DE LA. NAISSANCE AU MARIAGE
Pendant la nuit du 6 avril 1498, Catherine Sfona, comtesse de Forli et d'Imola, mettait au monde un fils dans la citadelle de Forli.
C'était celui qu'on appela d'abord Ludovic, en l'honneur de Ludovic Sforza, son oncle; puis, après la mort de son père Jean de Médicis le Populaire, l'enfant prit le nom de Jean. Et ce Jean devint le dernier des grands condottieri, le dernier des grands tueurs d'hommes dans les combats à l'arme blanche ; celui que le peuple et l'histoire ont nommé, d'après les harnais de ses milices,
Par sa mère, il était Sforza de la branche régnante. Par son père, il tenait à la branche cadette des Médicis. On remarqua plus tard la date de cette naissance, la nuit même où la Seigneurie de Florence décidait que Savonarole serait soumis à l'épreuve du feu ; et les flatteurs des Médicis écrivaient : « il naquit deux jours avant la
raorl de Charles VIJl; ce qui était assurément du plus heureux augure ; en effet, l'auteur de la ruine d'Italie s'étant éteint lors de ^a naissance, il était destiné à rendre au pays son antique lustre, si la mort ne l'eût enlevé à la fleur de ses ans... »
Sa mère était la fille naturelle de Galéas Sforza, duc de Milan, et d'une belle Milanaise, Lucrèce Landriani, femme de Pierre Landriani. Galéas avait dix-sept ans lorsqu'il séduisit cette Lucrèce. Catherine Sforza ne ces?a d'aimer fidèlement sa mère, elle la tenait auprès d'elle le plus souvent qu'elle pouvait. Les naissances illégitimes n'écartaient point, alors, la tendresse et la protection de la famille régulière. Ce fut Blanche Viscouti, sagrand'mère, qui éleva Catherine après l'avoir légitimée ; puis, la jeune fille trouva dans sa belle-mère, Bonne de Savoie, une autre affection aussi vive.
Enfant d'amour, Catherine avait la vigueur du sang Sforza. Race de guerre et d'aventures, anoblie à peine depuis deux générations, par l'épée et par la conquête. Le vrai nom, c'est Attendoli ; Sforza, sobriquet de bataille, veut dire : « Force! enfonce ! » La souche de cette famille, fruste et robuste, est romagnole, sort du peuple; paysans, soldats, enfin capitaines d'aventures. On se trempait, aux premières époques, par les querelles de clocher ; les anciens Attendoli-Sforza luttaient avec les Pasolini leurs rivaux. Une aïeule, Elisa, qui fit vingt et un enfants, élevait ses fils en guerriers, toujours sur le quivive : « En ce temps-là, ou pouvait voir dans la maison des- Attendoli, les salles et les chambres décorées non point de tapisseries, mais de boucliers et de cuirasses, et aussi des vastes lits, sans linceux, dans lesquels dormaient pêle-mêle en troupe ceux de la famille, en harnais de guerre... »
Catherine Sforza méritait, comme son héroïque et féconde aïeule, l'éloge de Paul Jove : « C'était une femme
d'àaie virile ! » Les ambassadeurs vénitiens reconnaissaient en elle la personne « de grand sens pratique » et certainement, disaient-ils, on la pouvait nommer une « virago, c'était bien la sœur du duc de Milan, Ludovic, et qui ne dégénérait point de la race de ses ancêtres. » Les chroniques françaises admiraient cette « dame Katherine Sforce, qui sous corps féminin montra masculin courage. » Même parmi les femmes de la Renaissance, elle apparaît altière, magnifique et redoutable.
Jean le Populaire était son troisième époux. Le premier, Jérôme Riario, neveu du pape Sixte IV, lui avait laissé six enfants, Blanche, Octavicn, César, Jean-Livio, Galéas et François, surnommé Sforzino. Catherine le vit périr assassiné, comme elle avait perdu déjà son père le duc Galéas. Après de brèves amours avec un Antoine Ordelaffi, elle se mariait avec Jacques Féo,qui lui donnait un fils, Bernardin-Charles. Tous ces demi-Sforza, l'enfance et la jeunesse de Jean des Bandes noires les évoque de ti?mps à autre. Mais le vrai Sforza, le vrai fils de Catherine, ce fut la troisième union qui le fit naître : Jean de Médicis, fils de Jean, c'était l'enfant de la guerrière, l'enfant de la « virago », le pur sang des condottieri. D'ailleurs, Catherine peut épouser Jacques Féo après Jérôme Riario, Jean le Populaire après Jacques Féo : elle est, pour tous, uniquement et toujours, Catherine Sforza.
Une légende, rapportée par Machiavel avec la libre indécence qui convenait à l'auteur de la Mandragola, montre Catherine Sforza répondant, à ses ennemis qui la menaçaient de tuer ses fils tombés entre leurs mains, si elle persistait à se défendre : « Eh, tuez-les, j'en ai plein le ventre I » Si la parole n'est pas vraie, Catherine était femme à la prononcer et à la tenir. Ce fut le dernier de ses fils, ce fut Jean, qui fit tressaillir dans ses entrailles de guerrière tout le sang des Sforza.
Le père, Jean le Populaire, le plus bel homme de son
temps, avait été choisi par l'astucieuse Florence afin d'agir sur une femme telle que Catherine Sforza. Médicis de la tête aux pieds, politique, affable, tranchant du seigneur et s'appuyant sur le peuple, il avait suivi la tradition de sa famille jusqu'en prenant le surnom de « de' Popolani ou de' Popoleschi, » pour nuire à la branche aînée, à son cousin Pierre de Médicis, le fourbe aristocrate ; il avait même, de concert avec son fière aîné Laurent, enlevé l'ccusson officiel des Médicis sur les palais et les villas, aprè? que Pierre fut chassé de Florence : au lieu des fameuses />«//«?, des six petites boules ou balles rondes, besants qui parsèment l'écusson familial, on vit les armes même du peuple florenlin, !a croix de gueules sur champ d'argent. Jean se présentait à Forli, l'an 1496, puis, encore, en 1497, comme ambassadeur et avec le titre de commissaire florentin pour toutes les possessions que la République avait dans la Romagne.
Ce citoyen de la riche Florence payait son hospitalité par des présents fort magnifiques, c'étaient des brocarts, des velours, les soieries de Por Santa Maria, un nouveau présent chaque jour, une féerie qui ruisselait dans la farouche citadelle.
