttFp^ 4§t^^ç 4© l'^^il : portraits de î^puigr le-Jeune, du Pape Alexandre, d'Henri H et de Thomas Becket ; parallèle de Thomas Becket et de Jean de Balisbury. -r Gonféranea d'Angers; récDncilifttipa 4e Fr^l<fivi|}- rr MP B|fépè4P r^rc^pvôai^e en Angleterre et préside en sof} nom le ^y|io4e de Cantorbéry. — Son séjour auprès de sa mère. — Meurtre de Thomas Becket; rôle de Jean de Balisbury dans cet événemonl;. — ^es lettres çor^rn^nt 1^ c^i}qnis^tion 4? TfîQHî^ Ppc^^f-
En mettant le pied sur le sol français, nous ne voyons pas que Jean fût pris d'un vif regret de sa patrie, et les premiers sentiments qu'il exprime ne sont guère ceux d'un exilé : « A peine avais-je franchi la mer, » écrit-il bientôt à son maître, « il me sembla respirer un air plus doux, et, au sortir des orages, déchaînés contre moi, je goûtai tout le charme de J' abondance, du repos, de 1^ prospérité dont jouit cette nation. (1) » C'est qu'il voyait dans la France
(l) Balisb., ep. 134, t. I,p. 187.
bien moins un lieu tfexil qu'une seconde patrie, à laquelle il tenait par de nombreux et chers souvenirs ; qu'une terre hospitalière, où il fut tout d'abord accueilli par la bienveillance et la sympathie des personnages les plus considérables. Avant d'arriver à Paris, où il ne tarda pas à se rendre, il avait pris langue avec le comte Philippe de Flandre, dont il lui importait de connaître les dispositions à l'endroit de Thomas Becket. Il l'avait rencontré sur le bord du grand chemin , chassant les oiseaux sauvages le long des rivières et des étangs. S* arrêtant dans le feu de son divertissement favori, ce seigneur l'avait longuement interrogé sur l'état de l'Angleterre, et, à la nouvelle des démêlés de l'archevêque et du, roi, avait compati aux épreuves du premier et promis de lui venir en aide (1). Mais c'est à Paris que Jean sentit se réveiller tous ses souvenirs, et, loin de trouver quelque amertume à descendre l'escalier de l'étranger, il ne songea qu'à célébrer le port où il lui avait été donné d'abriter sa vie. « Dans cette ville, » dit-il, « le bien-être, la gaieté partout répandus, la gravité du clergé, la dignité, l'illustration de cette Église, la studieuse activité des écoles, tout cela me frappa d'admiration et me rappela l'échelle de Jacob, dont le sommet touchait le ciel et par où montaient et descendaient les anges. Ravi de l'heureuse issue de mon voyage, je ne pus me tenir de m' écrier : « Vraiment Dieu est ici et je ne le savais pas. h Le poëte me revint aussi en mémoire, et je répétai ce vers :
Heureux sont les proscrits qu'on exile en ces lieux (2) ! »
(1) Salisb., ep. 134, 1. 1, p. 187.
(•2) Id., ibid., p. 189.
C'est à Thomas Becket que Jean écrivait en ces termes ^ sans doute, il adressa vers le même temps à son vieil ami Pierre de Celle une lettre semblable , que nous aurons perdue, et à laquelle celui-ci répondit par ces lignes : a En vérité, mon cher ami, vous avez fait choix du plus délicieux séjour pour y passer votre exil. Là surabonde la joie, mais la joie mondaine, il le faut avouer. La chère y est plus délicate ^ les vins plus généreux et moins rares qu'en votre pays. Vous y trouverez beaucoup d'amis, une société nombreuse et agréable. Mais quel homme sous le soleil ne serait d'accord avec vous pour appeler Paris un jardin de délices, pour en louer les séductions et l'abondance ? Tout en riant, je vous dirai pourtant la vérité. Là où nulle jouissance n'est refusée au corps, l'âme est vraiment en exil; là où règne le luxe, l'âme est dans la misère et la servitude. O Paris, que tu es habile à séduire et à fasciner les âmes! L'esprit du mal te Tait tendre mille pièges à la vertu, et arme tes mains de flèches mortelles dont tu perces les cœurs. Ainsi pense mon cher Jean, et voilà pourquoi il t'appelle un lieu d'exil. Plaise à Dieu cependant qu'il pense sérieusement ainsi, et que vous retourniez, mon ami, dans votre patrie, non-seulement en esprit et en discours, mais de fait et en venté (1) ! » Curieux témoignage de l'antique renommée comme aussi de la corruption précoce de Paris ! Ainsi donc, au douzième siècle, dans son étroite enceinte, toute sillonnée de rues obscures et tortueuses, c'était déjà la grande ville, le rendez-vous
(1) Pierre de Celle, Ep. IV, x, Bihl max. PP., t. XXIII, p. 861.
des hommes de plaisir aussi biep que des hommes d'étude, où Ton n'entendait pas seulement le son des cloches et les cris de l'école, piais aussi le bruit des fêtes et les joyeux éclats des divertissements mondains.
Toutefois les séductions de Paris ne captivèrent pas l'esprit de Jean de Salisbury au point de lui &îi*^ oublier les graves intérêts qu'il avait à servir. A son arrivée, il s'était mis en quête d'un asile, et, après l'avpir trouvé, y avait disposé ses modestes bagages (1) , Ce fiit Falftiire de quet ques jours, au bout desquels, suivant les instructions ' de son maître, il partit pour Laon, où séjournait le roi de France, l'attira à la cause de Thomas Becket, et en obtint des témoignages de sympathie et des promesses d'assisr tance. Il est prol^able aussi que, malgré ses préventions contre la cour romaine, il ne fut pas longtemps sans tenir la promesse qu'il avait faite à T archevêque d'aller trouver Alexandre dans sa résidence de Sens (â). Son séjour à Paris fut, comme on voit, coupé de plus d'une absence ; il fut au reste d'assez courte durée.
Pierre de Celle ne cessait de l'exhorter au départ. Mais, comprenant que le ressentiment d'Henri II lui fermait pour longtemps l'accès de sa patrie, il ne l'engageait plus à retourner en Angleterre ; il le pressait de venir auprès de lui, de partager une seconde fois sa table et son toit. Il le feit dans une lettre empreinte à la fois de mysticité, de tendresse et de bel esprit : « Ne craignez pas de venir là où vous cesserez de craindre. Il n'est rien que le diable
(i) Salisb., ep. 134, t. I, p. 189.
(2) Id.. ihid., p. 190-191,
craigne, h^ïgae, évite autant que la solHude du cloître,,, C'est dans la solitude que s'amassent les méritas ; Ja ^o\\^ tude, c'est le camp où l'on s'exerce aux combats du Seigneur ; c'est le filet où se prennent les âmes; c'est un paradis terrestre; c'est le gymnase où l'on enseigne la divine philosophie : quoi de plus? c'est le jardin où Di^u ain^6 h se promener (1) . »
Cette solitude que Pierre vantait à son ami, ce n'était pas l'abbaye de Moutier-la Celle. Pierre l'avait quittée de^ puis un an. Il était venu à Reims prendre le gouvernement du monastère de Saint-Remi, où il fallait tout réformer, la discipline qui s'était relâchée, l'administration dut^mporel qu'on avait laissé dépérir. Le zèle et la vigilance du nouvel abbé eurent bientôt ramené la régularité dans la vie des re* ligieux et Tordre dans les affaires du couvent (8). Aussi ai:mait-il à faire à ses hôtes les honneurs d^une maison si bien restaurée par ses soins : u Venez, » leur écriv^it-^il, <i vous trouverez chez nous des bâtiments tout nei^fs, nm ahour dance sans faste et sans luxe, beaucoup de livres, beaucpup de loisirs (3). » Il pouvait leur promettre ^ussi qu'ils n'au-r raient sous les yeux que d'édifiants exemples. Jean se rendit donc à l'appel de son ami.
Nous ne savons s'il voulut se dérûj)er aux périls dont Pierre le voyait entouj-é, et dont le défendait assez, croyonsnous, sa vei^tu solide et sa grande piété. Il est plus proba-
(1) Pierre de Celle, Ep. IV, xir, BibL max, fiP,, t. XXIU, p. 862.
fi) put. lut,, t. XIV, p, 238.
(3) Pierre de Celle, Bp. V, iv, BibL maœ. PP., t. XXIII, j). 66â.
ble qu il cédait à Tattrait d'une vieille affection, au désîr de reprendre avec son meilleur ami cette vie en commun où ils avaient déjà trouvé Tun et l'autre tant de charme et de profit. Il semble d'ailleurs que des considérations où le sentiment n'était pour rien et avec lesquelles, trop souvent dans sa vie, il lui fallut compter, lui faisaient une nécessité d'accepter l'hospitalité qu'on lui offrait à Reims. Il était encore une fois pressé par le besoin. Dès son arrivée à Paris, il s'était ouvert à son archevêque de l'embarras de ses finances, et cela dans une lettre qui nous révèle chez cet esprit si fin et si élevé ceitains côtés positifs que peut-être on était loin de soupçonner. Il y pousse l'exactitude des calculs et le soin du détail pratique à tel point qu'on croirait ces lignes signées d'un intendant plutôt que d'un philosophe. On regrette même que la vue de sa détresse et l'effroi des créanciers le fassent un moment douter du succès de la bonne cause, et qu'il attache au nerf de la guerre im prix vraiment exagéré, jusque-là qu'il conseille à Thomas Becket, s'il ne peut se procurer des ressources, de songer serieusement à la paix. « Dieu m'est témoin, » lui dit-il, « que lorsque je vous quittai, je n'avais pas à moi douze deniers. . . J'empruntai douze marcs ; mais, avant mon départ de Cantorbéry, l'achat des objets nécessaires au voyage, l'équipement de mes compagnons de route, m'en avaient déjà coûté trois. Je reçus aussi de votre libéralité sept marcs, avec la promesse que vous m'en feriez tenir trois autres, que je n'ai jamais vus ; mais à coup sûr ce n'est point votre faute. Venant à Paris, d'après vos instructions et pour un temps assez long selon toute apparence, je dus louer un logement convenable ; mais, avant d'y entrer, j'a-
vais dépensé déjà douze livres : car je ne pus m'en faire ouvrir les portes qu'en payant d'avance le loyer d'une année entière. Je me suis donc défait de mes chevaux, résolu de m' établir à demeure où j'étais et de renoncer aux voyages. Je ne puis donc entreprendre les courses que vous me prescrivez, et qui nécessitent des frais, surtout de la part d'un ecclésiastique, que son titre oblige ainsi que sa notoriété. . . J'exécuterai toutefois vos ordres dans la mesure de mes moyens. . . ; mais il me semble que la prudence humaine vous conseille deux choses : la première, de vous tirer à tout prix des filets des créanciers ; la seconde, de faire en sorte, sans vous relâcher de ce que vous devez à Dieu, de rentrer en grâce auprès du seigneur roi (1). » Sans doute, àl'expi-
(1) Ce fragment de lettre manque dans toutes les éditions de Jean de Salisbury. Il a été publié par Brial, dans les Notices H extraits de la Bibliothèque nationale, t. tX, II» partie, p. 117.1 lie donne comme le post-scriptum de la lettre publiée sous le n. 134 dans rédition du D*" Giles. Nous croyons devoir joindre ici le texte des lignes que nous avons traduites : « Deus mihi testis est quod, quando recessi a vobis, duodecim denarios in toto mundo non habebam...Accepi ergo duodecim marcas mutuas; sed antequam egrederer Cantuaria, in sarcinulis et instructione clientum très earum expendi. Dei'nde per manus Willelmi filii Pagani liberalitatis vestrae septem marcas accepi, très adhuc, ut jusseratis, accepturas : quod enim minus factum est, vobis nequaquam imputandum est. Veniens ergo Parisius juxta instructionem vestram, pro tempore, ut videtur, commodum conduxi hospitium et antequam illud ingrederer duodecim fere libras expendi : neque enim introitum potui obtinere, nisi in annum totum pretio praerogato. Equos itaque distraxi, et me disposui ad resistendum potîus quam ad peregrinandum. Unde et imparatior sum ad circuitus quod praes* oribitis faciendos, qui non possunt sine sumptibus fieri, prœsertim ab homine ecclesiasticum habente officium notitiamque multo-* rum... Et tamen quantum expensœ permiserint undecumque quîi*8it(e, qUod jusseritis exequar... Nihil mihi videretur consul-
ration de son bail, Jean ne put le renouveler, tii satisfaire aux exigeilfces d'un t)ropriétaire du douzième siècle : Thomas Becket n'était pas àmênle de lui venir en aidé ; réfugié à son tour sur le sol français^ il recevait le vivre et lé couvert de la charité des moines de Pontigny. Ce fut alors, au bout d'une première année d'exil, que Jean de Salisburj^ se rendit à Saint-Remi.
