LA TROUPE
// conste, il nous appert, doivent être abolis, Mais on ne les voit pas encore ensevelis (1). Etc., etc
On nous pardonnera d'avoir tant insisté sur celte querelle (les mots à retrancher. Elle fut célèbre dans son temps. La discussion du mol car, en particulier, eut un grand retentissement, et Ton connail la jolie lellre de Voiture à ce sujet. C'était là le joyeux thème (juc tous les satiriques en quête de méchancetés contre l'Académie saisissaient avec le plus d'empressemènl, et quand Ménage composa sa fameuse Requête des Dictionnaires, malheureuse pièce qui l'empêcha plus tard d'entrer dans la Compagnie, la dispute des mots fit tout le fond de son poëme.
Mais grâces à l'abbé Chambon, A Sirmond, au père Bourbon,
Au vieux Maynard le satirique, A Silhon le Mélancolique, Au petit abbo de Bourzay, Contre l'avis do Sérisay, Do l'Estoilo et de Malleville, De Gombauld et de Gomberville, Et d'autres à nous inconnus, Ces mots ont utt? maintenus {'2).
De tout ceci nous retiendrons surtout un fait dominant, c'est l'ardent amour de Silhon i)oursa chère prose, et son peu
(1) OEuvrtt (1« Saint-Evtfmont. Loiiirei, 1708, i, p. iiH. (9) Ménage, Requête des Dtcttonnairts en appendice à t'ilistoir* de PoHi<son, 4dit. Livei, i, 481.
d'estime pour les vers, détail que Sainl-Evremonl a si bieu rendu par ce cri de désespoir :
Qu'ils soient bannis des vers et conservés en prose !
Peu lui importaient les plus jolis madrigaux, pourvu que le trésor de nouvelle éloquence, découvert et mis au jour par son maîti'e Balzac, pût demeurer intact dans toute sa splendeur. C'est à cette époque, du reste, que le grand épistolier lui adressait une lettre fort curieuse dont nous allons citer les principaux passages; ils contiennent plusieurs détails fort intéressants pour la biographie de notre académicien.
Monsieur, — Ou me mande de Paris que vous vous plaignez de moy; mais étant assuré que vous n'en avez point sujet, je m'imagine que ce n'est pas tout de bon, et que vous avez pris plaisir de me donner une fausse alarme. Néantmoins il faut que je vous avoue que • ce mot de refroidissement dont on me parle m'a mis en quelque sorte de peine; quoyque je ne puisse douter de vostre affection, je me défie pourtant de la malice de ma fortune. Je suis si malheureux en amitié depuis quelque temps qu'il semble qu'on ne cherche que
des prétextes pour me quitter et si vous me traictez aussi mal
que quelques-uns m'ont traicté, il faut se résoudre k ne plus vivre dans le monde, où la bonté et l'innocence sont si cruellement outragées. Depuis six moinje n'ai receu de vous qu'une seule lettre, à laquelle je n'ay point fait de réponse, parce qu'elle ne me fust rendue qu'en avril, et que vous me mandiez qu'environ ce temps-là vous vous en deviez retourner en France. Puis donc qu'à vostre conte vous estiez déjà party, lorsque je pouvois faire sçavoir de mes nouvelles, vouliez-vous que j'écrivisse on Italie à Monsieur de Silhon absent, et que j'addressasse mes lettres à un nom sans mains et sans yeux, pour les recevoir et pour les lire? Vous estes trop sage pour agir si peu raisonnablement avec moy, et je trouverois fort à dire à vostre première justice, si vous vous offensiez de ce que je n'ay pu deviner le retardement de vostre voyage. Toutefois après avoir fait un scrupuleux examen de ma conscience, je ne trouve que ce beau fondement, sur leq uel vous puissiez appuyer vos plaintes et j 'ay honte de reprocher une si foible pensée à un esprit si fort que le vostre. Il falloit que j'eusse un démon à mes gages pour vous faire tenir mes dépesches, n'étant point certain du lieu de votre séjour. A la vérité
si cela oust esté, je vous eusse remercié plus tAt que je ne fais de vostre excellent diacours (1) et n'eusse pas retenu si longtemps dans mon esprit les justes loiianges qu'il mérite. J'y ay appris, Monsieur, une infinité de bonnes maximes. Le stile m'en plaist extrêmement et j'y vois do la force et do la beauté en tous les endroits. Celuy mesme qui n'a pas universellement agréé, ne m'a pas moins satisfait que le reste de l'ouvrage : et quoyque je sois aveugle dans la connoissance des choses saintes, vous m'illuminez par l'éclat de vostn3 expression et par la l'a'Mlité de vcstre méthodo. Quand ma santé me pourra permettre de sortir d'icy, pour vostre or je vous porterai de mon cuivre, et recevray vos corrections et vos advis, avec une déférence et une docilité de novice. Mais cependant il faut que je mette encore la main à ma playe et que je vous demande raison de vous-même Si c'est la jalousie de l'éloquence qui vous picque, je vous quitte de bon ctrur toutes les prétentions que j'y ay, et vous en feray, si vous voulez, une cession par devant notaire. Considérez-moy donc plustôt comme vostre partisan, qui veut grossir vostre troupe, que comme vostre rival qui vous dispute la présiiancc (2)
Il fallail que Balzac eût en bien grande estime, sinon les talents, du moins Tinlluence littéraire et politique de Silhon près du cardinal, pour s'abaisser jusqu'à une pareille déclalion. Celte lellre nous apprend aussi que le livre du Minislre d'Etal avait siiflisamiiient accrédilé notre académicien à la cour, [tour (ju'il fut ciiar^'é de missions diplumatiijues dans les pays voisins, en particulier en Italie; plusieurs passages des lettres de Malzac à Chapelain conlirment celte situation.
