I. Jeunesse et débuts de Sfr.noN
l'Ian (Je travaux. — Pan^'gyrique du cardinal de Richelieu. (159. — 1631.)
Les ouvraj,'es de Silhon, dit Chapelain dans ses Mélanges (k Uttmitiirc, « le font voir un de nos meilleurs écrivains en matières iK)lili(iues. On en feroil aisément un bon historien s'il se laissoit eonseiHer, car il est très informé des intérêts de rKuro[)e, et a eu i)articii)alion de choses i^Miorées de tout autre (jue lui. S(!S mœurs sont bonnes, ses intentions droites, ses maximes toutes pour le bien de TEtat et pour la gloire du prince, sans préoccupatiiin contre les étrangers. Son style est beau elsouteini, orné même, et s'il éloit moins étendu et un i>eu plus pur, il n'y aiiroil rien à souhaiter, il a de Télo- (piiîuce et du savoir, peu de lettres humaines, assez di; théologie. Si rien lui défaut, c'est l'ordre et la méthode dans les longues pièces; et s'il a rien de trop, c'est l'opinion très avantageuse d(! lui (!), etc. » Si nous ajoutons à ce portrait minutieux deux lignes de Ikiyle, ([ui, dans ses Qucslions d'un
(1) Cliapolain, Mélanges de littérature, ]>. 248.
provincial, n'hésite pas à déclarer Silhon « sans conlredil l'un des plus solides et des plus judicieux auteurs de son temps (1), » nous aurons sur le secrétaire, aujourd'hui bien oublié, de Mazarin, l'opinion des plus éminents critiques du dix-septième siècle.
La postérité a-t-elle eu raison de méconnaître les arrêts si nettement formulés de l'admiration des contemporains, et devons-nous protester avec justice contre son dédaigneux oubli?... Une étude impartiale de la vie et des œuvres de Silhon, composée avec le calme qui appartient à l'histoire, va nous éclairer sur le mérite réel du confident des secrets de Richeheu et de Mazarin.
La haute renommée de Jean de Silhon a si peu attiré l'attention des biographes qu'il est impossible aujourd'hui de fixer la date de sa naissance. On sait seulement qu'il naquit vers la fin du seizième siècle, à Sos, petite ville de l'Agenais, dépendant de l'élection d'Astarac et de la généraUté d'Auch. Beaucoup d'archéologues font remonter à une haute antiquité l'existence de la patrie de Silhon et veulent qu'elle ait été la capitale des anciens Sontiates ou Sotiates; nous partageons assez volontiers avec eux ce sentiment. Ce qu'il y a de certain, c'est qu'elle dépend aujourd'hui du canton de Mezin, arrondissement de Nérac, dans le département de Lotet-Garonne, et qu'elle est située sur la petite rivière la Gelise, affluent de la Garonne, dans un pays très-boisé, à la hmite des grandes forêts de pins et de chênes-hége du plateau de Houeilles, qui, géographiquement, fait partie des landes de Gascogne. Quant à la famille de Silhon, à son éducation, à sa jeunesse et à ses études, pourquoi et à quel âge il vint à Paris, quels protecteurs l'accueillirent et comment il s'y fit connaître, aucun document imprimé ne nous donne de renseignements sur ces intéressantes questions, et toutes les collections manuscrites que nous avons fouillées jusqu'ici ne
(1) Bayle, Questions d'un provincial, t. I, ch. i.xvn.
nous en ont pas apporté davantage. Il semble cependant résul- Ifiv d'un premier passage d'une de ses Iftlrcs publiées par Faret, en if)27, fine Sillion s(! lanra dès i(H9 au milieu du tourbillon de la vie de la cour (1); et d'après une seconde épitre adressée à révéque de Nantes, il paraît qu'il essuya mille déconvenues pendant cette orageuse existence (2).
Tallemant des Réaux nous apprend aussi un petit détail des débuts bien ignorés de la vie liltéraire de Silliun. Tallemant avait un cousin, maître des requêtes, grand original, infatué de lui-même et f(jrt lancé dans le monde élégant, (|ui se piquait de protéger les gens de lettres : « Par vanité, dit le clironi(iueur, il voulut ipic Silhon, qui alors n'estoit nullement en bonne posture, vinst le voir : il Tavoit fait loger auprès de cliez luy pour cela, et luy donnoit d'assez bons ai)poinlemens. Million y alloit, mais jamais le Maistre des Ke- (piétes n'avoit le loisir de lire avec luy. Silhon, après avoir demandé (juchpie temps pounjuoy on le faisoit venir, et ayant sceu que madame d'Harambure (sœur de Tallemant), (jui estoit vainc comme un gascon, avoit dit (pie Silhon estoit à son frère, il se relira (ô)... » Nous reconnaissons déjà dans ce trait le caractère vivement imi»régné d'amour-i)ropre dont parle Ghaj)elain dans ses Mélanges. Silhon |)ouvait bien s'abaisser jusqu'à apparteiiii' à un i)remier ministre : mais à un maîtn; des reipiéles, jamais, (lédéon Tallemant, du reste, était peu fait [Miur attirer ses sympathies. « Il eut ensuite Ramp.dlc, un poète assez [iiédiocre, ajoute des Réaux, puis un Allemand nommé Slello : mais tous ces gens-là ne luy ont jamais licii a|i|iiis. Je ends que noslre cousin les faisoit venir aliiiilc se pouvoir vaiilcr de dé[)enser en toutes choses imaginables; car il avoit des tableaux, des cristaux, des joyaux, des tailles-douces, des livres, des chevaux, des oiseaux, des
(1) Faret, Recueil de leîtret, édition Irtio, p. 365. (-2) Farot. Hecueil lie lettrrs, p. :tS4. (a) Des Uùuax, Uutoriettts, v, 107.