Les Sforza de- Milan s'inquiétaient de la faveur que Catherine témoignait au beau Florentin. Elle écrivait à l'ambassadeur de Ludovic le More, afin de faire tomber les bruits qui se répandaient trop : « Je ne suis pourtant plus en âge que l'on doive estimer que régnent encore en moi ces juvéniles appétits. » Elle espérait cacher son amour; elle l'avait espéré déjà, pour Jacques Féo ; cette passion nouvelle, plus ardente, éclatait malgré ses efforts pour la dissimuler.
L'ambassadeur milanais doutait encore, il estimait que « Madame pourtant se serait avilie en épousant un citoyen marchand ; » mais le podestat, qui avait une plus ancienne expérience de la terrible comtesse, répliquait :
« Oh bien ! ou ne regarderait mie à cela ! » Quant au doge de Venise, en sage patricien qui sait la vie, il concluait que « la qualité du sexe féminin l'excuse. » En homme prudent, il ajoutait que « l'on ne doit pas se fier davantage aux femmes qu'aux prêtres. » On surveillait, on questionnait sous main. Un vieux chroniqueur écrit que « l'an 1498 s'était faite une alliance ^de Forli) avec les Florentins, grâce au magnifique Zohani de Médicis, avec lequel était si bien incorporée Notre Dame Catherine Comtesse de Riario. que rien ne voulait-elle ouïr d'aucune autre puissance. »
Si bien « incorporée » en effet, que l'àpre comtesse, dont c'était la manie favorite, voulut légitimer ses amours; elle épousait l'ambassadeur son hôte, qu'elle avait commencé par mettre dans une chambre contiguë à la sienne et sous sa main. Ainsi naquit Jean " L'Italie », Jean des B>mdes noires.
Catherine Sforza dut tenir son mariage secret « pour l'amour du gouvernement de Forli. » La République florentine le connut pourtant, et le 21) juillet 1498 elle accorda le droit de cité à la comtesse Catherine et à ses fils nés ou à naître. Jean des Bandes noires avait à peu près quatre mois. Jean de Médicis le Populaire ne fut pas nommé ; le cardinal Raphaël Riario, beau-frère de Catherine, était aux aguets, et tout prêt, dès la moindre preuve publique, à déclarer sa belle-sœur déchue de la tutelle de ses fils et du gouvernement de l'Etat.
Alors, François Tranchedini, qui dès le 10 octobre 1496, avait écrit à Ludovic le More, « elle le caresse beaucoup, et des personnes sérieuses ont supposé qu'elle pourrait -bien l'avoir épousé, pour contenter son appétit », alors les Vénitiens, et les mille espions de cour ne doutaient plus. Dans Forli même, un chroniqueur écrivait : « Je ne sais trop comment cela se fait, mais je m'avise que le magnifique Zohanni de Médicis eut un fils
de la dite et susdite madame. » On u'en osait parler. Le peuple de Forli « se taisait et restait tranquille ». Depuis dix-huit ans, sa comtesse lui en avait fait voir bien d'autres, et elle l'avait façonné de rude main à « se taire et rester tranquille ».
Jean le Populaire a vécu peu de temps après la naissance de l'enfant qui devint Jean des Bandes noires. Et il a disparu dans la gloire de sa deuxième femme et de son fils. Ce n'était pourtant pas un homme insignifiant ni banal, ce Médicis du second rang. Déjà Laurent le Magnifique l'avait choisi pour épouser Louise, la dernière fille que lui avait donnée Clarice Orsini; de cette première union, Jean n'avait pas eu d'enfants. Il venait, par son autre mariage et la séduction de Catherine Sforza, de donner à Florence l'amitié d'un Etat voisin, Etat médiocre par la grandeur et l'importance militaire, mais qui était la clef de l'Italie inférieure et supérieure, et surtout de la Toscane, puisqu'il fermait la route du Val di Lamone. Les Romagnols, s'ils n'étaient pas nombreux, étaient les meilleurs soldats de l'Italie. Tout cela, places, alliance avec un peuple valeureux, Jean le Populaire l'assurait à Florence. Et, sans le savoir, en mourant, il lui laissait celui qui devint son héros, Ludovic- Jean, Jean des Bandes noires.
Jean de Médicis le Populaire n'était point indigne d'unir les pal le et le lys à la a guivre qu'on voit en champ, au blason milanais. » Les richesses qu'il partageait avec son frère Laurent, plus de cent cinquante mille écus, et des biens énormes qui comprenaient le grand palais de Florence, un palais à Fiesole, des villas comme Castello, Cafàggiolo et le Trebbio, toute cette opulence, dans un temps où la vie était libre et corrompue, n'empêchèrent point Jean le Populaire de se mêler à l'action et aux affaires durant sa courte carrière. Partisan de la France, afin de faire échec à Pierre son cousin qui tenait pour le
roi de Xaplos, il avait montré publiquement ses sympathies; c'est chez lui, dans le Mugello, que l'ambassadeur (le Charles VÎII avait logé. Florence s'i'tait ('mue de celte démonstration, encore fortifiée par l'escorte que les deux frères avaient faito le lendemain à l'évèque français. On leur fit des reproches, et Jean ré{)liqua fièrement : (( Vous demandez pourquoi, sur quelles raisons nous avons osé accaparer l'hôte de la cité, ou entretenir des relations avec des princes réputés médiocrement amis de la République "^ Donnez-nous temps et lieu d'aller jusque chez nous, à la maison, et nous vous ferons voir ces raisons. » On apprit bientôt que Charles VIII les avait faits dès longtemps ses gentilshommes, Jean recevant le titre de maître d'hôtel du Roi, avec une pension de deux mille écus par année. « Vous voyez, ajouta Jean le Populaire, comment nous eûmes raison de faire ainsi, comme nous avons fait, et nous voulons faire toujours franche profession de servir lo roi Charles, quoi qu'il en puisse advenir. » Cette réponse lui valut d'être emprisonné : la question d'Etat fut soulevée, et l'on parla de confisquer aux deux frères leurs biens, meubles et immeubles, de ra<!er les tours de leurs palais, et de leur appliquer, à eux, les derniers châtiments. Pierre de Médicis ne pouvait laisser se poursuivre une pareille procédure contre des parents, même hostiles; il les fit sortir de prison, et Ips peines furent réduites à un bannissement léger, dans un rayon d'un mille autour de Florence.
L'approche de Charles VIII rendit bientôt cet exil même, — un exil à Castello, et sous les murs de Florence, — tout à fait illusoire. Les deux Médicis populaires festoyaient avec leurs amis et se recrutaient des partisans parmi les ennemis de Pierre. x\près Charles VIII, ce fut Ludovic le More, et après Ludovic le More, le marquis de Mantoue, qui leur donnaient une amitié politique.
C'est alors que s'était trouvée cette ambassade auprès de Catherine Sforza, si heureuse pour Jean le Populaire, et pour ril^lie, puisque Jean des Bandes noires en naquit.
