‹ Jean de Weert. Une nuit de Noël sous Philippe iiChapitre 5 sur 5 · UNE NUIT 0B NOËL · texte numérisé non relu

UNE NUIT 0B NOËL

Attaché à don Fernand depuis le commeiicemeiit du combat , Henri l'avait frappé d'un formidable coup de dague en pleine poitrine, le duc avait fléchi un moment sous la puissance de l'atteinte, mais la lame rencontrant une cotte de mailles que recouvrait son pourpoint, s'était faussée dans la main du jeune homme. Déçu dans sa soif de vengeance, il se précipita sur son ennemi pour le saisir corps à corps, lorsque la lune qui avait prêté quelques pâles rayons au combat se couvrit d'un nuage.

Henri mugit comme un tigre et s'élança la hache au poing vers le passage du cloître par où son ennemi semblait vouloir disparaître, mais les loifiies rapières castillanes y traçaient un cercle hérissé d'acier. Les moines renfermés dans les cloîtres sonnaient le tocsin à pleine volée, les momens devenaient précieux; chaque vibration de la cloche pouvait amener aux Espagnols un renfort fatal aux conjurés, dont le bras commençait à faiblir.

Henri saisit un moment où les deux partis fatijgués de carnage commençaient à faiblir et lance ^ hache sur les défenseurs du cloître, un cavalier tombe et la tuerie recommence.

Tout-à-coup la voix de Hubert de Wargnies s*éicve an sein des ténèbres :

i^e duc ! le duc I A moi les gueux ! hourrah ! Et sa

socs PHILIFPB II. 103

hache retomba deox fois dans une horrible blessure.

Déjà les conjurés se livraient à la joie , lorsque soudain les portes de l'église s'ouvrent avec fracas; la lueur des flambeaui éclaire le sombre champ de bataille, et au cri de guerre des Espagnols iCasHUe et saint Jacques! succède une épouvantable décharge de mousqueterie qui couche sur le carreau les plus intrépides des conjurés. A la tête des arquebusiers se tient don Fernand de Tolède, Tépée au poing, effrayant de vengeance et de haine.

— Par la prunelle de Satan I s'écria Hubert de Wargnies, cet homme a donc mille vies, car je lui ai enterré sa toison d'or dans la poitrine I

Cernés de toutes parts, la résistance devenait inutile ; aussi bientôt Henri et trois de ses compagnons furent-ils garrottés solidement et mis sous bonne escorte. Tandis que don Fernand semblait discuter leur supplice avec quelques officiers, les regards de Henri parcoururent le champ de bataille et découvrirent aux pieds d'un bénitier le cadavre mutilé de don José Pénarez ; à cette vue il baissa la tête et attendit son sort avec indifférence.

Après quelques instans de conférence, le duc sentant qu'il fallait étouffer le bruit d'une si audacieuse entreprise à laquelle il n'avait échappé que par un prodige , donna l'ordre de passer par les

Don FerMud de Tolède, d toBSonUtàTomar.enPorUi

son corps repose aifloaid-hui Sabsaanqw*

LOUIS XI A mm.

1 a beaucoup inédit de Brantôme et de ses )iFes dccolletccs, où ses belles et honnêtes ?« jouent un rôle si important. Cest qu'en

114 LOUIS XI À GKNAPPB.

effet, ce naïf chroniqueur des infortunes conjugales du xYi* siècle ne prèle à ses héroïnes aucun de ces sentimens alambiqués, aucune de ces phrases mystiques sous lesquelles les femmes d'aujourd'hui abritent et voilent ce qu'elles appellent leurs erreun et leurs infortunes. Le fond de la galanterie contemporaine est noyé dans un pathos de sentimentalité rêveuse et séraphique , dans une atmosphère de soupirs de gazelle et de gémisse* mens d'anges déplumés, qui seraient assez innoceos s'ils ne rendaient le bonheur des amans par trop onéreux. La moindre modiste qui a de la littérature, et quelle modiste , grâce à notte éditeur, n'a pas aujourd'hui de littérature? s'affaisse et s'alanguit sous un regard un peu brûlant comme un autre lys dans la vallée. Les Eloa et les dames de Mortsauf se comptent par milliers : un souffle les ploie, un baiser les briserait. Leur amour, comme leur estomac, a besoin de blancs-mangers. Aussi, grâce à elles, l'amour est devenu une science qui attend un autre Dangeau pour en rédiger le cérémonial. Les pianos sont infestés de romances de bandits élégiaques , de contrebandiers arcadiqaes et de bravos incompris. Nous ne parlons pas des gondoliers, dont le nombre eût suffi à équiper la fameuse Armada de Philippe IL Toute cette gent

nuageose et galaorisée, éclose soas les ailes de brume du romantisme, est dépeinte l'œil fixé vers le ciel, le jarret tendu en avant, la taille fine, la poitrine large, la moustache merveilleusement troussée. Dire ce que cet te invasion de nouveaux citoyens du Lignon a fait de tort réel à Tamour vrai, énumé- Fer ce que le récit de leurs souffrances éthérées et sidérales a causé d'inconséquences conjugales , serait incalculable. Toutes ces belles péris ailées sont tombées en re dièze, ou en mi bémol, mais si doucement, si vertueusement, que nous ne savons en vérité qui oserait s'en plaindre.

