‹ Jean de SilhonChapitre 4 sur 7 · II. SiLHON SOUS Richelieu · texte numérisé non relu

II. SiLHON SOUS Richelieu

Le Ministre d'Etal. — Le discours des Conditions de l'histoire. — Le traité de l'Immortalité de l'âme.

Ce fut seulement en iOôl que parut le premier volume de Touvrage ca{)ital(le Sillion. Ce livre, dont la lettre à révéque de Nantes faisait pressentir l'apparition, avait pour titre : Le Minhilrc d'Etal ou le véritable iisaf/e de la politique moderne, et prùsenlait un (lével()p[)ement raisonné des tliéuries indiquées dans colle lullre. Le succès répundil à rallenle de Fauteur, et bien (jue le second volume n'ait paru qu'en 1643 et le troisième en 16()1, le Ministre d'Etal doit à ses éditions elzéviriennes d'être encore aujourd'hui coiniu, au moins des bibliophiles. Cclrailé, du reste, est écrit d'un slyle éicxjucnlel aj,'réable, cl sinvanl les expressions d«^ Sorcl, répélérs par le P. Lclong, il est comme les autres ouvrages de fauteur «accommodé aux matières (pii y sont traitées (1). » Aussi, le second volume n'avait pas encore paru, ijuc déjà le |>remier se réédil;iil à Leyde chez les KIzeviers (:2); puis, traduit en italien, par Mulio Ziccata, il sortait des lucsses de Venise (5). Les antres volumes eurent aussi plusieurs éditions successivi'S.

Le succès du livre de Silhon n'est donc pas conlesliible.

a; Sorel, Bibliothèque française, p. 'i39, et le P. Lclong, Bibliothèque hittorique, n" 13927.

(2) En 1630. — V. Hrunct, Manuel du Libraire. :81 En 103!). Voy. lo P. Lclong.

et Sorel a eu raison de dire que le Ministre d'Etat est un des ouvrages « qu'on doit fort considérer pour son beau style et pour sa doctrine (1). » Le célèbre bibliographe remarque aussi, dans son traité du progrès de la langue française, qu'après Balzac, « ceux qui ont recherché la pureté du langage ont esté principalement quelques-uns, qui n'ont fait que des discours dogmatiques, soit qu'ils aient traité des sciences universellement ou particulièrement (2) » et, parmi eux, il cite avec les plus grands éloges le médecin Cureau de la Chambre, les PP. Senault et Lemoyne, Silhon, dePriézac, etc. (3).

Ménage raconte, il est vrai, dans le recueil (Taiias qui porte son nom, que Richelieu, ayant un jour demandé au célèbre évêque de Belley, Camus, « ce qu'il pensoit du Prince de Balzac et du Ministre de Silhon (deux livres nouveaux qui paroissoient alors) : — Le prince ne vaut guère, lui répondit M. Le Camus {sic); le ministre ne vaut rien (4). » Mais il ne faut pas accepter cette boutade pour un jugement littéraire. L'évêque romancier aimait fort les jeux de mots et les épigrammes : c'est lui qui disait en plaisantant : « J'ai entendu / un sermon sur la grâce, prononcé de bonne grâce, par M. l'évêque de Grasse (Godeau). » Les deux appréciations nous \ semblent empruntées à la même source, qt le plaisir de lancer à la fois une double pointe contre Richelieu et contre Louis XIII, quoique Camus les respectât fort, n'a, sans doute, pas été étranger à la grosse malice dont il était coutumier. Du reste, on l'accusait quelquefois de manquer de jugement sans qu'il refusât d'en convenir, et dans tous les cas, si réellement le Prince de Balzac ne vaut guère, nous consentons à ce que le Ministre d'Etat ne vaille rien.

(1) Sorel, Bibliothèque française, p. 61.

(2) Sorel, Bibliothèque française, p. 239.

(3) Voir les études que nous avons consacrées à Cureau de la Chambre et à Priézac, au iV livre de notre histoire du Chancelier Seguier. Paris, Didier, 1874, in-8o.

(i) Ménarjiana, édit. 1715 (en 4 vol. in-12), t. Iii, p. 75.

« Que puis-je vous dire du discours de Siilion, écrivait à CliajM.'Iaiii le ^Maiid épislulier, si ce n'est que cjjst u[ie pièce à durer, pleine d'arlilice, de jugement et de beautés chastes, sMl en fut jamais. Ce seroit une l)elle chose, si par là nostre ciier amy esloit fondateur d'un estât nouveau, et ce seroit renchérir sur celuy qui remua une infinité de pierres et bastit les murailles crune ville au son de son luth (l). »

Il faut se délier (pielquefois des jugements critiques de Balzac en faveur de ses amis; mais on ne récusera pas Tautorité de Tabbé Lenglet du Fresnoy, qui écrivait au dix-huitième siècle au sujet du Minisire d'Etat : « Cet ouvrage, qui est aujourd'hui très commun et peu recherché, ne laisse i>as d'être un des plus sravans, des mieux raisonnez et des mieux escrils en malière de [)olili(iue. Il ifétoit pas cependant généralement estimé dans le temps qu'il a paru, peut-être parce ([ii'il parloil Irop favorablement du ministère du cardinal de Richelieu : tant il est difficile de loiier sagement et avec une juste mesure le Minisire (pii est en place. On ne doit en dire ni tro[), ni trop peu. Mais aujourd'hui (pie l'on srait ([ue ces louanges étoient diies au devoir et à la recoiniaissance, on pourroit le lire pour y prendre les vues et les lumières (ju'il a soin de suggérer (2). » Nous allons en juger par nous-mêmes.

Par une exce[)lion assez, rarg à cette époque, aucun des volu.iies du Ministre d'Etat n'est précédé de dédicace ou d'épîtreà (pielipie puissant protecteur. Un sinq)le avertissement expose d'une manière très-succincte la profession de foi de l'auteur, etSilhon réclame l'indulgence: tl'abord pour la matière de son œuvre conq)osée de raisonnements, au sujet des- (piels il a pu se lromp(!r : car « les actions des princes sont connue les grandes rivières dont peu de personnes ont veu la source et l'origine, bien (pi'uin' inlinité eu voient le cours (M

(l) Balzac. Ltttret à Chtiprlain, |)ul)lii'os pnr M. rnmi/oy do Lirroiju^ il.in» les Uél(inf}fs do la l'oUfciion des Doc. inéd. — Paris, impr. naL, 1873, in-4'', p- 206. '207.