mignonnes... Il jouoit, il aimoit la table, ilétoit magnifiquement meublé (1), etc., etc. »
La première trace irrécusable que nous ayons pu rencontrer de Texistence de Silhon, parmi les documents contemporains, est un livre publié en 1626 par le jeune Gascon, qui crut prudent de tenter la fortune littéraire pour se procurer des moyens de vivre « honnestement. » Ce livre, intitulé : « Les deux Vérités, Tune de Dieu et de sa Providence; Tautre, de Timmortalité de TAme (2), » prouve que Silhon, s'il n'était pas- très versé dans « les lettres humaines, » suivant l'expression de Chapelain, avait au moins fort approfondi les études philosophiques et théologiques. C'est, en effet, un plaidoyer vigoureux contre l'athéisme. Les raisonnements, quoique présentés en désordre et sans être groupés d'une manière judicieuse, sont cependant nettement développés; et l'on y reconnaît les accents d'une conviction aussi solidement établie que dans les Trois vérités de Charron, ou dans la Vérité de la religion chrétienne par Duplessis-Mornay.
C'est là, d'ailleurs, l'un des traits les plus saillants du caractère de Silhon. Animé du saint zèle qu'inspire une foi profonde, et frappé de l'irréUgion qui l'environnait de tous côtés dans les régions de la cour, il fit, toute sa vie, sa première préoccupation de défendre les principes religieux contre les athées et les rationalistes d'alors. Du particuher, ses conceptions s'élevèrent au général; et poussant jusqu'aux plus hauts degrés de l'échelle sociale la réahsation de ses idées généreuses, après avoir combattu pied à pied les objections des athées contre la rehgion naturelle, puis celles des rationalistes et des huguenots contre le catholicisme, il écrivit successivement, à des périodes distantes de près de dix années, trois livres sous le nom du Ministre d'Etat, pour tracer les devoirs qu'un chef de gouvernement doit remplir s'il veut
(1) Des Réaux, Historiettes, v, 107,
(2) Paiis, 1626, in-80,
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rester fidèle aux grands principes religieux, tout en sauvegardant les intérêts ds|>euples [)lacés sous son autorité.
Déjà, en 1020, ce plan général d'apologie cath()li(iue était en germe dans son esprit, et nous en trouvons Pesquisse dans une lettre fort intéressante qu'il écrivait vers cette époque à révé(iue de Nantes, le célèbre Philippe Cospean, docteur de Sorhoinie, Tun des plus habiles prédicateurs de son temps, et Toracle ecclésiastique de riiôlel de Kandjouillet avant (jue Godeau n'eût éclipsé son éclat : Cospean, le professeur de Richelieu et celui de Bossuet!
L'évê(iue de Nantes ne connaissait pas Silhon, mais il avait lu ses Dciix vn'ités; et la vigueur aussi bien que la netteté de style dont ce petit livre est empreint comme tous les autres ouvrages de l'auteur, l'avaient vivement frappé. Silhon, qui commençait à se faire quelques amis dans les régions littéraires, apprit commentée maître en Tari de bien dire avait apprécié son œuvre, et sans plus tarder, il lui adressa cette épître dans laipielle il développait ses idées sur la défense de .la religion calholi(iue. La lettre est longue, dit Faret (pii la publia dans son recueil en lirll, « mais la diversité des matières qui y sont traictées, ostera l'ennuy de la lecture (1). » Nous ne la reproduirons pas en entier, mais il ne sera pas iinitiled'en faire une analyse sommaire : «Monseigneur, écrivait Silhon,
J'ay est"'' si fort toiioli»^ du jutjonipnt que vous avoz fait de mos doux Vi'rités, que jo n'ay |)il vous cacher plus longtemps mon ressnntimeiil. Cet honneur m'est si sensible, que quand je considère que je suis dans l'cstimo il'un prélat que Dieu a donné à sou Kglise dans un t»îms où toutes ses grandes qualité/ servent d'exemple et nulle ne roi.'oit do comparaison, je me laisse transporter d'aise; et cette passion me sembleroit moins louabli* si elle estoit modônSo. Certainement j'ay exp»'rinieiité à en o(nip, qu'il n'y a rien di? pur en ce monde, et (jue les plus grands maux de cette vie nt> sont jamais sans (|uol(iuo alliage do bien. Car a/n'h tant de blessures de la
(1) Farci, lletueil delettrtis, édil. lUlO, p. 383.
fortune, eussé-je pu désirer une plus douce récompense à mes travaux, quevoslre approbation d'autant plus franche que vous l'avez donné en faveur d'un livre dont vous ne cognoissiez point l'autheur,... d'un travail tumultuaire et si malpoly, que si je n'esperois de luy donner une autre face, ou de contenter le public par un meilleur ouvrage, je serois marry qu'il eust veu le jour? Or d'autant que j'ay desja promis d'escrire en faveur de la religion chrestienne, et que vousm'avez faict l'honneur de m'en solliciter, j'ai voulu vous informer plus particulièrement de mon dessein, et vous envoyer le plan de ce que je prétens faire (1). »
El Silhon développe minutieusement son plan pendant quarante pages. Il trace d'abord un tableau des malheureux égarés à qui ses apologies s'adressent : ce sont en première ligne les athées; en second lieu les déistes, « la plus grande foule, ceux qui pensent avoir raîfmé la sagesse du monde, confessent un Dieu aulheur de l'Univers, recognoissent sa Providence, avouent l'immortaUté de l'âme, condamnent l'idolâtrie, etc...., etcroyent que la vraye religion n'est autre que vivre selon la raison, et que le plus agréable sacrifice qu'on puisse offrir à Dieu est la pratique des vertus morales... »
Les rationalistes, on le voit, ne sont pas d'invention moderne. «... Ils admirent la conduite et la morale de Jésus-Christ, continue Silhon, mais quant à la divinité qu'il s'est attribuée, c'a esté, disent-ils, une invention en cela excusable, que la difficulté d'estabhr une si saincte doctrine la rendoit nécessaire.... » Les mystères sont pour eux des accessoires inutiles, et quant aux hérésies, il faut les rejeter ou les tolérer « selon les affaires du prince et de la république.... »
Ce tableau assez étendu du rationalisme au commencement du dix-septième siècle n'est pas sans présenter un véritable intérêt historique, et d'après les quelques lignes que nous en avons citées on peut juger qu'il offre une certaine sûreté de touche. C'est surtout contre les fauteuis de cette doctrine que Silhon dirigera ses batteries; c'est à leur intention qu'après
(1) Recueil de Faret, p. 383, 385.
