‹ Jean de SilhonChapitre 7 sur 7 · IV. SiLiiON SOUS Mazarin · texte numérisé non relu

IV. SiLiiON SOUS Mazarin

(1642-1661.) Longue période de travail incessaiil. — La Fronde. — Dernières années.

La charge de secrétaire de Mazarin n'était pas une sinécure, si nous ajouluus créance au piacet déjà cité, que Siliion adressait au rui en Kifil.

Sans les connaissances p<jlitiqucs et littcrairos dont j'avais fait prouve en publiant le Ministre d'Etat, écrivait-il, il m'eiU été impossible de fournir au grand travail qu'il nie fallut essuyer pendant un assez long temps, durant lequel jo fus obligé d'écrire par l'ordre do Son Kinincnce au dehors à tous nos alliez, à tous les Ambassadeurs, Présidons, et Agens de V. M. et au dedans à tous nos Généraux et Oflji-iers d'arnu'e, à tous les Ordres de l'Ktat, et à une infinité de particuliers. Le souvenir de cet e.vcessif et violent travad me fait encore peur, et il m'en coûta une maladie qui me mit à la dernière extrémité, comme toute la Cour sait (1)....

Aussi ne faut-il pas nous attendre avoir de nouvel ouvrage sortir delà plume de Sillioii. jusipi'à répo(iue de la Fronde, lorscpril faudra défendre contre des attaipies (juoliilieiuies les actes de son protecteur et maître. Les mémoires du temps nous offrent, de leurcûlé, fort peu de renseignements sur Texistence de notre auteur itendanl celle |)ério(le. Il se renferma tellement dans les fonctions de sa charge, (pie personne

(1) PUcot pablië par d'OliVtt. Nolos i Chisloire do Pellitson, édit. Litet, I.

n'entendit plus parler de lui; au moment du daiigei- seulement, nous le verrons paraître sur la brèche, et lever courageusement la tête, au péril de ses jours. Cette conduite honorable montre avec quelle conscience Silhon remplissait tous ses devoirs, et nous aimons à répéter cet éloge que nous lui avons déjà adressé: an milieu de la corruption de la cour, il fut du petit nombre de ceux qui mirent toujours leurs actes en conformité complète avec leurs doctrines; nous savons quelles étaient les siennes. Peu lui importait la renommée bruyante, même àbon droit méritée, pourvu que sa conscience austère ne pût lui adresser aucun reproche. Ne voulant distraire aucun des instants qu'il devait au cardinal, il accomplit donc silencieusement la mission qu'il avait acceptée, et si Balzac n'avait un jour, en 1647, prononcé son nom, en remerciant Mazarin de lui avoir fait annoncer par l'intermédiaire de Silhon la bonne nouvelle d'une gratification de quelques mille hvres, on aurait pu croire jusqu'à ces derniers temps, que l'auteur du Ministre d'Etat disparut pendant près de huit années de la scène du monde, et fut complètement oubhé par ses contemporains. Tout ce que nous savions, c'est que Mazarin le fit pendant cette période nommer conseiller d'Etat, titre qui paraîtra pour la première fois sur un de ses ouvrages en 1650; et que, reconnaissant le talent tout particuUer de Silhon pour la charge qui l'attachait près du Cardinal, Monsieur le nomma secrétaire de son Conseil, charge que Silhon dut résilier pendant les troubles.

La publication que M. Tamizey de Larroque a récemment faite pour la collection des Documents inédits sur l'histoire de France, de cent soixante-dix lettres de Balzac à Chapelain jusqu'ici restées dans l'oubli, nous permet de retrouver quelques traces de notre académicien pendant cette période : il est vrai que Balzac s'occupe surtout de lui-même dans cette correspondance, et qu'ayant un ami près du premier ministre, il s'imagine que cet ami doit dépenser toute son influence et

loiite son activité pour la plus grande gloire et le plus granil liéiiéfice du réformateur de la langue française. On comprend (pravec le caractère irascible et trop facilement impressionnable de Balzac, celle situation dût amener (juebiuefois des froisseiiicnls. C'est ainsi (lue Maynard ayant un jour écrit à son ami roilicial crAngoulème : « Mais oserai-je vous demander quelle est Tamitléqui est entre noslre divin etSilhon? Un genliiiiomine d'importance, qui vient fraischement de la cour et(|ui m'a visité, m'a dit que ce secrétaire auteur n'appuyoit pas comme il devroil, cliezson maistre, le mérite des ouvrages de laCliaranle. Si cela est vray, comme pres(iue je n'ose en douter, (lensés ce (juc je pense, et quel est le murmure (|ue j'en fay dans moy mesme.... » Balzac ajouta trop de créance à ce propos d'un médisant, se crut desservi, et dans son indignation laissa échai)per de sa plume des traits qu'il dut regretter ensuite :

