CHAPITRE V
chai de camp et de lieutenant général. Nommé maire perpétuel à Bordeaux, en récompense des services qu'il avait rendus en Guyenne pendant la Fronde, il avait été envoyé à Londres en qualité d'ambassadeur, après la nomination de Charles II, et venait d'obtenir que le roi d'Angleterre vendît, à prix d'argent, la ville de Dunkerque au roi de France, qui lui tenait grand compte du succès de cette négociation. En outre, le comte d'Estrades, en arrivant à la Haye, n'y était pas considéré comme un étranger. Il avait fait ses premières armes, dans la guerre des Provinces-Unies contre l'Espagne, sous les ordres du stathouder Frédéric-Henri, qui avait récompensé son courage en le nommant colonel. Chargé plus tard, avant la paix des Pyrénées, de négocier avec les Etats généraux un accord, pour essayer, mais vainement, de les engager de concert avec Cromwell dans une nouvelle guerre maritime contre l'Espagne, il s'était ménagé dans les Provinces-Unies d'utiles relations, qui, jointes à la connaissance approfondie des institutions du pays, favorisaient le succès de son ambassade.
La plus étroite intimité ne tarda pas à s'établir entre l'ambassadeur de France et le Grand Pensionnaire de Hollande. Le comte d'Estrades, qui se flattait de gagner par ses libéralités le bon vouloir des principaux députés', et qui faisait accepter àBeverningh, à défaut d'une pension, le portrait du Roi encadré de pierreries *, se trouva d'abord déconcerté par le désintéressement de Jean de Witt. Obligé de reconnaître, ainsi que Turenne l'en avait prévenu, l'inutilité des offres c. contre lesquelles le Grand Pensionnaire se piquait d'exercer sa vertu ^ « ,11 écrivait à Louis XIV : " Pour celuici, c'est un homme incorruptible; il ne lui faut que de l'estime et des caresses de la part de Votre Majesté *. « Non-seulement de Witt opposait aux tentatives de corruption son intégrité inattaquable; mais encore il entreprenait de les déjouer, en exigeant des députés le serment de n'être à la solde ou aux gages d'aucun souverain étranger ^
1 L. d'Estrades, man., 9 février, 15 mars, 5 juillet, 17 août 1663 : Archives aff. étr.
2 L. d'Estrades, man., 9, 22 février 1663 : Archives aff. étr.
3 Mémoire domié par Turenne au comte d'Estrades, 1663 : Archives aff. étr. * L. d'Estrades, man., 22 février 1663 : Archives aff. étr.
^ Résol. Etats de Hollande, 27 novembre 1663.
Loin de laisser prise sur lui au comte d'Estrades, de Wilt le gatjna par ses procédés et par ses démonslrations. Il commença par lui réser\jer des satisfactions d'amour-propre, en renonçant par courtoisie à exiger que la première visite lui fût rendue, mais sans que d'Estrades voulût s'en laisser dispenser ' . Il eut soin en même temps de ménager ses intérêts, en lui obtenant des États de Hollande le payement de l'arriéré de la solde qui lui était due, depuis douze ans, comme colonel d'un de leurs régiments, et en lui assurant ainsi un cadeau de 25,000 livres. Le Grand Pensionnaire lui renouvelait en outre ses déclarations de zèle et de dévouement pour le roi de France, tt La parole que Son Excellence nous prononça dans son discours de réception : que Sa Majesté voulait imiter Henri le Grand, et avait la même amitié et tendresse pour cet Etat que ce grand prince v , lui écrit-il dans la première lettre qu'il lui adressa^, a me donne la liberté de lui dire que nous espérons donc que Sa Majesté nous servira de père comme lui, et supportera nos faiblesses, causées plus souvent par la constitution de notre république que par manque de bonnes intentions. « D'Estrades se laissait facilement persuader et allait jusqu'à rendre ce témoignage au Grand Pensionnaire '. « Je ne saurais avoir moi-même w , déclarait-il à Louis XIV, « plus de passion pour la grandeur et les avantages de Votre Majesté que M. de Witt n'en paraît ressentir, w Le roi de France, de son côté, ne lui ménageait pas les éloges, i' Il faut remettre ^5 , écrivait-il à d'Estrades, " la direction de mes affaires en d'aussi bonnes mains que les siennes, et en laisser entièrement la conduite à son zèle et à son habileté. Il se voit que Dieu l'a fait naître pour de grandes choses, et je crois aussi qu'ayant acquis un si bon ami en lui, ce n'a pas été un pur effet du hasard, mais de la Providence divine qui dispose de bonne heure les instruments dont elle veut se servir pour la gloire de cette couronne, comme pour l'avantage et la sûreté des Provinces-Unies *. iî
Assuré de la confiance de l'ambassadeur de France, de Witt chercha à en profiter pour découvrir les projets de Louis XIV. Dans
* PoMPOXNK, Mémoires manuscrits, t. II, p. 137.
2 L. de Witt à d'I' strades, raan. 22 février 1663.
3 L. d'Estrades à Louis XIV, 5 juillet 1663.
* L. Louis XIV à d'Estrades, 20 avril 1663. — Voir Mignet, Négociations relatives à la succession d'Espagne, t. I, p. 196.