une digression sur les huguenots à ce sujet, il écrit : <« Je ferai voir que cette maxime, (le faire son salut partout, est le précipice (le rimpiélé, cl (jue, comme les petites rivières se «lesciiargeiit dans la iiilt, plusieurs propositions liéréti(iues al)outissent à d'autres erreurs qui toutes se sont rendues dans lu' grande mer de Talhéisme. »
D'après cet exposé, le princii)al but de son travail futur sera de défendre la divinité de Jésus-Christ, et de montrer que a les incrédules encourront àhon droict la peine de cet article (jui porte (jue, qui ne croira sera conda inné. J'ay touché ceste considération, ajoute Silhon, en Fiia seconde vérité. Or, en Texplicalion de ces motifs j'ay beaucoup de belles matières à représenter...., » et Tauteur fait ici Ténumération des principaux arguments à Tapituidesa thèse, en doiniant à chacun un développement succinct. Ce sont: la i)rédiction des choses divines (pii dépendent du franc arbitre, le miracle des résurrections, lesguérisons miraculeuses, avec une réfutation com- [)lèle de Paracclsc et de Crellius, enfin la démonstration de cette proposition, que la religion non-seulement enseigne la vertu et ne llattc nul vice, mais encore conduit ta une perfection éminent(î au-dessus des forces de la seule nature, d'où il suit (pi'elle est d'institution divine (1).
Il réfutera ensuili; plusieurs objections faites par les incrédultîs, en particulier celliMiu'oii lire de la mauvaise conduite de certains ministres de la religion : puis il arrivera au grand prolilèuK^ (lu gouvernement de l'état d'après des principes religieux.
Surtout, il ost mîcossairo que lo ministre dn IKial possivlo parfaitt'iiii'iii rt fil loiir vray sons quoiquos maximes, atin do mari'her sans tri)ul)lo dans l(»s atrairos.... Je discourrav sur les prin<ipa!os,ot inaniuant les circimst;ina'S ot los raisons cjui los tiennont dans les formes do la justice, ou qui los jettent dans l'injustice, les mottray on tour droict usage... et j'intorprôtcrny cotto maxime do Tacite, (jue tout (jrand cjccuiplc a (pLelifue cfinse do rare, pur ((Vjuellc le dom-
(l) Kociioil (le Farci, p. ;W5-1().1.
mage des particuliers estrécompeiwé par l'utilité qui en revient au public.
N'est-ce point là une adresse aux exécutions poliliques de Richelieu ?
Enfin, sur ce dire tant recommandé et pratiqué par Louis XI, — qui ne sçait dissimuler ne sçait pas régner, — je rechercheray les cas auxq uels la dissimulation peut être permise, et discourray amplement de la nature et de l'usage des équivoques : l'abus en est si grand, et le commerce et la société en est tellement offensée, qu'il seroit besoin que jamais personne n'eût éventé une matière si dangereuse...
Sçavoir dissimuler est le sçavoir des Rois !
dira plus tard Richelieu, au premier acte de Mirmne.
Bref, dit Silhon, dont le style ordinairement fort imagé emprunte ici une figure un peu hizarre à Fastronomie,
Bref, il importe que le Ministre d'Etat cognoisse l'estendue et les limites des deux puissances ecclésiastique et séculière, dont l'une est le soleil et l'autre la lune de l'humaine société; afin que l'une n'empiète pas sur les droits de l'autre, mais que chacune tende, sur ses propres moyens, à la fin de sa fondation. Il doit aussi sçavoir le fond de la puissance de son maistre sur ses subjects, pour empescher que son gouvernement ne soit violent, et qu'ils ne se portent à la licence. Pour faciliter cette cognoissance, il faut montrer jusques à l'origine la source de ces puissances.
Et SiUion expose ici le résumé de sa doctrine politique,^ fort éloignée de la théorie avancée d'aujourd'hui qui réclanié la séparation de l'Eghse et de l'Etat, mais très-distant| aussi du système théocratique absolu. Ce qu'il veut, c'esti/in juste équilibre entre les deux puissances.
Il est certain, dit-il, que comme Dieu est l'autheur de l'estre de toutes choses, il l'est aussi de l'ordre qui les assemble et les lie : l'un est une marque de son pouvoir, et l'autre de sa sagesse, et tons les deux sont un sujet d'admiration pour les hommes.
Mais comme suite de cet ordre qui lie toutes choses, il faut
(lisliiipiier (lcii\ branches de puissances complètement distinctes :
Les sc'Ouli(;rcs ont leur première fondation au consentement des particuliers qui, guidez par la lumière de la nature dont Dieu est l'autheur, et pressez par le besoin qu'ils avoient de se maintenir, ont formô une authorité à laquelle ils se sont assujétis : do dopuis Dieu a confirmé par sa révt'-lation cf; qu'il avait ins[)iré par la lumière de la nature... Pour les ecclésiastiques, comme ostans les plus nobles puissances, et les plus clairs rayons do la sionnc, il les a fondées d'unn autre faron; sans s'en remettre aux inclinations humaines, i\ les a immédiatement et authentiquement créées et leur a planté les bornes qu'il luy a plu, et suivant la fin qu'il s'en est proposé, sans qu'il soit permis de les eslargir ny de les rétrécir.
Or, ponrque ronlrc soit bien établi, il faut que ces deux [tuissances marchent côte à cote, sans jamais se porter ombra{,'C.