S'il était fastueux et politique, Jean le Populaire annonçait un caractère vigoureux. 11 avait, une nuit de fête, poignardé son cousin Pierre, qui lui avait arraché son masque dans un bal ; question de femme : tous les deux aimaient la même noble dame ; question politi |ue, aussi, populaire contre aristocrate. Cet homme à la main prompte et vive aimait son pays. Dans un temps où de telles paroles sont rares, il parlait à Catherine Sforza, au cours d'une lettre familière, de « cette pauvre Italie. » (lettre du 6 juillet 149G.)
Le séjour à Forli n'avait pas rétabli les affaires de Jean le Populaire, appauvri par les présents qu'il prodiguait, et par une absence qui l'empêchait de réparer une fortune ébranlée à travers les événements de l'époque. Le notaire Léonard Strozzi écrivait^ le 7 septembre 1498, « les affaires sont en désordre et ont besoin d'être surveillées, comme je l'ai déjà écrit au Magnifique Jean. »
Mais le Magnifique Jean, dévoré par sa terrible épouse, était au moment de mourir. Il écrivait, de son bain, à Saint-Pierre-aux-bains, près Padoue, une station célébrée par Rabelais, et par Montaigne : « J'espère revenir à ma santé première. » C'était le 2 septembre ; dans la nuit du 14 au 15 septembre 1498, avant que sa trente-etunième année fût arrivée, il expira, loin de Catherine, et laissant son fils Ludovic âgé de six mois à peu près. Dès lors, Ludovic devint Jean : « Le nom de Jean, dit Catherine Sforza, fut toujours en grand honneur dans la maison des Médicis, en outre je désire que la valeur de celui qui avec si grand los a défendu Scarperia, ressuscite en ce fils. » Jean des bandes noires devait attaquer et défendre d'autres murailles que celles des bourgades perdues au fond du Mugello, comme ce Scarperia que
sauvait, en l3ol, le premier Jean de Mddicis, aïeul à demi fabuleux.
On prétendit que Jean le Populaire était mort « de l'excès du boire et du manger, attendu qu'il était de complexion extrêmement chaude, et que, buvant, mangeant toutes sortes de mets fort chauds, cela finit par être cause de sa mort. » Un autre biographe insiste sur « la splendeur de ces banquets. » Cette passion pour la chèrelie, son fils devait, aussi, la « ressusciter ».
Catherine, en même temps qu'elle voulait donner, à son enfant, le nom d'un Médicis guerrier, était forcée à guerroyer pour elle-même.
Le suprême orage de sa vie se formait et grondait ; c'est alors que les Borgia menaçaient, puis envahissaient les biens des Riario; le vautour planait pour dépouiller rorfrai«% César Borgia se préparait à venir prendre, en fils du pape Alexandre VI, ce qu'avaientpris etacheté jadis Jérôme Riario, Pierre Riario, neveux du pape Sixte IV.
Catherine était contrainte de confier ses affaires privées et les intérêts de son fils dernier-né au factotum de la maison Riario Sforza, François Fortunali,curé de Cascina près Pise, chanoine de Saint-Laurent à Florence. Ce conseiller à toute épreuve, cet ami fidèle, est mêlé très intimement à l'enfance et à la jeunesse de Jean des Bandes noires. Agent de la comtesse, qui lui confiait même les négociations politiques, surveillant des intérêts et des biens, et, lorsque les Franciscains de l'Observance se retirèrent, confesseur de Catherine, il a passé, comme il était nécessaire et naturel, pour l'amant de la dame. Il suffit qu'on trouve partout sa main prudente, ses conseils experts et son affection presque paternelle pour Jean. Sans relever des fables indécentes, et ridicules par leur banalité, l'on peut voir, dans rattachement de François Fortunati, cette espèce de sentiment dévié, tendresse et dévouement profond, qui s'éveille chez les personnes
auxquelles leur état interdit les joies naturelles. Le curé de Cascina «e trouvait auprès de Jean le Populaire, dans les derniers jours, à Sainl-Pierre-aux-bains. Et dès après la mort du père, il commençait à s'entremettre pour les intérêts du fils; on avait tout à craindre de Laurent, l'oncle du petit Jean, dans la liquidation des biens.
Pendant que s'ouvrait la succession compliquée de Jean le Populaire, Catherine Sforza, dans son petit Etat serré parmi les autres peuplades italiennes, connaissait toutes les angoisses. Vénitiens, Milanais, ici Florence que servait son fils Octavien Riario, là-bas Rome oii les Borgia s'apprêtaient à la spolier. Elle fortifiait ses places, elle recrutait ses soldats, pour elle, pour son fils, pour son frère le duc de Milm. Sa vie était toute « militaire ». Elle chevauchait en armes, auprès de Gaspard Sanseverino, le fameux condottiere qu'on surnommait Fracasse; elle remettait tout sur le pied de guerre et de défense.
Rien ne l'arrêtait; son fils tiendra d'elle une prodigalité sans bornes, pour « l'honneur et la gloire, « quotièscumque de honore agitur. » Chaque jour, à cheval, (( moitié femme et moitié soldat, » elle dirigeait les manœuvres de son infanterie, de ses hommes d'armes, elle se lançait, à la tête de ses chevau-légers, avec une ardeur effrénée. C'est bien elle, qui naguère, à peine relevant de couches, cavalcadait, bride abattue, à travers les plaines fangeuses ou les montagnes escarpées de la Romagne, d'une place forte à une autre, d'une citadelle à un château.
Pendant que l'héritage des Riario se mettait en cause, l'hoirie de Jean de Médicis, a travers mille obstacles, se liquidait peu à peu. On avait inventorié les effets de Jean le Populaire; une promesse intervenait entre Catherine Sforza et Laurent, fils de Pierre-François, pour les intérêts commerciaux. Les anciens comptes, même ceux de Pierre de Médicis avec son cousin, étaient exhu-
mes. Tandis que Florence rendait lionneur à la mi-moiro du mort, que son frère Laurent avait ramené de Forli, le notaire s'entendait avec Fortunati, et louait la fermeté d'àaie de Catherine. La comtesse, nommée tutrice de Ludovic-Jean, le mercredi 14 août 1409, avait, d'un accord réciproque avec les Médicis, rendu public son mariage ; l'acte de tutelle fut passé par devant maître Jacques Aldrovandi, de Florence, sous caution de deux cent cinquante mille ducats donnée par Catherine Sforza.
Mais Laurent, l'oncle paternel, en bon et vrai collatéral, prétendait ruiner son neveu. Catherine prit cette pl.ume qu'elle maniait comme une épce, elle écrivit à Fortunati, qui s'occupait de l'héritage ;\ Florence, une lettre menaçante pour Laurent et les Florentins « qui se plaisaient à la ruiner ».