Il s'y fixa; son séjour dans ce moiiastère se pit)longea jusqu'à son retour en Angletéri*e (!)♦ et ne fut interrompu que par de courtes absences ^ que nécessitait le service de sdli maître; Tandis que celui-ci vivait fen reclus à l'abbaye de Pontigny et donnait, sous l'habit de simple religieux, l'exemple de toutes les vertus monastiques (2) ^ Jean de son côté, semble s'être rangé, sous la discipline de Pierre, qu'il appelle « son abbé (3) , » aux observances du cloître. Du moins sa constance à supporter les épreuves (4) i la vive et tendre piété qui animait sa vie comme elle respire dans ses écrits, furent un sujet d'édification pour ses hôtes, pour l'âbbé surtout, qui, dans une lettre dé te style mystique où se complaisait sa plume, se compare à 1 apôtre saint Pierre, son ami à saint Jean, et lui cède le pas, lui abandonne la
tius in miindanis quam duftbus rébus operam dare : altéra quidam est, ut eiimatis tos atcumque a laqueis dt-editorum ; altéra ut domini régis, quatenus secundum Deuin fieri potest^ quœratis gfatiam ». (Brial, vol. cit. Notices de deux tnanuscriis latins de la Bibh contenant les lettres de Jean de Salisbury^ mss* 8625, 8562).
(1) Pierre de Celle, Bp. V, xiv, BibL max. PP.^ t XXIU^ p. 869. — Salisb., ep. 300, ti II, p. 241.
(2) Roger. Pontiniac, Vita S. Tliomve^ Mijjne. Patrol.^ t. GXX, col. 94.
(3) Ep. 182, 1. 1, p. 302.
(4) Pierre de Gelle^ Ep. VII, ii, BibL max., t. XXIlî. p. 885.
pl-etilière place auprès du Sauveur^ dans T espérance de s' asseoir à la seconde (1); A Saiîit-Reiiii, Jean n'était pas seulement entouré de la fraternelle âfltectioh de Pierre de Celle et des attentions empressées des moitiés *, il avait su se cotîciliet- là bienveillance de rarchevêque de Reims; HetiH de Franco^ frère du roi Louis le Jeune (2)* Aussi Të^cepte-t-il, lui et son entourage, du jugement assex sévère qu'il porte sur les habitants diB la ville épiscOpale. (i Vous auriez pitié de moi, j'en suis sût* , » écrit-il â un de ses correspondants, » si vous pouviez savoir les teducls qui mo tbui-taferitettt ; et toUtefoiô^ Dieu m'en lest témoin, te M'est pdÈ mon isort^ encore que je sois condamné à vivre parmi des getië Hù feœur dur, c'est bien plutôt le sort de mes amis qui tti^inquièté;;. SâcheË en efftet, si vous l' ignorez encore, que là seconde Belgique, aujourd'hui nommée le pays rémeiâi ëët qualifiée bhez les anciens historiens de province des coeurs durs {DttricûHiùm) ^ qMoiqû' e\i égard à quelques habitants, on pût aUssl l'appeler province des coeurs tendres [Mollicordium) : car On ne stturâlt taxer de dureté de cœur tii l'archevêque ni aitbun de seâ familiers (3)i x- Jean ne tarda pas à voir ce peuple de Reims en révolte coiltre son archevêque. En dépit de ses sentiments pei^soiinels pour le Prélat, il est fort loin de lui donner le beau i-ôle et de met»»
(i) Pierre de Celle, Ep. \i, xvi, p. 876.
(2) Salisb., ep. 286, t. II, p. 205.
(3) Salisb., ep. 168, t. I, p. 267. Brial fait observer (Uist, Fr.^ t. XVt, p. 526, note G) que, pour le plaisir de jouer sur les iiiotsi Jean de Salisbury commet ici, à bon esdent sans doute, une légère inexactitude En effet, on appelait le pays rémois non pas Duricordium^ mais Durocortorum proi)incia. Cf. César, Bdl. galLf
Vl, XLIV.
tre le bon droit de son côté, dans le récit qu il nous à laissé de cette querelle. On dirait d'ailleurs qu'il fût dans la destinée de ce Prélat d'avoir des luttes à soutenir contre ses diocésains. C'était pourtant un homme d'une haute vertu ; né sur les marches du trône, il ne fut pas plus tôt destiné à l'Église, qu'on l'accabla de bénéfices. Avant d'être sorti de l'enfance, il était archidiacre d'Orléans, chanoine de l'Église de Paris, trésorier de Saint-Martin de Tours, abbé de Notre-Dame d'Étampes, de Corbeil, de Poissy, de Mantes, de Saint-Denis de la Chartre, de Saint-Mellon de Pontoise, de Saint-Martin de r4hampeaux. Mais un jour il s'était démis de toutes ses dignités, renonçant d'un même coup aux honneurs que lui promettaitl'avenir, et avait été s'enfermer dans une cellule de Clairvaux. Il y vécut trois ans, dans la pratique des plus grandes austérités. L'obscurité dont il avait voulu couvrir son nom et ses vertus, n'empêcha pas le peuple et le clergé de Beauvais de se souvenir de lui à la mort de leur évêque, et de le choisir d'une commune voix pour premier pasteur. Dès le début de son épiscopat, il se brouilla avec la noblesse du pays. Ses prédécesseurs avaient accordé à celle-ci certaines redevances, qu'on appelait « bénéfices de deniers h , Henri, les regardant comme un abus, résolut de les abolir. Le clergé et le peuple de Beauvais se déclarèrent en sa faveur, mais le roi prit parti pour la noblesse. Pour mettre fin à ces démêlés et apaiser les troubles qui s'ensuivirent, il fallut l'intervention de Suger et l'influence du Souverain Pontife (1). A Reims au contraire, les adversaires d'Henri furent les bourgeois de la
(i) Histoire lillcraire, t. Xîll, p. 541-541
ville ; il est vrai que les nobles lirent pour la plupart cause commune avec eux. Laissons la parole à Jean deSalisbury, qui fut témoin des événements et les raconta fort au long et sur le moment même à Tévêque de Poitiers. « Les collisions qui ont troublé le royaume, >> lui dit-il, • et les périls qui nous menaçaient, m* ont forcé délaisser reposer ma plume et d'attendre pour vous écrire un temps plus favorable. Le tumulte des armes a retenti presque tout Tété, et fermé tous les chemins aux coiTespondances. II s'est élevé à Reims une sédition, qui a tellement ébranlé la province, qu'il n'y avait aucune sécurité à entrer dans la ville ni à en sortir. Les bourgeois avaient en effet conspiré contre l'archevêque, à l'instigation du clergé et avec l'appui delà noblesse. L'archevêque voulait imposer à la cité de nouvelles servitudes, injustes et insupportables. Les séditieux s'emparèrent des tours des églises, des maisons où ils pouvaient le mieux se fortifier, chassèrent de la ville les officiers et les amis de l'archevêque, et ne lui épargnèrent pas les injures. Dans le premier moment, ils lui avaient fait leurs soumissions, s' offrant, dit-on, à verser deux mille livres dans son trésor, à condition qu'il reconnaîtrait leurs droits et leur permettrait de vivre selon les coutumes dont la cité n'avait cessé de jouir depuis le temps de saint Rémi apôtre des Francs. Us s'étaient adressés aussi au roi trèschrétien, mais n'avaient pu, par son entremise, fléchir la riguem* de l'archevêque. Ils se réfugièrent donc sur les terres d'Henri, comte de Champagne, qui leur conseilla de céder au roi, que l'archevêque avait appelé pour briser, par le secours de son bras, la résistance de la ville. Le roi,
à contie-cœur, mais par complaisance pour son frère, fit
raser environ cinquante maisons et se retira. Trois jours aprèsi les bourgeois revinrent^ et^ à la vue des rUities de leui-s maisons, détruisirent de fond en conlbte celles dés gentilshommes qui tenaient pour Fârchëvêque, savoir du vidame et d'uii autre qui avait été gouverneur de là \dlle; Oette fois Farchevêque implora le secours du comte de Flandre, et F amena à Reims j avec mille soldats^ qui devaient passer les habitants^au fil de l'épêë ou les jétef dans les prisons^ pour qu'on les mît à la torture et qu'on en tirât de fortes fançotas. Mais ils prévinrent T arrivée du cbmte, se retirèrent de nouveau, emportant avec eux toutes les subsistances^ si bien cpie les Flamands, affamés, ne jJUrënt demeura dans la ville plus d'un jour et d'une nuit. Cependant l'archevêque j prévoyant qu'après le départ de tes troupes, les bourgeois reviendraient aussitôt, fit sa paix aveceux^ par l'intermédiaire du comte Rbbert, son frère, et à l'insu des Flamands. Il accota quatre tent cinquante livrcsj en réparation des dommages qu'il avait éprouvés, et qui^ sans compter les insultes et les avanies^ dépassaient des trois quarts l'indemnité propoi^ë. Il leur laissait d'ailleurs la jouissance de leurs anciennes coutumes. Après avmr condu avec les bourgeois cette paii préjudiciable et honteuse^ l'archevèqùeest fettcore en guënt avec sbri clergé et ne cesse de vexer des églises qui s'tJffrteUt à reconnaître ses droits (1) . n
Dané ces lignes^ dans les dernières surtout^ Jean de 5àllsbury se met peu en pelnô d'épargner au Prélat dbnt il se louait dl fort, lés dures vérités, les léh^ons sévèrtsj que les
(l) Stklisk, ë|). iîî, t. tt, p; 77-TS. C^. ep. îîh, p. 83.
évéafements, il faut le dire, portaient eii eux-itiêiiies. Mais il écrivait 8DU8 FêmotiOrt de ces quët-elles, jiiiJVbqliéfes par Henri de France^ et dont le COtttfe-coup s'était fait seiitir dans la vie de nbtre pacifique exilé. Le ItiO^eh âë côriiprimer tout mouvement d'hutneur? Il était vëhtl thercher, à Tombre du cloître^ le calme et Ift sécuHtè; fet vOilà qiië le tumulte des armes T atteignait ad fotld de sa rfett-aite, et venait T arracher à ses chèfes études, autquellfes plus que jamais il demandait l'oubli dé ses épttUveS. Sa correspondance, en effet; noue le mcHitiig à cette é|)bquë ^\m adonné aux lettres qu'eh aucun temps de sa vife. D'abord; en acceptant la généreuse hospitalité de Pierre de Celle, il n'àVâlt pas prétendu être à chafgë au coUVent que dirigeait feon atni : il ne s'était pas cm dispensé de gâgtier sa vie pâf sOii travail ï il donnait ddUc deë leÇoftS, qui lui permettaient de pourvoir à ses dépensée pei-SbUnelles (1). D'ailleurs, â défaut des néc^sités de la vie, le pehfehànt naturel et l'activité de sbn esprit^ fcbmmé aussi le bésbin de se distraire de tant de préoccupations fâcheuses (2), l'auraient fbt-cêment ramené à l'étude. Aussi le voybns-nous â ÎSaiht-Ëemî entouré de livres (8) et tbtijbUris oteUpé à résbudi-e quelque question d'Écriture sairité; d'histoire ou de philosophie (4); Non content de febtte rlfehe bibliothèque dont
(1) Salisb., ep. 168, 1. 1, p. 266, Cf. ep. 190, 1. 1, p. 335.
(2) Id.>ep. 168, t. I, p.267.
(3) Id., pp. 188, t. I, p. 329 : « Si de me> paùcis respondéo, ^uia est bona librorum, Domino propitio, et
Provisœ firugis in'annum
copia. )»
(4) Salisb., ep. 284, t. tl, p. 194 fet «q.; ep. 148, t. I^ p. 207 ëï sq.; ep. 169, t. I, p. 268 et sq.
Pierre de Celle faisait fête à ses invités, Jean écrivait au loin pour avoir quelques-uns de ses auteurs de prédilection. Un jour, cest Quintilien, dont il voudrait une copie d'une correction parfaite (1) ; une autre fois, ce sont les Épitres de eaint Jérôme, qu'il a réclamées à plusieurs reprises et qu'il redemandera à satiété, jusqu'à ce qu'on ait fait droit à sa requête (2). Il ne s'en tient pas aux latins ; il lit aussi les grecs, mais au travers des traductions et avec le secoms de ses amis. C'est ainsi qu'il prie son ancien maître, Richard l'Évêque, de lui adresser les livres d'Aristote qu'il peut avoir en sa possession. Il lui demande aussi de joindre au texte quelques commentaires de sa main, qui éclaircissent les passages difficiles et suppléent à l'insuffisance des traductions alors connues, lesquelles, au témoignage de Jean, étaient plus éloquentes que fidèles (3). C'est aussi durant son exil que Jean entretint un commerce de lettres assez suivi et tout littéraire avec le premier helléniste du temps, Jean Sarazin, religieux de Saint- Denys (4). Ce moine avait entrepris de traduire les œuvres que le douzième siècle attribuait encore à saint Denys l'Aréopagite (5). Il avait fait hommage à Jean de Salisbury de son premier essai en ce genre, de sa version de la Hiérarchie céleste. Il le priait de comparer son travail avec celui de Jean Scot, et de lui en dire son sentiment. '< Si
(1) Salisb., ep. 274, t. II, p. 183.
(2) Ep. 283, t. II, p. 193.
(3) Ep. 211, t. n, p. 54. — Cf. Hist. lui., t. IX, p. 152, 184. (4y V. sa notice au tome XIV de VHisL litU) p. 191.