Mandoz-jnoy vostn; advis, écrivait-il à Cliapolain lo 17 avril 1641, do rextiait (juo jn vousonvoyo d'une li-ttre do M. Mainard. Si le secrétaire autour n'est pas mon aniy, il le devroit ostre. J'ai toujuurs tasché de l'y oblij^'er par toutes sortes de bons ofliees, et sans en tairo particulière énuniéiation, il me doit encore fintjuante écus d'argent preste que je lui donne de très-bon cœur. Je ne ferois pas cette bassesse (|ue de vous le dire, si ce n'étoit pour vous advertir d'une plus grande bassesse et pour vous faire sçavoir ce qu'il importe que vous n'ignoriez pas ut intus libi ille notits sit, qui in frortte Lmlium poUicetur. Dieu veuille que l'extrait ait menty, et qun la jalousie do l'éloquence no m'oust point fait perdre un de mes amys, le moindre desquels m'est en bien plus grande cousidéraliou que lo dieu Mercure ny que la déesse Pitho (1).

Mais Chapelain n'eut pas de |»eine à démontrer à Balzac combien ses craintes étaient cbitnériqui^, et combien au contraire Silbon se donnait de soins pour obtenir ipie les termes de ses pensions lui fussent régulièrement payés; aussi (pielles

(l; l.rtiret de llahac publiées par M. Tamitc)- de Larroquo. Pan». iin|ir. nai. 1873, ilJ-4^ 118, 119.

— (M — protestations de dévouement dans toutes les lettres suivantes !

(19 septembre 1644.) Quand je parle de la masse corrompue et de la contagion de la cour, j'en sépare toujours nostre bon et sage M. Sillion, qui est Israélite parmy les Egyptiens, parmy les adorateurs de bœufs et de vaches (1)...

(25 janvier 1645.) Je ne suis pas moins obligé à M. Silhon du succès de la petite affaire, que s'il m'avoit fait tout d'or, veu qu'en eôet je voy bien qu'elle ne luy a pas moins donné de peine que la plus grande affaire du monde. Quoyque je l'aye remercié d'avance, il y a plus de trois mois, je ne laisseray pas de luy en escrire encore (2)...

Pénétré de regrets et bourrelé de remords, Balzac composera même des vers latins en Fhonneur de son ami méconnu :

Du 20 fébvrier 1645.... Mandez-moy, mon cher monsieur, quelques nouvelles choisies du monde poli, des Jésuites et des Jansénistes, de nos éloquens et doctes amys, mais que je sache particulièrement :

Ut Sophiam, Musasque superbam ducit in aulam. Silo meus? Veterumne memor Romauus amorum, Cum Flacco sese oblectat, nostroque Marono (3) ? Mené etiam doctis adhibet post séria ludis, Balzaciosque jocos et amica volumina quœrit, Ut mens Iseta parum ac rerum sub mole laborans Se sibi restituât fessam, dulcique quiète Interdum pascatur et horas captet amenas ?

En effet, autrefois il a pris goust à mes vers, jusqu'à en apprendre quelques-uns par cœur, et maintenant le souvenir d'une si chère faveur, contre la saison de la débauche, où nous entrons, me quidvis audere juhet. Je vous supplye donc de luy envoyer de ma part les derniers esclos; lesquels, tant je sçay bien prendre mon temps, se présenteront devant luy justement le jour de carême prenant : Bacchanalibus optimo dierum. J'escrirois à cet excellent amy, si je n'avois peur de luy faire peine et d'embarrasser de nouveau sa civilité. Dites-luy, s'il vous plaist. Monsieur, que je suis

(1) Lettres de Balzac publiées par M. Tamizey de Larroque. Paris, imp. nat. 1873, in-40, 182.

(2) Ibid.,230.

(3) Sans doute Ménage compare à Horace et Chapelain comparé à Virgile.

trop ot trop asseuré de la constance de son amitié, mais que pour bonnes considérations, jo ne veux de ses lettres que l'année prochaine (1^.

C'est, on le voit, une amende lionorahle aussi complète qu'il soit possible : et lorsque éclate la maladie causée par la lali^'ue dont parie Sillion dans son jtlacel au roi, cumme Balzac s'inquiète de ses nouvelles !