Aussi, adieu à l'amour grec, à l'amour antique, au bel enfant brun, moqueur^ effronté et mutin! adieu à la belle Vénus aphrodite, souriant à sa propre beauté! Notre Vénus à nous, telle que le romantisme, les nouvelles et les nocturnes à deux voix nous l'ont faite, est pâle, amaigrie, sentant le vétiver ; ejle a les cheveux à la Ninon, un corset ouaté et une sous-jupe en crinoline-Oudinot !

Mais Bocace ! mais Brantôme ! ce hardi et vigoureux peintre dont les tons chauds et le nerveux dessin rappellent la riche et charnelle palette de notre grand Michel-Ange flamand, quel magnifique et fidèle reflet de son beau siècle ! comme l'on voit que l'amour alors était encore primitif et vivace.

116 LODU II A GENAPTB.

comme il est effrontément naïf, et comme 'sa prose jurerait, affublée de Thypocrite feuille de vigne qui se rencontre dans tous nos romans actuels! comme ses cavaliers sont beaux et cambrés, combien ils sont adorables d'impertinence, et ses femmes! ses femmes surtout ! quelle sève ! quelle vie ! quel profond mépris de cette mièvre sentimentalité, de cette benoîte tartuferie amoureuse sous laquelle on est aujourd'hui obligé de costumer sa passion, sous peine dépasser pour un rustique ou unpandour! Cest que malgré la réputation vertueuse, qu'on veut faire à notre époque, qui a inventé les prix de vertu et les médailles philanthropiques, le seizième siècle n'était pas encore arrivé à l'hypocrisie du vice , et osait raconter tout haut les prouesses galantes, que nous croyons devoir gazer aujourd'hui des nuages d'une menteuse métaphysique, tant nous sommes devenus confits en toutes sortes de béates perfections!

C'est donc un acte méritoire que d'oser aujourd'hui protester contre les vaporeuses hystéries de l'amour contemporain , qui ressemble à l'amour primitif, comme les pulmoniques aquarelles de Deveria ressemblent aux riches et magnifiques femmes de Rubens et de Titien. Rappeler l'art à ses modèles primitifs, le dégager du chiCf du flo» eidu poncif, est le devoir d'un artiste consciencieos,

LOUIS XI A GBDIPPS.

qu'il s'a^sse d'amonr, de statuaire ou de peinture. Maintenant nos lecteurs comprondront le but et la iGodance de cetu nouvelle.

Avant d'être le terrible roi de France que vous vez, Louis XI fut un bon compagnon , un rude liant, dont la réputation est venue jusqu'à nous. i Tibère féodal qui tremblait au moindre mouveent des courtines de son lit, quand la politique it jeté quelques fantômes dans ses rêves ; ce roué •ocureur qui enquinauda si bellement la féodalité la dépouilla pièce à piècci de son armure, pour la apper plus sûrement, eut une jeunesse telle, que

le plus madré astrologue eût perdu son hébreu à prédire par elle son âge mûr, et surtout sa vieillesse. Il fut Henri IV jusqu'à Stié ans, puis Auguste, puis Tibère.

Les intrigues de la Praguerie ayant forcé Louis encore dauphin à s'exiler de la France, pour se, soustraire au juste châtiment de son malheureux père Charles Yll , Louis se retira à la cour de Pbilippe-le-Bon, qui le reçut avec une rare et roagniGque courtoisie, lui donna une suite, une pension vraiment royale , et de plus lui assigna pour demeure particulière le château de Genappe, l'un des plus confortables manoirs de notre riche Belgique.

Louis s'était lié d'amitié à la cour de Philippe avec son cousin Charles, qui devait plus tard lui foire passer de si mauvaises nuits, et le forcer, lui roi de France, à crier : vive Bourgogne ! dans les mes en^ sanglantées de Liège. Charles était un beau et hardi cavalier, plus expéditif qu'expert en affaires d'amour. Du reste rompu aux bonnes fortunes, comme un héritier présomptif de la plus belle couronne de la chrétienté, mais rude, mais brutal comme un homme d'armes , et déjà jaloux des succès de son cousin Louis, dont la langue dorée vint plus d'une fois faire avorter ses plans de campagne amooreaX' La où Charles, par ses dons et ses cadeaux magni-

LOUIS m A GENAPPB. ISI

fiqaes, croyait avoir fait un pont d'or à son amour, la ruse et la cautelle normande de son cousin Louis venait tout rompre et gâter, et fort souvent le Bourguignon était le Raton de galanterie de son compagnon, qui lui croquait bellement ses bonnes fortunes à sa barbe ducale. Ces choses s'étant répétées plusieurs fois , Charles se plaignit à Louis de ce qu'il appelait sa mauvaise foi et félonie.