(5) V. sur cette question del'authenticité des ouvrages de S. De-* nys une courte et substantielle dissertation dans le Manuel de Pa^ trologie du D»" Alzog, 1I« période, ch. m, p. 442 et sq.
je reçois vos encouragements, » ajoutait-il, « vous pourrez obtenir de moi que je traduise aussi la Hiérarchie ecclésias' tique (1). » Les encouragements de Jean de Salisbury ne firent point défaut à Sarazin. Jean se plaint même, à plusieurs reprises, que le traducteur tarde beaucoup à tenir sa promesse (2). Celui-ci finit cependant par dégager sa parole et par mettre en latin, non-seulement la Hiérarchie ecclésiastique^ mais aussi le Traité des noms divins (3).
Ne croyons pas cependant, à voir Jean de Salisbury accumuler autour de lui les livres et s'enfermer dans l'étude, que ce fût au détriment des devoirs d'un ordre supérieur, qui réclamaient, qui avaient toujours la meilleure part de son temps et de ses soins. Bien souvent, pour défendre la cause à laquelle il avait sacrifié son repos, il quitta son nouvel asile et s'arracha aux jouissances que procure à tout esprit studieux et éclairé le doux commerce des lettres. 11 allait alors frapper à la porte du roi de France (4), à celle du Pape (5), à celle même du roi d'Angleterre, lorsqu'il était de passage sur le continent, au risque d'essuyer mille affronts et de se voir impitoyablement refuser une audience (6). Ce n'est pas seulement à Sens, au temps où la cour romaine y recevait l'hospitalité du roi de France, que Jean alla plaider devant le Pape en faveur de Thomas Becket et de ses serviteurs, enve-
loppés dans sa disgrâce. Loi'squ Alexandre, après la mort
(5) lU., tsp. lOOy U JL, p» 19'!.
(6) Icl.,ep. 151, 1 1, p. 241.
de l'ftptipape Victor, regagna Rome et y rétablit, pour un peu plus d'une année, sQfl trône et son autorité (1), Jean de ^ljs|)ury reprit le chemin qui avait vu passer si souvept r ambassadeur ci' Etienne et d'Henri II, entouré de toutes les marques de la faveur royaley Ce n'était plus maint^H^Rt le même équipage ni le même cortège. Beutéu-e dpit-on inférer d'une de ses lettres (2) que, pour échapper m^ agents ^\x roi d^ Angleterre» ou bien encore à ceux de l'empereur, qui pouvait poursuivre en lui un adversaire dp sa politiqup ambitieuse et l'un des premiers partisans d'Alexandre, il fut obligé de voyager sous un noin supposé, et poussa la précaution jusqu'à quitter ses vêtements d'homme d'Église et à prendre F habit et les f^rip^s d'un phevÉ^lier. Il lui aurait ét0 difficile, en tout cas, de choisir wn travestissement plus capable de donner le change h ses eonemis sur sa personne et sur son caractère (3),
(1) Fleury, LXXI, xx; t. XV, p. 185 et sq. Cf. Art de vérifier lê^iates, 1. 1, p. 389.
(2) «^U|5b., ep. 234, 1. 1\, p. 100.
(3) Cette interprétation de la 234" lettre de Jean de Salisbury, interprétation que nous donnons sous toute réserve, tiendrait le inliieu entr^ ofijle qu'a f^î^pp^^e M. de Pastprpiiat celle que propose Brial. Le premier {HisUitt,^ t. Xiy,p. 149| seml^l^ crpire (Jqq Jean de Salisbury avait pris, non-seulement le costume, mais le métier de soldat, et qu -il s'était enrôlé dans les armées du Pape. Quant au second {Notices et Extraits de la Bihliotli. nat.^i, IX, 2® part., p. 106), il s'exprime ainsi ; « Tout cela prouve que cette lettre fut écrite sous des noms çqpppséç, parc^ ^v!9^ ne permettait pas s^ux Anglais d'avoir aucune cpmmunicatipn ^vpc iQurp compatriotes retirés en France et qu'ils étaient surveillés ».G?est ftussi l'opinion d'Augustin Thierry {Conquête d'Angleterre, Uv. IX, t. III, p. 127) : i\ est certain en effet qu'on ne pouvait, sans courir de grands dangers et
IHnsf rintervaJIp de sas voyîiges, |1 voulut que ses loisirs ne fussent poipt stériles et tournassent au profit de son maître et de sps compagnons d'exil. Toujours il avait la plume 4 la main pour écrire au Pape, aux cardinaux , aux évêq];^e8 de France et d'Angleterre, à ses amis, n'ayant point 4& pe^se qu'il n'eût gagné les dissidents, affermi les courages pjiancelants qu les esprits indépisi, réveillé las iur différents, fi' oreille ouverte aux moindres bruits, l'œil atten* tif £^ux plu^ petits événements, il 4 tout consigpé dans ses lettres, qui suffiraient à composer l'histoire de cette jutte mémprable. Ce qui nous intéresse le plus dans cette corresr pond^ce, ce n'est pas le récit des faits : sur ce poiift^ à défaut du témoignage de Jean, nous aurions celui des chroniqueurs du temps 9 tout aussi abondants en détails. Lui ,
s'expo^ef à des peines sévères, correspondra av^c les proscrits. Lp§ lettres de Jean de Salisbury en font fqi. V. ep. 145, t. I, p. 221 ep. 228, t. II, p. 89; ep. 229, t. II, p. 94; ep. 273, t. lï, p. 181 ep. 274, t. II, p. 182. MaU nous croypns que la Î3i« iQttce dit quelque chose de plus. Et quoique un goût très-sévère ne dirige pas toujours notre auteur dans ses jeux d'esprit, Tallégorie nous paraîtrait vraiment trop prolongée, s'il s^agissait d> un simple ohangQment de nom dans la suscriptiqji d'une iQttFQ. ïlpP^^ ^^ffll^l^F^U difficile, dans cette hypothèse, d'expliquer certaines phrases, comme celle-ci : Si me mutato nomine audieris in Italia militare, non ohttvppcas (p. jPl). Nous croyons donc^ l^que Iq pseudonyme sou^ lequel J^ap de 8ali^bury écrivit cette lettre, était celi^i SQH^ l^qupl il ypyageftit lui-môme en Italie ; 2' qu'il faisait le voyage, nQn-seuJqment ^ous un faux nom, mais sous un costume d'epiprunt; ce qui ne v^ut pas dire qu'il ait porté l'épée autrement quQ pour la forme, ni fln'il l'ait jamais tirée du fourreau. — Jean de Salisbury s'était aussi rendu à Saint-Gilles en Languedoc, vers la mi-caréme de l'année 1168. (Ep. 245, t. II, p. 141) Mais on ignore l'occasion et Iç résultat de ce voyage (HiiU lia. y t. X|V, p. 95) ; ce qui fait que noi^s avons cru ne devoir le mentionner que dans cette note.
d'ailleurs, raconte le plus souvent sur la foi d' autrui : il n'avait pas assisté aux conférences qui se tinrent en vue d'amener un accommodement entre les deux parties (1). Il semble que la prudence de F archevêque en ait éloigné ses chapelains et ses secrétaires (2) : peut-être ne voulut-il point les exposer aux périls que Ton courait toujours à affronter les emportements du violent Henri II (3) . Mais, si d'autres historiens peuvent être consultés sur les faits, nous ne savons pas de peintre qui nous fasse mieux connaître les personnes, à commencer par les deux rivaux, Thomas Becket et le monarque anglais, et leurs seconds dans ce long et émouvant duel, le roi de France et le pontife Alexandre.
Dans ces lettres, Louis le Jeune nous apparaît, en fin de compte, comme le protecteur et rami>de l'archevêque et des siens. On se rappelle le favorable accueil qu'il fit à Jean de Salisbury lorsque celui-ci , dès son arrivée en France, alla lui demander son appui (4) . On ne peut pas dire que ces dispositions se démentirent dans la suite ; une fois ou deux seulement elles semblèrent un peu ébranlées, sous l'influence des entours du roi. Son échanson avait été, pa-
(1) Salisb., ep. 145, t. I, p. 226; ep. 202, t. Il, p. 38. C'est gratuitement, croyons-nous, que M. de Pastoret avance {Hist. litt,, t. XIV, p. 146), que Jean de Salisbury se trouva à la conférence de Gisors. Jean dit seulement qu'on y vit dominum Cantuariensem et nonnuUos de coexulibus suis. (Ep. 227, t. Il, p. 85). Nul doute que, s'il eût été du nombre, il ne se fût désigné d'une manière plus précise.
(2) Id.,ep.286, t. II, p. 205.
(3) V. Giles. Saint Thomas Becket, c. xxxi, t. U, p. 297. Cf. Aug. Thierry, Conquête d'AngL, liv. IX, t. III, p. 118.
(4) Salisb., ep. 134, t. I, p. 189. '
raît-il, gagné par Henri II (1). Celui-ci trouvait un agent de plus haut rang et de plus grand crédit dans la personne de Robert, comte de Dreux, frère de Louis, ou plutôt dans celle de la comtesse, u femme prudente, » au dire de Jean de Salisbury, et qui avait plus d'un motif de tenir à la bienveillance du prince anglais. Elle en recevait en effet , elle et son mari, d'assez nombreux présents. De plus, comme elle avait beaucoup d'enfants et qu'elle songeait dès lors à leur établissement, elle espérait qu'Henri voudrait bien y pourvoir et leur procurer des alliances avec de nobles maisons de ses états. Elle voulait donc que Robert entretînt par ses services une amitié si précieuse, tandis que, de son côté, elle répondait aux bontés du roi par des cadeaux, où présidait une magnificence un peu bourgeoise, mais qui , selon toute apparence, ne choquait en rien les usages du temps. C'étaient, par exemple, trois cents aunes de toile de Reims pour faire des chemises (2) . Sans doute les vues intéressées du comte Robert et de sa femme leur firent déployer, pour circonvenir leur frère, beaucoup d'ardeur et d'habileté. Ils ne purent exercer sur son esprit qu'un ascendant bien passager. Après s'être laissé surprendre un moment, Louis le Jeune reprenait toujours, à l'égard de l'archevêque persécuté, les sentiments qu'il avait marqués dès l'origine de la querelle. C'est ce que l'on vit à la suite de la conférence de Montmirail , où le roi de France avait semblé pencher en faveur d'Henri II, et laissé échapper d'assez dures paroles à l'adresse de Thomas Bec-
(i) Salisb., ep., 138, 1. 1, p. 195, (2) Id., ep., 130, t. I, p. 195.
ket (1). Quelques joips après, Farchevèque était h Sens et s'apprêb^it à quitter cette ville, où, depuis quatre ans, il recevait r hospitalité du roi de France, lorsque ce prince le fit appeler, lui demanda pardpn à genoux de son injustice et de son aveuglement, et lui promit de luipirèter à F avenir un fidèle cmcours et de ne seréglerplus que diaprés sesavis (S). A part ces rares instants d'hésitation, Louis le Jeune fut donc le plus constant coipme le plus ferme soutien de Thomm Bepket, qu'il aimait, dit Jean de Salisbury, à l'égal d'un frère (3) ; et sa conduite confirma de tout point cette npble p^Qle qu^il avait dite un jour aux messagers de Tarçhevfique : « C'est un des plus beaux fleurons de la couronne de Frapce, que les exilés trouvent dans le royaume sécurité et protection contre leurs persécuteurs (4) . »
Il f^ut aussi rimger parmi les défenseurs de Thomas Becicet le Pape Alexandre. Pourtant, si l'on s'en rapportait aux lettres de Jean de Salisbury, l'attitude du Souverain Pontife en face des deux adversaires eût été empreinte de plus de prudence que de zèle pour la cause que Ip pripiat soutenait aux dépens de son repos et au péril de sa vie. Denri II u* était pas si dévoué au parti d'Alexandre qu'il n'en pût être aisément détaché, pour peu que le Pape mît trop de hauteur ou de sévérité dans ses rapports avec lui.
(1) Giles, Thoma$ Becket, c xxxi, t. Il, p. 299; Aug. Thierry, Conquête d*Angletene, liv. IX, t. III, p. 126.
(2) Giles, Ti^mas Beçket, c. xxxii, t. II, p. 308; Aug. Thierry, Conquête d'Angleterre, liv. IX, t. III, p. 130.
(3) Salisb., ep. 145, t. I, p, 230. Cf. ep. 151, t. I, p. 241 ; ep. 165, t I, p. 259.