« Xe prenez point ceci pour paroles, concluait-elle ; attendu que ma nature n'est point d'en user beaucoup; mais vous en verrez les effets ! » (de Forli, 18 janvier 1499.)
Elle rejeta les premières propositions, et le notaire Léonard Strozzi lui en exprimait son regret, « attendu qu'il en devait suivre l'avantage commun et un bien non petit pour Ludovic. » Il ajoutait que le choix d'un tuteur était chose fort malaisée, que la justice n'était point gratuite à Florence. Ce qu'il sous entendait, Fortunati se chargeait de l'expliquer à Madame, de vive voix, (du 7 avril 1499.)
Mais Fortunati lui-même n'était pas à l'abri des bourrasques. On le mettait au désespoir, et il écrivait avec une amère éloquence pour assurer de son dévouement: « Consentez, je vous en prie, à ce que je voie notre petit Ludovic, et le touche et le baise tant plus que jamais; je vous affirme que sans ce souverain contentement, je ne puis (ni ne croirais oncques pouvoir) vivre; Votre Seigneurie sait très bien que c'est moi qui l'ai baptisé; et
que, ayant été comme vous savez que je fus auprès de son bon père, j'y porte un certain intérêt I Ne me le refusez donc pas, ni de faire à ma fantaisie, car c'est tout le bien qui me reste ; car je vous certifie que si je retourne sans cette satisfaction à Castello (et de toutes manières j'y retournerai sous peu de jours) j'en deviendrai désespéré! » (de Florence, 19 avril 1499.) Et, quatre jours plus tard il parlait encore du petit, que l'on appelait toujours Ludovic, en famille, jusqu'au moment où l'emprisonnement de Ludovic l' More, son oncle maternel, au château de Loches, fit abandonner tout à fait ce prénom de mauvais augure.
Catherine répondait qu'elle « était contrainte à s'occuper plus des affaires de Ludovic que des siennes propres ». L'oncle Laurent, le bel esprit qui avait écrit l'Invention de la Croix, moralité pieuse et démocratique, ce Laurent ami de Politien et qui revivra dignement en son petitfils Lorenzino-Lorenzaccio, ce parent disert et lettré tentait de spolier son neveu, jusqu'au jour où il prétendra le séquestrer et le supprimer. Un mémoire, écrit de sa main, exposait « ce que le curé (Fortunati) avait à dire à Madame de sa part, au jour du 9 de juin 1499, le curé retournant à Forli avec M. Jean de la Jalle. » Et huit autres brouillons de lettres prouvent encore le souci qu'il prenait.
Un mois après, à la fin de juillet 1499, il pouvait espérer que ce neveu disparaîtrait. Ludovic-Jean était malade, et à l'extrémité. La peste régnait à Forli, combattue énergiquement par les ordonnances et par les soins de Catherine Sforza. Mais un enfant languissait dans cette ville malsaine. Et Nicolas Machiavel, secrétaire des Dix, envoyé par Florence afin d'affermir l'alliance avec Catherine Sforza, pouvait écrire à la Seigneurie: « Ce jour est venu me trouver Antoine Baldraccane^ et il m'a d'abord fait excuse sur ce que Madame n j m'avait point expliqué
proprio ore ses desseins, alléguant que Sa Seigneurie est indisposée et en très mauvais contentement à cause de la maladie grande qui a i)ris Ludovichino, son fils et celui de Jean de Médicis... »
Au mois d'août, l'enfant se mourait. Il se rétablit cependant, et devint gaillard, et robuste, un vrai Sforza, massif de carrure, !< s orbites larges et fortes, le menton grand, comme sa mère, face d'énergie, de carnage et de volupté. Il subsiste, à ce qu'on peut croire, un premier portrait de lui, dans cette peinturu attribuée à Melozzo, ou mieux encore à Nicolas Roi.diiielli de Ravenne, et qui est conservée à Forli. La Vierge serait Catherine, et l'Enfant Jésus, Ludovic- Jean. La construction du visage, la qualité de la chevelure et des chairs, semblent confirmer la tradition.
Enfin, le 14 oclobre 1499, « Catherine Sforza, vicomtesse de Riario, tutrice et curatrice temporaire de Ludovic son fils, qu'elle a eu de Jean (fils) de Pierre-François de Médicis, constitue Nicolas (fils) de messire Barthélémy de Crémone en qualité d'administrateur des biens que son pupille a en commun avec Laurent (fils) de Pierre - François de Médicis. A la requête de Spinuccio (fils) de François de Aspinis de Forli. Signature légalisée du notaire, par les anciens de Forli, et sceau de ladite commune. » C'était l'effet d'une lettre brève, impéralive, que Catherine avait écrite, le 2 septembre, en réponse au grimoire diffus de son beau-frère Laurent; elle avait signifié qu' « elle était non moins désireuse que Sa Grandeur de voir les affaires de petit Ludovic se terminer, et qu'elle ferait son devoir et office ».
Mais à peine Machiavel avait exercé dans Forli l'art subtil de sa politique, et son prince-modèle, le sublime duc de Valentinois, César Borgia, se mettait en campagne. On était à la mi-novembre quand il envahit la Romagne. Alexandre VI avait publié des bulles où il déclarait,
entre autres, les seigneurs d'Imola, de Forli, déchus de leurs fiefs. César commença par entrer sans coup férir dans Imola, qui lui ouvrit ses portes sans attendre une sommation. La citadelle résista jusqu'aux premiers jours de décembre.
Forli ne résista pas plus qu'Imola ; comme disait un chroniqueur du lieu, « les affaires des grands seigneurs sont moult malaisées à comprendre », et le peuple, certain d'être pillé, saccagé, dépecé, pendu, jeté par les fenêtres, accroché sur les créneaux, brûlé, torturé ou banni, sous un tyran ou sous un autre, passait de mains en mains avec une bestiale indifférence.