Du 5 septembre 16lfi.... J'espère et mon cœur le présage, que Dieu nous a conser^'é nostrecher M. Silhon. Si nous l'avions perdu, je ne serois pas capable de consolation (2)...

El quel(|ues jours après :

La bonno ncjuvelle de la gucrison de nostrc excellent amy me

doiirir' la vie :

Di! tantum servato caput, nec lugeat orbis Kxtinctam virtutem Aulal (3)

Nous terminerons ces citations par un éloge très-flatteur qui nous apprend (jue Sillion préparait une histoire contemporaine :

Aiulio clarissintian Siluuiian de scrihcfula sui tetnporis hislorin scrio cogitare: honuni faclwn; vdquodfelix, faiistuni, etc.. Fniinvci'o gratidor hanc mentern tanto viro, posterorumnegoliimi agere mctlitanti. Fmo poslerilati ipsi graluhr, (juœ arcana Imperinrum, rerum causas cl consilia, <pinre, (juutnodo, guo /inc gcsla sinl, qiia stupel eliamnum lerrarmn orbis, ab elufiuentissimo scriplore sianma cum voluplale docebitur. Amiciwt non unnni e.r itiultis, et tjrtcni scis a me unicc diligi ac coli, ex me si salvere jusseris, inilngratissinium feceris, etc. (4)....

La Fronde vint brusquement forcer Thumble Silhon à rompre le silence :

Jo n<' parlerai point, Sire, écrira-t-il plus tard, do ce que j'ai

(1) Lettret de /iatiac publiées par M. Tamitey do Larroqae. Paris. lonp. nal.. i87;«. in-4«, 239, «10.

(2) Id.. 385.

(3) Id.. 387.

(4) Id., 380.

souffert durant les troubles de l'Etat, des pertes que j'ai faites, et des dangers que j'ai encourus pour la bonne cause. Je dirai seulement que dans la plus grande émotion de Paris, j'osai publier un livre dans lequel je recueillis, comme en une histoire abrégée, ce qui s'étoit fait de plus beau et de plus mémorable pendant la régence, soit à la guerre, soit dans les négociations. Ce petit livre qui vit encore, et qui apparemment aura quelque durée, fit un effet considérable sur l'esprit même des plus mal intentionnés, qui virent que la peinture que j'exposois, et que j'avois tirée de la vérité des choses, étoit bien différente de celle qu'on répandoit partout, contre la régence de la Reine votre mère, et l'administration de M. le Cardinal (1)....

Sillioii n'exagère nullement dans ce passage la portée de son E clair cissemenl sur quelques difficultés touchant l'administration du cardinal Mazarin. Cet opuscule, qui parut en 1650, quelque temps après la proposition de paix faite par Tarchiduc au duc d'Orléans, est une des apologies les plus victorieuses qu'on ait jamais faites de la conduite de ce ministre (2), et Mazarin, qui ne fut peut-être pas complètement étranger à sa composition, le fit imprimer en un volume infolio, à rimprinierie Royale. C'est une sorte d'histoire de France abrégée depuis la mort de Louis XIII : ouvrage à la fois historique et politique, dit Sorel, dans sa Bibliothèque françoise : « Car il rapporte ce qui s'est passé en France depuis un certain temps : comme les sièges des villes et les négociations, avec les motifs de diverses entreprises. Le stile en est beau, et les raisonnements bien faits et accompagnez de jugement (3). » Le P. Lelong souscrit entièrement à l'éloge de Sorel, et de récents critiques, M. Moreau en particulier, dans sa Bibliographie des Mazarinades, ont aussi loué la brochure de Silhon. C'est un ouvrage écrit froidement, dit M. Moreau, mais non sans une certaine habileté (4). Tel est,

(1) Placet au roi édité par Tabbé d'Olivet, en note à l'hist. de Pellisson, édit. Livet, I, 281.

(2) Duplessis, Biog. univ.

{Z) Sorel, Biblioth. françoise, p. 328, 329. (4) Moreau, Bibliugr. des^MaÂ^r inaies, I, 347.

