‹ Jean De WittChapitre 142 sur 264 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

interrompues par des traités. Marie-Thérèse avait, il est vrai, renoncé à la couronne d'Espagne, et moyennant la promesse d'une dot de 500,000 écus d'or, Louis XIV avait ratifié cette renonciation. Mais à peine son mariage était-il conclu, qu'il avait cherché à éluder cet engagement; il paraissait d'autant plus intéressé à s'y soustraire, que le roi d'Espagne, Philippe IV, n'avait pour héritier qu'un enfant maladif qui ne semblait pas devoir survivre à son père. Louis XIV n'admettait pas qu'un traité pût déroger à la loi ancienne et fondamentale de la monarchie espagnole, qui reconnaissait aux femmes le droit de succession au trône ; d'ailleurs, la dot ne lui ayant pas été payée, il considérait la renonciation comme nulle et prétendait dès lors conserver intacts les droits de la reine sa femme sur toute la succession paternelle.

Il se disposait en même temps à invoquer d'autres titres d'héritage qui lui permettraient de revendiquer, dès la mort de Philippe IV, la plus grande partie des Pays-Bas, et de démembrer ainsi la monarchie espagnole, sans être obligé d'attendre que la succession en devînt vacante. D'après une coutume du Brabant, suivie dans quelques provinces des Pays-Bas, les biens patrimoniaux appartenaient aux enfants nés d'un premier mariage. Le second mariage leur en transmettait la succession, et le père marié €n secondes noces n'en gardait que l'usufruit. C'était cette règle toute locale de droit civil, appelée droit de dévolution, que Louis XIV voulait invoquer à son profit. L'infante d'Espagne, Marie-Thérèse, devenue reine de France, était fille unique de Philippe IV et d'Elisabeth de France, sa première femme. Louis XIV prétendait que le roi d'Espagne, en se remariant avec Marie-Anne d'Autriche, n'avait plus conservé que l'usufruit de la partie des Pays-Bas qui était régie par le droit de dévolution; il revendiquait dès lors le droit de propriété en faveur de l'infante Marie-Thérèse, sa femme. Cette prétention paraissait peu fondée. Elle était frappée par l'acte de renonciation destiné à annuler tous les droits de succession, quels qu'ils fussent. De plus, elle ne reposait que sur une coutume strictement applicable au droit privé, et étrangère au droit politique. Enfin, il était difficile d'admettre qu'on pût détacher d'une monarchie quelques-unes de ses provinces, en revendiquant un droit de. succession contraire aux lois fondamentales de cette monarchie, telles qu'elles réglaient la transmission du pouvoir royal.

De Witt avait été instruit des dispositions du roi de France pendant que Van Beuningen négociait avec lui le traité d'alliance qui i/enait d'être conclu \ L'acquisition de Dunkerque par Louis XIV, en lui donnant un poste avancé pour se rendre maître des Payslias, confirmait les projets qui lui étaient attribués. Le Grand Pensionnaire de Hollande ne pouvait manquer de s'en alarmer. Pour essayer d'obtenir que le gouvernement français se relâchât de ses ambitieuses prétentions, il parut rechercher l'alliance des Provinces-Unies avec l'Espagne, en faisant partir pour Madrid, comme ambassadeur extraordinaire, trois envoyés des Etats généraux ^. D'autre part, loin de repousser les avances de Louis XIV, il résolut de les encourager. Sans renoncer au cantonnement des Pays-Bas, il se montra disposé à accepter le partage de ces provinces entre la France et la république, s'il fallait se résigner au partage pour éviter l'annexion. En paraissant ainsi se rapprocher des vues- du roi de France, il espérait gagner du temps, et réussir ainsi à obtenir des concessions. Cette politique de détours et de feintes, qui cachait tant d'écueils, allait mettre en relief la souplesse d'esprit et la prudente conduite du Grand Pensionnaire de Hollande , et faire reconnaître son expérience diplomatique.

Louis XIV, intéressé à ne rien brusquer pour l'exécution de ses projets, désirait de son côté suivre la voie des négociations, en se ménageant au besoin une entente avec les Provinces-Unies. Aussi faisant choix d'un nouvel ambassadeur qui lui semblait devoir trouver à la Haye le meilleur accueil, remplaça-t-il de Thou par le comte d'Estrades. De Thou avait été desservi auprès du gouvernement français par les dépèches secrètes de Wicquefort que de Lionne employait comme l'un de ses correspondants attitrés. La hauteur arrogante qu'il avait témoignée dans ses derniers rapports avec les députés des Etats servit de prétexte pour faire hâter son départ. Au contraire, d'Estrades jouissait de toute la confiance de son souverain et pouvait en même temps se concilier facilement celle des Etats. Il joignait à sa renommée de diplomate l'illustration militaire qu'il avait acquise, en gagnant tour à tour les grades de maré-

' Van Beuningen à de Witt, 16 novembre 1661. ^ Ue Mérode, Amerongen et Humalda.

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