Mais dans la citadelle de Forli, César trouvait Catherine Sforza. Les Français de Louis XII, qui appuyaient les troupes du Pape, avec des Suisses commandés par le bailli de Dijon, ces hommes rompus à toutes les guerres, durs comme leurs corsets de fer, ne pouvaient assez admirer cette femme toujours à cheval, en armes, « à escarmoucher tant, disaient-ils, qu'on voudrait ne point la vaincre. » Elle « montrait un caeur viril et vertueus, car oncques, pour nu! danger, tant luy fust-il proche, ne mit en arrière la marche. » Elle allait ainsi, « grande, forte, de belle face, parlant peu; vêtue d'un habit en velours fauve avec une traîne de deux brasses ; un chaperon de velours noir à la Française, une ceinture d'homme et l'escarcelle pleine de ducats d'or. Un fauchon en manière de braquemart au côté; et parmi les soldats, à pied ou à cheval,, on la redoutait extrêmement, pour ce que cette dame ne connut oncques la peur, et, avec les armes en main, était féroce et cruelle. »
Mais cette lutte forcenée, héroïque, était sans espoir. Le château de Forli fut pris le 12 janvier 1500; et Catherine, vaincue, blessée dans les dernières escarmouches, fut traînée à Rome et jetée aux prisons du chàtca-i Saint-Ange. Une lamentable complainte que l'on a composée pour elle, lui faisait dire tristement :
(( Me suis mise en la forteresse,
Avec vivres, artillerie,
Et grant gent et grant richesse.
De commandant il n'est point d'autre
Que moi-même en ma personne.
Je te jure par le Chresme
Ne me fye qu'en moj'-mesme...
Ecoute cette désolée
Catherine de Forli. »
l'ersoniie n'avait écoulé ; la l'orteresse était rendue, et la comtesse prisonnière des Borgia.
Ses autres enfants étaient à l'abri dans le château du •Trebbio, sur le domaine florentin. Mais le dernier-né, le plus aimé, Ludovic Jean, était maintenant en puissance de son oncle Laurent. Tandis que le Pape jouait avec elle « comme le chat avec la souris », Catherine, à demi-' morte d'anxiété morale et physique, songeait qu'on lui avait ravi lâchement ses droits sur son fils. Le vingt-neuf avril quinze cent, un bel et bon acte en due forme, obtenu par le « Magnifique Homme Laurent fils de feu Pierre-François fils de Laurent de Médicis, citoyen llorenlin, constitué en sa personne », déclarait et exposait que « susdite dame Catherine tutrice, a subi la plus forte deminulio capitis, (\\i'ç\\q a perdu sa liberté, son droit de cité, principalement parce qu'elle a été menée prisonnière à Rome, et que là même, ainsi qu'il est notoire, auprès du Souverain-Pontife elle est captive, et a été et demeure détenue. Et, attendu que par ces causes la tutelle dudit Ludovic, aujourd'hui nommé Jean, a péri, expiré, et fini... à demandé et demande ledit Laurent qu'on le donne, constitue et ordonne en qualité de tu leur. »
Pendant que les Borgia cherchaient à la tuer par le chagrin et la réclusion, quitte à mieux faire et plus promptement dès qu'ils le pourraient, Catherine Sforza songeait au danger qui menaçait son fils Jean. Par bon-
heur, les prières, les vœux de toute sorte, les bonnes œuvres qu'elle prodiguait avec une frénésie croissante, parurent mériter un peu de consolation à la cruelle dame, que son infortune domptait. Le petit Jean avait été remis aux soins de sa demi-sœur, Blanche Riario, sonie tout exprès d'un couvent où elle devait retourner ensuite jusqu'à son mariage avec Troïle de' Rossi, comte de San- Secondo.
Blanche Riario, fille aînée de la comtesse Catherine et de son premier mari Jérôme Riario, était une jeune fille de vingt-trois ans ; on la dit « belle et douce. » Pour la beauté, il faudrait n'avoir jamais vu sa médaille; non, elle n'est point belle, avec son nez accentué, qui exagère le profil maternel, sa lèvre inférieure qui déborde sur la lèvre supérieure trop courte, sa bouche entr'ouvt rte comme si des dents y manquaient. Les traits sont masculins, le crâne trop développé. C'est une imaga de sa mère, déformée et grossie. Mais elle avait une douceur, une bonté qui donnent à ce visage peu gracieux un véritable attrait, par la suavité du regard. Elle soigna fidèlement le petit Jean, et sa vertu de sœur ne laissa point ingrat celui qui devint le maître des bandes noires; pour défendre Blanche Riario devenue veuve, et ses fils dépouillés par les seigneurs voisins, Jean des bandes noires a toujours prodigué sa force.
Dans le moment où Catherine Sforza touchait au dés( spoir, Yves d'Alègre, ancien gouverneur de la Basilicate, capitaine général des troupes françaises, entrait à Rome, le 20 juin, avec trois cavaliers ; il quittait l'étrier au Vclican, et montait droit chez le Pape, réclamer Catherine Sforza comme étant « personne appartenant au roi ». D'après le pacte conclu par le duc de Yalentinois, elle devait demeurer libre dans Rome. D'Alègre exigeait la mise en liberté. César Borgia, le nouveau duc de Romagne, s'opposait de tout son pouvoir à pareille requête. 11
craignait de se retrouver aux prises avec celte femme qui l'avait appelé naguère en combat singulier; c'est grâce h. l'armée de la France qu'il l'avait vaincue, il redoutait de la voir libre de reprendre les armes. 11 avait défait Jean Sforza, le 20 octobre loOO, Pandolphc Malatcsla, dix jours auparavant, le 10 octobre, Astolphe Manfredi le 25 avril 1501, et Jacques d'Appiano devait tomber à la fin de cette seconde campagne. Mais il n'avait pas fallu moins d'une expédition tout entière pour réduire la comtesse. On la tenait, on la gardait.
Seulement, Yves d'Alègre affirmait, au nom de la France, qu'on « n'emprisonne pas les dames ». Et l'armée française arrivait de Viterbe, elle était derrière les cavaliers qui venaient d'entrer à Rome.
Aussi, le 30 juin 1501, Catherine Sforza, suivie d'une petite escorte, sortait du château Saint-Ange. Elle demeurait quelque temps à Rome, au palais Riario, puis s'embarquait sur le Tibre jusqu'à Livourne, remontait le pays pisan, et, vers la mi-juillet, elle arrivait à Florence.
Le premier acte de sa libération avait été de signer une renonciation à ses Etats, en son propre nom et au nom de ses fils. Sa première démarche avait été pour remercier son sauveur Yves d'Alègre, le bon capitaine qui tomba, l'année 1512, aux côtés de Gaston de Foix, dans la bataille de Ravenne, après avoir décidé la victoire où venait de périr son second fils.
Celle que le badaud peuple de Florence voyait entrer par la Porte Romaine, un jour de juillet, n'était plus la fameuse «. virago » dont la légende effraie encore les petits enfants des Romagnes. Elle avait, dans les seize mois de captivité, souffert tout ce qu'on peut connaître sans mourir : « Si j'avais le courage de tout écrire, disaitelle, j'étonnerais le monde. » Maigrie de fièvre et de blessure, pâlie par la nuit des prisons papales, exténuéa
de jeune et de chagrin, la terrible comtesse n'était plus qu'une vieille dame.