(4) Roger. Pontiniac, Vit. S. Thomœ.U\gne,Patrol.,L GXG,coL 91. Cf. Giles, Thomas Becket, c. xxi, t. II, p. 43; Aug. Thiçrr>% Conquête d^ Angleterre, liv. IX, t. III, p. 113.
l4^ cf^ipte (}e ie yoir pwsef ç|fins les rang» 4es tepoi^ta dp r antipape ayi^it trop (îe part, au gr^ # J§an d^ S^lisibury, da^s le^ résplutions adoptée^ par }a politique pontifipftlg (i) . De plus il ne crqit pas Tintégrité romaine à T épreuve dps pr^ents d§ l'Angletprrp. Ou ^p souvient qu'il faisait peu f}p fpnd sur le çlé^intéressement des cardinaux qu'il av^it V^s auprès d'\dfi^n. Les ministre^ et les con^Uers d' A-* Ip^^pdfp n§ M iR^ireut pas plus dp cpnfiancp 5 il çmn^ qjie, devant^ un tel tribunal, le parti le plu^ riplie pe spit ^u^ )p plus fprtî A SfPn ajTîvée en frappe, il avait différé quelque teipps 4'a}lpr trpuver le Pftpe pour lui exposer spus spn Vf ai jour la r^p^^re de Tarchevôque et d'Henri IL Vpici eu quel§ termes ^l rend lui-même raison (l^ ce retard k TI10-mas Bpcl^et : ^ cfp ne vois pp bien cq que j'irais fiùre \kr b^. 'fpflt vpus y est contraire, pu peu ^'pn feut- Op grands sejgopur^ viendropt, q^i r^p^ndrpnt dP l^rgpnt à prpfusiop^ pt P'ps^ W argument que Ron^e q'a jamais p^prisé. Ils pp îjpppqpfpnt, npur^eulemept par leur autorité pprspur npllp, }p»is a^ssj m celle de lepr fpi, que |a cpur cr^ip^r^ d'pffpnspr. Ils se préyaudrppt P^ QW\ve dps privilèges dp relise romaipe, quf^ 4^8 pes spftes ^p ppnflits, p'a que bien rarpmept ^ppné gaii) 4e cfiu^ ^ un éyjlque. Dans le pfésept débftt? \^ seigneur P^pp s'est cqnstapîpient d^Wé cpptrp pft^s; il pp ce^se p^s de reprpchpf ^ gpn pfé4épp5b seur Adrfpp sgp trpp 4'?ffeçtiop ppur l'Égljse 4p C^ptortéry, 4jppte? à cel^ (jpe nous sopipes pfiuvres. . . Vous {p'écriYez de pf pmpttre 4epx cents marcs. Vos adversaires ep 4pnpefppt trois «H HM^^ mP' fit JP réDpn4s que le^ ï^fiWftW^?
<1) Salisb., ep. 138, t. I, p. 19^
par amour pour le roi d'Angleterre et par égard pour ses ambassadeurs, préféreront recevoir davantage plutôt que d'espérer moins (1). » Supposé qu'Alexandre méritât tous ces reproches, il souffrait du moins qu'on les lui adressât en face, et se rapprochait par là d'Adrien, que Jean de Salisbury paraissait regretter tout à l'heure. Celui-ci en effet put user plus d'une fois, en écrivant à Alexandre, de cette liberté de langage, dont il ne s'était jamais déshabitué dans ses relations avec son ancien ami de Saint-Ruf. « Il est juste, » disait-il au nouveau Pape, « de faire entendre une voix sincère aux oreilles de celui qui est le représentant et le défenseur de la vérité. Le prophète pardonna à la veuve la vivacité de ses plaintes, que n'excusait que trop l'amertume où la plongeait la perte récente de son enfant. Et nous, pourrons-nous mettre plus de mesure dans nos plaintes, nous qui sommes en danger de perdre la liberté, l'honneur, la vie ; nous qui sommes en proie à la faim, à la soif, à la plus grande misère ; nous que mille calamités pressent de toutes parts? Puissiez-vous écouter les vœux du roi de France et des grands de son royaume ! Ignorezvous les insultes que vous prodiguent les ennemis de l'Église, et le blâme dont votre conduite est presque universellement l'objet? Et en vérité, s'il faut ajouter foi aux bruits qui courent dans le public, je ne vois pas quelle excuse on peut faire valoir à votre décharge. Sans doute, je le reconnais, tout est permis au pontife romain, dans les limites toutefois que le droit divin a fixées à l'autorité ecclésiastique. Il vous est loisible de promulguer des lois
(1) Salisb., ep. 134, t. I, p. 190.
nouvelles, d'abroger les anciennes, mais à condition que vous ne porterez aucune atteinte à la parole de Dieu ni à r Évangile. Je ne crains pas de dire que saint Pierre luimême ne pourrait absoudi'e un pécheur qui persévérerait volontairement dans son crime, et qu'il n'a point reçu les clefs du ciel pour en ouvrir la porte aux impénitents. On dit, mais ce sont nos ennemis ou plutôt les vôtres, que vous avez prolongé d'une année notre exil et conclu à ce prix un accord avec le roi d'Angleterre. Mais qui donc peut être assuré d'une année de vie? Ne savez- vous pas que les adversaires de la liberté de l'Église, les alliés de T empereur schismatique appellent de tous leurs vœux votre mort, que je prie Dieu d'ajourner longtemps encore? Voyez donc tous les périls que cache ce délai, à la favem* duquel l'audace de nos ennemis va s'accroître et la condition de l'Église s'aggraver. Il ne faut pas faire le mal en vue d'obtenir le bien. J'ai passé toute mesure et j'ai trop oublié à qui je m'adressais ; mais un cœur si profondément blessé n'est point maître de sa douleur, surtout à la vue des progrès de nos adversaires ou plutôt des vôtres, et de la lassitude de nos bienfaiteurs, dont la libéralité s'endort ou s'éteint même tout à fait, à l'exception du roi de France et d'un petit nombre de ses sujets, dont la compassion s'augmente en raison de nos malheurs (1) . » En dépit des scrupules que laissent paraître ces dernières lignes, nous n'avons rien à reprendre dans l'accent justement hardi de ces libres remontrances. Nous blâmerions plutôt le ton de quelques autres lettres qui, sans s'adresser à Alexandre, ne lui épar-
(i) Salisb., ep. 198, t. U, p. 2Getsq. Cf. ep. 219. t. II, p. 68 et sq.
gtient pas des reproches, où Y on ne peut plus voir des représetîtations courageuses, mais feétilërtiënt des àCciiSàtlbUs peu mesut-ées; Par exemple, avant d'éfciire que le roi d'Angleterre « tenait le seigneur Pape et les cardinaux dans sa bourse (1)^ » Jean de Salisbury n'aurftit-il pfts dû se souvenir des conseils pleitis de sagesse et de modération que, peu de jours auparavant (2), il opposait à rimpatlfehce de Thomas Becket : « Qhoi qu'il arrive, ^ lui disait41, h nous devons savoir gré au Pupë de& bons procédés dbnt il uise encore à notre égard: Ne bràVe-t-il pas toute les mëtiàces qui grondent sur sa iêtfe^ toutes les promesses que Ton met en (BU vre pour le séduire î Voye«-VOUs qu'il en SOit ébrahlé? Je crois bien plutôt qu'il ne Cherche qu'à éluder par sOn habileté les artifices de nos ennemis et qu'à biiser leur flireur par sa prudence. Je ne Vfeux pas cependant chanter dès à présent ses louanges. J'attends que la persévérance finale ait couronné ces heureux commencements. D'ici là expliquons tout en bonne partj surtout lorsqu'il s'agit de notre Père et Seigrteur (8); n En somme^ si, en appréciaùt la conduite de Rome^ Jean cftde parfois à l'impâtlëricé ff un esprit aigri par l'exil^ souverit aussi il rie s'inspii-e que de la plus stricte équité^ tempéi^ même par le respect auquel un père a toujours droit. Sans se flisisimuler les faiblesses ^ il ne prend pas plaieir à les mettre à nu ul cherche à tenir compte des circonstances atténuantes. Ses divers jugements
(!) Sàlisl)., ép. 2â9) t. Il, p. lli
(î) Les deux lettres poi1;ent; dans les ihand^rîtSj là date dé 1168, et le D** Gilés a dru dévoir les placer, dans son édition, fort près Tune de l'autre.
(3) Salisb., ep. 23T, t, II, p. 107;
se compensent donc et se corrigent mutuelleîtiettt : il en résulte une image fidèle, ni flattée, ni chargée du caractère d'Aleiandre et de son entourage. Si le bôii droit, malgré son évidence, eut tant de peine à triompher^ ce fut la faute peut-être de leure hésitations et de leurs vueâ tirop humaines; ce fut aussi ^ ce fut surtout celle dfes etiiiemis qu'ils eurent à combattre ^ des diflScultés de tout genre qu'ils eurent à surmonter. Le Pape avait beau recourir à tdutfes les armes, prier, exhorter, menacer; On n'était pas touché de ses prières, on restait sourd à ses exhortatiims^ ott ttlé^prisMt ses menaces (1) . a A-y regarder de près^ >• écrivait Jean lui-même^ comme s'il eût voulu conclure sur ce poitit délicat , h bieh que le Pontife romain se soit laissé quelquefois circonvenir, on ne peut nier qu'il né soit resté fidète à la cause de l'Église et à la vôtre (2) . »
C'est surtout dans les lettres qui ont trait à Henri II qu'on admire cette sage mesure, cette adresse à tetiir la balance égale entre le bien et le mal, entre la critique et l'éloge, dont Jean de Salisbury^ nous venons de le \(Ât^ avait d^à fait preuve en jugeant Alexandre et sa cDtllj Lui qui avait tant de griefs contre le monarque^ loin de lui lancer l'anathême, c'est à peine s'il le blâme i il le plaint plutôt. « Qui ne déplot-erait, » dit-41^ « le malheur d'uti si grand prince, si utile à l'Église de Dieu, qui, sotis Tem^
(1) Salisb., ep. 151, 1. 1, p. 241.
(2) Id., ep. 204, t. n, p. 43. V. Tapologie d'Alexandre eb des cardinaux dans Baronius, Annal, eccL, an. 1167; t. XIX, p. 302 et sq. C'est la contre-partie dé certaines lettres un peu trop partiales de Jean de Salisbury ; mais on y remarque peut-être atissi un peu de parti pris en sens contrairt».
pire de conseils pervers, se précipite à sa ruine, entraînant avec lui ses enfants (1) ?» « C'est un homme, » écrit-il une autre fois au même correspondant, à Févêque de Poitiers, a c'est un homme dont le mérite suipasserait tout éloge, s'il témoignait plus de déférence à TÉgUse de Dieu, s'il usait de plus de modération envers ses adversaires, s'il cherchait à les vaincre par la raison plutôt que par la violence, s'il savait maîtriser sa langue et l'empêcher de sortir de la dignité convenable à un roi. D'ailleurs, la nature et la grâce l'ont orné l'une et l'autre de tant de belles qualités, qu'on trouverait bien peu de princes, si l'on en trouvait, dignes de lui être comparés (2). » C'est beaucoup sans doute que Jean de Salisbury n'ait pas fermé les yeux sur les mérites qui se mêlaient aux défauts dont plus que personne il avait eu à souffrir. Ce qui ne nous frappe pas moins, c'est qu'il soit aussi réservé dans la louange qu'éloigné de tout excès dans la censure. Ce n'était pas chose facile, en effet : car, en dépit de ses vices et de ses fautes, tels étaient les brillants dehors de ce prince et les séductions de sa personne, que plus d'un contemporain, parmi les gens d'Église eux-mêmes et les moines suspects, n'a pu se dérober au charme et a poussé de bonne foi l'adulation jusqu'à la puérilité. L'archevêque de Palerme, désireux de savoir si les vertus d'Henri II répondaient à sa renommée, s'était adressé à Pierre de Blois. Celui-ci lui envoya un panégyrique, où sont célébrées à l'envi les perfections physiques et morales du monarque : « L'Écri-
(1) Salisb., ep. 245, t. II, p. 139.
(2) Id., ep. 287, t. II, p. 208.
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ture, » dit-il, « voulant louer la beauté de David, nous apprend qu'il était roux. Les cheveux du Roi mon maître étaient à peu près de cette couleur avant que la vieillesse ne fût venue les blanchir. Il est de taille moyenne, ni trop petit ni trop grand. Sa tête a la forme d'une sphère, comme il convient au siège d'une si haute sagesse, au sanctuaire d'une si rare prudence. Cependant la dimension en est admirablement propoitionnée à celle du cou et du corps tout entier. » Vient ensuite T éloge de son infatigable activité. «Toujours debout, à la messe, au conseil, il ne s' assied jamais qu'à table ou à cheval. » Puis c'est le tour de sa prudence, de son éloquence qui coule comme un torrent, de sa fermeté au milieu des périls, de sa modération dans la prospérité, de sa constance dans le malheur, de sa générosité qui récompense tous les mérites et soulage toutes les infortunes. '< Mais quelle tâche ai-je entreprise sur vos instances ! « ajoute en terminant Pierre de Blois. « A peine un Cicéron, un Virgile pourraient-ils y suffire ; ils n'en viendraient à bout qu'au prix de bien des peines, de bien des sueurs. Du moins^ à côté de tous les tributs de louanges payés chaque jour par tant d'hommes illustres aux vertus d'un si grand roi, j'ai voulu, comme la veuve de l'Évangile, verser moi aussi mon humble obole (1). v Ce n'est pas Jean de Salisbmy qui serait pris de semblables scrupules ni troublé à ce point par l'éclat des vertus d'Henri IL II fait de sang-froid la part du bien et du mal. En réunissant les traits épars dans ses lettres, on aurait de ce prince une
(1) Pierre de Blois, ep. G6. BibL max, PP., t. XXIV, p. 935.
image qui rappellerait assez la statue que Babouc, dans le conte de Voltaire, fit faire par le meilleur fondeur dePersépolis, qui était « composée de tous les métaux, des terres et des pierres les plus précieuses et les plus viles, » et que ce Scythe impartial porta à Ituriel en lui disant : « Casserez- vous cette jolie statue parce que tout n'y est pas or et diamants? (1) >»
Si indulgent qu'il se montre à l'égard d'Henri II, Jean de Sajisbury ne laisse pas, dans ses lettres, de donner le beau rôle à qui de droit, à l'indomptable champion, au noble martyr de la cause de l'Église. Dans les premiei^ jours de son exil, frappé dans ses biens (2) , menacé dans sa liberté, il avait cédé un moment au choc de ces épreuves, et, tenté de découragement, il avait adressé à Thomas Becket, on s'en souvient, des conseils inspirés par une prudence un peu trop terrestre. Il se releva bientôt, et dès lors il ne cessa d'approuver, de seconder pour sa part la résistance de l'archevêque aux entreprises du roi. Rappe*lant les persécutions que le Primat soutient sans fléchir^ il fait honte de tant d'héroïsme aux évêques timides ou infidèles, qui ont trahi ou qui n' osent avouer leur chef. « Seul^ » dit-il, x( il combat pour le salut de l'Église d'Angleterre (3).w Mieux vaut mille fois^ selon lui, que l'exil de Thomas Becket, que le sien par conséquent, soient perpétuels, plutôt que d'en obtenir la fin au prix d'une faiblesse. « Je
(i) Voltaire, le Monde torhine il va, vision de Babouc, écrite pal" lui-même.