(lu reste, le caractère général di; presque tous les ouvrages apolo^'éliiiuos do notre académicien : et pour montrer que le ministre lin-méme n'avait pas été étranger au nouvel opuscule, M. Mureau cite un exemplaire dans lequel on a conservé certaines pages de la première rédaction modifiées après le tirage mais avant la publication. Ces modifications qui concernent presijue toutes des réserves diplomatitjues sur les événenienls cdiilemporains [)urlent Tempreinte évidente delà main du cardinal. C'est ainsi (ju'après avoir montré «lue la conquête de Piombino et de Portolongo a notablement aiïaibli la j)uissance que l'Espagne avait dans le conclave, Sillion avait sirMi>lement déclaré que Teffet s'en ferait « toucher du doigt aux |Mdmotions fiitines des Papes. » Dans le carton, Mazarin lit ajouter, pour désarmer certaines susceptibilités élrangèics et ne pas préjuger les décisions des négociations pacili(pies : « Si cette concpiéte nous demeure. »

L'opuscule de Sillion jetait un jour tellement favorable sur la poliliipie de Mazarin (prit émul grandement les Frondeurs et (pie, dans la séance du 27 février ifil)!, le président Le Coigneux le dénoii(;a en plein Parlement; mais nous ne sachions pas (jne cette dénonciation ait amené aucun désagrément sensible à l'auteur. Ce qu'il y a de certain, c'est que la brochure des EclaimssrmniLs, sortie des presses royales, et siii\ i(; d'un .l^//v'.v nii.r Fhunmis sur le tntitr que les Es}KUjnnh (ml /'ail (wvc lu (luchcssc (U; /mikiiutUIc et le marikhal (le Turenne, sorte de complément de l'ouvrage, eut, en elTet, un grand retentissement dans le monde politique. L'année suivante on la réimprima à Rouen (in-4"); et les EIzeviers en lirent en Hollande une édition (petit \\\-\^2") joitjrle la copie à lUirisdr rini/n'iincric rof/ale. On la traduisit même en latin sons le titre : Miuistcriitin cardinatis Mazariiii vuin (thscrvationibus poUlivis (l), et plus lard, ou 1662, on rimprimail

(11 I.o p. Le Long, Biblioth. hùt., o» 0,030.

encore à la suite de V Histoire du ministère dit cardinal de Richelieu, publiée à Wurtzbourg.

Aussi lorsqu'on 16o2 parurent les Sentiments d'un fidèle sujet du Roy sur l'arrest du Parlement du ^9 décembre 1631 contre le cardinal Mazarin, beaucoup de personnes attribuèrent-elles cet écrit au fidèle Silhon. Tous les bons esprits de Paris, dit Fauteur des Observations véritables et désintéressées sur cet écrit, sont partagés pour savoir quel est Tauteur des Sentiments: «L'opinion la pluscommune veut que ce soit M. Martineau, évoque de Bazas; d'autres soutiennent que c'est M. le comte Abel Servient. Il y en a qui parient pour M. Cohon, ancien évêque de Dol; et beaucoup veulent que ce soit M. Silhon (1)... » Le débat n'a pas été tranché par le P. Le Long; mais cette incertitude d'attribution est fort honorable pour le secrétaire du cardinal. Les Sentiments font, en effet, très-ouvertement l'apologie du ministre dans un moment où le Parlement mettait sa tête à prix; il fallait un certain courage pour braver ainsi les menaces des Frondeurs.

Au reste, Silhon jouait fort gros jeu pour son maître à cette époque; et son dévouement bien connu aux intérêts du cardinal dut l'exposer plus d'une fois aux vengeances de la Fronde. On sait que parti de Paris, pour aller lui-même délivrer les princes à leur prison du Havre, Mazarin feignant de céder aux récriminations de ses ennemis, s'était retiré à Briihl près de Cologne, où il resta près d'un an dans un exil volontaire. Mais du fond de sa retraite, il dirigeait encore la politique de la reine, et ses messagers ou ses fidèles portaient souvent de Briihl au Palais-Cardinal les dépêches qui redonnaient courage au petit conseil privé de la régente. Silhon fut plus d'une fois signalé en plein Parlement comme fun de ces messagers; et son nom n'était pas en odeur de sainteté parmi les Frondeurs :

Le mercredy, deuxième jour d'aoust (1651), dit Retz dans ses

(1) Le P. Le Long, Biblioth. hisL, no 9,454.

mémoires, au palais où je me trouvois avec tous mes amis, et un trèsgrand nombre de bons bourgeois..., M. le princ*; reprit la parole, en disant que r)ndcileï dcbvoit arriver ce soir là à Paris, et qu'il revcnoit lie lîriislo; que Hcrtei, Fouquet, Sillion, Brachet, y faisoient des voyages continuels; que M. do Mercœur avoit épousé depuis peu de jours la Mancini..., etc. (1)

Ces avis causèrerit grande rumeur dans le camp [»arlementairo, et Ton discuta ioiigiuMiieiil sur les moyens d'aviser à la silM.ilion... I/ojiinioii du coadjuleur fut radicale : il demanda

Que M, le prince fust pri(î par toute la compagnie d'aller veoir le Roi; que M. de Mercœur fust mandé pour venir rendre compte le lundi suivant à la compagnie de son prétendu mariage; que les arrests rendus contre les domestiques du cardinal fussont exécutés; qu'Ondedeï fut pris au corps, et que Bertet, Brachet, l'abbé Fouquet et Silhon seroient assignés panlevant mr-ssieurs Broussel et Meusnier, pour répondre aux faits que le procureur général pourroit proposer contre eux. Il passa à cela de toutes les voix (2)...