Il importe donc que le Ministre d'Etat, afin qu'il soit non-seulement fidelle mais encore utile à son maistre, comprenne parfaitement l'accord des maximes de conscience avecque celles de l'Etat, et qu'il sçache les raisons universelles sur lesquelles elles s'appuyent .\ussi aux royaumes mieux policés, il y a un double conseil, l'un d'Estat et l'autre de conscience
Silhon termine ce chapitre en citant le ministère de Ximénèsen Es[)agn('; \m\s se tournant vers Hichelieu :
Mais quel plus illustre exemple, dit-il, que celuy do co grand cardinal (jui fait cognoistrc à tout le monde, qu'il y a quelque prudence parmi les lioninf s qui l'st maîtresse de la fortune, et qui dispose dos évènemons (1) !
VaiWw un second livie exi)liiiuera la doctrine de Jésus- Christ et les mystères :
Etaflin, dit Silhon, (ju'il rondo oucoro quelque service aux prédicateurs (j'entens les médioirres et les foibles), je ne pn'sonteray point celte doctrine h la manière de l'escole, et avec les épines dont elle
(1) Kocuoil «le Faret, p. 403-425.
y est hérissée : je lui donneray de la clarté tout autant que je pourray pour la faire intelligible et des ornemens et de la douceur pour la rendre délectable (1)....
Ce dernier passage est précieux à noter : il montre que Siihon avait une réelle conscience de son talent; nous verrons, en elîet, bientôt, que ce sont là les deux principales qualités de sa méthode et de son style parvenu à maturité.
Nous ne nous étendrons pas davantage sur cette épître à révêque de Nantes : nous l'avons analysée tout entière parce que du premier coup, nous trouvons exposé dans ces quelques pages le résumé des idées qui feront la préoccupation continuelle de toute Pexistence de Siihon : ce programme qu'il trace nettement en 1626, il le suivra patiemment pendant les quarante années de sa carrière : et nous connaissons peu d'écrivains qui puissent se vanter d'avoir montré une pareille constance; ne jamais dévier de sa voie première est une qualité rare qui se rencontre seulement chez les natures d'élite. Il est bon de remarquer aussi que ce début littéraire annonce chez son auteur une maturité d'esprit peu commune, une suite d'idées bien réfléchie, une étude approfondie des questions religieuses et des besoins de son siècle. En l'absence d'autres documents plus précis, cela nous prouve au moins que l'éducation du jeune apologiste avait été sohde, sérieuse et entourée des soins les plus assidus.
Comment, engagé dans cet ordre de travaux, et bien résolu à passer sa vie à défendre les principes religieux à tous les degrés de l'ordre social, Siihon n'est-il pas entré dans l'état ecclésiastique où sa carrière eût été certainement brillante ? Nous n'avons pas la clef de ce mystère, et nous ne la chercherons pas dans le défaut d'études assez approfondies des lettres humaines, qui semble avoir frappé Chapelain, car nous allons voir bientôt Siihon, brillant élève de Balzac et de sa
(1) lUd., p. 428
mélliode, devenir un des champions les plus vigoureux de la réformalion de la langue franraise.
Nous trouvons, CM t'ITel, dans le recueil de Faret, une lettre d(! Sillion datée du 10 janvier IG27, et ipii nous a semblé très-remarquable : elle ne serait certainement pas déplacée dans un recueil de nos meilleurs épistoliers : la première i)arlie nous est précieuse en ce qu'elle nous fournil quelques détails biograi)liiques; la seconde i)artie est un bon morceau de style viainienl français, et du plus épuré. Dans cette lettre adressée à un certain M. de Tirepeau, Sillion s'excuse de son long silence et termine par un tableau vigoureux de la corruption de la cour. Nous abrégerons les préliminaires :
Monsieur, dit Sillion, au lieu des reproches que vous me pouviez justcmont faire, jo n'ay trouvé dans vostre lettre que des compliinons et des témoignages extraordinaires d'aÛection. Après cela, je suis content d'avouer, que, comme vous entendez parfaitement l'art d'obliger de bonne grâce, vous sçavez encore mesme le secret do tirer raison sans la demander do ceux qui vous doivent; et qu'il n'y a point assez d'ingratitude dans l'esprit d'un homme pour résister à vosto bonté.... Mais pour respoudre plus particulièrement à ce que vous m'escrivez, je vous conseille {)our vostre honneur d'estro désormais plus retenu à me donner des louanges, et do ne perdre pas, comme vous faites, pour l'amour de moy les plus belles paroles du monde.... Je vous veux désabuser : quand j'ay fait dessin d'écrire icy, et d'exposer au plus grand jour de la ?>anee les productions de mon esprit, j'ay reconnu di^boimo foy ma faiblesse, et que c'estoit une espèce do disgnlco pour moy, de venir dans la rencontre des meilleurs Kscrivains qui ayenf fsf/'jusqucs icy parmy nous. Mais aussi j'ay considéré qui^ les plus petites estoiles qui sont dans lo ciel ne sont pas inutiles au monde, et que s'il n'y avoit que lo soleil ol les grands astres qui envoyassent leur lumière et leur intluence ici-bas, nous ne vcrri(jns pas peut-ostro tant de merveilles de la nature...
Sur ce que vous m'escrivez pour me di'goii.ster de la cour,
et pour me retirer do son importune et déréglée agitation, je vous diray (|U0 si j'eusse seultMuont veu, il y a Unit ans, le j^ortrait quo vous m'en avez envoyé», quelque ardenltMjuo fust en ce temps hi ma curiosité, cllo custsans doute cédé à la raison. Kt sij'avois àcboisir,
maintenant que je connais par expérience ce qui en est, plustos que de m'y embarquer, je merésoudrois à courir toutes les mers, età faire le tour de la terre, moy qui ay appréhendé jusqu'icy le traject d'une rivière. Mais quoy; il arrive à la plupart de ceux qui se jettent à la cour ce qui arriva à quelques-uns des compagnons de Colombe en la découverte des Indes Occidentales. Ceux-là impatients de leur premier bonheur, excitez par les grands succez de l'autre, se mirent à chercher de nouvelles mers et des terres incognues : mais comme aux affaires du monde, les mêmes dessins ne rencontrent guère les mesmes événemens, ils périrent misérablement, ou engloutis par la mer qu'ils vouloient dépouiller de perles, ou massacrez sur la terre qu'ils pensoient épuiser de métaux : Aussi l'exemple de peu de gens qui ont bien réussi, et qui se sont eslevez au-dessus de leur condition, attire la ruine d'une infinité d'autres, dont plusieurs auroient chez eux de quoy estre contens, s'ils sça voient supporter leur bonne fortune; et la conduite desquels est d'ordinaire si estourdie qu'on pourroit douter s'ils n'avoient pas fait résolution de se perdre (1).
