CHAPITRE V
baiit, il ne voulut pas s'opiniàtrer à le contester, pourvu qu'il réussît à empêcher, fût-ce par le parlage, Tannexion des Pays-Bas à la France. Dans une conférence à laquelle il appela les principaux députés, entre autres ceux d'Amsterdam, qui se montraient les plus récalcitrants, il exposa, avec le don de persuasion qui lui était naturel, tous les motifs propres à dissuader les Provinces-Unies de rompre avec la France, par une alliance avec l'Espagne. Pour achever de les convaincre, il donna aux Etats son avis développé dans un long rapport écrit de sa main ', qui mettait en relief sa perspicacité d'homme d'Etat. Après avoir opposé à la faiblesse de TEspagne la force croissante de la France, qui ne pouvait manquer d'encourager Louis XIV à revendiquer l'héritage de la monarchie espagnole, il examinait comment les Pays-Bas pourraient être mis hors de son atteinte. D'un côté il démontrait la nécessité d'une ligue pour protéger le cantonnement de ces provinces, dans le cas où elles voudraient se constituer en république indépendante, et d'autre part il en signalait les dangers, l'Espagne ne voulant pas se les laisser enlever, et la France étant sans doute disposée à considérer la ligue comme une provocation. La prétention de conserver les Pays-Bas à l'Espagne ne lui paraissait pas moins difficile ni moins périlleuse, et il faisait reconnaître la faiblesse des alliés auxquels la république pourrait faire appel. Il trouvait les princes allemands, les rois de Danemark et de Suède trop dépendants de la France pour rien attendre de leur assistance; il représentait en termes saisissants «l'Empire comme un squelette dont les parties étaient attachées, non avec des nerfs, mais avec un fil d'archal, n'ayant ainsi aucun mouvement naturel " ; l'Espagne « comme un roseau cassé qu'on ne pouvait défendre qu'en s'engageant dans une guerre dont la république serait obligée de supporter presque toute la dépense» . Les Pays-Bas, ajoutait-il, étaient ouverts à la France par les places que Louis XIV avait conquises, et se montraient d'ailleurs plus disposés à devenir français qu'à rester espagnols. Il ne trouvait dès lors d'autre garantie contre leur annexion à la France qu'un prompt traité. Suivant ses propositions, les Etats devaient laisser à Louis XIV toute liberté de faire
' Mémoire manuscrit du Grand Pensionnaire sur la situation des Provinces-Unies et des Pays-Bas. — Recueil Zaken van Staat en Oorlogh, 1636-1669 : Archives de la Haye.
valoir les prétentions de la reine de France sur les Pays-Bas, des la mort du roi d'Espagne; mais ils ne devaient s'engager à lui donner leur appui qu'à l'ouverture de la succession, c'est-à-dire après la mort dé Philippe IV et celle de l'Infant, et sous la réserve qu'à l'une ou à l'autre époque, les Provinces-Unies seraient mises en possession des places fortes limitrophes de leurs frontières. « Il vaut mieux M , disait de Witt en terminant, «partager avec la France, que chercher à contester inutilement à un roi allié et puissant la jouissance de ses droits, i)
Les députés des Etats se laissèrent convaincre par ces considérations. Toutefois, encouragés secrètement par le Grand Pensionnaire, et ne voulant pas rester exposés aux variations de la politique française, ils déclarèrent qu'ils ne donneraient aucune suite aux propositions d'un nouveau traité , si le comte d'Estrades ne leur promettait pas de le faire approuver par le roi de France, sans aucun changement.
Ne pouvant désormais trouver aucun faux-fuyant , Louis XIV refusa définitivement de s'engager, et de Lionne, qui l'avait détourné de toute concession, écrivit fièrement à d'Estrades ' : « Le véritable dessein de Sa Majesté est de demeurer libre , sans creuser ellemême des fossés qui l'empêchent d'aller droit et facilement, selon les conjectures où elle verra sa gloire, son avantage et le plus grand bien de son royaume. » Néanmoins, le roi de France se crut obligé de ménager le bon vouloir du Grand Pensionnaire. Prévoyant les soupçons que de Witt ne manquerait pas d'accréditer, s'il refusait de continuer les négociations commencées, il autorisa son ambassadeur à assurer le premier ministre de Hollande « qu'il ne tenterait jamais rien sur les Pays-Bas que justement et avec participation de ses alliés * » .
Telle fut la seule satisfaction que le Grand Pensionnaire put obtenir ; au moins elle réservait l'avenir. En restant fidèle à l'alliance avec la France , il croyait pouvoir imposer à Louis XIV la nécessité de concessions et l'empêcher de brusquer l'exécution de ses projets. D'ailleurs, ayant découvert ses desseins, sans avoir pu, il est vrai, les changer, de Witt espérait prendre à temps les mesures qui pourraient arrêter ou contenir son ambition. Malgré les inquié-
* L. Lionne à d'Estrades, 23 avril 1664. 2 L. d'Estrades à Louis XIV, 8 mai 1664.