CHAPITRE II
ma personne, quoique, s'il élait question d'une affaire qui intéressât le service du pays, je fusse disposé à prendre sur moi n'importe quoi. » Jaloux seulement du libre exercice de son pouvoir, il témoignait la plus fîère dignité pour faire reconnaître et respecter les attributions de sa charge. Responsable de la conduite des négociations diplomatiques, il voulait en avoir la direction , et pendant toute la durée de son ministère, il ne cessa d'exiger qu'on lui envoyât la copie des dépêches adressées au greffier des États généraux \
Ses lettres font également connaître le désintéressement scrupuleux qui était la règle de sa conduite. Le soupçon d'avoir pu y manquer provoquait ses susceptibilités juvéniles. Elles se manifestèrent quand il reçut les plaintes du conseil de Dordrecht, à l'occasion de la nomination de son beau-frère , Hœuft , comme bailli de la Hollande du Sud. Le conseil de Dordrecht ne s'était pas contenté de considérer cette nomination comme contraire à ses privilèges; il l'avait attribuée à des intérêts personnels et prétendait y faire surseoir. De Witt, qui ne remplissait encore d'autres fonctions que celles de pensionnaire de la ville , s'offensa de cette accusation , (c qui l'affligeait au plus haut point 5? , écrit-il, « et lui donnait un sérieux mécontentement v . — u Nous jugeons » , ajoute-t-il, tant en son nom qu'au nom des députés de la ville, « que non-seulement la dignité de nos personnes est atteinte, mais encore que la bonne renommée de la ville en souffre, et qu'il en résultera une diminution de notre crédit dans l'assemblée ^.5) Il annonce son intention de protester publiquement contre la dénonciation qu'on semble diriger contre lui, si elle n'est pas désavouée, et fait noblement appel au témoignage qui peut être rendu « en faveur de son abnégation et de son zèle plein de droiture et de sincérité » .
Une indomptable volonté qui, par un don privilégié de sa nature, se conciliait avec la plus flexible souplesse d'esprit, lui rendait facile Texercice du pouvoir. « Inébranlable comme un rocher » , ainsi qu'écrivait un ambassadeur d'Angleterre % il ne se détournait jamais du but qu'il poursuivait : aucune difficulté ne le rebutait; sa force, c'était la constance. Il tempérait cette opiniâtreté par l'art
^ L. de Witt à Groot, 13 janvier 1671. L. Jean de Witt à Corneille de Witt, 22 février 1672.
2 L. man. de Witt, 14 décembre 1652. Arch. du royaume. ^ Temple, Mémoires, t. II, p. 506.
de se ménager les relations d'inlérêt ou d'amitié nécessaires à Texécution de ses projets. Ne heurtant jamais aucune opinion pour la contredire; tellement maître de lui-même, d'après le jugement de l'ambassadeur de France, d'Estrades, « qu'en aucune circonstance personne ne l'avait vu en colère * " ; poli et insinuant autant qu'énergique et hardi, il était doué d'une parole facile plutôt que brillante, qui joignait au mérite de la clarté le don de la persuasion. Il unissait au charme de la jeunesse l'autorité du caractère, privilège ordinaire de l'âge mûr, et l'avait acquise, dès ses débuts dans la vie publique , par l'intégrité de ses mœurs , l'austère simplicité de ses habitudes et la fermeté de son âme.
Pour achever de le connaître , il faut se le représenter sous ses traits de jeune homme, tels qu'ils sont reproduits dans un portrait de famille *. Ses cheveux noirs et abondants flottent sur ses épaules; ils couronnent un front large et élevé. L'ovale du visage est trèsallongé; ce ne fut qu'avec Fàge qu'il s'arrondit. La figure, ainsi que le remarque un contemporain % « a un caractère méridional et semble porter l'empreinte portugaise 5? . Les sourcils sont très-marqués ; les yeux, qui s'avancent à fleur de tête, ont le regard profond et fixe qui est le signe de la décision de la volonté. Les joues, un peu creuses , donnent d'autant plus de saillie au nez , fortement busqué, dont l'arête est mince et le profil prolongé. La bouche, grande et arquée, garnie d'une moustache assez épaisse, cache beaucoup de finesse dans le pli des lèvres. Les mains ont cette rare distinction de naissance si prisée au dix-septième siècle , et le maintien, en parfait accord avec l'expression pensive et sérieuse du visage , fait ressortir une dignité grave et imposante , mais sans roideur.
Tel était ce jeune homme de vingt-sept ans, qui allait présider aux destinées d'un gouvernement libre , en dirigeant les délibérations d'une assemblée dont il garda pendant dix-neuf ans l'entière confiance. Son autorité prépondérante devait s'exercer sur les Etats généraux en même temps que sur les Etats de Hollande, volontairement soumis à l'ascendant d'un génie supérieur. Le fils d'un
» L. d'Estrades, 11 juillet 1666.
2 Ce portrait appartient à M. Lotsij, ancien ministre de la marine, descendant de la famille de Witt.
3 De Guiche, Mémoires, t. I", Introduction, p. 51.