CHAPITRE II
ger le gouvernement de la république et négocier avec l'Europe.
En prenant possession de sa charge, de Witt en avait accepté à l'avance les rudes labeurs et les dures exigences. Homme d'Etat dans la plus noble et la plus complète acception du terme, il avait la vocation du pouvoir et se trouvait à Taise pour la suivre, ce II est jeune, eu égard à Timportance et à la dignité de ses fonctions ^j , écrit un contemporain \ « mais il a de grands mérites qui lui permettent de s'en acquitter. ^ Une merveilleuse faculté de travail, dont s'étonnaient tous ceux qui l'approchaient, lui venait en aide. a Très-studieux « , écrit l'ambassadeur de France *, ce tandis que la plupart des gens du pays ont une grande paresse , il n'y a que lui qui sache entièrement le secret des affaires , parce qu'elles passent toutes par ses mains. » Dans Tune des dernières lettres ' qu'il écrivit, il s'excusait auprès de Beverningli « de correspondre avec lui en grande hâte, n'ayant pas encore pris un seul repas, bien qu'il fût neuf heures du soir v . Un ambassadeur lui demandait un jour comment il pouvait suffire à tant d'occupations, tout en employant l'après-midi, soit à se reposer, soit à faire les visites que sa charge lui imposait. De Witt répondit « qu'il mangeait et buvait avec modération, se couchait le soir, sans penser à ses affaires, se levait le matin de bonne heure, se mettant au travail sans interruption, ne s'occupant jamais que d'une seule chose à la fois, et ayant pour maxime : Ago quod ago. Je m'occupe de ce que je fais *. » Le sommeil lui conservait toutes ses forces pour ses occupations de la journée. Van Haren, qui l'accompagnait en 1655 dans sa mission au Texel pour l'équipement de la flotte, s'étonnait de sa facilité à s'endormir, malgré tant de préoccupations. « Depuis ma jeunesse « , lui dit-il, « j'ai eu un bonheur qui ne m'a jamais manqué, c'est que du moment où le soir mes pieds entrent au lit, tout le souci abandonne mon esprit ^ i)
Le goût de Tordre dans les affaires lui en permettait la facile expédition. Il avait pour principe de ne jamais en remettre aucune au lendemain, a et le jour ne finissait pas pour lui 5) , disait-il,
1 Ghaxut, Mémoire 1655 : Archives aff. étr.
2 L. d'Estrades man., 13 mai 1660 : Archives aff. étr.
3 L. de Witt à Beverniogh, 4 juin 1672.
^ ScHELTEMA, Mélanges historiques et littéraires, t. V, p. 105, 106. ^ C'est ce que racontait le grand poëte Van Haren, dans ses notes du poëme des Gueux, comme le tenant de son grand-père. — Id.
ce avant qu'elles fussent toutes réglées^ îî . Pour n'être jamais pris au dépourvu, il portait toujours sur lui deux carnets reliés qui sont encore conservés aux Archives et qui lui servaient de manuel politique. L'un contenait les diverses résolutions des États de Hollande et des Etats généraux qui réglaient les principales attributions des pouvoirs publics; l'autre présentait le tableau de Tétat des finances du pays et lui permettait de reconnaître d'un seul coup d'oeil les recettes disponibles. Il mettait le classement le plus méthodique dans sa correspondance. Les lettres qu'il recevait, aussi bien les lettres privées que les lettres publiques, et les minutes de celles qu'il écrivait ou faisait écrire, étaient soigneusement réunies, chaque mois, en liasses. Il faisait usage de la langue française qui servait de langue européenne à la diplomatie, dans les lettres qu'il adressait soit aux ministres ou ambassadeurs des cours étrangères, soit aux différents membres de la famille d'Orange ^. Transportée, après sa mort, aux Archives, où elle forme une collection de quarante volumes% et publiée, mais seulement en partie ''j jusqu'à l'année 1669, la correspondance de Jean de Witt permet de faire revivre, après deux siècles, tous les titres qui justifient sa grande renommée politique.
Elle met également en relief, à son honneur, les traits principaux de son caractère. Dégagé de tout intérêt personnel et n'ayant en vue que le bien public, il était indifférent aux satisfactions de Tamour-propre et dissuadait ses amis d'en faire aucun cas. Neuf mois après son entrée en charge, à l'occasion d'une contestation de préséance qui avait été faite à Beverningh, ambassadeur des Etats en Angleterre, il lui écrivait ^ : « Je dois dire que si j'étais dans votre position, je ne voudrais pas donner prétexte de dire que je ne travaille pas pour la gloire de ma patrie, mais pour le lustre de
1 ScHELTEMA, Mélanges, t. V, p. 105, 106.
2 Les lettres écrites en français par Jean de Witt, et qui sont au nombre d'environ deux cents, ont été recueillies et publiées en partie par M. Combes, professeur d'histoire à la faculté des lettres de Bordeaux : Documents sur l'histoire de France, Mélanges historiques, 1873.
3 Elle a été classée et cataloguée par M. Hingman, premier commis aux Archives.
^ Les cinq volumes pubUés ne comprennent que les correspondances diplomatiques relatives aux négociations avec la France, l'Angleterre, la Suède et le Danemark : Brieven von Johan de Witt. La Haye, 1734.
^ L. de Witt à Beverningh, 24 avril 1654, citée dans l'article de M. Van Sypesteyn, sur les négociations avec Gromwell. (Geschiedkundige Bijdragen.)