Sillion était à celle période de sa carrière en correspondance suivie non-sr'ulement avec Balzac, mais avec le prince de la critique de ce lenq)S, avec Chapelain, ([ui i)lus d'une fois sentremil entre Balzac et lui pour calmer les susceptibilités des deux rivaux. Voici un fragment de la correspondance inédite de Pauteur de la l'nvelle, (]ui présente à cet égard un intérêt particulier:
A M. do Balzac, IG octobn' 1«:m>. — M. du Silhon ayant fait
;1) Stins iloiit» lit Discours poltliijite pour la juttilicalion du c&rJinalde Ricbeli«n. {il Ltttrts do Uftlzac. rarih, Uillaiiir, ltiC4, li, ai8-3-ii.
une lettre au cardinal Bentivoglio sur le sujet que vous verres, je luy ay conseillé de vous l'envoyer pour vous distraire et je l'ay obtenu sans peine. Il me l'a apportée ce matin, et nous avons trèslongtemps parlé de vous dans les termes que vous pouvez souhaitter. Pour conclusion, il m'a dit que vous estiez son maistre et qu'il ne prend jamais la plume pour escrire chose importante qu'il ne s'aille eschauffer dans vos esprits, fuyant au reste tous les autres, de peur d'en prendra quelque vicieuse expression. C'est un homme de bien et d'honneur et dont vous devez faire estât et conte (1)....
Chapelain soumettait même à Silhon ses poésies, car il lui écrivait le 20 août de la même année :
Monsieur, je vous envoyé le sonnet que je vous ay promis, et bien qu'il ne me satisfasse pas entièrement, il vaut mieux l'envoyer imparfait que de le faire attendre davantage. Ma plus grande peine est l'expression forte de deux ou trois endroits qui, j'en suis asseuré, ne plaira pas au commun, mais il faut servir à la matière et se résoudre à n'estre pas entendu du peuple, pourveu que je conserve la gravité que le sujet requiert, et que les honnestes gens n'y remarquent point de bassesse. Votre jugement néantmoins surtout; et s'il n'est pas conforme au mien, je vous demande en grâce de n'en donner copie à personne que je n'aye eu l'honneur de vous voir (2)....
C'est encore Chapelain qui écrivait à Silhon au sujet de la préface du Parfait Capitaine, du duc de Rohan, que notre académicien publia en 1638 :
Monsieur, je n'accepte que la garde du riche et excellent livre que vous m'avez fait la faveur de m'envoyer et si je le mets parmy ceux de ma chétive bibliothèque je l'y meltray comme un estranger de grande considération que l'on reçoit avec tout l'honneur dont on
(1) Bibl. nat. Ms. de Chapelain, F. fr. Nouv. acq. n" 1885, anno 1639. A celle lettre de Chapelain, Balzac répondit, le 15 mai 1640:
« La lellre de Monsieur Silhon à Monsieur le cardinal de Bentivoglio est toute pleine de belles et de bonnes choses Elle ne nn'a pas seuj^ement diverty, elle m'a instruit, et ses judicieuses réflexions sur les endroits plus illustres du livre italien sont les chefs-d'œuvre d'un ouvrier consommé. De libéral vous deviendrez magnifique si vous me pouviez faire souvent de pareils présents. » {Lettres /amiii^res de M. de Balzac à M. Chapelain. Paris, Aug. Courbé, 1659, p. 941, 242). Dans une lettre du 6 septembre 1641, Balzac, alléguant comme témoins saint Augustin, Aristote et lo comte Baltbazar, ajoute: « C'est-à-dire en langue vulgaire. Monsieur de Lysieux {Cospéan), Monsieur Silhon et Monsieur de Voilure, » (Ibid., 349.)