(l) Du ftatuQy , Méthode four tUiditr Vhittoirt, l. vi, p. !):>. ,

le progrès, » — et d'exemples ou de faits historiques dont les auteurs qui les lui ont fournis doivent être seuls responsables; puis pour le style, il avoue qu'il s'est abandonné à son naturel, car « on va bien mieux quand le sujet nous porte et qu'on a vent et marée, que quand on ne va qu'à force de bras et de rames; et les maistres de fortifications disent qu'il y a des endroits sur la terre qu'on ne sauroit rendre bons, non par le défaut de l'art, mais par le vice du plan et de la situation. » Nous remarquons dans cette préface deux déclarations particulièrement importantes et qui attestent le profond respect de l'auteur pour les deux grandes autorités auxquelles il soumet ses doctrines, le pape et le roi :

S'il y a quelqu'un, dit-il, qui trouve mes jugemens trop libres, principalement quand je parle du pape et des choses de Rome, je le supplie de considérer qu'on ne sçauroit tirer de plus douces conséquences des exemples que j'apporte. Si les exemples sont faux, je ne les ay point inventez et les sources en sont fort connues. Il y a pourtant sujet de loiier Dieu, de ce que quelques-uns des pasteurs qui ont gouverné son Eglise, n'ont pas esté si hideux qu'on les peint, ni si noirs qu'on les figure, S'ils sont véritables, on a encore sujet d'admirer la divine Providence, d'avoir conservé son Eglise sans flétrissure et sans tache parmi la corruption de quelques-uns de ses membres, et de l'avoir maintenue en santé ayant la contagion si proche d'elle.... En tous cas, si je me flatte en mes sentimens, et si l'amour de mon ouvrage me trompe, je le soumets avec une parfaite docilité au jugement des supérieurs, et de ceux qui ont droit de régler mes opinions, et d'imposer des lois à mon entendement. Ce qu'ils condamneront, je le condamne : je me rétracte dès à présent de ce qu'ils ne trouveront pas bon, et je ne suis pas si bon chrétien que je ne sçache qu'il vaut bien mieux obéir, et exercer une vertu nécessaire, que faire du bruit dans le monde, et acquérir une vaine réputation d'esprit en défendant une opinion incertaine.

Et plus loin :

Si je parle en plusieurs endroits avec éloge de Monsieur le Cardinal, qu'on considère que c'est sans faire tort à personne : que je n'oste rien à autruy pour lui donner; que j'attribue toujours au Roy la principale gloire des bons événemens; que je le représente comme

[e principe et la première cause de la fortune de la France, ot que les louanges que jo donne à M. le Cardinal lui sont appliquées do telle fa'.on qu'elles rejaillissent encor sur le Roy..., eti-.

Après ces professions de foi fort catégoriques, il est inutile (le demander quel est Tesprit général du livre. Sillion, sans plus tarder, entre en matière: montre qu'un excellent ministre est une marque de la fortune d'un prince et Tinstrument de la félicité d'ini Ktat; déclare (jue fart de gouverner est souvent difficile et (|u'il reçoit un grand secours de Tétude; puis, abordant plus directement Tessence même de son sujet, il consacre un discours tout entier à établir, « que la connoissance de la morale est unepréi)aration nécessaire pour la politique»; d'où procède cet axiome des [thilosoi»hes, «queceluy qui conmiande doit estre meilleur que celuy qui obéit, et (juMI n'appartient pas à gouverner les hommes à celuy qui est esclave de ses passions, ni à guider un autre s'il n'a la veùe meilleuRî (jue luy. » Mais cela doit être entendu, dans m\ élat héréditaire, plus souvent desministr"S(iue du priiice, car les souverains qui viennent par succession elcpii naissent avec le caractère de princes, n'ont souvent ni prudence ni vertus morales et pollti(pies « on les reçoit sans les choisir; il faut les picndre tels ipie Dieu les envoie, ou en sa colère, ou en l'amour qu'il porte au peuple (jui leur doit estre soumis. » Les ministres sont donc nécessaires et ne doivent se projtoser d'agir que pour l'amour de la vertu, ne « tirant que lies a[)[)laudissemenls de leur conscience la première récom- |ii!nsc du bien qu'ils font, » car leurs services sont souvent payés (ringratitndc, surloiil s'ils sont rendus contre fonire (lu Princ(!. Kt Sillion terniin(! son livre jiremier en dévehq)panl, en plusieurs discours, les cpialités principales d'un premier ministre, qui doit être «« S(;avant, élcxiueiil. ne point tascher de rendre sa con(luit(; si esclatante (prutile, ne la régler (pie par l'intéresl de TKstal et du Trince. pour\ii qu'il u'olîense point la justice. »

Le livre second quitte les hauteurs spéculatives pour entrer plus intimement dans le domaine de la pratique. Après avoir posé en principe que le conseil du prince doit être composé de peu de personnes, Silhon expose longuement qu'un parfait ministre doit être propre pour le conseil et pour l'exécution, — que la vertu de garder un secret lui est particulièrement nécessaire, — qu'il ne peut avoir l'âme égale s'il n'a éprouvé de l'une et de l'autre fortune, — qu'il doit posséder la science de discerner le mérite des hommes et de les employer, — qu'il ne doit point former sa conduite sur l'exemple des étrangers, — ni sur ce qui s'est toujours pratiqué dans l'Etat;.... puis il consacre sept discours à étudier « comment il faut user des avis qui viennent de Rome et de l'entremise du Pape, » en insistant sur le caractère habituel des agents pontificaux. Il conclut que l'entremise des papes est fort utile dans les différends des princes chrétiens, et se livre à de longues dissertations pour savoir s'il est loisible de leur faire la guerre et comment il faut traiter avec eux. Ces derniers chapitres, qui pourraient paraître aujourd'hui peu opportuns, étaient alors d'une importance capitale, et Silhon les a traités avec tout le soin que réclamait la situation des esprits.