— Pardieu, répondit celui-ci, qu'appelez- vous félonie? la caille appartient à qui la tire, tant pis pour vous, si vous êtes mauvais chasseur I

Pour pouvoir s'ébaudir plus librement et s'affranchir de la surveillance paternelle, Charles de Bourgogne allait passer de nombreuses journées au château de Genappe, dont sort nouvel hôte lui faisait les honneurs avec un air de suzerain fort impertinent. Une petite cour composée de seigneurs français, que les intrigues de Louis avaient compromis, s'y était formée, et chasses, festins, repues franches, orgies de tout genre s'y succédaient, non sans faire froncer le sourcil du bon duc Philippe, quand il apprit que son fils Charles se montrait dans ces bacchanales le plus ardent au plaisir , le plusinventif à épicer cardinalement les jouissances, quand la monotonie menaçait de les rendre insipides.

ir.hfH DE ^VEERT. •)

lâi LOUIS XI A GENAPPE.

Les gen lilshommcs français que Louis avait entraînes dans cette mutinerie d'écoliers qu'on appela kl Praguerie, étaient pour la plupart garçons, et s'accommodaient merveilleusement d'une vie tissée de l)ons repas, d'amour et de rien faire. Deux seulement avaient amené leurs femmes, ce qui semblait devoir les préserver de la contagion de cette Gomorrhe féodale; un de ces seigneurs était le baron de Pontereau, cavalier aimable qu'un long séjour en Italie avait dépouillé de ses angles d'homme de guerre, et qui propageait dans sa patrie les lionnes traditions de galanterie italienne dont la France avait alors le plus grand besoin et dont il devait être l'une des premières victimes.

Le baron avait épousé à Padoue une jeune fille patricienne de bonne et antique race. La baronne pouvait avoir à cette époque 22 ans, âge où la beauté des Italiennes rayonne de tout son éclat, et resplendit de toutes les séductions. Elle était grande, svelte, le buste irréprochable, des yeux de Napolitaine, des épaules de Romaine. Sa figure pâle et légèrement bistrée de tons chauds , faisait ressortir plus vivement ses grands yeux humides où semblaient couver tous les feux souterrains de ritalic.- Ellc semblait aimer fort son mari qui se montrait lier de sa bcaulc et rcxulluil ù la luanière du roi

LOUIS XI A ^BNAPPB. 123

Candaule, dans les congrès de buverie qui se reproduisaient presque chaque jour.

La beaulé de malienne, dont le pauvre baron faisait les plus pittoresques et alléchantes descriptions pendant son ivresse, avait jeté dans le cœur de Louis, non un sentiment de tendresse et d'amour, mais un de ces désirs infernaux, implacables, qui brûlent et dévorent comme une autre tunique de Nessns ; une de ces ardentes convoitises qui s'emparent de Thomme, s'identifient avec lui, s'infiltrent dans son sang et palpitent sous sa chair. Rassasié de bourgeoises, de femmes de prud'hommes et d'échevins, l'Italienne parut à Louis de Valois, un fruit tropical riche et savoureux, auprès duquel pâlissaient toutes ses conquêtes passées. 11 résolut donc d'ajouter une nouvelle pièce au blason du pauvre baron, et de n'y épargner ni peines, ni dépenses.

Charles de Bourgogne^ de son côté, avait emporté dans son cœur l'image de la belle Italienne, cl flambait dans sa peau d'un amour non pareil.

Son ardente, charnelle et sanguine nature n'était cependant pas incapable de ressentir un sentiment vrai et délicat; mais ses impressions étaient trop énergiques pour l'arrêter longtemps sur la pente des bergeradcs arcadiqucs, ou des martyres d'Âma*

lâi LOmS II A GBNAPPS.

dis morfondu. Son amour hurlait dans son cœur comme un lion affamé après une proie. Charles voulait en amour, comme il voulut plus tard en politique.