(2) Bibl. nat. (Ibid.)
se peut aviser, c'est-à-dire que je luy donneray la première place auprès de ceux qui valent le mieux et qui ont quelque coofonnité de nicritp avec luy. Cependant, jo vous en remercie comme si je l'acceptois entièrement et me tiens fort obligé à vostre bonté qui vous suggère de si avantageuses pensées pour le plus inutile de ceux que vous aymés. Vostro hcminie vous reporte la préface qui n'avoit garde d'estro ailleurs que dans mon cabinet puisque vous m'en avès honoré et qu'elle me servoit d'un gage précieux de vostre bienveillance. Elle vous domeurera, s'il vous plaist, sans retour, et je ne croy pas que vous puissiez moins faire que de la laisser absolument à M. de Lisioux (1) à qui de droit appartonoit le volume que vous m'avés envoyé. Demain je donneray un mauvais change, mais vous ne vous estes pas attendu sans doute à rien voir de moy qui vaille l'estime, sinon la sincère adèction qu'a pour vostre vertu, monsieur, etc... Ce 1" may 1638 (2).
Celle préface (la célèbre ouvrage que le duc de Rohan avait coEnjMjsé en i034 peiidaul Sun séjour à Padoue, et dans ie- (jUL'l il chercha à déiiionlrer (pie la tacli(iue des anciens n'est pas inutile à Télude de celle des modernes, donna grand crédit à Silhon dans la famille de Rohan : témoin celle lettre que lui écrivait Chapelain pour lui recommander rainé des Hahert, frère des deux poêles académiciens, auteurs du Temple de la mort et de la Mêlamorphosc des yexix de Philis en astres (.1) :
Jo fus hier au soir visité de M. C'onrart et sollicité de vous faire la prière qu'il fut l'après-dinée pour vous faire luy-mesme chez vous. Vous sgavès que M. de Cérisy est fort de ses amis. Son frère oisné qui est avocat au Cotisoil, estimé fort ha!)ilo et que jo connois pour fort hoinmo d'honneur, ayant appris qu'un M. do Choisy qui est dans les alFairos do M. de Rohan estoit à l'extrémité, a pensé à luy succédor dans cette sorte de service si Dieu dispose do luv et a prié son frère dtî luy aider à obtenir cet employ. M. de Cérisy en ayant vu M. Conrart, ils ont creu tous deux qu'il n'y avoit personne de plus capable que vous pour le luy procurer uy qu'ils creusscut plus gé-
(1) Cospéan, rancicn évi^qae do Nantis.
(i) Hilil. n»t. Corrrtp.in/dile de Lluipi-latn. f. fr. 1S85-27R. (:i) Voir noire t*ludc sur ces curieux pcliUi poomei cliur Gcrmtin IIab«rl. thhé de Cériiy, dans notre hiitoire du chanceli$r Séguter et de ion groap« kcadëmique.
néreux pour le faire de bonne grâce et dans les circonstances nécessaires. Voilà le fait. Maintenant je vous diray que si cet employ vacque, il seroit fort avantageux à M"« de Rohan d'avoir pour homme d'affaires et avocat au conseil une personne connue et estimée de M. le Chancelier et qui a dans la cour le crédit que son frère luy donne... Je m'estois préparé à vous aller entretenir amplement de ce que je ne vous dis icy que succinctement, mais une de mes sœurs vient d'accoucher qui m'oblige à quelques devoirs qui ne se peuvent remettre. Vous me ferez la faveur de prendre ce billet pour une visite authentique et d'avoir soin de la prière que nous vous faisonstous d'essayer de faire cette affaire et parce que peut estre votre loisir ne nous permettra pas d'y aller aujourd'huy, je crois qu'il seroit bon que vous en escrivissiés un mot dès cette heure ou à Mlle de Rohan ou à quelqu'une de ces femmes en qui elle a créance, pour la supplier de ne se point engager dans l'eslection d'un advocat au conseil que vous n'eussiés eu le bien de la voir. Il y auroit quatre mille excuses à vous faire de cette liberté, mais je vous connois. Vous êtes généreux et voulés qu'on use sans façon avec vous. Aussy ne vous diray-je autre chose sinon que je suis, etc. De Paris, le samedi matin 9 octobre 1658 (1)....