Le volume de 1652 est complété par un troisième Uvre uniquement employé à des « considérations sur les principales choses que le Roy a faites depuis la descente des Anglois en risle de Rhé, qui déclareront quelques conditions qui sont nécessaires à un ministre ». Les principales sont le soin et la vigilance. Un discours entier est consacré à étabUr « que le véritable exercice de la prudence pohtique consiste à sçavoir comparer les choses entre elles et choisir les plus grands biens et éviter les plus grands maux, et à sçavoir si le conseil que M. le Cardinal donna de passer enl'lsle de Rhé estoit fondé sur les règles de la prudence, et si le Roy fit bien de rebrousser en Languedoc après la prise de Suze.... »

On s'iriia<,Miie bien d'avance que Tauleur «lu l'anéyi/rique au Cardinal se prononce toujours dans ses exemples en faveur de la [)olili<iue de Hiclielieii : le livre du Minisire (CElat est en elTet une véritable apolo^'ie du fondateur de Tunité fran«;aise; et ce caractère est peut-être encore plus saillant dans le second volume (jui parut en 1042, au moment où rédilice politi(iue du grand Cardinal s'élevait enlin sur des bases délinitivement établies. Silbon étudie spécialement dans ce volume le droit de ratla(iue et de la défense. Après avoir examiné « d'où vient «lue les bestes d'une mesme espèce ne se font pas la guerre entre elles mesmes, comme font les hommes, » il arrive à cette conclusion : que les passions déréglées sont la cause de ce désordre; — que les duels sont contre le droit des gens et particulièrement contre l'autorité des Princes sages, mais i\\\ii Dieu a laissé à ceux-ci le droit de se faire justice eux-mêmes, (juand ils sont olTensés par les autres princes; — que la guerre légitime est dans lOidrc des vertus et une brandie de la justice, — et (jue les princes doivent imiter Dieu en l'usage qu'il leur a laissé de ce droit redoutable. Puis il discute le droit, les avantages et les «pialités des ligues «H des confédérations défensives; il recherche "(pielles conditions doit avoir la paix que tous les gens de bieii désirent, aflin (pi'elle soit hoinieste et seure, » démontre « «jue le véritable employ *le la vaillance d'un Prince consiste à délivrer son Kstat de guerres civiles et à en destourner les esti'angères, •» et pour conclusion de tous ses discours divers, il déverse analht'me sur analhème coidre la polilitpie espagnole, établissant ici « par deux preuves infail- Hblesquc c'est la maison d'Autriche (jui a toujours résisté au dessein de la pai\ où le Uoyelses confédérés se sont portez tout de bon; » — là « ([ue les paix particulières que ladite maison d'Autriclie tasclie de faire, seroient la ruine de ceux (pii les feroient; .» — plus loin, «jne l'origine du dessein de la prétendue monarchie de cette maison a été laneanlissemenl

de toutes les monarchies voisines; — et toujours « que le Roy a admirablement réussi en toutes les choses utiles ou nécessaires à son Estât. »

Mais l'éloge delà politique ne lui suffit point; voici comment Silhon nous dépeint Richeheu lui-même :

Certes, s'il est. vray, ce que dit Aristote, que celuy-là seul a le pur usage delà raison et par conséquent la plus parfaite vertu, qui n'a point de passion violente, on peut dire sans flatterie que jamais homme n'a apporté au service des princes et au gouvernement des Estats, une plus grande liberté d'âme que M. le Cardinal. Sa condition l'exempte de ces fortes impressions que font le sang et la nature sur l'esprit des Pères. Il ne connoit nulle de ces inclinations qui ayant leur racine dans le corps emportent l'âme toute entière, ou la partagent entre les plaisirs des sens et les opérations de l'esprit. Et pour ce vilain appétit des richesses qui travaille tant de personnes illustres, qui suborne les plus utiles serviteurs des Princes, et qui a souvent taché les plus belles vies, il est tellement esloigné de son humeur, qu'il est vray que s'il n'a jamais esté tenté de sortir de ce milieu où la libéralité consiste, il n'a jamais trouvé de la peine à se mettre au hasard de devenir pauvre pour le service de son Maistre. De sorte qu'on peut dire de lui qu'il a l'âme si tranquille, qu'il ne s'y eslève point de mouvement que son devoir ne face : qu'il n'y a point eii d'agitation, que l'amour qu'il porte au Roy n'ait causée; et qu'il n'y en a point eii du tout, à laquelle la raison n'ait consenty et que la philosophie ne laisse tomber en l'âme des sages (1).

Richelieu était très-friand de ces éloges directs amenés naturellement dans les œuvres littéraires. Nous pubherons bientôt une étude complète sur l'influence qu'il exerça de cette façon sur tous les gens de lettre contemporains; bien peu y échappèrent : romanciers, poètes, historiens, polémistes, philosophes, tous lui apportèrent, à l'heure dite, le tribut désiré. Silhon figurera au miUeu de ses apologistes immédiats, Hay du Chastelet,Sirmond,Priézac, La Chambre, Le Vayer, etc.. dans la Cour académique du Palais Cardinal, et son œuvre a été plus durable que celle de la plupart de ses compagnons dont

11) Silhon, Le Minisire d'Etat, édit. de 1643, i, 24, 25.

les brochures toutes d'actualité sont depuis luii<,'temi)S tombées dans un profond oubli. Nous voyons même dans un passage du traité de l/nmiortalilé de l'àme, [iiibilù vw Ki-'i, (jiie Richelieu sut reconnaître ses services et lui conlia vers cette éitoijue des missions dijilomatiques, car il se plaint de ce que l'occasion d'un voyage ipiil dut faire hors de France « ail accroché le dessein qu'il avoit fait d'écrire contre les déistes, et lui ait fait suspendre Pétude de la théologie pour en embrasser une autre à laquelh; il avoit eu de tout temps de liiiclination, celle de la po!ili(iue (1). »

Il est vrai (pie ces missions ne lui ra[»portèieiil pas grand fortune, carSilhon, très-désinléressé, resta toujours dans une situation voisine du besoin, et Ton doit regretter que le ton général de son (euvre ait pu faire croire à un manque comi)let de désintéressement. « Je ne connais ni cet auteur, ni son épo(pie, nous écrivait dcrnièromofit un de nosarnis à (pii nous avions communiiiué le Ministre d'Elat; mais à la nôtre, un pareil ouvrage, où dominerait autant Pétude de la politi(pie contemporaine, avec de tels éloges adressés soit ;i un mi. soil à un pru[»le, me paraîtrait assez aisément une flagornerie. » Telle est Timiiression (pii se dégage anjounThui à la première lecture de cet ouvrage, et, même en U')Ty1, à une époijne où ce style était de mise, elle dut frapper plus (Tini lecteur, car Silhon crut nécessaire, deux ans i)lus tard, de se justilier devant le public. C/csl encore le liailc de Vlnunorlalilr de Càttie qui nous fournit ce icnseignement.