(iuy Joly, (}Mi rapporte le même incident, ne nous apprend pas plus que le coadjutein- quelles en furent les consé(iuences pour le lidèle secrétaire de Mazarin, mais on peut simaginer facilement d'après l«?s rares extraits des mémoires du temps i|ui en parlent, que la situation du pauvre Sillion ne fut pas fort liemcuse pendant les troubles de la Fronde. Par surcroit de malheur, sa maison fut pillée dans une émeute, accident (pii ;t! rivait alors assez souvent aux partisans de la cour, cpie leur lidélilé exposait le [dus aux excès de la populace; ses appoiideiiients, ^'râce au délabrement des tinances de TEtat, ne lui lurent plus payés, et liieidôt la misère venant frapper à s;i porte, il lomba dans un profond décour;i},'emeid, si Ton en ju«:e parce fra^Muent de dépêche do Colbert à Mazarin, en ihUi du ôl septembre Whii :

l'ai rendu à M. Silhtm la lettre qui osloit pour Iuy. D'abord

(1) MiSm. do Rcti, Collection Hicliaad, XXY, 391. ■i) IbiJ., 21>3, cl r.uy Jol>. n\i. M.

il m'a parlé de ses intérests, et m'a prié de vous écrire pour les appuyer auprès do M. de la Vieuville : qu'il avoit vendu une charge de secrétaire du conseil de Monsieur 15,000 fr. qui luy pouvoit tenir lieu de dédommagement de ce qu'on luy avoit pris pendant la guerre de Paris; qu'il luy estoit deu 18,000 fr. pour les années 48, 49 et 50 de ses appointemens, et qu'on luy en fisl passer quelque chose; qu'il continueroit à travailler et feroit tout ce que vous ordonneriez; mais lorsque je luy ay conté que le plus grand desplaisir que vous aviez, dans vostre oloiguenient. estoit de ne pouvoir luy communiquer vos pensées, de donner la perfection à ses ouvrages, et mesme en commencer d'autres, je l'ay trouvé sourd et il ne m'a payé que d'im possibilités. Je le verray encore une fois et tascheray de le pousser encore plus avant (1) ..

Il arrive, hélas! un moment où les plus fiers dévouements succombent devant le besoin; non pas que Silhon ait jamais eu l'intention de se tourner vers la Fronde; mais, devant les malheurs qui l'accablaient, il préférait rester neutre.

Heureusement, la face des choses ne tarda pas à changer. Tout à coup, Mazarin sortit du fond de sa retraite, traversa la France couverte de ses ennemis, et, le succès couronnant son audace, vint retrouver la cour à Poitiers. Au mois d'octobre 1652, la Fronde n'existait plus; et lorsqu' après quelques mois d'un second exil volontaire pour laisser aux passions le temps de se calmer, le cardinal rentra dans Paris aux acclamations du peuple, Silhon reprit sa place auprès du premier ministre.

Comme pendant la période qui avait précédé la Fronde, le secrétaire du cardinal resta huit nouvelles années dans le silence le plus profond, tout à fait absorbé dans les devoirs de sa charge, et se dévouant avec passion aux intérêts de son maître. Seul, un épistolier prononça son nom pendant tout l'intervalle de temps qui s'écoula depuis la fin des troubles jusqu'en 1660. Ce fut Costar, le célèbre défenseur de Voiture, qui dans son recueil de lettres, pubhé en 1658, inséra deux

(1) Correspondance de Colbcrl, i, 137.