Elle revenait à Florence au milieu de ses filsRiario, — Octavien, César, Galéas, François Sforzino, — et de son fils Foo, — Bernardin-Charles. — Les Riario, sous une apparence de soumission et de respect, l'avaient mal satisfaite par leur attitude pendant sa captivité. D'abord, les premiers jours, au Belvédère, puis au fond du château Saint-Ange, elle avait eu la douleur de voir leurs lettres doucereuses, hypocrites, faire l'éloge du « Magnifique Laurent, » lui remontrer, à elle, qu'elle était « dans l'erreur )) ; ne l'avaient-iis pas priée de descendre jusqu'à mendier au Pape, qui la torturait en sa geôle, « la chose rouge, quella cosa rossa », le chapeau de cardinal. 11 est (( très juste et très clément », écrivaient-ils. Et Fortunati ne pouvait se tenir de leur reprocher, à cet Octavien, à ce César, d'être « la fable de la ville et la joie de leurs ennemis ». Il souhaitait « que Dieu pardonne tant de perfidie, mais il croyait vraiment que le diable leur avait enlevé sentiment et mémoire. » Ils restèrent toujours les mêmes, ces fils qu'elle avait voulu faire capitaines et condottières ; Octavien, qui s'était laissé souffleter par son beau-père Jacques Féo, Octavien, auquel Jeanne de Montefeltro refusait de donner sa fille, parce qu'il était « démesurément gras », le prince bouffi des fresques du Palmeggiani, ne fut bon qu'àfaire un évêque de Viterbe, comme sou frère, César, un archevêque de Pise, par protection de leur oncle paternel, le cardinal Raphaël Riario. Galéas, plus docile et meilleur, végétait encore. Sforzino, et Bernardin-Charles Féo sortaient à peine de l'enfance.
Mais celui qu'elle allait revoir, celui qu'elle sentait «on fils, entre ses fils, le vrai Sforza, le sang de bataille et d'audace qui réussirait cette vie de conquête, manquéepar elle, et reprendrait l'épée qui tombait de ses mains, à elle, c'était le petit Jean, c'était l'enfant que lui avait
gardé, dans le palais de Julien Scali, sa fille aînée, Blanche Riario. La cavalcade passait l'Arno, prenait la rue Por Santa Maria, la Vachereccia, tournait sur la place de la Seigneurie et frôlait le Bargello. Sans doute, Paul Riario, Kortunali, parents, amis, avaient écrit à la prisonnière du Pape que « son petit Ludovic s'était fait grand et qu'il était un très bel enfant et gaillard ». Les lettres de Blanche, gardienne de l'enfant, avaient montré des soins tt un respect fidèles. iMais elle n'avait pas revu son petit depuis plus d'un an.
Reçue par l'huissier de la Seigneurie, la petite troupe arrivait enfin au Faubourg dei Pinti : Catherine était libre, librede reprendre son fils, de l'élever, d'en faire son bien et sa vengeance, elle, qui venait de s'écrier : « A.h ! mes étals; c'est maintenant les murs de Florence! »
Elle n'avait plus à penser que jamais la Romagne la rappellerait comme souveraine. Déjà, Machiavel avait dit, au temps de sa puissance : « Mieu.x lui vaudrait moins de haine et moins de forteresses. » Réduite à gérer les débris de ses biens et à gouverner ses gentilhommières et ses fermes, elle n'avait pas même la possession paisible de ce douaire dérisoire. Affaires avec le Pape, dont Augustin Chigi lui écrivait, affaires pour ses fils aînés, et surtout, une lutte opiniâtre et cruelle avec son beau- frère Laurent, voilà ce qui devait lui prendre le reste des forces déjà diminuées par sa catastrophe.
Elle s'appuyait sur tous ceux qui donnaient une lueur d'espoir, sur le marquis de Mantoue, sur des conseillers, sur les restes de la maison Sforza. Le jour où elle était rentrée à Florence, Laurent de Médicis avait affecté de l'attendre, au Palais Scali, pour la remettre en possession des biens appartenant à la succession de Jean le Populaire. Mais à mesure que le temps passait, les anciennes querelles se ranimaient : la tutelle de Jean revenait en question, des lettres acerbes, des saisies, toutes les
ressources de la haine procédurière exaspéraient Catherine, et le petit Jean retombait aux mains de l'oncle, qui devait faire craindre tout, même un crime.
Elle le reconquit, pourtant, mais elle ne le sentait pas encore en sûreté. Son bras n'était plus assez ferme, ni sa puissance assez certaine. Princesse de la Renaissance, elle sauva son petit héros par un subterfuge imité de l'antique : tel Achille parmi les femmes, celui qui deviendra Jean dos Bandes noires passera huit mois revêtu des vêtements religieux, petit moine ou plutôt petite moinessedans le couvent des Dames d'Annalena, maison fondée en lioo par Anne-Hélène Malatesta. Sous l'habit des Dominicaines, il échappait à. tout danger. La faveur qu'il leur conserva fut perpétuée jusqu'à la fin, par les grands ducs ses descendants.
Laurent proposait un accord. « N'en faites rien, suppliait l'oncle maternel de Jean, l'évêque OctavienSforza, n'en faites rien, ma sœur, si vous m'en croyez, et même n'en parlez pas, car je suis sûr que vous triompherez en ce procès et qu'à leur dépit ils vous donneront votre fils et tous vos biens, quand la barbe leur en crèverait (tomberait), pensez bien que s'ils vous demandent accord, c'est qu'ils se voient acculés à un lieu où ils endiableront... »
Mais enfin, Laurent trépassa, « d'angoisse et crèvecœur, ayant fort perdu de sa bonne renommée ». Le fils qu'il laissait, Pierre-François, débile et mou, destiné à mourir jeune et d'un mal ridicule, faible de cœur et d'entrailles, ne pouvait soutenir la lutte : Catherine Sforza rentra dans sa villa de Castello, « si commode pour le voisinage de Florence » ; elle avait dû la quitter à la hâte, fuir devant les menaces, après avoir déclaré qu'elle « n'en sortirait que par morceaux. » C'était là, mainte- Ç nant, ses batailles f elle descendait aux querelles de ménage et de buanderie. Elle, qui veillait sur le linge de
ses enfants même lorsqu'ils étaient en France, elle en avait été réduite à mendier des draps et des serviettes à Octavien Riario, avec six fourchettes et six couteaux, « afin de calmer sa peine, le tout ne valant pas six ducits ».