La boniio foy ot cette siiicrritù do jugoniPiit dont jt" vims Ao par- If'i-, dit Sillion au livrn I" do cet ouvraf^o, .s'ostoiujoiit gi'in'raltMiK'tit sur tous inos cscrits, ot ceux-là ino eouuoissent mal qui on ont ai-cusi'* quelques-uns de nattorio ot do complaisaDue iinuiodénWî. lis ino font grand tort ot je veux hion qu'ils sradicnt (|u'il n'y a point d'intérost au monde qui mo soil si cliorquo coluy do la v»'ritt' : qu'il n*v a point do passion (jui me peut faire trahir mes scntuuons et qu'il luo

(1) Sillion, De l Immort'jlitv dr Idme. (^dil. ir.22. p. 40.

seroit aussi peu possible de donner de fausses louanges, qu'aposter une calomnie, et de chercher du fard pour ce qui est laid, que jetter de l'ancre sur un beau visage. Je sçay qu'il n'y a point en cette vie de juste prix pour la vertu, ny de recompense qui esgale son mérite. Mais puisqu'Aristote et l'opinion des hommes veulent que la plus belle qu'elle puisse recevoir de dehors soient des louanges, comme ce seroit une injustice de les luy ravir, je croy que ce seroit un plus grand crime de les prostituer et de les détourner de leur naturel usage en les attribuant à ce qui n'en est pas digne. Cela ne m'arrivera jamais, etc.. (1).

Voilà une déclaration catégorique, et le caractère général de toute la vie de son auteur nous engage à croire qu'elle a été écrite avec franchise. Nous sommes en présence d'une apologie de bonne foi.

En 1G52, Tannée qui suivit l'apparition du premier volume du Minisire d'Etal, Silhon publia un livre qui ne fit pas autant de bruit, mais qui offre cependant quelques particularités intéressantes. Il est intitulé : « Histoires remarquables, tirées de la seconde partie du Ministre d'Etat, avec un discours des conditions de l' Histoire. y> C'est sur ce discours, presque inconnu, que nous voulons appeler un instant l'attention, car il a eu l'honneur de plusieurs éditions, sans que les bibliographes s'en soient jamais douté(2). Silhon l'a réimprimé presque tout en-

(1) Silhon, de l'Immortalité de l'âme, p. 40, 41.

(2> M. Paul Lacroix, ou, si l'on veut, le bibliophile Jacob, puisqu'il est aussi connu sous ce nom, a bien voulu, avec une rare obligeance, faire pour nous à la bibliothèque de l'Arsenal les plus actives recherches pour trouver le Discours des conditions de l'histoire en volume séparé, qu'indiquent certaines bibliographies. Il veut bien nous assurer, ce dont nous lui sommes très-reconnaissant, que s'il existe seul, ce ne peut être qu un tirage à part de l'Epître ou plutôt du discours à M. le président de iMesmes qui précède le volume des « Histoires remarquables, etc. » (Paris, Pierrd Rocolet, 163-2, in-S», 14 ff. et 100 p.) On lit en particulier dans cette épîlre les déclarations suivantes, qui ont un intérêt biographique : «.... C'est pourquoy ayant dessein d'escrire une Histoire et de remettre en un corps ce qui est arrivé de plus remarquable en France et en Allemagne depuis la mort du feu Roy, je tire à grand avantage que vous vouliez prendre la peine de reconnoistre mon slile — Vous m'avouerez que je ne pourrois travailler sur une matière plus noble que celle que j'ay choisie et que le mon le n'a rien veu, il y a longtemps, qui soit comparable à ces àp\i\ grandes résolutions auxquelles le destin de toute la chreslienlé semble estre attaché... J'emportay ce dessin d'Italie, mais une occasion que je n'avois paspre-

lier dans l'un des cliapilres de son traité de Vlmm/rtaUté de l'âme, comme il avait réédité le Pané(jyriqm au cardinal dans Tépître dédicatoire du môme livre. Le traité des CondilUms de rilisloin' méritait, du reste, cet honneur, car c'est un excellent ouvra^'e, rempli de sa{.'es préceptes et de conseils judicieux. Aussi Tabbé Lenglet du Fresnoy assurait-il avec raison que « ce petit discours renferme en peu de paroles tout ce qui s'est dit de plus sage sur un sujet où il es! difûcile d'être aussi concis que l'a été cet habile écrivain (1) » : et pour preuve, Lenglet en extrait la substance qu'il donne pour règles assurées de ce genre d'écrire; nous en reproduirons après lui les traits principaux.

L'histoire, dit Sillion, est un ouvrage plus régulier qu'on ne pense ordinairement : ce n'est ni une suite de mémoires, ni une chaîne d'événements qui se joignent simplement l'un à l'autre par l'ordre des temps. Quatre parties principales constituent son essence : la narration, les jaijemi'nts que les historiens portent des événements, les maximes et les Imran- (jues. Tout ce qui sort de là n'est que hors d'œuvre ou digressions recherchées ayant pour but de délasser l'esprit du lecteur ou de le sur[»rendre. « Tel est cet illustre doute (pie forme Tile-Livc et qu'il décide en faveur des Romains, à (pii seruil demeurée; la victoire si Alexandre leur eût fait la guerre.... Telles sont les descriptions de quelques pays ou des mœurs de S(!s habitants |»ar où néanmoins un prince n'aura fait que passer. Car (luand c'est un Etat ipi'on attaque, une place (pi'oii assiège, un champ de bataille, ou le

vcuo m'a obli^'i^ de le faire précéder d'un traité do la politiqae moderne. J'en ly dosji donne la preinii'ro partie au public.. Jo suis pourtant bien aise que cet oovrajt'e .soitallit ilosani, et (|ue j'ayp eu lieu d'essayer mos lor-es et do me motiro en oscliolo avant d'enlri'prfiidro l'autre. C'est une besogne plus difllrile qu'on ne pense et peu de personnes unt l'idée do la bonne histoire et des conditions nérrssaires pimr l'accomplir. \\ y en a qui ne mettent point do dilTércnce entro s^avoir l'Histoire et la composer el qui, n'ostans que mémoire «l caquet, s'estiment capables de la plus hardie peut eslre production do toutes les facultés de l'esprit... » (1) Lcnglet du Fresnoy, Méthode pour étudier l'histotre, V, 438.

lieu d'une rencontre considérable, alors Thistorien ne sçauroit se dispenser d'en donner le plan, pour rendre les choses aussi présentes à Pimaginatian que si elles étoient sous les yeux même du lecteur... » : mais à la condition qu'on n'abuse pas de cette licence, et qu'au lieu de reposer l'esprit, ces descriptions ne le fatiguent, reproche qu'on peut adresser à Polybe chez les anciens, à Paul Jove chez les modernes.