(2) Tous ses bénéfices avaient été confisqués au profit de la Couronne. Salisb., ép. 180, 1. 1, p. 294.
(3) Salisb., ep. 270, t. Il, p. 179; ep. 290, t. U, p. 215.
réponds,» dit-il encore, «que l'archevêque de Cantorbéry, mon maître, ne retournera dans sa patrie qu'après avoir affranchi l'Église, qu'il ne conclura qu'une paix utile à ses successeurs et capable de l'honorer aux yeux de ses contemporains et de la postérité (1) . »
Toutefois, autant Jean de Salisbury réprouve toute concession dictée par la faiblesse, autant prise-t-il la modération, qui ménage les personnes sans rien relâcher des principes. Thomas Becket, dont la droiture manquait un peu de souplesse, n'était que trop enclin aux mesures de rigueur et aux violences de langage. Plus d'une fois son secrétaire dût le rappeler à la patience et à la charité. Dès le début de la querelle, l'archevêque avait voulu excommunier Henri II; Jean, craignant à juste titre qu'on n'eût lieu bientôt de regretter tant de précipitation, obtint, par ses conseils et ses prières, que la sentence fût différée (2) . Il eut moins d'empire sur son maître dans une autre occasion, et, cette fois, ses avis, tout aussi judicieux, ne furent pas aussi efficaces. Le Pape venait d'envoyer en Angleterre deux légats, chargés de prononcer, au nom du Saint-Siège, entre les deux rivaux. De ces légats, l'un, le cardinal Guillaume de Pavie, favorisait ouvertement Henri II; il avait été nommé sous l'influence du roi et par les intrigues de ses émissaires (3) . En entrant en chai'ge, il écrivit au Primat, pour lui notifier sa venue, et lui faire connaître la mission et
(1) Salisb.j ep. 291, t. II, p. 217 ; ep. 298, t. II, p. 238. — Cf. ep. 193, t. II, p. 10, et 225, t. II, p. 82, où il condamne formellement a faiblesse que Thomas Becket montra à Clarendon.
(2) Id., ep. 145, 1. 1, p. 227.
(3) Giles, Yie de S, Thomas Becket, c. xxvni, t. II, p. 216.
les pouvoirs dont il était investi (1). Daîissa réponse, Thomas donna libre cours à son humeur, et ne prit nullement la peine de la contenir dans les limites de la courtoisie et de la prudence. Lalettre fut communicpiée à Jean de Sahsbury , qui la désapprouva en ces termes : « Je ne me permets pas de blâmer vos sentiments; mais ne pouviez-vous en atténuer l'expression? Vos paroles respirent peu l'humilité, et n'annoncent pas un homme qui se rappelle cette exhortation de r Apôtre aux disciples du Christ : Que votre modestie paraisse aux yeux de tous. Pesez tous les termes de votre lettre : ils semblent partir d'un cœur aigri par le ressentiment bien plus que d' une âme où règne la vraie charité (2) ». L'archevêque consentit, il est vrai, à rédiger une seconde lettre ; mais elle répétait probablement la première sous une forme très-peu adoucie. « Votre seconde lettre, » écrivait bientôt après Jean de Salisbury, « ne me plaît pas plus que la première : elle contient beaucoup trop de soupçons injurieux pour le légat, et vous avez tort de l'y déchirer ainsi à belles dents (3). » Nous ne ferons nulle difficulté de partager l'avis de Jean de Salisbury, s'il faut reconnaître cette nouvelle épreuve de la réponse de Thomas Becket à Guillaume de Pavie dans ce billet, qui n'est pas la pièce la moins curieuse de la correspondance du Primat: fi A Guillaume de Pavie, salut et courage contre l'insolence des princes. La lettre de Votre Éminence nous est récemment parvenue. Le commencement distille le miel ; le mi-
(1) Giles, Vie de S. Thomas Becket, c. xxix, t. 11, p. 245.
(2) Salisb., ep. 220, t. II, p. 72.
(3) Id., ep. 232, t. II, p. 97.
lieu recèle un poison subtil ; la fin a la douceur onctueuse (le r huile. Vous nous apprenez que vous venez clans nos contrées pour mettre un terme au différend qui divise le roi d'Angleten^e et nous, et que vous devez trancher suivant votre bon plaisir. Nous ne croyons pas que tel soit F objet de votre voyage. Nos soupçons reposent sur de nombreuses raisons; mais ce n'est ni le heu ni le temps de les énumér rer. Si cependant nous obtenions par votre moyen le bienfait d'un peu de tranquillité, nous en rendrions grâce à Dieu et à vous-même (1) ». Jean, comme s'il eût voulu
joindre l'exemple au précepte, écrivit de son côté au légat.
Il faut mettre sa lettre en regard de celle que nous venons de citer; nous sentirons mieux, à la lumière de ce rapprochement, l'opposition des deux esprits et des deux caractères : l'un, d'une rigidité inflexible et chez qui la franchise se confond avec la brusquerie ; l'autre, à qui l'habitude des cours et la pratique delà diplomatie ont enseigné l'art de dire la vérité sans blesser, et de glisser sa pensée tout entière sous les formes les plus polies, quoique les plus transparentes, a La renommée, » dit Jean de Sahsbury à Guillaume, « m'a appris qu'à laprièreduroi d'Angleterre notre maître, et sur l'ordre du seigneur Pape, vous venez en Aquitaine, vous et le cardinal Othon, pour rendre, s'il plaît à Dieu, à l'Éghse d' Angleterre,rindépendance qui lui est due et rétablir la paix et la concorde entre le monarque et l'archevêque de Cantorbéry. — Des personnes considérables et dignes de foi nous assurent que le seigneur roi a en vous
(1) Thomas Cantuar, pp. 64, ap. Migne, Patrologie, t. CXG col.
pleine confiance, et s'en remet sur toutes choses à votre décision. Cela m'a causé le plus vif plaisir et inspiré la pensée de m' adresser à vous et de vous promettre une entière soumission, sauf le devoir de ma conscience et l'honneur de mon ordre. J'ai en effet la confiance que vous ne ferez point acception de personnes, et qu'il n'y a pas de présents capables de vous porter à blesser les droits de l'Église, à scandaliser le monde, à ternir l'éclat de votre nom : car c'est là qu'en viendraient ceux qui ignorent les lois ou qui méprisent celles de Dieu. Il n'en sera pas ainsi
de vous, dont Dieu a distingué la foi et la prudence, puis-
qu il vous a placé sur le chandelier d'or aux sept branches, comme une lumière qui doit éclairer notre route. Tous les yeux sont fixés sur vous. Quelques-uns craignent que Lucifer ne succombe encore une fois à la tentation, qu'il ne s'obscurcisse et ne tombe ; ils tremblent que cette étroite amitié que vous avez contractée, dit-on, avec le roi, ne vous soit une occasion de chute. Pour moi, j'espère que cette intimité, suspecte à plusieurs, sera profitable à l'ÉgUse, qu'elle nous est nécessaire, qu'elle deviendra enfin salutaire au roi et glorieuse pour vous (1) . » Nous n'en sommes qu'au début de la lettre; et déjà conseils, avertissements, reproches, tout y est, sous l'apparence d'un compliment pompeux jusqu'à l'emphase et qui pourrait bien tromper un regard inattentif ou prévenu (2). C'est le miel que Thomas avait trouvé dans la lettre du légat, c'esî l'huile aussi et encore le poison ; mais à cette dose et grâce au
(1) SaUsb., ep. 221, t. H, p. 74.
(2) Il a trompé M. de Pastoret. V. Hisl, lia., t. XIV, p, 149.
mélange, le poison ne fait pas de mal et se tourne en remède.
On voit maintenant ce qui rapprochait, ce qui divisait Thomas Becket et Jean de Salisbury. L'ardeur et la sincé* rite de leur foi, la générosité de leur âme les unissaient dans un égal dévouement à la même cause. La trempe diverse de leur caractère les empêcha souvent de se rencontrer dans les jugements et dans les résolutions de chaque jour. Jean de Salisbury ne nous eût pas mis au fait de leurs dissentiments, nous les aurions devinés: nous aurions pensé qu'il reprocha plus cpie personne à l'archevêque ce zèle inconsidéré qui, faute de savoir se plier aux circonstances, provoquait tout le monde et envenimait toutes les passions (1) ; nous aurions supposé aussi qu'il ne négligea rien, ni les prières ni les remontrances, pour convertir son maître à des procédés plus sages et mieux concertés, qu'enfin ses efforts demeurèrent la plupart du temps inutiles et n'eurent point de prise sur cette volonté de fer (2). La politique de Jean, de cet esprit dont le trait dominant était la justesse et la mesure, se peut résumer en un mot : le juste-milieu. Lui-même en a tracé la théorie et a fixé le» règles qui dirigeaient sa conduite et auxquelles il aurait voulu que Thomas Becket soumît aussi la sienne : « Je désirerais^ , dit-il en parlant de l'archevêque, a que, dans ce conflit entre la force et le droit, il marchât avec tant de modération, sous la conduite d'une raison soumise à la loi et soutenue de la grâce, qu'il n'encourût ni le reproche de té-
(1) Salisb., ep. 141, t. I, p. 203. Cf. ep. 142, 1. 1, p. 204.
(2) Id., ep. 207, t. II, p. 47.
mérité, en bravant un pouvoir établi de Dieu, ni celui de faiblesse, en tremblant devant ceux qui ont en main la puissance ou en marquant trop d'attachement pour les biens terrestres: car, s'il consentait par intérêt à Famoindrissement de l'Eglise, il déserterait son devoir, profanerait sa dignité et trahirait la justice. Vous me direz peut-être qu'il est facile de donner des préceptes, et difficile de les mettre en pratique ; ce cjui est vrai surtout de l'art de bien vi> re, Fart des arts, qui surpasse infiniment tous les autres en difficulté comme en utilité. Vous ajouterez, avec le comique, que, bien portants, nous donnons aux malades des conseils que nous oublions lorsqu'à notre tour nous sommes pris de maladie. Je vous répondrai que, sans savoir me tenir moimême à cette médiocrité dorée (1) que je prêche, je puis du moins remplir l'office de la pierre à aiguiser dont parle le poëte :
Fungens vice cotis, acutum.
Beddere quas ferrum valet, exsors ipsa secandi (2). »
Jean de Salisbury se défie trop, croyons-nous, de ses lu-
(1) Salisb., ep. 179, t. I, p. 291. Licet hanc auream mediocritatem, quam prœscribo, servare non noverim. Bossuet a plus d*une fois employé le mot de médiocrité dans ce sens : « Aveugles enfants d'Adam, que le désir de savoir a précipités dans un abîme d'ignorance, ne trouverez-vous jamais la médiocrité, où la justice, où la vérité, où la droite raison a posé son trône? » Oraison funèbre de Nicolas Cornet, éd. Vives, t. XII, p. 669. — « Il n'est rien ni de plus puissant devant Dieu, ni do plus inutile selon le monde, que cette médiocrité tempérée en laquelle la vertu consiste ». Premier Sermon pour la fêle de la Visitation, 111® partie; éd. Vives, t. XI, p. 213.