épîtres non datées, qu'il adressait à Silhon en lui envoyant ses opuscules, et qui doivent probablement se rapporter à Tannée 1054 ou i6o5, épo(iue de la (jucrelle littéraire si connue qui donna lieu à la plus ardente [)olémi(iue entre (iirac et Coslar. Ces deux lettres, écrites crun style très-alTeclé, cunnne tout ce (jui sortait de la plume de Costar, présentent un certain intérêt biograpliiiiue, qui nous a déterminé à les reproduire; la seccmde, en particulier, olîre un curieux spécimen des relations (jui existaient alors entre les gens de lettres de dilîérenl degré :

A M. (le Silhon, conseiller du Roy en ses conseils. — Monsiour, un do mes amis qui a l'honneur d'estre connu de vous, s'est bien voulu charger de vous présenter mon Livre, et d'embellir ce petit ftrésent de toutes les paroles de respect et de courtoisie qui luy peuvent donner (juolque prix. Mais, Monsieur, je vous avoiie que je ne sçaurois m'en reposer sur son atrection et sur son esprit, quelque conlianc(M|Uo j'y f)reniieen toute autre chose, etj'ay tant iuterest de vous plaire en cette action, que je n'ay pas la dureté do me refuser à moy-mesme le bon oflice que je me puis rendre. Je vous conjure donc. Monsieur, par l'amitié de doux personnes qui vous sont chères, Madame de Sévigfiy et Madame la comtesse de La Fayette, de vouloir favoriser mon ouvrage, et de le faire valoir audelà de son mérite. Cette supplication très-humble n'est pas, Monsieur, comme vous le pourriez croire, un effet de ma vanité, c'est l'ell'et (le l'ambition que j'ay de m'acquérir autant de réputation qu'il m'en faut pour justifier dans le monde les libéralitez dont il a plu à Son Eminence de mo {)révenir. Aussi, Monsieur, si je désire des louanges, ce n'c^st que pour la gloire do mon bienfaiteur, et ce sentiment vient moms de mon amour-propre que de ma reconnaissance. Si vous le trouvez juste, ayez. Monsieur, la bonté de le satisfaire. Vous n'y gagnerez rien dans mon esprit, où les admirables productions du vostro se sont acquises toute l'estime dont je suis capable; mais vous avancerez vos conquesles dans un cœur qui n'est pas à mépriser, et vous m'obligerez estroitoment d'ostre de toute mon àme. Monsieur,

Votre, etc. (1)

(1) Lcltros do CoilAr, p. 136, 139.

Le tour de cette lettre, outre sa propre origiiialilé, a quelque chose de fort flatteur pour la personne de Silhon. La seconde, écrite à un an d'intervalle, est encore plus curieuse au point de vue précieux : on voit que le défenseur de Voiture a longuement étudié les procédés du maître :

Monsieur, il me semble que ce n'est pas user trop privément que de me contenter de paroistre devant vous une fois l'année. Je pense qu'il n'y a pas moins de ce temps-là que je me donnay l'honneur de vous escrire, et que j'en receus une des plus belles réponses qui se fist peut-eslre jamais (1). Je vous avoue, Monsieur, que le plaisir qu'elle me donna m'a souvent tenté, et que si je n'eusse esté plus considérant et plus respectueux pour vous que je ne suis ambitieux et intéressé, je vous aurois accablé de mes lettres douces, afin de m'attirer quelqu'une des vostres. Puisque j'ay pu résister au mouvement d'une passion si violente et si excusable, vous pourrez juger, Monsieur, que je say me recommander, et que vous ne devez point craindre de moy cette fâcheuse persécution que l'on souffre. ordinairement de nous autres gens de Province (2), à moins que nous n'ayons autant de discrétion que nous avons deloisir et d'envie de nous produire. Cette petite préface ne vous sera pas inutile pour vous rasseurer de l'allarme que vous pourroient donner un livre et une lettre que je prends la liberté de vous envoyer, et qu'un de mes amis s'est chargé de vous rendre tout à la fois. C'est sans conséquence. Monsieur, vous ne lirez ni l'une ni l'autre, et vous en serez quitte pour une favorable réception et pour trois mots de civilité qui ne coustent guère à un courtisan. A condition pourtant que vous me sçaurez quelque gré d'estre si commode, et que cette qualité assez extrordinaire et assez louable en un Auteur, vous tenant lieu d'une meilleure qui ne serviroit pas à vostre repos, en sa considération vous continuiez de me protéger dans la maison de Son Eminence, et d'avoir pour agréable que je publie qu'entre vos véritables Admirateurs, je suis un de ceux à qui vous permettrez de meilleur cœur de se dire partout. Monsieur, etc. (3)

Cependant les fondions de secrétaire du Cardinal n'étaient

(1) Malheurenscment Costar ne donne que ses propres lettres, en sorte que la belle réponse de Silhon ne nous est pas parvenue.

(2) Costar habitait Le Mans.

(3) Lettres de Costar, p. 140, 141.

pas en tout temps Icllcinenl uljsorbaiilos quelles ne laissassent à Siliion quelques moments de luisir. Il les occupait à la composition du troisiènie volume de son Minisire d'EUil.