La narration, dit-il encore, est la base de l'histoire : elle en soutient seule toutes les parties : elle doit raconter fidèlement les événements et les choses mémorables qui arrivent dans le monde, mais cette exacte vérité qu'elle rencontre facilement « au gros des succès et au principal des affaires » lui échappe quelquefois dans les détails et dans les circonstances. Car l'histoire ne s'arrête pas à ce qui se passe en pubhc : elle pénètre jusque dans le cabinet des princes et dans le secret de leur conseil. Elle cherche les motifs des résolutions qui s'y prennent et veut approfondir toutes les causes de leur conduite et les ressorts les plus cachés de leurs desseins. Aussi l'honneur et la bonne foi, requis dans toutes les actions de la vie, sont-ils ici particulièrement indispensables, et l'historien qui manque à ces conditions et qui déguise à dessein la nature des événements est un traître et un faussaire qui abuse de la confiance du pubhc. Mais s'il y a des « relations d'une certitude infaillible », il est aussi bien des matières douteuses qui ont occasionné « du conflit entre les plus habiles auteurs » et dans lesquelles il serait périlleux de suivre la voie du raisonnement et des conjectures; car les affaires publiques font souvent sur l'historien qui les regarde de loin une tout autre impression que sur le prince qui les a regardées de près, agissant par des ressorts imperceptibles, abandonnant quelquefois les vrais intérêts de l'Etat par caprice ou par passion, frappé souvent d'étourdissement par Dieu, le maître des affaires et des hommes, lorsqu'il veut les perdre ou les punir Puis Silhon discute

(juelle créance on doit donner aux mémoires et aux relations des contemporains, comment il faut peser les influences qu'ils ont subies; « car à (jui croira-t-on, à César ou à ses lieutenants, quand ils ne sont pas d'accord sur le lieu d'une bataille?».... Si les cabinets des princes sont fermés à Thistoiien, et s'il ne peut avoir communication des secrets de l'Etat, la voie du raisonnement et des conjectures lui sera ouverte. S'Usait bien la polit iqiœ du temps auquel il écrit, s'il n'ignore pas les véritables intérêts des i)rinces et les mieurs de leurs ministres, s'il a compris l'ordre de leur conduite, les maximes (pi'ils observent et le but où ils tendent, il ne lui sera pas difficile, supposant les clioses faites, de juger quel en a été le mobile. — Enfin l'bistorien ne doit pas donner place dans sa narration à toutes sortes de personnes, ni exposer toutes sortes d'aventures. Il faut s'imposer de la sévérité dans le choix et savoir démêler les événements considérables des incidents ordinaires (jui arrivent journellement à tout le monde.

Dans un autre cha[)ilre, Sillion combat longuement et par d'excellentes raisons les auteins qui ne veulent pas laisser à riiistohen la liberté de porter i\esju(;ehiefits sur les actions, les conseils, les vertus et les vices des |»iinces ou des hommes illustres, « (pu prétendent (qu'alors il passe les bornes de son devoir et qu'il ne doit ni gêner, ni déterminer l'esprit de ses lecteurs. »> Mais il ne faut pas cependant (jue Thislorien qui se mêle de porter un jugement, ne sache qu'à demi la morale et la poliliipK! : «il doit craindre encore (|ue l'amour de la juslice et le zèle de la religioii ne le transportent et ne lui fassent faire quelque faute contre le bien de PEtat : ou (jne l'amour du bien de l'Etat ne le fasse pécher contre la religion. »

Enfin, après de bons conseils au sujet des maximes, (pii sont comme des fitMirs tpi'on sème sur les autres parties de l'histoire et dont l'éclat sagement ilislribuo doit relever la

beauté de la narration et non pas Taccabler; — puis au sujet des harangues, en recommandant d'être aussi réservé que possible sur celles qui sont directes, c'est-à-dire où l'on introduit les grands hommes parlant eux-mêmes, Silhon arrive au style Gi déclare que, s'il ne faut pas en négliger la politesse ni les grâces, la dignité lui est si nécessaire en histoire, qu'elle peut seule relever des ouvrages médiocres. « Les affectations du langage, dit-il, ne conviennent point à l'histoire; elle ne souffre ni les hcences de la poésie, ni toutes les libertés du discours oratoire : elle ne reçoit rien de superflu, ni une parole perdue; elle se sert avec discrétion des locutions figurées, et comme elle est l'amie inséparable de la vérité, elle ne peut souffrir l'hyperbole qui est quelquefois permise à l'orateur. »

Tout ce qui vient d'être dit, ajoute Silhon en terminant, ne regarde que l'histoire générale : s'agit-il de relations, de mémoires, de vies particuhères ou d'histoires de provinces et de villes, la composition et l'économie en sont différentes. Chacun doit suivre à cet égard son goût et son génie.

Ces préceptes de critique historique, tous marqués au coin du bon sens et de la probité la plus scrupuleuse, peuvent nous paraître aujourd'hui élémentaires; mais au commencement du dix-septième siècle, alors que la passion égarait presque tous les historiens dans des sentiers très-divers au service des partis, et que nul guide sérieux et pratique n'existait encore en notre langue, il y avait un mérite réel à présenter ainsi sous une forme concise et simple les principales règles d'une saine critique. En dehors des anciens, on n'avait guère que des traités espagnols ou italiens sur la matière, et nous ne connaissons en France avant l'opuscule de Silhon que le Discours des vertus et des vices de l'histoire et de la manière de la bien écrire, pubhé en 1620 par Gomberville à l'âge de dixneuf ans.

La réputation littéraire de Silhon, et surtout sa compétence dans les matières pohtiques, s'établirent si bien à la suite de

ces diverses publications, qu'on lui flt honneur vers celte époque de livres estimés qui ne sortaient pas de sa plume. C'est ainsi qu'un volume intitulé le Conseiller jT Etat lui fut attribué en IGÔô, et quoique ce livre ait eu de nombreuses éditions soit à Paris, soit à Leyde, soit à Amsterdam (1), ce ({ui aurait dû mettre son auteur en évidence, Tancien catalogue impriuié de la lUbliotliètpie du Roi (Jurisprudence, 2* partie, ir 1^80), le porte au nom de Jean de Sillion (2). Mais il est prouvé que Tauteur véritai»lu est IMii'.ipiie de Béllmne, et le P. Leiong dans sa Bibliothèque hislorique lui restitue son œuvre. Cette attribution n'en est pas moins fort honorable pour notre auteur, car elle constate combien sa renommée fut solide parmi ses contemporains.