Mais enfin, elle rentrait en maîtresse dans son cher Castello, « charmant par ses sources qui germent de toutes parts », situé « sur la pente d'une colline », et qui. soixante-dix-huit années plus tard, émerveillait Montaigne et ses compagnons, bien « qu'ils y fussent en la saison la plus ennemie des jardins ». Il est bien vrai que la maison « n'a rien qui vaille ». C'est une grande bâtisse, fort commode et laide, une de ces grosses maisons qui ressemblent à une ferme et où la vie doit être aisée. Villa ducale, villa royale maintenant, Castello n'a pas changé, sauf les jardins et les annexes, où la verve du Tribolo, ce fabricant de jeux aquatiques, s'est exercée. Le délabrement où retombent des jardins trop aménagés autrefois, rend à Castello quelque chose de sa noblesse antique, perdue sous les ducs et les rois. Les fleurs sauvages reparaissent dans ses pelouses désertées, et l'ombre du passé revient où les princes ne viennent plus.
C'est là que commença l'éducation de Jean. Catherine Sforza, très instruite, d'une culture aussi classique et aussi parfaite que l'exigeait sa naissance, prétendait faire de son fils un homme lettré, « le former à tous les lalents, en tenant près de lui des maîtres qui le pourraient rendre expert à tout exercice convenable à son rang. » Le frère du cardinal d'Araceli, Antoine de' Numai, et Antoine Baldraccani, son fidèle chancelier au temps où elle gouvernait, commencèrent l'entreprise de cette éducation, ^lais l'enfant, sauvage, féroce, « battait nourrice et maître ». Dès le premier âge, il aimait à saisir un couteau, pour l'enfoncer dans la peau des animaux domestiques; il se plaisait à voir couler le sang, et demeu-
rait fasciné lorsqu'il le voyait. Aussi les précepteurs s'usaient aussi vite qu'il usera les cuirasses el les épées. Catherine Sforza parvenait seule à le faire obéir. 11 méprisait les lettres, il lui fallait des chevaux à dompter, une rivière à traverser, des batailles avec les gars du domaine. Catherine, qui surveillait tout el tous, entourée de son frère naturel, l'évêque de Lodi, de Fortunati, des anciens conseillers, s'occupait sans cesse à faire instruire Jean. On avait, dès 1505, songé à traiter un mariage pour le petit prince. Mais, quel que fût ce projet hâtif, le choix du maître importait beaucoup plus. Le Dominicain Zenobio Acciaiuoli, le 11 septembre 1503, envoyait, pour lui faire apprendre par cœur, une pièce de vers latins à la louange du cardinal Ascagne Sforza. En 1507, Barthélémy Massaconi posait ses conditions pour le préceptorat; il ne lui fallait pas grand'chose, pas plus « qu'à un petit oiseau », mais il demandait des égards. Le choix était difficile, car Nicolas Serristori disait : f< Vous savez combien il y a de mauvais garçons parmi ces maîtres! »
Jusqu'à là cour de Rome, et parmi les monseigneurs, on s'intéressait paternellement à l'enfant indompté qui semblait promettre un grand Sforza. Tandis que les piteux Riario mendiaient, on cherchait un cheval pour le garçonnet de neuf ans. C'est à cela que s'employaient ses anciens maîtres, et aussi Baccino de Crémone, ce personnage mystérieux dans l'existence de Catherine Sforza.
Jean pouvait être cruel sans étonner sa mère : elle avait vengé ses maris et ses amants avec une férocité qui renaissait dans son fils préféré. Fortunati, désespérant de trouver l'homme assez puissant pour pHer l'enfant, dès l'année 1604, semble avoir eu ce rêve étrange, de lui attacher Michel-Ange. Vraie ou non, la lettre qui fait preuve laisse à l'imagination ce grand spectacle : Michel-Ange maître de Jean des Bandes noires. Le sculpteur refusa, préférant tailler le David. Il considérait
celle charge de Jean comme un fardeau, « pondus », trop lourd, même pour ses épaules.
Mise en paix, louchanl ?es pires inijuiétudes, grâce à un accord amiable avec Pierre- François son neveu, Catherine dépensait les restes de son activité dans l'administration de sa famille et de ses biens. Elle gardait, elle élevait ses petits-fils, les enfants de Blanche Riario, ceux que défendra Jean des bandes noires. Les oies et les canards de ses domaines étaient présents à son esprit infatigable. Tout devait passer par ses mains, sous ses yeux.
Aussi Jean fut-il maintenu sous son autorité puissante, jusqu'au dernier jour. Mais elle ne pouvait plus vivre longtemps. Elle avait usé sa vigueur en la dépensant à outrance. Malgré son chirurgien hébreu, Maître Lazare, malgré les recettes de ce recueil manuscrit où les secrets pour empoisonner à terme, pour faire avorter, se mêlent à la manière de faire peser « grand poids à un écu ou à un ducat d'or sans se grever la conscience », la comtesse déchue, vaincue, souffrait du pied, puis des reins, du foie. Le corps robuste et surmené se dissolvait. Au mois d'avril 1.j09, elle était malade à Gaslello. Son fils Oclavien se plaignait qu'on ne lui eût point envoyé de courrier, à son évêché de Viterbe, quand sa mère « était à la mort ».
Elle se rétablit pourtant ; mais, rentrée à Florence, elle se mit au lit pour ne plus se relever. Soignée par Julien d'Anlerigoli et Jean de Malingegni, couverte d'emplâtres bouillants, elle mourait, dans les tortures d'un corps vigoureux dont tous les ressorts grinçaient en se brisant. Une inflammation de la plèvre, une péritonite, et peutêtre une adhérence du rein droit au foie, maux atroces, mal des ardents, la mettaient au supplice. Mais la volonté survivait au débris du corps. Elle fît appeler messire Pierre del Serra, notaire, et devant trois témoins, elle dicta son testament.
2'i JEAN DES BANDES NOIRES
Elle voulut être enterrée, sans cérémonie et sans faste, (]ans le couvent des Murate. Les religieuses lui avaient envoyé, pendant que le Borgia la tenait captive au château Saint-Ange, un panier de grenades et de fruits venus dans leur jardin. Ce vieux couvent, dont on a fait une prison, lui paraissait un bon asile pour sa dépouille; une autre Catherine de Médicis, la future reine de France, née en 1519 comme le petit-fils de Catherine Sforza, fut enfermée chez ces Recluses en 1527 el put voir la pierre tombale qui couvrait la terrible Sforza.