Nous pourrions extraire encore de la correspondance manuscrite de Chapelain d'autres lettres intéressantes adressées à Silhon, par le père de la Pucelle en 1657 et en 1658 : celle, par exemple, par laquelle il le remercie des nouvelles qu'il lui a données sur nos opérations militaires en Alsace, celle où il lui adresse des notes sur Thistoire du Béarn de M. de Marca, etc.; mais les extraits précédents suffisent pour indiquer le caractère de cette correspondance, et nous renvoyons les curieux à la belle publication que prépare M. Tamizey de Larroque de toute la correspondance du célèbre critique.
Depuis son entrée à TAcadémie jusqu'en 1642, les ouvrages publiés par Silhon furent peu nombreux. Après avoir fait paraître en 1654- son livre De l'immor taillé de l'âme, il se contenta d'écrire en 1658 la préface du Parfait Capitaine, du duc de Rohan; mais en revanche il travailla sérieusement à la
(1) Bibl. nat. Corresp. inédite de Chapelain, loc. cit. 1885-393.
rédaction du son },'iarid ouvrage du Ministre d'Etal dont le second volume parul eu IGi^ (l). 11 parait (jue pcudaut tout ce temps sa situation financière ne fut pas des plus brillantes; du moins, cela semble résulter d'un passage d'une lettre de Chapelain, qui, écrivant en 163!) à Balzac au sujet de la réception de Pacadémicien Ksprit, lui disait : « Cependant il plaît (Esprit) à ceux à «pii rien ne devroit i)laire (pii ne fût bon, et il en reçoit des bienfaits qui seroient bien mieux employés à
M. Sillion ou au seigneur Tubero (2) même (5) » Et Balzac
répondait à Chapelain, le IG février 1610 : « Ne verray-je rien denostre cher Silhon pour me remettre en appétit, et ne sçauray-je poiril (pie la fortune a eu à la lin queliiue remords de
maltraiter sa verlu? » (4).
Après la publication du second volume du Ministre dEtal, sa position s'améliora notablement; et si nous avons précédemment déterminé une période de l'existence de Silhon en la fixant de i634 à 1642, c'est que ces deux dates en marquent deux points très-saillants. En 1634, il entra à l'Académie; en 1642, le cardinal Mazarin le prit pour secrétaire; et pendant près de vingt ans, Silhon suivit assidûment le ministre en toutes ses pérégrinations.
Sire, dit-il dans uq placot adressé au roi quelques mois après la mort de l'auteur du Traité des Pyrénées, y ai servi dix-huit ans et j»lus danslos aff;iir*^s les plus importantes do l'Etat, sous les ordres do feu M. le Cardinal. Le feu Roi, votre pcre de glorieuse mémoire, me mit auprès de lui pour cela. J'avois l'honneur d'être connu de ce Prince, et d'avoir quelque part en son estime, par la favorable impression qu'on luiavoit donnée d'un ouvrage que j'avois fait pour la gloire de son règne. Cet ouvrage avoit paru en doux volumes sous
(1) 1.0 P. lo Long ilonntHailato dp 161-2, (l'Olivot rt Urnnot celle do 1613 Nom vurroi>.n plus bas qu- Silhuii, dans un placot au roi, dit que Mazarin lo prit pour spcnMaire npriVs la piihliralion dos deux vclumos du Mtntttre d'Etat. Or il entra cli07. Mazaiiiion ïtiii. L.'\ d.ilc du l*. I.olung est donc la bonne.
(2) Psoudonymo do Lamotho lo > aycr.
(3) Loltro do Cliapolain publii^o par M. Livet, édition do Peilisson, I, 370.
(4) Ltltret familtêrêt dr Balzac a Chapelain, p. 3S6.
lenom de Ministre d'Etat, et fait voir que j'avois une passable connoissance de nos affaires et que je n'étois pas tout à fait novice en l'art d'écrire (1)....
Nous avons dit, quelque part, que Silhon avait conscience de sa réelle valeur, et de la maturité de son talent, aussi bien pour le fond que pour la forme. Ces dernières lignes suffisent pour le prouver amplement.
Voici donc Jean de Silhon, de par la faveur royale, et grâce à ses travaux politiques et littéraires, secrétaire en titre du cardinal Mazarin. Nous allons le voir, dans ce nouveau poste, poursuivre aussi laborieusement sa carrière que sous la direction de Richelieu.
(1) Placetcité par l'abbé d'Olivel. Notes à l'histoire de PelUsson, édition Livet.