Nous arrivons à une année qui marque une période nouvelle dans la vie littéraire de Si!lion. Eu 1GÔ4, il publie son livre de \' Inimortalité de rame, amplilicalion de la seconde partie des Deiu: Véritez, et sous les ausiûces de ses premières œuvres, il est choisi par les amis de Conrart pour faire partie des fondateurs de TAcadémie française.

Nous connaissons déjà pliisieuis des fragments du livre do V/miiiorta/ité de l'àine, ce livre que F'ellisson ai»[)clail <« une théologie naturelle (ô). » Il est vrai (pfils se rap[»ortent peu au sujet lui-même, car une foule de questions y sont traitées I l'abri et sous le couvert du titre général : c'est ainsi que le panégyricpie du cardinal de Itichclieu et le discours des Conditions de l'histoire s'y trouvent enclavés; mais le traité philosopliiijue lui-même mérite une sérieuse attention.

l/immortalité de Tàme a été le sujet d'un grand notnbre d'onvragjîs au commencement du xvii" siècle; il parait (|ue le besoin s'en faisait vivement sentir et que les incrédules ei les athées recrutaient de nombreux adhérents dans les hautes

(I) V. Ii; p. Leiong, Bihl. hist delà Franet. (3) V. Brunct, ilanuel du Ubra\re.

(3) Prllisson, éii\. Livcl, i, QHO.

classes de la société; car sans compter ni le poète Théophile, qui crut expier de cette façon des poésies fort légères, ni Louis Leroy, traducteur de Platon, ni M. do Marcassus, traducteur d'Aristote, on sait que îe P. Louis Richeome, le P. Sirmond, La Mothe le Vayer, l'abbé Gotin, Jean de Serres, etc., abordèrent successivement ce sujet (1). Le traité de Siihon soutient fort avantageusement la comparaison avec tous ses rivaux, et son principal mérite est de ne pas s'attarder dans les subtilités de Técole : en homme pratique, l'auteur va droit au but, et remarquant que « Fintérest véritablement est un puissant démon à remuer les hommes et la divinité qu'ils adorent le plus généralement, » il intitule ainsi son « discours premier ou introduction au sujet : — Des inconvéniens qu'il y a à ne croire pas l'immortalité de l'âme. — Réfutation de ceux qui disent que c'est une invention de poUce. — Des opinions des philosophes sur cette matière. — Jugement sur leur doctrine et sur leuresprit. » Aussi remarquons-nous quelque part cette déclaration, qui dénote un esprit très-observateur des faiblesses humaines : « En un mot presque tous ceux que je voy en celte licence d'opinions sont des rebelles fugitifs, qui ayant abandonné la vertu se veulent rendre la retraite du vice commode, el qui ne pouvant trouver le repos et la satisfaction que la bonne conscience engendre, cherchent de se délivrer des allarmes que la mauvaise donne, et des remords qu'elle cause (2). »

Ce n'est que plus tard qu'il arrive aux arguments spéculatifs; et comme « pour prouver l'immortahté de Fàme il faut monter jusqu'à la source de son estre et au véritable principe de sa substance qui est Dieu môme », il élabUt qu'il est nécessaire tout d'abord de prouver qu'il y a un Dieu; puis il réfute longuement le pyrrhonisme et les raisons que Montaigne apporte pour l'établir (3) : il démontre « que la matière

(1) Voyez Sorel, Bibliot. franc., p. 25 et 31.

(2) Siihon, de l Immortalité de l'âme, p. 40. '3) Livre I, discours ii.

première ne tient pas son estre d'clle-rnesme et que le piincipc dont ellel'a rcccu est une intelligence (1); » qu'il en est de niêiue « des élémens, » « des âmes végétative et sensilive »... et à ce propos, il se livre à une longue dissertation a de récononiie des puissances internes de l'âme sensitive, de Tinstinctdes bestes et en quoy il consiste, et sçavoir si elles sont capables de raisimner. » On sait (jue vers la même époijue Descarles et le médecin Cureau de la Cbambre, l'un des membres de la [)remière Académie, s'occupaient du même problème (2). iMais nous n'avons pas le loisir de nous attarder longtemps à ces digressions. Notre auteur termine sa revue de toutes les substances et de tous les principes coinius de la terre par un discours savamment développé, « où il est montré que les ùmes bumaines ne sont i)as d'elles-mesme, et que le l)rincipe d'où elles viennent est inlelligent, » pour recbercber ensuite « la nature de leurs puissances et les causes qui produisent la liberté qu'elles ont d'opérer...» Enfin, dans un tioisième livre il étudie « le vray fondement sur lefjuel il faut elablir celte créance cpie Tàme bumaine est immortelle, (pii est d'autant que Dieu a voulu «pi'elle le fusl : avec les raisons morales «pii convainquent que Dieu a eu cette volonté. »

Ce (pii nous a frappé le plus dans l'ouvrage de Sillion, après le côté pratiijue du développement de sa tlièse, c'est le nombre Considérable de tableaux de mœurs empruntés à la vie de la cour; il y a là une foule de pages fort [trécieuses au point d(! vue bislori(|ue, car on ne connaît [»:is aussi bien l'esprit général des liantes classes sous Louis Xlll que sous Louis XIV. Voici un de ces traits entre mille :

11 y a i\ la cour vino morvoillouso licenco parmy los esprits qui Veulent [)a.sser pour croyaiis, ot qui font profossion d'fstro fidollos. Chacun pros(|uu so coustitue juge et nio(l«Taleur des articles de la

(1) I.tvro II, (liscuiir.s ii, m, iv et v.

(i) Voir nolro éiuilo sar Cureau de la Chambre ilan.s notre liistoire du CSancrlier Pierre Séguier et de ton groupe académique. Paris, Didier, 1874, iD-*}», et 1«75, in-12.

foy : chacun presque veut estre à soi-mesme la reigle de sa créance, chacun choisit comme bon luy semble , et chacun en prend et en rejette selon son goust et selon sa portée. Et néanmoins les mystères que Dieu nous a révélez doivent estre pour la plupart des esprits, comme des médecines; il les faut avaler avec courage et non pas les gouster par curiosité... Ces gens ici ne sont qu'hérétiques commencez et on les pourroit aisément réconcilier avec la vérité, d'autant qu'ils n'ont pas le dernier caractère de l'erreur qui est l'obstination; qu'ils n'ont pas le cœur endurcy, qu'ils sont encore dociles, et qu'en leur fait il y a d'ordinaire plus de légèreté que de propos résolu et d'imprudence que de malice (1)...