Ce passage est d'autant plus précieux pour le biographe, que Silhon se trouvait alors précisément dans la situation qu'il indique; mais il n'était pas de ces gens à « conduite estourdie » : il voyait froidement les choses, et sans se faire d'illusions exagérées, il espérait avec raison arriver un jour, par son travail patient, à prendre rang parmi le petit nombre de ceux « qui ont bien réussi et qui se sont eslevez au-dessus de leur condition. » Voici du reste comment il appréciait à cette époque le milieu qui l'entourait. Nous recommandons ce passage à l'attention du lecteur : la prose française en offre peu de si bien touchés en l'an de grâce 1627. Le style y est ferme et sobre; la phrase est libre d'allure : la période roule aisément et n'est point surchargée de cet attirail lourd et prétentieux qu'on rencontre trop souvent chez les auteurs vantés de ce temps : on s'aperçoit que l'auteur a sérieusement étudié les leçons du maître qui
D'un mot mis en sa place enseigna le pouvoir.
Ce tableau énergique est peu flatté : il ne faut même le pren-
(1) Recueil de Faret, p. 330-366.
drc que pour la représentalion d'une des faces de la vie de la cour : mais il y respire un tel souffle de senliment vrai, de conviction profonde, et d'indignation «pii se maîtrise à peine, qu'on sent la vie animer tous ces traits, et (|ue l'on y reconnaît la nature prise sur le fait par un réaliste inq)lacaljle.
Co sont pourtant les moindres désordros et les plus supportablos accidens qui mo font haïr la Cour, — dit Silhon après avoir parlô des dangers qui menacent les gens à « conduito estourdie. > — Il y a outre cela une ^i grande corrui>tion de mœurs, et les opinions du bien et du mal y sont tellement changées que vous diriez que les lois de la conscience n'ont pas esté faites pour les courtisans, et qu'ils ont une raison toute différente do celle des autres hommes. Le vice qui n(i marche ailleurs qu'avec crainte, ctqu(j la honte tient toujours à l'écart et dans les ténèbres, cherche icy la lumière et la foule, et no sort jamais en public que pour triompher : de sorte que dans la plus lasche servitude qu'on puisse s'imaginer, je ne voy qu'une seule marque do la liberté du reste, qui est d'oser publier le mal que l'on fait. Au contraire la vertu, s'il y en a, se cache de peur d'offenser la bieusf'iance, ou s'il en paroit quoique chose, ce n'est pas la vertu, mais son ombre, et une subtile apparence do bien, pour couvrir de mauvais desseins et décevoir lésâmes crédules. On n'y connoist point d'amitié' sans intérêt : et cette pure union des volont^^/ telle qu'Aristote et Cict'ron nous la ligurcnt, et dont ils lums allèguent des e.xemples, n'est (|u'une peinture faite à plaisir, et une de ces belles fables qui eomposoient la félicité du siècle d'or. Le désir de la gloire n'y travaille point les esprits : et cette noble passion qui ne laissoit point dormir Thi-mistoelo, qui a rendu Alexandre jaloux dos conquêtes do son père, et qui a fait pleurer Jules César, s'est toute changée on envie, et est dovoniie une misérable inquiétude, qui s'entretlcut de laprosjx'rité' des autn'S, et ne s'apaise que par leur ruvne. Tellement que ceux (jui asj)ireiit aux charges et aux honneurs, ne fondent pas tant l^urs espt'ranci'S sur l'opinion (ju'ils ont de leur propre mérite que sur le sujet des disgrdces qui arrivent tous les jours à ceux qui hîs possèdent : ('<'luy-là est le plus habile qui s^ait tromper le plus finement, ot à voir abuser comme l'on faict des paroles et d»'s promesses, je eroy fermement que la vie civile n'a j>omt icy d'autre lieu quo la mauvais»' foi, ot que lo commerce s'y estoudroit, si l'on ou baunissoit la tromperie.
Peu de gens y despenseut leur bien avec jugement; la prodigalité consume les petits, et l'avarice brusle jusques dans l'âme des Princes. Et bien que ce soit une chose estrange que deux contraires s'assemblent sans former un tempérament, on voit pourtant assez souvent un homme estre avare et prodigue tout ensemble sans estre jamais libéral... Les simples débauches de la chair y sont tenues pour innocentes, ou du moins trop populaires, et il ne reste plus à l'Italie, pour avoir une rivale de ses crimes, que d'enseigner encore à la France l'usage des poisons et les moyens d'exercer des vengeances incognues, après lui avoir appris des ordures qui deshonorent la nature, et les inventions des subsides qui mangent le peu- Ple(l)
Ne dirait-on pas que ces pages, dans lesquelles le coup de fouet du moraliste résonne si vigoureusement, sont détachées d'un volume de La Bruyère, ou d'un sermon de Port-Royal? Nous avons pensé qu'elles ne devaient pas être laissées enfouies dans le recueil de Faret, et nous les avons reproduites en entier.