(2) Id., ibid.
mières et de ses forces. Il obsei^ve à merveille dans sa con-duite les maximes qu'il énonce si bien dans ses lettres. Ce discernement net et fenne qui lui dictait cette consultation judicieuse, il le retrouvait dans le gouvernement de sa vie, qu'il ne laissa jamais dévier de cette ligne précise hors de laquelle on tombe dans un excès ou dans l'autre, faute de dignité ou de prudence. Pourtant, s'il lui était arrivé quelquefois de prêter un peu trop l'oreille à la voix de la pmdence, n'aurait-il pas dû trouver en nous des juges ^indulgents ? Son exil lui devait peser doublement : car il n'était pas seul à en souffrir, et ses maux retombaient sur des êtres qui occupaient une large place dans son cœur, dont il parle souvent et toujours avec tendresse, ses frères et sa vieille mère (1). L'un de ses frères, proscrit comme lui, partageait avec lui l'hospitalité de l'abbé de Saint-Remi (2). L'autre resta en Angleterre avec sa mère quelques années encore après.leur départ (3) ; mais il n'était pas le moins à plaindre. Tous les bénéfices de Jean avaient été confisqués (4), et les revenus qu' il possédait, notamment dans son diocèse natal de Salisbury, ne pouvaient plus profiter à ceux de ses parents, qui séjournaient en cette contrée et paraissent avoir été réduits alors à la plus extrême misère (5) . a Le sort de mon
(1) Salisb., ep. 179, 1. 1, p. 290, 293.
(2) Id., ep. 148, t. I, p. 237. Cf. Pierre de Celle, Ep. v, 14. BibL max, PP., t. XXIII, p. 871.
(3) Il dut prendre à son tour le chemin de Pexil vers 1167, probablement après que la tentative de réconciliation racontée plus bas eut échoué. V. Salisb., ep. 184, t. I, p. 309.
(4) Salisb., ep. 180, t. I, p. 294.
(5) Id., ep. 140, t I, p. 200.
frère, » dit Jean lui-Tnême, «est bien plus digne de compassion que le mien. Le plus malheureux des exilés, c est celui qui souffre Texil dans sa demeure. Plus il est doux et avantageux de prospérer, de vivre entouré de considération dans sa patrie ; plus il est pénible de tomber dans l'indigence et le mépris parmi ses concitoyens (1). » On le voit, Jean de Salisbury devait désirer la fin de sa disgrâce, par affection pour les siens non moins que par intérêt personnel. En Tannée 1167, la quatrième de Texilde Jean, Louis le Jeune et les principaux membres de la noblesse de France résolurent de s'employer auprès d'Henri II pour que du moins les clercs et les compagnons du Primat fussent admis à réconciliation, rappelés dans leur patrie et réintégi^és dans leurs biens (2) . Loin de marquer la moindre répugnance à se rapprocher de son persécuteur, Jean de Salisbury accueillit ces ouvertures avec empressement, protesta de sa soumission à la légitime autorité de son souverain et de son respect pour sa personne, et déclara qu' « il faudrait être fou pour se refuser à une paix honorable (3) » . Mais il voulait que cette paix fût honorable en effet, qu'elle « pût se conclure dans le Seignem\ » et que, pour êti'e dm^able, elle ne coûtât nul sacrifice à la conscience et ne portât nulle atteinte à la justice (4). 11 se rendit donc avec joie à l'entrevue que lui accordait Henri 11; mais sitôt qu'il connut les véritables dispositions du roi, sitôt qu'il le vit mettre
(1) Salisb., ep. 155, t. I, p. 246.
(2) Guillaume fils d'Etienne, ap,, Migne, PatroL, t. GXG, col. 161.
(3) Salisb., ep. 168, t. I, p. 264.
(4) Id., ibid.
son pardon au prix d'une défection, il lui résista en face, et
se résigna à porter encore le poids de son exil et des souf-
frances de ses proches. Empruntons le récit de cette scène à un contemporain, qui fut lui aussi clerc et commensal de Thomas Becket (1), à Guillaume, fils d'Etienne; « Le roi d'Angleterre, » raconte ce chroniqueur, « ayant accédé à ces propositions de paix, délivra aux clercs un sauf-conduit qui devait les protéger dans leur voyage, durant leur séjour sur ses terres, ainsi qu'à leur retour. — Ils vinrent donc à Angers pendant les solennités pascales, le dimanche appelé in albis : c' est dans cette ville que le roi avait assisté aux fêtes de l'Église et qu'il avait fait ses pâques. L'un des jours suivants, il tint séance au milieu des officiers de sa cour, et donna audience aux clercs de l'archevêque. Le premier qu'on introduisit fut Jean deSalisbury: ayant salué le roi, il lui demanda la paix et la restitution de ses bénéfices ecclésiastiques, ajoutant que jamais il ne l'avait sciemment offensé, et lui promettant à l'avenir dévouement, soumission et fidélité comme à son maître temporel, sauf l'honneur de son ordre. On lui répondit, au nom d'Henri, que, né sur les terres du roi, il y avait été noum, lui et ses proches; que les bienfaits du roi l'avaient élevé aux honneurs et aux richesses : qu'il devait donc, en sa qualité de sujet du monarque, lui être fidèle, fût-ce même contre l'archevêque et contre tous les hommes. Puis on lui proposa une formuledes6rment,par laquelle il s'engageait à servir le roi à la vie, à la mort, à défendre son honneur envers et contre
(i) Guillaume fils d'Etienne, ap. Migne, Patrol, t. CXC, col.
tous, à respecter les coutumes écrites et les prérogatives delà Couronne, en dépit tlu seigneur Pape, de l'archevêque et de son évêque. Lui, accordant tout le reste, refusa de passer outre sur le point des coutumes, disant qu il avait vécu dès r adolescence aux dépens de l'Église de Cantorbéry, et juré obéissance au seigneur Pape et à son archevêque; qu il ne pouvait manquer à FÉglise de (lantorbéry et à r archevêque son maître, ni promettre d'observer aucune coutume contre leur gré et contre celui du seigneur Pape; mais qu il agirait toujours de concert avec eux, recevant tout ce qu'ils recevraient, repoussant toutce qu'ils repousseraient. Le roi désapprouva ce langage, et Jean eût ordre de se retirer (1). h Deux autres ecclésiastiques l'avaient accompagné : Herbert de Bosehamet Philippe de Calve. L'exemple qu'il venait de leur donner, ne fut pas perdu pour le premier, qui tint ferme, lui aussi, contre les offres et les menaces du roi; quant à l'autre il ne fut pas soumis aux mêmes épreuves : on l'avait exilé et dépouillé de ses biens parce qu'il était de la maison de l'archevêque, et quoique sa mauvaise santé, qui le condamnait à la retraite, l'eût empêché de tremper de sa personne dans la querelle de son maître ; on le trouva moins compromis : il fut dispensé du serment, rentra en grâce et recouvra ses revenus (2). Jean ne lui porte pas envie; et, s'il regrette de voir échouer les efforts de ses nobles protecteurs, il ne se repent nullement de n'avoir pas été plus loin dans la voie des concessions. « Lorsque je me rendis à la cour du roi, »>
(1) Guillaume fils d'Etienne, 5. Thom, Cant. Vit. y ap. Migne, PalTol, t. GXG, col. 161.
(2)Id., ibid., col. 162-163.
écrivait-il peu après l'entrevue d'Angers, « ne lui ai-je pas offert satisfaction en toute humilité et autant que le permettait la justice? Pourquoi donc ai-je été exclu de la paix, que maître Philippe a pu seul obtenir ? Afin de racheter despossessionsque j'ai perdues pour la cause de Dieu et par la violence d'hommes cruels, devais-je consentir à un honteux trafic et vendre mon honneur? fallait-il jurer d'observer des coutumes condamnées par la loi de Dieu et renier mon archevêque, à qui j'ai promis obéissance? Toutefois je ne refuserai pas de retourner vers le roi, si Dieu m'en offre de nouveau l'occasion, si, comme je l'espère, je vois jour à conclure une paix qui ne coûte rien à ma conscience et à ma réputation. Mais plaise au Seigneur Jésus de m' envoyer la mort, si je dois l'offenser à bon escient pour rentrer en grâce et en faveur auprès d'un homme (1) ! » L'événement ne devait pas justifier l'espoir qui perce à travers ces dernières lignes. Jean lui-même ne semble pas s'y être arrêté longtemps. Ce qu'il avait surtout rapporté d'Angers, c'était la connaissance des sentiments et des projets d'Henri II, et la résolution de ne plus se laisser prendre à ses trompeuses avances. « Désormais, » disait-il au retour, «je n'aurai garde de me mettre en route pour aller faire ma paix à la cour, à moins que le succès ne soit à peu près assuré d'avance. L' exiguïté de mes ressour^ ces et les devoirs de l'enseignement, d'où je tire mes meil-^ leures consolations et ma subsistance, m'interdisent les grandes dépenses et les absences trop prolongées. Ce voyage d'Angers, cette conférence royale des fêtes de Pâ-
(1) Salisb.,ep. 180, t. I, p. -294
ques, tout cela m*a coûté treize livres, plus deux autres livres que j'ai dépensées pour louer un cheval ; et je ne mets pas en compte les fatigues, les ennuis, les dégoûts qu'il me fallut essuyer en pure perte (1). »
Jean ne revit sa patrie qu'en 1170, époque où il fut compris dans la décevante réconciliation de Fréteval, qui rouvrait les portes de l'Angleterre à Thomas Becket et à ses serviteurs (2) . On sait le sort qui attendait le Primat à son retour dans son diocèse;, il l'avait prévu, mais n'avait pas voulu que le troupeau restât plus longtemps sans pasteur. Moins exposés que lui, ses compagnons n'étaient pas cependant à l'abri du péril, et il leur fallut du courage pour traverser le détroit sous les menaces de l'avenir et en dépit des orages qu'il semblait receler ; il en fallut surtout à Jean de Salisbury, qui pouvait moins que personne se nourrir d'illusions. En effet, comme, après l'entrevue de Fréteval, Henri tardait à remplir ses promesses touchant les domaines de l'Église de Cantorbéry et à donner par là des gages de ses nouveaux sentiments pour l'archevêque, celui-ci résolut d'envoyer vers lui pour le presser de tenir sa parole. «Il fit choix pour cette mission, >; raconte Herbert de Boseham, '«de Jean de SaUsbury, desainte mémoire, depuis évêque de Chartres, et de celui de ses disciples qui écrit ces lignes. Nous partîmes et trouvâmes le roi en Normandie. Mais depuis quelques jours il souffrait de la
(1) Salisb., ep. 168, t I, p. 266.
(2) Id., ep. 299, t. II, p. 239. Cf. Fleury, LXXII, xxiii, t. XV, p. 293; Lingard, t. II, c. v, p. 379; Augustin Thierry, Conquête d'Angleterre, liv. IX^ t. III, p. 143.
fièvre ; ce qui fait que notre séjour dans son palais dût se prolonger au-delà de notre attente. Lorsqu'il fut rétabli, nous eûmes permission de l'aborder; mais, ayant entendu Fobjet de notre démarche, il ajourna l'entretien qu'il voulait avoir avec nous, puis le différa de nouveau, et l'aurait éternellement renvoyé sans nos pressantes instances. Il consentit enfin à nous donner audience, et, s' adressant spécialement à maître Jean, qui avait exposé les réclamations de l'archevêque : a O Jean, » dit-il, «je ne vous rendrai au- « cun de ces domaines, que vous n'ayez auparavant changé (i de conduite à mon égard. >> Puis il nous congédia, nous donnant assez à entendre qu'il ne serait guère prudent, en de telles conjonctures, de nous rendre en Angleterre, comme nous en avions reçu l'ordre. Nous revînmes donc en France, auprès de l'archevêque, qui, apprenant ce qui s'était passé, s'éleva avec force contre l'astuce et la déloyauté de cet homme (1) . »
Quelques jours plus tard, soit qu'il eût changé d'avis, soit qu'il obéît à une nouvelle injonction de son maîtfe, Jean de Salisbury s'embarquait pour l'Angleterre, où il devançait l'archevêque et devait lui préparer les voies (2), S'il avait pu s'aveugler encore sur le véritable état des choses, il eût suffi, pour le détromper, des spectacles qu'il rencontra presque à chaque pas, depuis le moment où il prit terre jusqu'à son entrée dans la ville de Cantor-»
(i) Herbert deBoseham, Viia S. Thomœ, V, ir, Migne^ Palroh, t. GXG, coL 1252.
(2) Roger de Pontigny, Vita S. Thomœ, ap. Migne, PatroL, t. CXC, col. 96.
béry (l). En traversant les domaines de l'archevêque, il ne voyait de tous côtés que maisons pillées et presque en ruines, greniers mis à sec et terres dévastées (2). Tous les revenus avaient été perçus au nom du roi jusqu'au terme de Noël, et pourtant la conclusion de la paix remontait à laSainte-xMadeleine. Divers bénéfices qu'on avait formellement promis de rendre à leurs possesseurs ecclésiastiques, ne laissaient pas d'être détenus par les oflîciers de la Couronne. Dans le nombre se trouvait une église dont Jean était le titulaire et qui rapportait à son prédécesseur quarante marcs par an. Ajoutez qu'une fois en Angleterre, Jean n'en pouvait plus sortir ni faire passer de ses nouvelles sur le continent : car on faisait bonne garde dans tous les ports, afin d'intercepter les communications entre l'archevêque et ses amis présents dans l'île. Il se voyait prisonnier de fait; il perdait le peu d'espoir qu'il avait conservé jusque-là : cette paix n'était décidément qu'un leurre, et l'on commençait autour de lui à ne plus croire au retour de l'archevêque. Cependant il sut dévoiler ses chagrins et ses déceptions, et il entra dans Cantorbéry avec un visage calme et riant. Le peuple et le clergé le vinrent chercher en grande pompe et l'accueillirent comme l'ange du Seigneur (3). A sa vue on reprenait confiance,
(i) Salisb., ep. 3U0, t. 11, p. "240: Mihi in ipso navis egressu noM et sliipenda reram faciès occiurif,
(2) Id., ibid. : domos vacuasex magna parte consumptas, et horrea dcmolita et areas nudas.