Louis, au contraire, déjà comédien consommé dans Fart de feindre tous les sentimens qui pouvaient lui être utiles, et de dissimuler tous ceux qui auraient pu lui nuire, ne comprenait de Tamour que sa partie physique, faisant fort peu d'état des rêveries du cœur. Madré comme dix procureurs, gai, souple, adroit, grand dénicheur de fauvettes coiffées, sachant merveilleusement flatter les femmes et leur préparer Timaginalion par mille contes saugrenus ; habile à exploiter à son profit les ridicules, les torts d'un amant ou d'un inari, tout en ayant l'air de les défendre, il apportait dans ses poursuites galantes, toute l'expérience d'un vieux séducteur et toute l'habileté d'un homme dont la tête dominait toujours le pœur.

Traqué par deux poursuivans de cette force, que leur naissance et leur pouvoir mettaient audessus d'une foule de considérations, et dont l'an employait l'assaut, l'autre la sape et la mine, la ))aronne Florelta trembla pour le cimier de son inafif qui lui donnait chaque jour de nouveaux su-

Lons n A «BifAPra. 125

jets de plainte en prenant part aux ébats nocturnes des deux princes et de leurs compagnons, dont on racontait mille choses horripilantes.

Gomme il est d'usage, Charles montra au mari qu'il voulait minotauriser, plus de courtoisie cl d'amitié que jamais; Louis, au contraire, pour mieux dépister le baron et son terrible cousin, qui n'eût pas cette fois pris la chose doucement, feignit de se prendre de belle passion pour la femme d'un échevin, nommé Guillaume, que la beauté et les coquetteries de sa moitié, avaient fatalement placé au nombre des élus de la grande république encornée.

Madame Guillaume était une belle et appétissante brune de trente ans, fraîche comme une matinée de mai, avenante au possible, dodue comme une caille, la taille souple et cambrée, l'œil plein de flammes humides. Louis, pour mieux fourvoyer son cousin, se mit à décochera la belle échevine, force œillades assassines et billets galans, où il dépeignait sa flamme' royale de manière à attendrir un cœur moins charitable que Tétait celui de la daine.

Ses matinées se passaient à ces mille manèges de soupirant, à ces coquetteries équestres qui consistent à faire piafler un cheval sous les fenêtres de

,,^ souvent «s-.— .^

ty«a« rochers, aux ai^r^ lfi„..u«U cet hommes uit coi comme un ecoher

LOUIS XI A GENAPPC. 1^7

— Piùt au ciel qu*ii n'en fût que cela! dît Qiaries avec un monstrueux soupir.

— Oh I oh I cousin, voici qui est sérieux, scriezvous d*aveoture fâché de ce que le vieux duc Philippe r^ne plus que vous ne l'aviez songé? dit Louis avec un froid regard, qui montrait ce qu'avait eu à souffrir le malheureux Charles VII, qui se laissa mourir de faim de peur d'être empoisonné par son fils.

— Voilà une pensée, cousin, qu'il ne laut pas se hâter de prêter aux autres.

— Ah! bahl ne vous effarouchez pas, c'est plaisanterie et propos en l'air. Mais j'y pense ! vous êtes amoureux 1

— Amoureux! dit Charles avec explosion, dites furieux, fou, insensé; dites un sentiment qui me géhenne et me fait éprouver toutes les tortures dé l'enfer! Dites une calamité de l'âme qui fait que tout ce qui jadis était mon bonheur, m'est aujourd'hui indiiTérent et insipide, qui me ferait enfin, pour arriver à mon but, daguer le mari et mettre le feu....

— Au château! n'est-ce pas, cousin? vrai Dieu! ne faites rien sans me prévenir, s'il vous plait, car l'espoir et l'héritier de la couronne de France courrait grand risque de sentir le roussi.

1^8 LOUrS XI ▲ GBNAm.

tant Tolre passion est flambante et dangereuse.

— Qui vous a dit que ce fût au château? flt Charles.

— Pardieu ! vous-même, qui depuis deux mois contemplez la baronne Fiorelta avec Tair d'un chien convoitant un plumai], et vous pourléchez les babines en songeant à sa friande beauté I

— Eh bien! oui, cousin, dit Charles avec cet abandon et cette soif de confidence qui dévore tous les amoureux, oui, j'aime la baronne, et pour la mériter, j'éventrerais un conclave I mais aussitôt que cette damnée Italienne abaisse sur moi ses yeux noirs et profonds comme l'enfer, alors je ne me souviens plus d'une seule des paroles que j'avais laborieusement arrangées, et je pars en maugréant comme un diable empiégé dans un bénitier.

— Eh bien, cousin, conGdence pour conGdence»

dit Louis, seulement j'ai de meilleures nouvelles que toi à t'apprendre. Le cœur de madame Guillaume, percé de plusieurs brèches, bat la chamade et n'attend plus qu'un assaut pour se rendre ! Les débris de sa vertu comblent les fossés de la place.

— Au diable madame Guillaume! fit Charles d'un air dédaigneux, une bourgeoise sentant la cuisine!