Mais c'est trop parler de la Cour, — dit Silhon en terminant sa lettre, — et je ne me fus pas tant estendu sur une matière si odieuse, n'eust esté pour vous faire voir comme je demeure d'accord avecque vous qu'il n'y a point de séjour si dangereux que celui où je suis, et que pour se bien porter dans un air si corrompu, il faut avoird'autres préservatifs que ceux de la raison, et des forces plus grandes que ne sont les ordinaires. Néantmoins pour venir à la conséquence de tout ce discours, et pour vous satisfaire sur le conseil que vous me donnez de songer à la retraicte et à mon repos, je n'ay qu'un mot à vous dire, qui est que le port est toujours désirable à ceux qui sont dans la tourmente, mais qu'il n'est pas toujours en leur pouvoir d'y aborder lorsqu'ils le désirent. Je suis, etc. (2)
Quelles attaches si puissantes retenaient alors Silhon au milieu de la tourmente? Nous ne les connaissons pas; mais il sentait probablement que Pheure était proche où son travail allait porter des fruits, où ses talents allaient enfin lui donner accès près des grands.
(1) Recueil de Faret, p. 365-369.
(2) Recueil de Faret, p. 370.
Depuis quoique temps déjà, il était eu relatious litléraircs avec Ikilzac, et nous uliésiluus |)as à attribuer sa [jureté de style, si opposée au galimatias de son temps, à ce commerce avec le maître de la langue. On sait que les lettres de Balzac parurent pour la première fois eu \(')M, et [jroduisirent une véritable révolution dans la prose. Leur succès fut tel qu'en * 1f)2(), riii(| édilions déjà é[)ui.>ées n'avaient i)a$ encore rassasié rengouemenl du pidjlic. Siliion les avait fort a[>[)réciées; il avait, d'un coup d'oeil sûr de lui-même, immédiatement saisi la nouvelle méthode : il avait compris que là était l'avenir de la langue, et tout de suite il s'était posé en défenseur de Balzac, contre les nombreux détracteurs jaloux de son succès : bien plus, il entra en relations directes avec le maître, et lors- (jue parut en 10:27 la sixième édition des lettres, elle était précédée d'une préface apologéti(iue de Sillion, adressée au cardinal de Biclielieu (1).
On compren(ba mieux encore rinlluence qu'exerça sur Sillion l'œuvre do ikdzac, en parcourant une leltro (pi'il adressait fort pou de tenqis après à M. do Marca, président au i)arlement de Navarre, en lui envoyant (piehpies fragments du Prince, (\\ù n'avait pas encore paru. Cette seule circonstance montre quelle confiance Balzac avait en son jeune disciple.
Monsieur, écrivait Sillion à M. do Marca, jo vous envoyé (juolquos fraj^'iiu'nts d'un livre intitulé lo Prince de Monsieur tle Bal/ac. Je m'asseuro qu'après que vous les aurez Icus, vous m'avouerez que jamais langue n'a roccu plus de richesse en si peu d'espace que la nostre; et que ces fragments sont des membres d'un corps [le jtlus beau) (2) que l'art et la nature nous j)uissent faire voir. Or, d'autant que j<; s(;ay que vous estes de leux qui ont le plus admiré les premiers ouvrages de ce grand esprit, et (ju'e.st(ins l'année passée à Fonlaine-bleaii {'.i), nous cusnies filusieurs discours xur la nouveauté (Ib son ébxjucnce, je m'imagine que vous senv. t)it'u aiso
(1) Voy. OEuvrcs de M. de liahac, Paris, Toiusaiiil du liras , loi7, in-4» i8* édilion).
(2) M 01.1 qui sont oublies dans le te\(o.
(3) Co potsage nioniro que Sillion suivait In cour dans tos voyigni.
d'apprendre encore quelque chose des couditious de sa personne, et du succez de réputation qu'il s'est acquise de deçà (1)....
Suit une apologie complète de Balzac et de sa méthode, contre ses détracteurs : et Ton sait combien fut violente la dispute soulevée par le P. Goulu, à combien de brochures elle donna lieu et quelle émotion elle causa dans la république des lettres. Silhon est loin de cacher son admiration pour le maître : bien au contraire il l'exalte de toutes ses forces et justifie cet enthousiasme par des arguments fort sérieux :
Mais afin que je vous informe plus particulièrement de l'inclination qu'il a toujours eue pour l'éloquence, et de l'obligation que nous luy avons de ce que c'est luy le premier qui en a rendu nostre langue pleinement capable, vous devez sçavoir que la nature qui l'avoit destiné à une si grande chose lui imprima elle-mesme le désir de l'entreprendre, après l'avoir pourveu des principes nécessaires, et de toutBs les qualitez propres pour en venir à bout. Ayant donc la teste pleine de ce dessein, il vit bien que ceux d'entre nos Autheurs qui avoient le mieux escrit, n'avoient pas trouvé tout ce qu'il cherchoit, et qu'il luy estoit nécessaire de passer nos détroits et d'aller fort loin au-delà pour parvenir à la grandeur qu'il s'estoit imaginée. Et de fait, si les hommes se fussent tousjours contentez de naviguer terre à terre, et s'ils n'eussent osé regarder la mer que du bord de leur rivage, ils n'auroient pas quitté leur première pauvreté, et les trésors qu'on a enlevez et les richesses qu'on a transportées par le monde seroient aujourd'hui dans les Indes, ou aux lieux où la nature les avoit mises. Ainsi, si Monsieur de Balzac ne se fust seulement proposé que la pureté et la douceur qui faisoient toute la perfection de nostre langue : nous ne serions pas riches comme nous sommes, de tant d'ornements qu'il a inventez, et de tant de merveilles qu'il nous a descouvertes : de sorte qu'au lieu de travailler après la véritable éloquence, nous serions esclaves des reigles de la grâmère, et des subtilitez d'une fausse logique, et ne cognoistrions pas ny la force des figures, ny les principales beautez du discours (2)...
Mais nous n'avons pas la prétention de faire ici le panégyrique complet de Balzac : ce serait nous écarter un peu trop
(1) Recueil de Faret, p. 371-372.
(2) Recueil de Faret, p. 376.