(3) Id., ibid., 241 : vuliii hilari et aniino constanti Cantuariam petii, xibi a clcro et populo cinn magna honore et quasi angélus Domini rccrptussum.
et Ton ne pouvait penser que Tarchevêque Teût laissé partir s'il n'avait dû le suivre de près. On était dans l'Octave de la Saint-Martin, où l'on avait coutume à Cantorbéry de célébrer chaque année un synode solennel {i)^ Jean l'ouvrit au nom de l'archevêque et le présida en son absence. Il se rendit ensuite à Londres, auprès, du jeune prince Henri, qui partageait depuis peu la couronne et l'autorité royale avec son père et que celui-ci avait fait sacrer quelques mois auparavant par l'archevêque d'York, au mépris des droits de l'Église primatiale de Cantorbéry (2). Le nouveau roi fit assez bon visage au visiteur (3) , en qui cependant il ne pouvait voir un ami : car ses conseillers ne lui avaient pas laissé ignorer combien la paix était éphémère et illusoire entre deux rivaux dont le plus puissant suspendait mi moment les effets de sa rancune, mais la gardait toute vive au fond du cœur et prête à éclater à la première occasion (4). De son côté, Jean sut prendre sur lui de dissimuler ses trop justes défiances, et à la bienveillance étudiée du jeune prince il répondit par ime attitude et un langage qui auraient permis de croire que tout succédait à ses vœux (5) . Ainsi donc à Cantorbéry
(i) Salisb., ibid, GL Roger de Pontigny, Migne, t. GXG, coL 96.
(2) Lingard, t. Il, c v, p. 376; Aug. Thierry, Conquête d^AngL^ 1. IX, t. III, p. 137; Giles, Saint Thomas Becket, c xxxv,p, 383 etsq.
(3) Ad novum regem provectus sum et satis humane recepttis, Salisb., ep. 300, t. II, p. 241.
(4) Salisb., ep. 300, t. II, p. 241 : Saspicantes p cent nohiscum non simpliciter factam esse, sed rancoris palam remissi firmius hœrere radiées.
(5) Id.,ibid.
pour relever les courages, et à Londres pour se conformer aux usages des cours, il lui fallut se contraindre et refouler tant d'émotions qui débordaient de son âme. Nous le connaissons assez pour concevoir ce qu il lui en coûtait de se faire ainsi violence. Mais il ne tarda pas à pouvoir, dans les libres épanchements de la famille, s'ouvrir de tout ce qui pesait à son cœur, et donner cours aux sentiments de la nature, sans nul souci des convenances de son rôle. Au sortir du palais de Londres, il partit en toute hâte pour aller embrasser sa mère, qu'il trouva malade depuis deux années, exténuée qu'elle était de vieillesse et d'infirmités. Après qu'elle l'eut vu, lui et un de ses frères qui était aussi du voyage (1), elle déclara qu'elle attendrait désormais avec joie qu'il plût à Dieu de la rappeler à lui. Elle n'avait plus rien à demander au ciel, le Saint-Esprit ayant tenu la promesse qu'il lui avait faite en réponse à ses prières, de ne lui point envoyer la mort avant le retour de ses enfants (2) .
Lorsqu'il revint à Cantorbéry, Jean y trouva probable-* ment (3) l'archevêque, dont l'arrivée avait mis toute la ville en fête (4) et que bien peu de jours séparaient de son
(4) Salisb., ep. 300, t. H, p. 242; Pierre de Celle, Ep. v, 14, Bibl. max. PP., t. XXHI, p. 879.
(2) Tout le récit qui précédé est presque littéralement traduit de la lettre 300 de Jean de Salisbury (t. U, p. 240 et sq.), à laqueUe nous avons plusieurs fois renvoyé dans le courant de cette narration même.
(3) Jean paraît dire (ep. 300, t. II, p, 242) que ce fut pendant les événements que nous venons de raconter que* s'effectua le retour de Thomas Becket en Angleterre.
(4) Salisb., ep. 300, t. Il, p. 243. Plebs sic de recepto paslore gâ* visa est, ac éi de cœlo Càristus inter homines ipse descenderet.
martyre (1) . Dans cettefuneste soirée du 29 décembre 1170, au moment où les quatre assassins firent irruption dans Tappaitement de Thomas Becket, Jean était avec lui, en compagnie des autres clercs du palais, prenant part à l'entretien qui réunissait d'ordinaire après le dîner toute la maison du Primat (2). Il fut témoirf de T insolence des chevaliers et de l'héroïque fermeté de son maître. Il le vit soutenir jusqu'au bout sans plier l'assaut de leurs violences, et, à la fin, se frapper la tête de la main à plusieurs reprises, en disant : « C'est là, là que vous porterez vos coups; je sais bien que vous êtes venus pour me tuer, mais je ne veux d'autre bouclier que Dieu seul. » Durant cette scène, Jean semble avoir été plus effrayé des périls où s'exposait le prélat, que touché du courage dont il les affrontait : car, lorsque Thomas, qui s'était levé en même temps que ces hommes et les avait suivis, comme pour les braver, jusqu'à la porte de la salle, rentra et vint se rasseoir au milieu de ses clercs, Jean de Salisbury, prenant la parole : « Voilà comme vous êtes » , dit-il avec vivacité i « fidèle à votre habitude, vous tfagissez, vous ne parlez qu'à Votre tête» » -^ « Quoi donc ? » répondit l'archevêque ; « qu'y a-t^l» maître Jean?>> — «Vous deviez réunir votre conseil :
(i) Thomas Becket débarqua à Sandwich le 3 décembre (Giles, Saint Thomas Èecket, c. xxxvii, t. U, p. 427); il fut assassiné cinq jburs après Noël, le 29 du même mois. (Ibid,, c. xxxvin, p. 446 iBt sq.)
(2) Roger de Pontigny, Vita S, Thomœ, ap. Migne, PatroLf l. GXG, col. 98. On peut lire cette scène dans Lingard, t. Il, c. v, 385; dans le D*" Giles, S, Thomas Becket, c. xxxvm, p. 447, et surtout dans l'incomparable récit d'Augustin Thierry, Conquête ifAn^/.,LIX,t.in,p. 153.
— Uà —
ignorez-vous que ces soldats ne cherchent qu'une chose, l'occasion de vous faire périr? » — «Nous avons tous à mourir » , reprit le saint (l) ; « et il ne faut point, par crainte du trépas , dévier de notre devoir : pour moi , si ces hommes sont prêts à me donner la mort, je suis plus prêt encore à la recevoir pour l'honneur de Dieu et de la justice et pour la liberté de TÉgUse. » — « Mais nous « , dit Jean, « nous sommes des pécheurs, peu disposés à mourir, et je ne vois personne ici qui veuille perdre gratuitement la vie, si ce n'cr.t vous. » Mais l'archevêque l'interrompit en disant : « Que la volonté de Dieu soit faite (2) » . Cette fois, la sagesse de Jean de Salisbury se trouvait en défaut ; ou plutôt il la faisait parler à toit là où elle n'avait rien à voir et quand il fallait, non de la circonspection pour éluder un danger, mais dç l'abnégation pour remplir un devoir (3). 11 est en effet, dans la vie des hommes publics, des circonstances où l'on est mieux guidé par son cœur que par sa raison, où l'entier oubli de soi-même est préférable à tous les calculs d'un égoïsme avisé, où enfin la meilleure règle de conduite est d'obéir à la parole divine : « Qui veut sauver son âme doit sacrifier sa vie (4) . >t Thomas Becket, en se
(1) Dans ce récit, Roger de Pontigny appelle constamment l'archevêque vir sanctus.
(2) Roger de Pontigny, Vita S. T/iomœ, ap. Migne, PalroL, t. GXG, col. 100. — Cf. Pierre de Peterborough. Vita S. Tliomœ, ibid., col. 272.
(3) Nous devons dire que le D** Giles (c. xxxvnr, t. Il, p. 467) juge moins sévèrement le langage de Jean de Salisbury et semble presque se ranger à ses prudents avis.
(4) Matth., X, 39; xvi, 25. — Marc, viii, 35. — Luc, ix, 24; xYir, 33. — Joan., xii, 25. — Chose singulière ! Jean de Salisbury, en 1166, rappelait ce texte à Thomas Becket ot le commentait
dévouant à la mort, ne fit pas seulement un grand acte de vertu; il servit sa cause autant qu'il rhonorait. et il en avança le triomphe/plus peut-être qu'il n'aurait pu faire en luttant, de longues années encore, contre l'ennemi des libertés ecclésiastiques. Son martyre ne lui mit pas seulement une auréole au front; il assura sa victoire et porta un coup mortel à ses adversaires (1) .
Nous ne serons pas surpris si la contenance de Jean de Salisbury, à l'heure décisive et au moment du meurtre, ne fut que trop en accord avec le langage qu'il venait de tenir à son maître. Il convient toutefois de se rappeler tout ce qu'il avait fait et souffert depuis bientôt dix années qu'on l'avait toujours vu sur la brèche, à la suite et même en avant de l'archevêque, s' offrant au courroux et à la vengeance du roi, embrassant l'exil et la pauvreté, ne comptant point avec les fatigues et les troubles de cette vie militante, d'autant plus courageux que son caractère était plus calme, son jugement plus rassis, et qu'il se gouvernait d'or-dinaire par réflexion plutôt que par entraînement.
dans toute sa rigueur, en'des termes qui ressemblent à une exhortation au martyre : « Vix tanti debetis facere animam vestram, ut non pro salute ipsius animœ et liberatione Ecclesiae naufragantis accedatis ad coUoquia persecutorum ». Ep. 182, t. I, p. 301. U est plus explicite encore dans une des lettres précédentes : « Sed arguet quis fortasse temeritatem hujus consilii (il l'engageait à retourner coûte que coûte dans son diocèse), quia ex conscientia peccatorum aondum apti estis martyrio. Ad quod ego : Nemo non aptus est, nisi qui non vult pati pro fide et operibus fidei ; parvulus sit an adultus, Judaîus an Gentilis, Ghristianus an infidelis, vir an mulier, non refert. » Ep. 175, 1. 1, p. 278.
(1) Voir, sur les conséquences du meurtre de Thomas Becket, Lingard, c v, t. II, p. 388 ; Giles, Saint Thomas Becket, c. xli, t. II, p. 48et8q.
Pendant son martyre, Thomas Becket fut abandonné de tous ses clercs, à l'exception d'un seul, qui, paraît-il, était depuis peu de temps à son service (1) . Dans le premier moment, au bruit des ainnes et à l'aspect des meurtriers s'avançant dans la nef Tépée hors du fourreau, l'épouvante avait pris tous les assistants, prêtres et fidèles, qui s'enfuirent (2) , sauf un chanoine du nom de Robert et deux chapelains du Primat, Guillaume, fils d'Etienne, et Edouard Grim (3). Jean de Salisbury figure, il faut le dire, à cet endroit du drame, dans un récit contemporain (A) . Il est même le seul qu'on ait cité nommément parmi la foule des clercs qui sortirent alors de la cathédrale. Est-ce malice de la part du vieux chroniqueur, lequel pourtant ne témoigne nulle part ailleurs aucune animosité contre lui (6) ? Nous croyons plus volontiers que la réputation et la dignité de Jean, l'élevant au-dessus des autres, le mettaient plus en vue et désignaient tout particulièrement son nom aux historiens de ces événements. C'est pour nous un nouveau motif de regretter que, tenant de plus près à la personne
(1) Qui novus ad eum venerat. Guillaume fils d'Etienne, Vita S. Thomœ, ap. Migne, PairoL, t. CXG, col. 484. Cette assertion probablement fondée du chroniqueur ne noua permet pas d'adopter Popinion d'Aug. Thierry, qui reconnaît dans ce fidèle clerc le porte'Croix qui avait si courageusement repris Thomas Becket an sortir de rassemblée de Clarendon. V. Aug. Thierry, Conquête d»An^/., 1. IX, t. m, p. 156.
(2) Ed. Grim, Vita S. Thomœ, ap. Migne, Pairol, t. CXG, col. 46.
(3) Cuill. fils d'Etienne, ibid., col. 184.
(4) Id., ibid., col. 183.
(5) C'est môme à Guillaume que nous devons le récit de l'entrevue d'Angers, oii Jean de Salisbury joua un rôle si honorable.
de l'archevêque, il ait cédé à un nouveau venu T honneur d'être le dernier à le quitter. Peu d'instants après son départ, Robert et Guillaume prirent sans doute la fuite, et rejoignirent ceux qui avaient cherché un asile au pied des autels ou s'étaient mis à l'abri dans quelque cachette (1) ; car Thomas Becket, en tombant, ne vit plus à côté de lui que le brave et fidèle Edouard Grîm (2) , qui s'efforçait de le couvrir de son coi-ps (3), et qui, en parant les coups dirigés contre son maître, eut le bras presque emporté (4). L'un des jours suivants, comme les assassins conversaient ensemble, se vantant chacun de la part qu'ils avaient eue au crime et se faisant gloire des coups qu'ils avaient portés, Guillaume de Tracy dit qu'il avait blessé au bras Jean de Salisbury. Le moine à qui nous devons cette anecdote, a soin de nous avertir que ce chevalier se trompait, qu'il avait pris un autre clerc, c'est-à-dire Edouard Grim, pour
(1) Guillaume fils d'Etienne, ap. Migne, t. GXG, col. 184 : et $e in tuto coUocare curantes^ relicto ipso^ petiverunt alii altaria, alii la^ tibula.