— Mieux vaut un poulet gras sous la main qu'un faisan qui ne se laisse pas attraper, et une bonr-

LOUIS II A GBNAPPE. 1d9

geoise comme mon échevine, qu'une baronne qui t'enquinaude et te k)erne comme un écolier.

La conversation continua sur ce ton ; mais Louis oubliant un moment sa prudence habituelle, avoua à son cousin qu'il avait le soir même un rendezvous d*amoiir avec la fringante échevine dont il lui fit un si séduisant portrait, que Charles conçut la hardie pensée de lui souffler sa conquête, et do lui rendre pied ou aile des trahisons qu'il en avait essuyées.

— Ainsi l'heure de Vénus sonnera pour vous ce soir, beau cousin 1 dit Charles avec un sourire; vous êtes, sur mon âme, un fortuné mortel ! voilà, si je ne me trompe, le vingtième mari marri que vous aurez fait céans entrer dans l'ordre de mons Vulcain.

— Et ce quasiment sans bourse délier, dit Louis d'un air triomphant; je ne veux des succès qui s'achètent à deniers comptans.

— Ah ! cousin, chacun n'a pas votre langue fine et déliée au moyen de laquelle vous charmez les plus raffinées galantes, comme fait le renard au milieu d'un poulailler.

— Écoutez, cousin, dit Louis d'un ton doctoral en remerciant du regard le Bourguignon dont il venait, malgré soa adresse, d'avaler l'appât amorcé

130 LOUIS XI A GENiPPE.

d'une bonne flatterie, je veux voas donner un conseil qui vous soit un guide d'amour et vous garde des communions blanches. Toute femme, fùt-die impératrice, veut, avant tout, plaire, fût-ce au dernier varlet d'homme d'armes; toute femme a une passion quelconque par laquelle, le diable aidant, elle licorniGe tôt ou tard son mari ; l'une est gourmande, l'autre coquette, l'autre jalouse, ce sont les meilleures et les plus hardies ; quelques-unes sont avares et demanderesses, celles-là, on les achète; d'autres enfin sont confites de toutes sortes de mignardises de sentiment, de mièvreries amoureuses et d'extatiques contemplations, avec ces dernières, il faut savoir soupirer, pleurer, regarder un nuage sans cligner l'œil pendant un quart d'heure, et paraître revenir d'un voyage dans l'autre monde. Eh bien! toutes ces humeurs si diverses sont autant de routes qui conduisent vers un même but. Parlez avec toutes ces galantes de leur vertu comme si vous y croyiez, agissez comme si vous n*y croyiez pas; ne rappelez jamais vos succès passes, qu'elles soient toutes la première femme qui ait l'offrande de votre cœur, embrassez les suivantes et payez les domestiques, et le grand diable me noue l'aiguillette si vous ne faites bientôt litière des plus orgueilleuses et des plus hupéesl

1 çà ! dit Charles lout ébahi de cette avalanche tes, en quelle université avez-vous pris vos !n la science de tromperie ?

vous expliquerai cela plus tard, cousin, auphin avec un important sourire, mais moment il convient parler d'autres choses; HskTon de Pontereau qui s'en vient au-devant , et il ne faut pas lui faire prendre l'éveil e amour en gardant cette figure d'Amadis L. Pratiquez mes maximes, etmortdiable!

1 surtout cette sotte timidité qui vous fait ' à la lune, tandis que d'autres ne spupirent 1 escient.

es se mordit les lèvres à cette dernière fa- Louis; en ce moment le baron de Ponterejoignit de l'air affairé d*un homme qui »mmunication importante à faire, lelles nouvelles, baron? demanda Louis, ou mauvaises?

is bonnes à coup sur seraient celles qui

aient porter le deuil , dit Charles , à qui

insinuation du dauphin pesait sur le

ne sonna mot et parut n'avoir pas enet s'adressanl de nouveau au haron, lui 1 ce qui l'amenait.

— Le roi Charles TU est corps et d'esprit, et c'est de i vient à vous.

— Alors, messieurs, je vol temps à perdre, dit le dauph reverrons au château.

Et il lança son cheval au g Genappe.

Resté seul avec le baron, CI son cousin et son ton de profi çante avaient piqué au vif, et par un tour hardi qui le plaça plus renommés gausseurs, pri ment le baron.

— Baron, lui dit-il d'un a

LOUIS II A GBNAPPB. 135

— Contre tout autre, je suis prêt à tous servir, n'importe ce que vous me demanderez.

— Mais il ne faut pas prendre la chose aussi sérieusement, reprit le comte avec un sourire; il s'agit d'une plaisanterie, d'un bon tour qui fera rire ton maitre, quand il saura surtout que nous ne sommes que nous deux dans le complot.