Knfin, Sire, dit-il au roi dans le placet dont nous avons déjà cité des fragments, j'ai donné, la dernière année de mon emploi, qui est l'année 1660, outre l'occupation courante que M. le Cardinal me laissoit en son absence; j'ai donné, dis-je, un livre où je traite particulièronieut deux sujets de la dornièro importance; l'un est de la vériti'' (]e la religion chrétienne contre les impies, dont le nombre Il I -i pi^ [letit en ce temps ici. L'autre est de l'obéissance que les peuples doivent à leurs souverains, où entre autres cliosesje détruis avec tant d'évidence et si démonstrativemont la fausseté de la puissance indirecte gue quelques-uns attribuent au Pape sur le temporel des princes chrétiens, que je suis certain que les partisans de cette opinion si contraire à l'indépendance des princes, et qui a de si dangopmses conséquences pour eux, n'y sauroient rien répondre qui vaille. Ce service si nécessaire, que personne n'a rendu avant moi au pDinlque j'ai fait, est digne de quelque consid(''ration(l)....

Ce volume intitulé Do la cerlilude des cfnwaissnnces humaines, (ni snnl partieulièrenicnl ej'prnjuez les j)rineii)es elles fondeinens de la morale et de la poUUqae, était la troisième partie du Minisire d'Etal; il parut, en elTet, avec ce sous-titre, à Amsterdam, dans la collection elzevirienne, en 1()G2, après avoir été inq)rimé à Paris, chez Toussaint du Hray, et même à riuiprimcric Hoyale (:2).

11 est divisé en cin(i livres. Dans les doux premiers, Tauleur, ai)rès avoir coudjaltu le sentiment des pyrrlioniens et en particulier celui de Montaigne, établit la certitude de nos connaissances. Dans les deux suivants, il traite de Tobéissance (pie les sujets doivent à lems souverains, et dans le cinquième, revenant à son but, dont il s'était écarté trop lonijtemps, il explicjue ce cpu; c'est qu'uni' démonstration uutrale. On voit l)ar cet exposé, remanpie M. CAi. Weiss (5), que Chapelain a

(1) Placot publit) par d'Olivet. Notes à Tbist. do PelliMon. éAH. Livat. l, 'iéi. (1) y. Drunut, ilanuel d\i librairv.

(3) Uioij. univfrsflU,

eu raison de lui reprocher le défaut d'ordre et de méthode : « Si rien lui défaut, c'est Tordre et la méthode dans les longues pièces. » Mais peu importait au bon Silhon la disposition systématique des raisonnements : son but était de combattre le scepticisme; il entassait contre son ennemi tous les arguments; et pourvu qu'il frappât le plus fort possible, il était fier de son œuvre, sans rechercher si les coups étaient portés suivant les règles. Malheureusement le Dictionnaire des sciences philosophiques a pu reprocher avec quelque raison, au secrétaire de Mazarin, plus que le défaut de méthode : il y a trop de lieux communs dans les livres de Silhon, et s'ils ne pèchent pas par le fond, ce que voudrait cependant insinuer le dictionnaire, nous devons avouer qu'ils manquent quelquefois d'originalité. S'ils en avaient eu davantage, on les relirait encore aujourd'hui et l'on pourrait partager l'avis de Lenglet du Fresnoy qui écrit dans sa Méthode pour étudier l'histoire : « Cet ouvrage est négligé des lecteurs, parce que les deux premiers livres ne regardent que les maximes de la morale, et l'on a cru sans y faire attention, que tout le reste étoit purement philosophique : il renferme cependant les plus grands et les plus beaux principes de la politique, mais il ne faut en commencer la lecture qu'au hvre ni; le reste, dont le titre ne prévient pas, est nourri des principes les plus certains du gouvernement (1). »

Le traité de la Certitude des connaissances humaines fut le dernier ouvrage de Silhon : il marqua aussi le terme de sa prospérité. Le cardinal Mazarin mourut, en effet, au mois de mars 1661, et son fidèle secrétaire se trouva sans appui; car Silhon n'avait pas profité de sa faveur de dix-huit ans pour solliciter les libéralités des autres puissants du jour. Aussi, quelques mois seulement après la mort de son protecteur, l'auteur du Ministre d'Etat fut-il réduit à adresser au Roi lui-

(1) LcDglel, Méthode, etc., ni, 392.

iiiêmo ce long [>hic(*t a[)ologélii|iic que Tabbé irOlivel nous a conservé, et auquel nous avons fait jusqu'ici de larges emprunts. Il le terminait ainsi :