(2) D'après une phrase de Guillaume (loc. cit^t.), phrase assez obscure à la vérité, Ton pourrait supposer que les deux autres clercs se trouvaient encore là au moment où Thomas reçut les premiers coups ; mais tous les autres chroniqueurs disent formellement qu'Edouard Grim resta seul après tous les autres. V. Ed. Grim, ibid., col. 47; Roger de Pontigny, col. 102, qui soins ex omnibus cum eo remanserat; Herbert de Boseham, Vila S. Thomce, VI, iv; ap. Migne, ibid., col. 1270.
(3) Inter ulnas complexum tenuit. Ed. Grim, ibid, col. 47,
(4) Bien que Grim lui-môme (loc. cit.) se serve de rexpresaion prœcisa, il ne semble pas qu'il ait eu le bras tout à fait coupé, mais seulement grièvement blessé, comme le font assez entendre les autres récits : brachium fere penitus abscissum est. Ro^er de Pontigny, col. 102. — In brachio graviter est vulneratus. Guill. fils d'Ét. col. 184.
Jean de Salisbury, qu'il ne connaissait que de nom (1). Peut-être est-ce là l'origine d'une fable que Bayle a mentionnée dans son Dictionnaire, qu'il a même le tort, selon nous, d'adopter en partie, après l'avoir soigneusement purgée de tout caractère merveilleux (2). Comment s'est-elle formée et sur quelle autorité repose-t-elle ? Nous l'ignorons. Nous en trouvons la première trace dans la préface anonyme de la plus ancienne édition du Policratiqne^ édition qui remonte au quinzième siècle (3). L'auteur inconnu de
(1) Guillaume fils d'Etienne, YitaS, 27ioma?,ap. Migne,t. GXC, col. 252. « WillelmusdeTracicooperantibussuisapudcastrum, Salwode quantum quisque saevisset in martyrem referentibus, scelusquesuumjactantibus, dixitseetiam brachium JoannisSaresberiensis prœcidisse. Sed et unus de fratribus, circa patrem studio compassionis obversatus, ictum pertulit ». — Leland semble avoir adopté, au sujet du rôle de Jean de Salisbury dans cette circonstance, une version qui tiendrait le milieu entre l'erreur de Guillaume de Tracy et la tradition commune : « in quo tumultu, cum videret Edwardum Grimferum, alias Grimœum, archiepiscopi cruciferum, altero brachio graviter vulneratum, tacitus sed mœreas, cruentœ turbœ continuo se subduxit ». (Leland, Comment, deScripL Britaiin,, t. CLXXWÎ; éd. 1709, p. 206.) — C'est évidemment par métaphore que Pierre de Celle, faisant l'éloge de Jean de Salisbury, le dit pretioso sanguine beati Thomœ pontificis et martyris iniinctus. Petr. Cell., Ep. vu, 8. Bibl. max, PP. y t. XXIII, p. 887.
(2) Bayle, Dict. hist, et crit. , t. V, p. 55. « Jean de Salisbury, voulant parer un coup quhm des assassins portoit sur la teste de son maître, le reçut sur le brm ; la playe fut si grande, que les chirurgiens, l'ayant pansé près d*un an, désespéroient de sa guérison. On prétend qu'il fut guéri par un miracle de Thomas Becket »- Peut-être les mots soulignés dans le texte de Bayle sont-ils empruntés à cette introuvable traduction de Mézeray qui avait sans doute reproduit la préface des premières éditions latines.
(3) Cette édition ne porte pas de date ; on s'accorde à la rapporter à l'année 1475. V. ffist. litt., U XIV, p. 111. 11 s'en trouve un exemplaire à la Bibliothèque Sainte-Geneviève. Cette
ce morceau ne nous donne pas une haute idée de sa critique et partant ne nous incline pas à faire grand fond sur sa parole, lorsqu'il cite pêle-mêle et sans mettre la moindre différence entre eux les témoignages de la valeur la plus diverse, lorsqu'il place, par exemple, sur la même ligne Pierre de Blois, dont la correspondance est une source de renseignements précieux et véridiques, et le chroniqueur Bernard Guidonis , connu surtout par ses erreurs en tout genre et sa crédulité singulière (1) . Aussi est-ce uniquement pour mémoire et à titre de simple curiosité que nous lui empruntons cette histoire, qu'il a cru devoir nous con-
préface se peut lire aussi en tête des deux éditions suivantes, imprimées l'une à Lyon, en 1513, l'autre à Paris, la même année. (Hht. litt,, ibid.) Sur la première page de l'édition de Paris, dont il y a un exemplaire à la Bibliothèque nationale et un autre à la Bibliothèque Sainte-Geneviève , on lit qu'elle fut publiée procurante gravissimo doctissimoque Pâtre confessore Regio,
(1) Sur Bernard Guidonis, V. Hisi, Fr,, t XII, jor^/, p. xiv : « Ses ouvrages prouvent qu'il avait plus de lecture que de critique. » — Hist litt., t. XVI, p. 12 : « Use trompe grossièrement, même en décrivant les Gaules. » — Notices et Extraits des mss, de la Bihliolh. dû Roi, t. II, p. 1-19 : « On a droit de lui reprocher d'avoir compilé les faits sans choix et sans discernement, d'avoir adopté des fables puériles, tirées de livres apocryphes, d'avoir accueilli sans discussion des opinions populaires dénuées de vraisemblance. » Nous avons transporté en français, sans y rien changer, le nom latin de Bernard, et nous nous sommes gardé d'entrer dans les discussions soulevées à ce sujet et exposées dans la notice que nous venons de citer. M. de Bréquigny, l'auteur de cette notice, pense que la désinence de ce nom indique assez qu'il est au génitif, et dénote, par suite, l'origine aristocratique de Bernard. Aussi l'appelle-t-il Bernard de Gui. D'autres, comme les auteurs du GalL christ,, Moréri, Vaissetle, l'ont appelé de la Guionie. Par contre, Fleury le traite en simple roturier et le nomme Bernard Gayon.
server, mais sans nous apprendre où il l'avait puisée (1), S'il faut l'en croire, «lorsqu'il plut au Seigneur de couronner les travaux de son fidèle champion par une mort glorieuse, lorsqu'un soldat impie fendit le chef sacré du pieux Thomas, Jean eut le bras presque emporté du même coup. Or, comme au bout d'une année le médecin désespérait de guérir la blessure, il arriva qu'une nuit le saint martyr apparut à son fils, lui prit le bras, l'entoura d'une compresse de toile de lin et lui dit : « Va, tu es guéri (2) . v II ne tiendrait pas au naïf écrivain qu à défaut de la palme du martyre, Jean n'eût au moins sa légende.
Jean de Salisbury n'a pas imité un héroïsme qu'il avait
(1) Comme Panonyme en question cite Bernard Guidonis dès le début de sa préface, nous avions cru un moment que c'était à lui qu*il avait emprunté tous ses renseignements, et notamment la légende qui nous occupe. Nous avons parcouru les manuscrits de Bernard, et nous n'y avons trouvé sur Jean de Salisbury que cette simple mention, à la date de sa mort : « Johannes Garnotensis Episcopus tam sapientia quam animi strenuitate famosus ab hac vita recedit. Il le fuit socius sancti Thomae Cantuariensis, cujus vitam et passionem descripsit ; scripsit etiam librum quem intitulavit de Curialibus Nugis, in quo, de divinis ethnicisque scripturis affatim testimoniacongeren8,satisinnotuit quam fuit ipse sapientia affluen s, quam venusto eloquio, quamque praeclara doctrina. » Biblioth. nat., mss. 4976, p. 77, verso, col. 1; — • 498, p. 177 ; — 4985, p. xvr, recto, col. 2. L'ouvrage de Bernard est intitulé : Flores chroni^ corum.
(2) Gum autem complacuit Domino Salvatori labores un ici propugnatoris sui morte compensare victoriosa, dum plus Thomas ab impio milite caederetur in sacro capite, Joannis hujus brachium fere simul prœcisum est. De cujus consolidatione cum medicus fere post annum desperaret, nocte quadam astitit dicto filio suo martyr venerabilis et apprehendens brachium madida panniculi céda (pour scheda. V. Ducange. Dict. med. et inf. lat.,) linei involvit dicens, Vade sanus es. »
presque déconseillé ; mais il a su l'admirer, et, au lendemain de l'événement, il songe moins à pleurer qu'à vénérer comme un saint celui qui est mort pour l'honneur de l'Église et le service de Dieu ; il lui tarde de le voir élever sur les autels; il craint de lui faire injure en priant pour lui, et de marquer trop peu de foi en n'osant appuyer sa dévotion sur tant de signes éclatants de sainteté. Pourtant le Souverain Pontife ne s'est pas encore prononcé; mais tant d'obstacles entravent toujours les communications avec Rome, qu'on peut se croire fondé, semble-t-il, à présumer les intentions du Pape et à prévenir la canonisation officielle. C'est dans cet esprit que Jean écrit à l'évêque de Poitiers : « Éclairez-moi, » dit-il, « et décidez si l'on peut, en dehors d'un décret pontifical et en sûreté de conscience, lui donner place dans le catalogue des martyrs, et implorer sa protection dans les prières publiques et au saint sacrifice de la messe. Après tant de miracles dont Dieu a honoré son tombeau, il ne conviendrait guère de le confondre, dans les suffrages de l'Église, avec la foule des pécheurs défunts (1) . » Une fois la cause portée à Rome, il est des plus ardents à la soutenir et des plus prompts à accuser les lenteurs de la cour pontificale. « Je serais étrangement surpris,» écrit-il à Guillaume, archevêque de Sens et légat du Saint-Siège, « que le seigneur Pape ne lui eût pas encore ouvert le catalogue des martyrs, si je ne me rappelais ce que j'ai lu dans l'histoire ecclésiastique : Pilate ayant envoyé demander à Tibère s'il fallait adorer comme un dieu le Christ, auteur de tant de prodiges et qui comptait déjà un
(1) Salisb., ep. 304, t. H, p. 258.
grand nombre de fidèles, le sénat, consulté par Tenipereur, répondit qu'on lui aurait décerné les honneurs divins si les provinces n'avaient pris sur elles de le faire sans F autorisation de l'assemblée. C'est Dieu sans doute qui leur suggéra cette réponse, de peur que la divinité du Christ, dont les Juifs et les Gentils devaient entendre prêcher le nom, ne parût obligée de son triomphe aux pouvoii's de la terre et ne passât pour avoir mendié leur faveur. De même la Providence a voulu que la gloire de notre martyr ne reposât i)oint sur un décret du Souverain Pontife ou sur im édit du prince, mais dût tout son éclat à Jésus-Christ, pour lequel il a vécu et dont il s'est efforcé d'étendre le règne et de sauvegarder l'honneur. Et le Christ ne l'aurait pas payé de retour! Non, les promesses de la vérité ne trompent point. On lit dans les Actes que plusieurs disciples avaient recul' Esprit-Saint avant le baptême et sans l'intervention des Apôtres. Le sénat apostolique a-t-il protesté ? A coup sûr, là où Dieu se déclare, il n'est pas besoin d'une sanction supérieure. Si quelqu'un veut effacer la gloire d'un si grand martyr, quel qu'il soit, avant qu'on croie en lui, qu'il le surpasse, qu'il l'égale tout au moins dans ses miracles. Autrement, nous dirons qu'il pèche contre le Saint-Esprit, dont il ne craint pas de décrier les œuvres (1). » Baronius n'a pas de peine à montrer ce qu'une orthodoxie scrupuleuse aurait à reprendre dans quelques-unes des assertions et des plaintes de Jean de Salisbury. Tout en concédant que les vertus et les miracles des saints les désignent d'avance à nos hommages, il revendique à juste titre pour l'Église
(1) Salisb., ep. 306, t. II, p. 263-264.
le di'oit d'examiner leur vie et de connaître des prodiges qu'on leur attribue, afin de nous mettre en garde contre Timposture ou la crédulité. Il a raison d'ajouter que Vimpatiencé de Jean ne lui permet pas d'être assez impartial, et qu'il taxe injustement de lenteur la sage prudence de la cour romaine (1) . Nous aimons mieux remarquer le noble et touchant sentiment qui anime cette lettre et passionne par instants la voix, d'ordinaire si douce et si calme, de Jean. Lui qui avait associé sa fortune à celle de Thomas, il ne lui fut pas infidèle après la mort ; et cet attachement que, du vivant de son maître, il avait montré pour sa personne, se, changea désormais en une tendre et profonde piété pour sa mémoire.
(l) Baronius, knn. ecch, an. H 73, t. XIX, p. 400-401.