^- Mais encore, quoi? dit le baron.

— Mon cousin Louis a ce soir un rendez-vous galant avec la belle madame Guillaume, Téchcvine; il s'y promet des joies olympiques et nonpareilles. Tu sais, du reste, le cas qu'il fait de telles galantes; il s'agit donc de me prêter la main pour lui faire manquer son parlement d*amonr et de m'y faire tenir sa place, ne fût-ce que pour lui rendre un peu ce qu'il m*a si plaiitureusement prêté depuis deux mois.

— Mais en supposant que nous puissions arriver à notre visée, que (aire si Louis se fâche de la mystification?

— Je prends tout sur moi, dit Charles; il ne s*agit donc que de découvrir, d'ici à ce soir, le lieu où madame Guillaume tient sa cour d'amour, et où elle doit discuter les conditions de la reddition de sa vertu.

— TiO dauphin joue serré en pareilles matières,

134 LOUIS XI A GBNAPPB.

(lit Ponlcreau, et du diable si nous panrenons à découvrir un seul des fils de son intrigue. Je ne crois donc pas....

— Trêve de paroles oiseuses! monsieur le baron, dit Charles avec une hauteur mêlée de mépris, je vous offrais une bonne occasion de vous venger da dauphin , vous ne la retrouverez peut-être pas de longtemps ; vous êtes meilleur chrétien que bon mari, à coup sûr f

— Corne et tonnerre! qu'est-ce à dire, sire comte? s'écria le baron, pâle de fureur; vous m'expliquerez ces paroles, ou sinon, fussiez-vous le premier roi de la chrétienté, mon épée....

— Tout beau! tout beau! et ne nous fâchons pas, baron, dit Charles avec le plus grand sangfroid ; ces paroles signifient, que non content de sa commère Guillaume et de tous les béguins plissés dont il^ enrichi ses tablettes, le paillard de Louis voulait encore y faire figurer le nom de la belle baronne Fli)retta dont il est amoureux fon ; que tandis que nous le pensions occupé à orner le chef de monsieur Téchevin, il songeait à enrichir le vôtre d'un cimier dix-cors, sans la moindre vergogne et le moindre souci du- mal heur dont il accablerait un bon et fidèle serviteur tel que vous. Ki maintenant voulez-vous, oui ou non, me servir

LOUfS XI A GBNAPPtf. 155

contre Louis, et m*aider à remplacer ce soir auprès de sa commère la France par la Bourgogne?

— Je vous servirai contre le diable, et suis à vous à la vie, à la mort ! dit le pauvre baron avec entraînement. Et quand je songe que Louis me disait de me défier de vous 1 de vous qui aujourd'hui me rendez un si signalé service !

— Louis vous a dit que j'étais amoureux de votre femme? fit Charles avec un naïf étonnement.

— Sur mon âme! il me Ta dit.

— Oh! le ribleur hypocrite et papelard! sa langue de basilic est plus dangereuse que mille dagues I

— Mon doux seigneur Louis, fit le baron avrc une profonde indignation, vous m*en vouliez donner! |)ar la mort Dieu! nous vous montrerons ce soir que le plus habile au jeu de tromperie y peut être fait quinaud!

Charles s'applaudit très- fort du succès de sa ruse, rentra au château accompagné de Ponlereau, et après lui avoir recommandé de ne rien négliger pour découvrir les voies secrètes de l'intrigue du dauphin, monta dans ses nppartemens. Le baron ne se fiant à personne du soin d'une mission qui demandait autant de délicatesse que de pénétra lion, se mil à se promener dans la cour du manoir

gens du dauphin, chargé des mis

— C'est moil dit hardiment le voulez-vous?

— Tiens! dit l'enfant ^ vous été pour être le varlet de chambre dernière fois que je l'ai vu, il n habit de velours et de salin.

— Diable I pensa le baron , je comme un maladroit. Puis se r doux : tu es un gentil et 6n mesi lais que t'éprouver par les ordres varlet Robert a les grosses fièvi lever de son lit.

Or, comme monseigneur le d aujourd'hui des nouvelles de la d< :i *ir»»o nVxanTo. mm. Hft l'attendre

ques pièces d'argent qui firent briller les yeux du petit messager d'une naïve convoitise. Du reste, si ta ne veux encore m'en croire» je te vais conduire auprès de Robert, si tu ne crains de gagner son mal dont déjà deux varlets de chiens sont morts depuis hier.

— Vous direz au moins à Robert, n'est-ce pas, monseigneur, que s'il n'avait été aussi malade, je n'aurais livré mon message qu'à lui-même? dit l'enfant en portant lentement sa main sous son pourpoint, d'où il tira un billet froissé dont le baron se saisit avec avidité, en lui remettant les pièces d'argent qu'il avait tenues suspendues comme un appât entre le pouce et l'index, pendant tout ce dialogue.