Ce passage témoigne en même temps de la fermeté des croyances catholiques de Silhon.

(1) Silhon, Immortalité de l'âme, p. 48, 49.

m. Sflhon académicien.

Extraits de la correspondance inédite de Chapelain.

Vers répoqiie à laciuellc Silhon publiait son livre de 17mmorfalltê de Cûmc, Cuniarl et ses amis, au nombre de onze, en y comprenant Desmarets, Boisrobertet Faret qui avaient depuis peu réussi à s'introduire dans le petit cercle littéraire de la rue Saint-Marlin, étaient chargés par le cardinal de Richelieu de grou[ier autour d'eux une réunion de «lens de lettres et de savants assez imposante pour former un cor[(s académique constitué. Ils ne s'étaient décidés qu'après une longue hésitation à accei)ter les offres du cardinal, car ils craignaient de ne plus jouir à Tavenir du calme et surtout de rindépendancc de leurs assemblées; mais Richelieu leur ayant fait dire par son favori Roisrobcrt (ju'il les laissait libres de choisir leurs confrères absolument comme ils Tenlendraient et qu'ils n'avaient rien à craindre au sujet de leur liberté puisqu'ils rédigeraient eux-mêmes leurs statuts, ils se rendirent à l'invitation du tout-puissant ministre.

Les plus connus parmi les premiers satellites de Conrart, étaient Oodeau, (lliapelain, MalIcvilleetGombauld, tous poètes comme le plus grand nombre de leurs amis. Boisrcibert et Desmarets étaient poètes aussi, quoique ce dernier fût surtout connu à cette époque par son roman (XaVAnanc. Il était donc naturel de rechercher d'abord (pielques prosateurs de mérite

pour former un ensemble académique représentant les diverses branches de la langue française. En effet, parmi les seize littérateurs qui, dans les premiers jours de l'année 1634, vinrent se grouper autour du premier noyau formé par la société Conrart, on compte un certain nombre de prosateurs distingués parmi lesquels Silhon peut réclamer une des premières places : c'étaient le maître des requêtes Hay du Chastelet et le poète latin Jean de Sirmond, tous deux libellistes attitrés du cardinal; Tabbé de Bourzeys, prédicateur estimé, et plus tard l'un des défenseurs en brochures de la doctrine de Port-Royal; Thistorien romancier Gomberville; les traducteurs J. Baudoin etCauvigny deColomby; Balthazar Baro, le continuateur d'Honoré d'Urfé, etc.. Il est vrai que les poètes avaient encore fourni un contingent respectable, car Maynard, Colletet, Racan, FEstoile et Saint-Amant, qui figuraient dans les seize, étaient alors en possession des sommets du Parnasse : mais la prose, quoique moins brillamment représentée, formait déjà un contingent respectable; et lorsque, quelques mois plus tard, Balzac, Vaugelas et Voiture furent admis dans le cénacle, elle put lever la tète aussi haut que la poésie.

Les travaux académiques de Silhon ne furent pas trèsnombreux : néanmoins on truuve plusieurs passages dans l'histoire de Pellisson, qui montrent que ses confrères avaient confiance en ses talents et quelquefois recours à ses lumières. C'est ainsi que dans la séance du î" mai 1604-, il fut chargé avec Jean de Sirmond (1), d'examiner le discours que Faret avait rédigé pour préparer un projet de statuts de l'Académie, et que le cardinal avait annoté de sa main.

Silhon fut aussi du petit nombre de ceux qui lurent en séance des fragments de leur composition après qu'on eut cessé l'usage des discours prononcés à tour de rôle : dans rénumération que fait Pellisson de ces lectures, il figure entre Balzac et Jean de Sirmond, pour avoir lu en 1637 un

(1) Pellisson, édit. Livet, i, 25.

Discow'fi politique pour la jmlificutinn du cardinal de Richelieu (I); mais il [nivdii (lue ce discours n'a jamais été imprimé, car ou ireii trouve de traces nulle part ailleurs que dans la liste du premier historien de TAcadémie.

EnOn, Pellisson rapporte que, vers le mois de mars 1G34, Sillio.n, se trouvant directeur, revint sur le projet du dictionnaire dressé par Chapelain et déjà ai)prouvé par TAcadémie, « et proi)Osa s'il neseroit pas meilleur, [)Our en venir bientôt à bout, de suivre les dictionnaires connus en y ajoutant seulement ce que Ton jugeroit à propos... Mais je ne vois pas, ajoute Pellisson, (jue cette proposition, qui fut alors renvoyée à la prochaine assemblée, ait été ni reçue ni mise même en délibération depuis. Il est vrai aussi (pron n'a pas suivi ponctuellement tout ce qui est dans le i»rojet (de Chapelain) comme on peut le voir en ce (jui regarde les citations (2).... »

Voilà tout ce (jue nous apprend sur les travaux académiques de notre auteur Phisloire si intéressante et si connue (lu fameux secrétaire de Foufjuet. Il est cependant un autre document (pii peut fournir, bien que rédigé sous une forme trèssaliricpie, des renseignements utiles sur les relations de SillKjn avec ses confrères : c'est la Comédie des académistes, satire assez piipianle de Saint-Evremont, qu'on ne doit pas [(rendre à la lettre, mais dont les caractères so[»t en général dépeints avec assez de vérité. Ce qu'on peut aflirmer, c'est (pi'elle reproduit très-exactement l'opinion ([u'on avait dans le public (1(5 tous les membres de la compagnie. Or, Silhon joue un rôle fort étendu dans cette comédie, et cela nous porte à penser (|ue dans les séances ses observations devaient être fréquentes. Nous savons déjà (pi'il remplissait tous ses devoirs avec une conscience scnquileuse.

Nous avons vu comment, dans sa lettre à M. de Tire|M'au, Silhon faisait un tableau [leu llatté de la cour. En (lualilé de

(1) Pollisson, .(lit. I.ivot, I, lliJ.

{i) Ibid., I, loi.

moraliste austère, il passait à tort ou à raison pour être atteint de misanthropie : aussi le rangeait-on parmi les mécontents; et c'est sous cette physionomie rehaussée par les traits d'un conservateur acharné du dépôt grammatical laissé par nos bons écrivains, que Saint-Evremond l'introduit au deuxième acte de sa comédie, dans une scène où Ton se prépare à la grande dispute qui doit avoir lieu pour savoir si l'on conservera dans la langue française certains adverbes proscrits par des romanciers et des poètes : or, car, etc..

sÉRisAT à Chapelain.