— Jl —
(le notre sujet, et nous y reviendrons, du reste, dans une étude spéciale sur le réformateur de notre langue. Nous conseillons cependant au lecteur curieux, de parcourir les six pages que Siliion consacre encore à la défense de son illustre maître, et de remanpier que descelle épotjuc il compare la réforme introduite [)ar Balzac dans la prose à celle que Mallierbe avait déjà depuis près de vingt ans fait subir à notre langue poétique. C'était voir assez juste, et Dieu sait si depuis deux siècles on a usé et abusé de cette comparaison !
Les divers morceaux (pic Sillion avait laissé publier dans le recueil de Faret, et surtout sa préface aux œuvres de Balzac, le mirent beaucoup plus en évidence que ne Pavaient fait ses Deux vérik'z. Il figurait du reste en assez bonne compagnie dans le Recueil des Lettres nouvelles. Malherbe, Racan, Colomby, Faret lui-même, disciple aimé de Coi'lTeteau, n'étaient l)as gens (pie dédaignât la faveur pu])li(|ue, et nous devons à la vérité de dire (jue les o[)uscules de Sillion ne faisaient nullement disparate dans Pensemble : le recueil de Faret eut plusieurs éditions successives, (jui donnèrent un véritable éclat à la réputation littéraire de Sillion.
Au milieu des citations (pie nous avons déjà faites, nous avons eu occasion de signaler plusieurs éloges adroitement amenés à Tadresse de Bichelieu. Le cardinal n'était pas homme à les dédaigner, car il faisait S(îs délices de la moindre louange adressée à sa personne par les littérateurs en possession de Testime |)ubli(juc : aussi Silhon devint-il bientiM Tuii des littérateurs bien re(;usau Palais Cardinal. Pour payer sa dett(! de reconnaissance envers le puissant protecleur tpii riionorait de ses bonnes grâces, il publia, en l():2tl, un IHinêijiirique an cardinal de nichcliru sur ce (jui s'est imssé aux derniers troubles de Irance, et composa plusieurs mémoires sur les guerres et les traités (ritalie depuis Kii!) : une apologie du traité deMoncon; un trailé sur rac(piisition de Pi-
gnerolen 1630; enfin un mémoire sur la guerre que la République de Venise fil aux archiducs deGratz, «à Toccasion des courses que quelques sujets de ces Princes, appelez Viscoques, faisoient dans la mer Adriatique (1). »
Ces petits traités ne furent pas imprimés du vivant de Fauteur : mais deux ans après sa mort, en 1609, on les publia dans un ouvrage en 2 volumes in-12, intitulé : Divers mémoires concernant les dernières guerres cT Italie, depuis 1625 jusqiCfn 1652. Les auteurs des autres notices contenues dans ces deux volumes avaient des noms illustres : c'étaient, à côté du cardinal de Richelieu lui-même, le maréchal de Schomberg, Louis de Buron et le marquis d'Effiat, qui tous racontaient à leur point de vue les fameuses campagnes d'Italie : et le secrétaire d'Etat de la guerre, alors plénipotentiaire près du duc de Savoie, plus tard surintendant des finances et membre de l'Académie française, Abel Servien, dont on avait retrouvé des notes sur les traités de Quierasque, de Mirefleur et de Saint-Germain.
Tout est extraordinaire dans l'histoire dont ces mémoires traitent — disait l'abbé Gallois, rendant compte de ces deux volumes dans le Journal des savants; — et il est difficile de dire ce qu'on y doit le plus admirer, ou le succez qu'a eu la guerre, ou la manière dont on a fait la paix. On y voit vingt-deux mille François qui selon toutes les apparences dévoient périr, ayant à surmonter les Alpes, à combattre la famine, et à résister aux troupes de l'Empereur, du Roy d'Espagne et du duc de Savoye, nonobstant tous ces obstacles, s'ouvrir un chemin dans des lieux presqu'inaccessibles, forcer tout ce qui s'oppose à leur passage et conquérir en trois semaines toute la Savoye, à la réserve d'un château. On y voit deux armées ennemies qui au moment qu'elles vont se choquer, s'arresteat tout à coup et, le combat s'étant changé en négociation, terminent leurs difFérens par un traité dans le champ de bataille où elles alloient les vuider par les armes. Il est vray que c'estoit le cardinal de Richelieu qui avoit la conduite de la guerre, le cardinal Mazarin qui négocioit la paix; et l'on sçait qu'il n'y avoit rien si difficile dont ces deux grands
(1) Voy. le Journal des savants, 11 février 1669,
— •.':{ minislrosno vinssnnt à bout, le premier par son «-ourage, et l'autre par son adresse (l)...-
Ces (iiiclques lignes suffisent pour justifier rintérôt qui s'atlaclie aux petits travaux de Sillion sur les incidents de celle carnpap'ne; mais on en connaît assez les péripélies pour que nous n'ayons pas besoin dinsister lon<,'tenqis à leur sujet, et nous avons hâte d'arriver à une œuvre plus importante qui fit épo(pie dans la vie littéraire de notre jeune auteur et lui ouvrit les portes de rAcadémie naissante. Le panégyrique au cardinal de Richelieu mérite cependant de fixer particnlièremcnl noire allenlion, tant à cause de son mérite p(jlilique et littéraire, que par le moyen qui fut imaginé pour le répandre et le faire lire plus sûrement. Nous verrons bientôt ([ue Silhon publia en 1()Ô4 un traité philosophicpie sur rimmorlalilé de rame : livre aussi étranger à la j)olili(pie (ju'il soit possible, et dont le succès fut constaté pir plusieurs éditions successives. Or, en léte de ce traité, le panégyriipie du cardinal fut répété cliaipie fois sous le titre d'Epitre dédicatoire à Richelieu. Lorsque Tabbé Colin cul l'idée, trente ans i)lus tard, de répandre ses réponses aux satires de Boilcau en les faisant servir d'envelop|»es aux pâtisseries du fameux Mignot ijui avait à se venger comme lui, il n'inventa rien : Richelieu avait déjà forcé tous ceux qui s'occupaient de (luestions religieuses ou de philoso[»hie à lire son apologie polili(iue. Inutile de demander si le ton du discours est bien celui diiu panégyri(iue :
Car pour les morvoillps qui reluisent on vostro personne, ou qui esclatont en vostro vie, lo nouibro en est si grand et la diversit»'? si vaste, que do les vouloir mettre toutes en un peu d'espace et les ranger dans le destroit d'une lettre, ce seroit vouloir enfermer tout rO(!»'an dans If canal d'un»- rivirrc L-i inoiale n'a point de pn^copios si difliciles pour foniHT l'iiuinnie, dont vous n'a\o/. lionn»' desmrmples et \nus estes |>arvenu à cet excez de bien qu'elle attribiie aux Héros et qui a fait les Dieux de l'antiquitc. Les maximes do vostro
(1) Journal dt$ $avanl$, 11 février 1069.