•^ Et maintenant, va mon mignon, dit le baron, et sois bien sûr que le varlet Robert ne te grondera pas pour tout ceci.

L'enfant tout joyeux partit comme un trait en faisant sonner dans sa bougctte les parisis qui, à ses yeux, semblaient suffisans pour acheter un royaume. Aussitôt qu'il fut hors de vue, le baron ouvrit le billet avec précipita.!^, il ne contenait que ces mots : .r :

Onze heures, paviUm de Diane.

La main qui avait écrit ce laconique mais expressif rendez-vous, semblait avoir tremblé en en tra-

158 LOUIS XI A GtNArPB. '

çant les caractères, ou en airàit altéré à dessein récritare. Du reste, le vélki eti était fin, parfumé et semblait arraché à des tablettes dé prix. Mais la joie d*a¥oir si bien réussi eiri(^ha le baron de s'appesantir sur ces circonstances, il courut tout joyeux à l'appartement du comte deCharolais qu'il troëfia occupé à jouer avec un grand lévrier d'Ecosse, auquel il faisait déchirer à belles dents- une magnifique cape fourrée. La figure du baron était si radieuse et Èi trioitipbartte, que Charles augura bien de son message.

— Eh bien, baron I demanda Charles avec im* pétuosité, avez-vous de bonnes nouvelles et tenonsnous le renard dans le piège?

— Si saint Babolin ne lui vient en aide, s'écria Pontereau avec un grand éclat de rire, le pauvre dauphin est bien malade et sa commère passera de France à Bourgogne, sans qu'elle s'en doute.

— Et sans qu'elle s'en plaigne, baron ! ajouta Charles en «riant à to déeercler ïed eàttê. -

— Ah t mon bon Seigneur Louià ! voâs me vouliez- Mre llK>nheur de freffer les Ydlots inir les PoAUf^ reau I Asait le baron en se promenant II grands pas dans rappârlemenl. Nous verrons e^ que toito dtirez demain, d'avoir fii enlever à votre barbe ee tendron tàiit désiré; Nint attendu, tant'^mii tonné dé bdies

M>VIS U A GBNAFPB. 139

paroles^et tout cuit à point pour les dents acérées de votre amour, qui, s'il vous plait, se couchera, ce soir sans souper.

— «Mais, i)aron:l dit Charles, la gglanteest au moins digne de nous? Louis me Ta vantée comme iMie mei;veille.

— £t il s'y connaît, le bel apôtre ! exclaioa Pontereau avec enthousiasme, il s'entend à dénicher

'toutes ces fines hdgues, toutes ces joyeuses et lutines commères, comme pas un; il flaire une galante , à. dix lieues, comme ferait un renard une poule grasse. Par la Saint-Sambregnoy I vous pouvez prendre de ses mains de confiance^ il s'y connaît le fin raillard, et eût fait un bon pourvoyeur pour le sérail du turci

«- £t quand et où le tournoi? demanda Charles avec empressement

— Écoutez I fit le baron avec gravité en déployant le liiUet qu'il avait agité pendant toute cette conférence, comme un étendard enlevé à l'ennemi : Onjse Ae«re«, ^vnJUimi de Diane.

— Pavillon de Diane I dit Charles en cherchant à rappeler ses souvenirs, et où diable se trouve ce benoît boudoir?

— Au bout du parc, monseigneur» de l'autre côté du fossé; on l'appelle ainsi parce que la gi-

chaude toute parfumce des semeurs solennel silence de la nuit dans leqpie murmures mys^rieux qui semblent terre cen versant avec lés étoiles, cet de la lune qui prédispose Téme aux t sionsy toutes ces causes agirent à b de Charles, qui s'élança vers le lif Tattendaity avec l'impatiente ardei tenant une voie toute fraîche.

— *Guidez-mpiI dit Charles, c«r me reconnaîtrai dans ce dédale syli

— Silence I ût Ponlercau, et surto jusqu^à la fin de Taveniure. Ce pi continua-t-il , avez-vous vu ce soii qu'il iaisail?

— 11 l'aura à bon escient dans ui

LOUIS XI A fiBNAmE. 145

cf des gâlanSy yoile un momenl ta corne briHante

'pmir me senrir, et je te promets en offrande

opime...

- -^ Sur mon âme, vous êtes fou, comte! s'écria le

baron en interrompant rinrocalion de Charles ,

-quMl entraîna vers Tintérieur du parc, où bientôt

ils'disparui^nt tous deux.

Après avoir traversé le fossé du château par une brèche qui se trouvait an miir, les deux compagnons se trouvèrent en face du pavillon de Diane, où nulle lumière ne se faisait voir.