Jo rf'présento coci, Sire, à Votrn Majosté, pour justifior la prière (jun M. le cardinal lui fit cpiolquos jours avant sa mort, d'avoir la bonté de me continuor, ma vie durant, ios apf)ointomons que j'avois coutume de recevoir et de commander que je les reçusse sans peine. Il av(jit jugé cjue m'aj/ntit plusieurs fais pj'omis un établissement, on considération de mes it^ngs ot utiles services, il ne m'en pou voit I)rocurer de plus commode ni de plus sortable à mon âge, et au dessein que j'avois et qui ne lui ctoit pas inconnu, d'employer ce qui me resteroit do vio et de santé (/ servir la religion et l'Etat de ma plume et de ma petite industrie. Votre Majesté témoigna, l'année passée, à Fontainebleau à M. le surintendant, qu'elle désiroit que je fusse f)ayé à l'actoutumé, et lui en donna le commandement exprès. Mais parce que les affaires des finances ont depuis changé de face, "t que la dispensation s'en fait d'une autre manière, je supplie trèsliuinbN'uiont Votro Majf^sté d'ordonner ce que sa bonté lui inspirera eu ma laveur pour l'année 61 et les suivantes. Si c'étoit sur ses menus plaisirs, la grâce seroit parfaite. .Je ne dis rien des arrérages de près de cinq années de mes appointemens qui me sont dus, c'est-àdire des cinq aimées de troubles intestins de l'Ktat. Je ne dis rien encore du [)ilIago de ma maison, qui fut fait en ce temps-là, comme toute la cour sait. Ce seroit un contre-temps que je n'ai garde de commettre. .le demande pardon, Sire, à Voir» Majr'sté si parlant de moi je n'ai pas observé toutes les lois de la modestie, quoi<|ue je puisse assurer de n'avoir point violé celles de la vérité. Je prie Dieu qu'il conïbl(! Votre Majesté de tous les biens que lui peut souhaiter celui qui est p:issi(jnnément, et avec un extrême respect, etc [V....

Nous ne savons si Louis XIV lit immétlialement droit aux réclamations de Pancien secrétaire du cardinal; ce (ju^il y a (le certain, c'est qu'en U'Aiô, Sillion futc(»mpris, sur le rapport do (Chapelain, dans la liste des soixante peiisionnés queC^olberl lit agréer au roi. Le rapport de Cbapelain contenait les (|uel- (|iies li^Mies (pic nous avons citées an commencement de celle élude : elles luésentenl um; criti(iue tellement judicieuse et

(1) IMacol publié pnr d'Ottvot. Noies à Thist. do IVIliMon, éJit. Livel. i, iSi, U3.

tellement exacte du talent et du caractère de Silhon, ([ue nous ne pouvons mieux faire, pour résumer notre opinion sur cette sympatliique figure, que d'y renvoyer le lecteur.

Quatre ans après, Silhon descendait dans la tombe, sans que personne ait paru se souvenir de lui durant toute cette période. « Il est mort depuis peu, » écrivait Guy Patin, le 21 février 1667, « un sçavant homme qui parloit bien; c'est le bon M. de Silhon qui a fait le Ministre d'Etal, et un gros in-4« de Y Immortalité de l'âme (1). » Ce fut toute son oraison funèbre, car Colberl, qui lui succéda au quatorzième fauteuil de l'Académie française, fut dispensé, à cause de ses graves occupations, de prononcer un discours de réception; et pas un éloge ne retentit sur la tombe de l'humble et dévoué secrétaire de Mazarin. Vingt ans plus tard, Bayle, dans ses Questions d'un Provincial, disait que Silhon avait été « sans contredit l'un des plus soUdes et des plus judicieux auteurs de son siècle (2). » Quand deux hommes tels que Patin et Bayle s'accordent à dire du bien de quelqu'un, remarque l'abbé d'Olivet, on peut les en croire. Pour nous, non-seulement nous les en croyons volontiers, mais nous ajouterons que le doux et consciencieux Silhon nous a présenté, pendant toute sa carrière, l'un des caractères les plus honorables et les plus sympathiques de son époque. Et ne fallait-il pas que Bayle et Patin eussent été frappés de celte droiture et de cette constance d'idées pour que les doctrines éminemment religieuses et cathoUques de Silhon aient pu trouver grâce devant leur scepticisme déclaré?

René KERVILER.

(1) Guy Palin, Lettres, n, 18).

(2) Bayle, Questions d' un Provincial, 1. 1, ch. LXVII.

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