Vous attendiez ici cette heure fortunée Où la réforme enfin doit être terminée,

CHAPELAIN

Depuis plus de huit ans nous attendons ce jour Où doit être réglé tout langage de cour. Mais que les ignorans vont en dire d'injures 1

SÉRISAY.

Nous saurons mépriser les sots et vains murmures.

BOISROBERT

Nous allons bien-tôt voir un de nos mécontens. Résolu de se plaindre et de nous, et des tems.

CHAPELAIN

C'est Silhon irrité contre l'Académie Et prêt à la traiter de mortelle ennemie.

SÉRISAY.

Et de sa haine encor quel est le fondement !

CHAPELAIN

Nous réformons un mot propre au raisonnement. Il laissera sans or tous discours politiques, Et n'écrira jamais des affaires publiques. Silhon est violent: s'il parle contre nous,...

SÉRISAY.

Monsieur le Chancelier calmera son courroux.

BOISROBERT

Faut-il un chancelier pour calmer sa colère? Godeau m'a répondu d'entreprendre l'affaire ;

Il doit attaquer or, que Silhon aime tant,

Aussi bien que Parfois, Pour ce que et d'Autant.

SILHON (entre).

A dire vrai, M'^ssiours, c'est une chose étrange : On a beau mériter honneur, gloire, loiiange; Affermir taut qu'on peut l'autorité des Loix ; Faire service à Dieu, travailler pour les Rois ; Prescrire le devoir et du Peuple et du Prince; Instruire un Potentat à régler sa Province (1) : Il faut avoir l'alTront de voir des Esprits doux Gagner chez nos autours plus de crédit que nous. Qu'ils fassent quatre vers, quatre lignes de prose, Sans jamais se piquer de savoir autre chose; Qu'ils blâment sans respect les ouvrages d'autrui. Ils seront estimés des sages d'aujourd'hui (2).

SÉRISAT.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on voit cette injustice.

DOISROBERT.

Ce n'est pas d'aujourd'hui qu'on a vu du caprice.

SIUION.

Les siècles, Boisrobert, sont assez diflférens : On bidmoit autrefois les hommes ignorans; La science aujourd'hui donne fort [)eu d'estime; En savoir plus que vous n'est pas un petit crime.

BOISROBERT

J'aime les ignorans d'avoir tant de bonheur.

SILHON.

Vous n'avez pas manqué» d'acquérir cet honneur (3).

La (lucrclie entre Hoisroberl et Siliion piiiuése termine ici, dans réditioii de Londres, par rinlervention de Sërisay, qui rappelle les inleiioculeurs à la ([ueslion; mais dans la première édiliun de i*aris, ipii pariil en iGoô, après ipie lacumé-

(1) Allusion u tiiu^ IcH ouvrages de .Sillun.

(i) (les quatre deriucrs vers, qui s>4 truuvfol dans la premiùre édition, non tvoaëa ]),-ir Sniiit-Kvremiiiil, sont supprinu^s daus l'iSdilion do ses œuvres, Londrtt, 1700, t. I, 4U0 iiDUM avuiis .suivie jusqu'ici.

(8) V. Saint-EvremoDl, OEuvrtt, Londres, 1706, l, p. 25-38.

die eut couru plusieurs années en feuilles volantes, la querelle s'envenime bien davantage, et Sillion se laisse emporter à des réparties peu académiques : heureusement, Boisrobert a fort bon caractère. Pour mieux accuser la première intention du satirique, nous suivrons cette édition jusqu'à la fin de la scène. Quand Silhon a lancé au favori de Richelieu ce vers presque brutal :

Vous n'avez pas manqué d'acquérir cet honneur,

Boisrobert répUque vivement :

Sachez, docteur Silhon, que les premiers de France Ont acquis leur crédit d'une telle ignorance.

SILHON.

Si vous leur ressemblez, je ne puis dénier Qu'il vaut mieux autre part être tout le dernier.

BOISROBERT

Vous êtes, sur ma foi, le premier qui me blâme.

SILHON.

Vous ne fûtes jamais loué que d'une femme.

BOISROBERT

Mes ouvrages sont lus dedans les cabinets.

SERISAY.

Messieurs, apaisez-vous.

BOISROBERT

J'ai fait de grands travaux Où j'ai bien réussi.

SILHON.

Comme aux Amis rivaux, Polyxène aujourd'hui ne doit plus rien prétendre : Le plus digne roman est sans doute Alexandre.

BOISROBERT

Vous ne connaissez pas des charmes, des beautés Qu'on remarque aux objets que ma plume a traités.

SILMOV.

Non.

SÉRISAY.

Eh! pour l'amour do moi, finissez vos querelles (1) I

Messieurs, soyons unis d'uao amitié fidcllo,

Eucor, Monsieur Silhon, de quoi vous plaignez- vous?

BOISROBERT

Un mot qu'on veut changer lui donne ce courroux.

SILHON.

C'est un mut, il est vrai, mais de grande importance.

bOISROBERT.

On pourrait s'en passer bien mieux que de finance.

SILHON.

Il est pourtant utile, et le sera toujours.

Or trouve bien sa place en des graves discours.

En ad'aire, au barreau, dans la théohigie;

Or est fort positif oi do grande «Miergie (2).

l'aiail alors la laineuse Marie tic Jars, deinuiselle de Gonrnay, la lille dalliauce de Montaigne, (jue Silliuii respecte fui l :

Elle mérite bi<in que vous fassiez cas d'elle (3),

et Pacte se Icrinliie dans la première édition par cette sentence, prise peut-être dans Tun des ouvrages de lauleur des Dmx VvriW's:

•SILHON.

Chacun a sa folie, et tel pense être sage

(jui bldme dans autrui les traits do sou visage (4).

Mais bientôt la séance est ouverte et la discussion s'en-

,li A partir do ce passage, la Ircon do l'édition do Londres ndii^ a paru i>iii'> rationnelle.

{'l) OEuvris de Saint-Evrtmont, idil. 1706. Londres, t. i. p. iS-id. (3) n.id.

(i) IVIlivHon, édition Livrt, i. 13i.

gage. Godeau lance un décret de proscription contre Or, Pour ce que, d'Autant, et prétend :

Que ces mots sont usés, qu'ils tombent de vieillesse; Et d'ailleurs il s'y trouve une grande rudesse.

SILHON.

Inepte sentiment! absurde vision (1)!

Ces mots mènent enfin à la conclusion : L'un sert à résumer, comme à la conséquence; Les autres à prouver les choses d'importance.

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