•^Silence, maintenant! dit Pontereau, et au moindre importun je vous préviendrai en donnant le signai convenu.

Charles s'élança comme un trait vers la porte du paTÎllQn, qui céda sous sa main. 11 la referma tranquillement derrière lui, et poussa une autre porte à droite, ouvrant sur un cabinet, où il n'eut pas (ait deux pas, qu'il se sentit saisir le bras par une petite et soyeuse main de femme, qu'il se mit à baiser avec fureur pour se dispenser d'entamer la conversation, qu'il redoutait par-dessus tout.

~ Oh ! je tremble, Louis, en songeant à ce que je fais pour vous, dit une voix strangulée par la peur. Qui sait l'avenir que ce moment me prépare, mon Dieul... et des sanglots coupèrent la parole à la pauvre femme.

141 ' LOUIS XI A QBNâPPB.

— Parler, c'est tout gâter, pensa Charles à part lui, mais je oe croyais pas Téchevine si soucieuse du chef de son époux

£t le comte continua à dévorer de baisers des mains qui ne se retiraient plus, et un col blanc comme celui d'un cygne, ployé par l'émotion et le bonheur

Un quart d'heure se passa ainsi, sans que Charles ouvrit la bouche; mais tout d'un coup suffoqué d'amour, de reconnaissance, il s'écria comme on étourdi : Vrai Dieul madame Guillaume, mon cousin Louis est un grand mahcutrc de trahir une belle et plaisante femme comme vousl

— Au nom du ciel! quelle est cette voix? dit la femme; répondez sur votre vie, ètcs-vous Louis? oui, n'est-ce pas, vous êtes le dauphin, et je ne suis pas victime d'une infâme trahison I... répondeil vous dis-je, mais répondez-donc!...

Charles demeura terrifié comme si la foudre venait d'ouvrir un précipice à ses pieds, cette voix qu'il reconnaissait enfin, cette femme qu'il avait tenue toute palpitante entre ses bras, c'était la bnronne, c'était Floretta, celle pour la possession de laquelle il eût inféodé son âme au grand diable et vendu son beau duché de Bourgogne.

-*- Mort de ma vie I madame ! vous ! vous ici !

LOUIS XI A GBNAPPB. 141$

fwis à moi! tous que j'aimais, que je vénérais oomme une châsse sainte, vous qui me paraissiez on bien tellement sacré que mon cœur vous adorait, sans oser vous désirer I Oh I merci, mon Dieu l merci I criait Charles qui, dans son extatique joie, s'était jeté aux pieds de Floretta, dont il baisait la robe, les mains, les pieds, avec les gestes d'un insensé.

La baronne avait reconnu de son côté le comte de Gharolais, et paraissait anéantie par la honte. En ce moment la lune se dégagea des nuages, elle vit Charles à ses pieds, si heureux, si soumis, si dévotement ravi dans la contemplation de sa beauté, qu'elle lui pardonna dans son cœur.

— Mais, au nom du ciel I expliquez-moi cette noire trahison, sire comte I dit Floretta après un long silence.

— 11 y a ici, madame, trahison si vous voulez ; mais il y a plus encore, fatalité, hasard, destinée, mais bonheur surtout pour votre à tout jamais serf et chevalier. Je voulais supplanter Louis auprès d'une de ses galantes, madame Guillaume, avec laquelle il tient ici ses congrès d'amour....

— Le dauphin voyait ici madame Guillaume l'cchevine? dit Floretta pâle de colère.

^Oui, ma souveraine! répondit hypocritement

aiiisi préparé aux douces et paradis !

Tout-à-coup un si£Qeinent et firent entendre au^dehots» et ai amans à la région* sidénâe où il

— Qu'est ceci? dit Florétla.

— Le signal de la teitraite, < quelques fâcheux sont venus trou et notre solitude.

— Et cet homme qui se pron enveloppé d*un manteau? ajout

— Cet homme, madame I... c teur qui m'a accompagné jusqu'i que je vous quitte, bien malgi

LOOIS XI A GENAPPE. 147

— N'est-ce pas, que madame Guillaume est char- Mitcl dit un homme couvert d*une cape fourrée us laquelle nos deux compagnons reconnurent le uphin 1 n'est-ce pas, cousin, que c'est une merilleuse et divine beauté? Ahl ahl vous m'avez en joué; et vous, baron, je ne devrais pas vous rdonner votre trahison, n'était la vigilance avec quelle vous avez fait votre guet. Mais dorénavant, Louis avec un fin sourire en s'adressant à Ponreau, ne servez plus la Bourgogne contre la ance, monsieur; car, par les cornes de Yulcain, us y perdriez .plus que moi!...

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