politique ne sont pas des maximes communes, et à voir la prospérité de l'Estat, et le bonheur des affaires, depuis que vous gouvernez, on diroit que vostre prudence fait la fortune, et que vous ne croiriez pas que vos conseils fussent assez sages si les évèuemens n'en estoient heureux.
Après ce préambule, Silhon indique les conditions essentielles que doit remplir un bon conseiller du Prince : « en la connoissance de ces deux choses, dit-il, en Tobservation de ce tempérament de faire rendre à Dieu ce qui luy appartient et à César ce qui luy est deu, consistent aujourd'hui Taccomplissement de la science civile et la perfection du Ministère. » Aussi rien de meilleur qu'un premier ministre qui avec la politique « possède en même temps la théologie et est esclave des lumières qui sont descendues immédiatement du ciel. » Suit une longue apologie de la guerre contre les Huguenots « qui n'auroit pas besoin de defïense si la France n'avoit point d'ennemis et si tous les François aimoientleur patrie. » Silhon insiste particulièrement sur la différence qu'il faut faire entre les Huguenots et les Rebelles, et montre que si on eut tort sous les rois du siècle précédent de massacrer les protestants pour leurs opinions religieuses, on a eu grand raison de les écraser dans leur rébellion politique.
Vos conseils. Monseigneur, ont esté plus généreux, plus fidèles, plus selon l'esprit de Dieu et le génie du christianisme que ceux des ministres qui gouvernoient en ce temps-là. Le roy qui s'en est servy a bien toujours eu de la pitié pour les huguenots et pleuré sur l'erreur des dévoyez et l'endurcissement des incrédules. Mais il n'a eu de la colère que contre ses mauvais sujets n'y pris les armes que contre les rebelles de son royaume. Il a distingué entre deux maladies fort compliquées et presque confuses, la désobéissance et l'hérésie : il n'a attaqué que celle qui estoit de sa tâche et de son département, etc.
Puis passant à la politique extérieure, Silhon s'attache longuement à discuter et à défendre nos alliances avec les hérétiques. Elles étaient nécessaires, ajoute-t-il, car la guerre
était juste, et il valait mieux occuper ailleurs que chez nous les omicFiiis de lu France. Et (iii»'li(3 {/uerre plus just»; que la défense contre celte arnliitieuse maison d'Autriche qui depuis cent ans ne cherche qu'à nous déuiemhrer et à nous détruire ! Le tahleau de la politi(|ue espagnole depuis le commencement du règne de Charles-Quint est ici traité de main de maître. Nous y remarquons ce passage:
Rien no leur a ostfî dt'shonriosto d(; co qui leur a est(5 utile. Ils se sont coulés dans le conseil de nos princes, ils ont pénëtré jusqu'au sanctuaire du cabinet, ils ont semé de la discorde jusque dans les familles rovalles : ils ont enlevé avec le poison des enfants de France par la propre confession des empoisonneurs, et ils sont soupçonnés de qiiol(|ue chose de pis dont je no veux point parler et que je ne veux pas croire. Que dirai-je davantage ! Ils n'ont pas seulement Iraliy la n'iigionet abaulonné la cause de Dieu pour nous faire du mal; ils (Kit mosmo exposé ce qui estuit à eux pour envahir ce qui nous appartenoit et laissé en proye leur patrimoine pour se jelter dans le nostre...
Le soupron terrihie dont parle ici Silhon a donné lieu à hien des conjeclinvs. On lit dans le Patininna que cela fut d'abord interprété de la stérilité de la reine (ju'on accusait les Espagnols d'avoir causée par des breuvages avant qu'elle ne partît d'Espagne; mais Louis XIV étant né en KiôtS, l'accusation tombait d'elle même: « Il faut donc l'entendre d'autres crimes, dit h; Pnliniana, et pour preuve; de cela vous ne voyi'Z autre chosi! (pic des Espagnols s'employer à balayer l'église; de Home [»oin' [lénilence de ces crimes (1). »
Enfin, apr(;s un exposé des affaires de la Valtelineel du i\\\r de M;iiil(tii(' pniir iiioiiliiT jussiproii les Espagnols ont poussé la mauvai.se foi, Silhon revient à nos alliances, et demande s'il n'a pas mieux valu avoir détourné la guerre de nolri! territoire, et par nos alliés l'avoir p(»rtée dans le cœur de l'empire à l'aide des Suédois et ^\vi> iiidlandais. « Pour le trouver mauvais il ne faiil pas être François d'inclination, si
U) Patiniana, p. 50- .M.
on
on l'est de naissance, il faut avoir Tâme toute ligueuse, il faut être originaire de Castille. » Il y a plusieurs pages à ce propos, empreintes d'une véritable éloquence, et n'était l'abus un peu trop fréquent de la répétition, nous donnerions ces passages comme l'un des meilleurs morceaux oratoires de l'époque. Mais il est temps de retrouver Silhon à la cour et d'aborder le grand ouvrage qui mit le sceau à sa réputation.