‹ Jean de Thommeray, comedie en cinq actes, en proseChapitre 62 sur 104 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

de vous le dire, vous tournez au tragique. C’est à ne plus vous reconnaître.

HORTENSE

Hélas! je ne me reconnais pas moi-même! Qui m’aurait dit que je serais jalouse un jour? — Ah! qui m’aurait dit que j'aimerais! — Je suis absurde; pardonnez-moi, Thomé. Je m’étais promis aujourd’hui d’être douce et gaie... mais votre surprise en me voyant ressemblait si fort à une déconvenue, que je n’ai pu me défendre... J’ai eu tort... ne vous irritez pas! Soyez bon pour moi... J’ai l’esprit malade, mon ami... Je suis si malheureuse 1

JEAN

Malheureuse? En vérité, cela n’a pas le sens commun.

HORTENSE

Que voulez-vous? je vous vois si peu... Oui, je sais; votre temps ne vous appartient plus comme autrefois... Mais ma tête travaille dans la solitude. Je vous vois lancé dans un monde où les tentations vous assaillent, où les mauvais exemples vous enveloppent de tous côtés... et malgré moi, je tremble I Je me crée des chimères douloureuses, et vous prenez si peu soin de les dissiper, mon ami, que j’imagine parfois qu’il ne vous déplaît pas de me voir souffrir.

JE AN

Ah! je vous jure bien...

HORTENSE

Que cela vous ennuie?

JEAN

Que cela m’afflige profondément. Vous êtes bien injuste, ma chère. Si je suis lancé dans une existence qui vous inquiète, à qui la faute t

IIORTE NSE .

A moi seule, je le sais, et c’est une amertume de plus. Les rôles se sont intervertis pour notre malheur à tous les deux : vous êtes tel que je vous souhaitais jadis, je suis telle que vous me souhaitiez, et je regrette votre tendresse passionnée comme vous regrettez peut-être ma frivolité.

JEAN

Je ne regrette que votre confiance.

HORTËNSE.

Il vous serait si facile do me la rendre ! — En m’aimant un peu !

JEAN

Je vous aime de toute mon âme.

HORTENSE, timidement.

Dites-vous vrai? Je viens vous en demander une preuve.

JE AN

Parlez.

HORTENSE

Nous partons demain pour Trouville.

JEAN

Si tôt?

IIORTE NSE .

Oui... par des circonstances qui ne vous importent guère... Viendrez-vous m’y retrouver ?

JEAN

Sans aucun doute.

MORTE NSE .

Mais viendrez-vous bientôt?

JEAN

Le plus tôt possible.

HORTENSE

Demain?

JEAN, souriant.

Pourquoi pas par le même train que vous, et dans le même compartiment?

HORTENSE

O mon Dieu, qu’y aurait-il de surprenant dans notre rencontre? Tout le monde ne va-t-il pas à Trouviile? Mais je ne vous en demande pas tant. Vous prendrez le train de quatre heures.

JEAN

Il n’v a qu’une petite difficulté : c’est que je pars moi-même ce soir pour la Bretagne.

HORTENSE

Pour la Bretagne?

JEAN

Oui, ma mère sort d’ici...

JEAN DE THO.MMERAY

IIOBTENSE.

Votre mère est à Paris?

Avec mon père.

JEAN'

IIOBTENSE .

J’aurais été heureuse de les voir.

JEAN

Ils sont arrivés hier et retournent ce soir. Je les accompagne. Une absence de huit jours, pas plus. J’allais vous écrire.

IIORTE NSE .

Ils viennent vous chercher. En effet I l’époque fixée pour votre mariage est arrivée. — Je vous défends de partir!

JEAN

Là, là, mauvaise tête! Ne vous révoltez pas contre la plus grande preuve d’amour que je puisse vous donner. J’ai trouvé pour me dégager de ce mariage une combinaison qui satisfait à tout, mais qui demande un peu de diplomatie pour être agréée. Elle consiste à substituer mon frère François à tous mes droits de primogéniture, et par suite à la main de mademoiselle de Kéror.

IIOBTENSE .

Oh! vous êtes bon, Thomé! Je suis une folle et une ingrate!

JEAN

Douterez-vous encore de moi ?

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