Citoyenne de Florence, elle n'oubliait ni la ville, ni Sainte-Marie de la Fleur, ni les couvents de Fiesole. Le legs capital, celui des biens existant dans la ville et l'Etat de Florence, était fait, avec quelques charges, «à Jean, son fils aimé, qu'elle désirait voir grandir honnête et modeste selon les us et coutumes de sa patrie ». Elle le confiait, jusqu'à sa dix-huitième année, à Fortunati et à Jacques Salviati. Au cas où ses volontés ne seraient pas observées par son fils, qu'elle entendait marier le plus tôt possible, les biens revenaient à l'Arte del Cambio. Elle lui laissait encore une esclave mauresque, « nommée Mora Bona, de laquelle il pouvait disposer librement selon sa volonté. » En outre, le château de Castel del Bosco, qu'elle donnait à Galéas Riario, et, à son défaut ou à celui de ses héritiers naturels, à Sforzino Riario, devait, au cas où ce dernier mourrait aussi sans héritiers, revenir à Jean.
Ayant mis ordre à ses affaires, la comtesse ne lutta plus contre la mort. Le vingt-huit mai 1509, elle trépassait, au bruit des cloches qu'on sonnait à l'église de Saint- Laurent, derrière le Palais Alédicis, pour annoncer son agonie. Elle avait quarante-six ans, ses cheveux étaient blancs, sous son large voile de veuve.
Elle laissait h son fils Jean, outre ses biens et sa renommée, son grand amour de l'Italie, fondement de la mai-
SOU Sforza, sa vaillance et son énergie. Elle lui avait transmis an sang dont les ardeurs même allaient le rendre glorieux avant de le lairo immortel.
Jean de Médicis se trouvait, à onze ans et deux mois, remis à' la double tutelle de François Forlunati et de Jacques Salviati. Le « vénérable messire François fils de feu Thomas Fortunati, curé », malgré quelques bourrasques auxquelles il avait cédé, n'avait fait que grandir dans la confiance de la comtesse Catherine ; c'est à lui qu'elle avait légué ses « livres, écritures, lettres, et toutes autres écritures publiques ou privées et tous livres et écritures et lettres quelles qu'elles soient en sa possession, telles qu'elles pourraient exister », et c'est grâce à lui, fidèle gardien de ces vastes reliques et de ces documents énormes, qu'une histoire exacte est possible. L'autre tuteur « spectable messire Jacques fils de feu Jean des Salviati, citoyen florentin », était l'un des plus illustres et des meilleurs parmi les membres de cette famille Salviati, si intimement florentine par l'esprit et par la conduite. Il prêtait de l'argent à Machiavel pendant sa légation près de César Borgia; et il lui succédait, en janvier 1503, auprès du duc de Yalentinois; il devait, en 1512, être un des trois ambassadeurs qui traitaient le retour des Médicis, à Prato. Caractère subtil et ferme, très pénétré de ses devoirs envers Florence, et rompu, sous lexpérience de la richesse et des afl'aires, aux manœuvres d'une époque difficile, c'était un guide pour Jean de Médicis, le seul qui pourrait essayer de tempérer cette force élémentaire.
Tandis que Forluiiati, suivant le désir de Catherine Sforza, donnait ordre aux papiers laissés parla comtesse, sans que personne y portât la main, et brûlait, décliirait suivant les dispositions convenues, Jacques Salviali mettait son pupille en possession, et surtout le mêlait à ses propres enfants, pour l'adoucir et l'accoutumer. Jean s'attachait à un autre Jean, Giovanni Salviali, celui qui sera cardinal de Léon X, et dans cette grande famille de frères et sœurs, il trouvait celle qui. deviendra sa femme, sept ans plus tard, Marie Salviati, Maria- Magdalena-Romola, qui avait été baptisée le mercredi 17 juillet 1499 au Baptistère de Saint-Jean ; elle était née le même jour, à neuf heures. Les deux enfants, du même âge, et de caractères opposés, s'aimèrent avec passion, la fougue de Jean se calmait à la douceur inquiète de son amie, et malgré qu'elle fût un peu plus jeune, Marie se regardait comme la gardienne maternelle de l'écervelé : « Je ferai, dira-t-elle en devenant veuve, je ferai faire le récit des quatorze années premières de sa vie, en commençant depuis les langes {dalle fascie), où je l'ai élevé, et reconnu des signes en lui, qui pronostiquaient son âme invaincue et magnanime, et tout ce qu'il a si glorieusement accompli. »
Jean, tel que le montre aux Offices un petit portrait du Bronzino, court et vigoureux, avec les traits lourds des Sforza, ne voyait dans son héritage que les exemples guerriers de sa mère, et la possession des châteaux et des chasses. Fortunati démêlait les affaires d'hoirie avec les Riario. Le testament était en forme, les prélats Octavien et César accumulaient les compliments d'amitié fraternelle : « Nous avons, écrivait Octavien, tenu conseil à Rome, entre nous quatre frères. Voulant Jean pour notre bon frère ainsi qu'il est juste, s'il le veut, lui, jamais cela ne lui faudra de notre part; ni de partager l'héritage de Madame ainsi que doivent faire les bons frères
en paix et amour, cinquième partie par cinquième, hormis les dettes. » Après les phrases de mandement pastoral, venaient les périodes comminatoires : « Conseillez Jean, qu'il fasse comme nous, et tout ira bien ; autrement je vous assure que les choses n'iront pas bien, parce que nous ne sommes pas pour supporter de graves atteintes à la justice. » Fortunati, qui avait vu l'évêque de Viterbe pleurnicher, mendier un secours^ ne s'étonnait guère de ce rabâchage, farci en un latin clérical. Il arrivait lettre sur lettre. Mais une sentence judiciaire rendait l'éloquence des frères tout à fait inutile.
« Au nom de Dieu, Amen. Léonard fils de Rainier Bonafe (de) hospitalier de l'hôpital Sainte-Marie-Neuve à Florence, arbitre et choisi pour arbitrage et élu par l'offîcialité des pupilles et adultes de la commune de Florence, tuteurs étant et temporairement curateurs de Jean fils de feu Jean fils de Pierre- François de Médicis, etc. etc. »
« Ensemble, contre les Riario, vu le testament de Catherine Sforza, examiné le testament de Jean fils de Pierre François et fait le partage des biens tant meubles qu'immeubles, » décide que « légitimement est laissée à Jean fils légitime et naturel né de l'illustre testatrice... la possession de tous biens meubles et immeubles, droits et actions de l'illustre dame existants et existantes en l'état, tant dans la cité de Florence qu'en les districts de la comté florentine. » Jean se trouvait tenu à quelques dettes et legs, sa mère en ayant stipulé plusieurs, et notamment à payer deux mille florins d'or larges à sa demi-nièce, Cornélia, fille d'Octavien Riario et d'une femme d'Imola, lorsqu'elle serait à doter. Cette dette reparaîtra le 6 août 1520. En attendant que cette fille fût nubile, le légataire devait la faire élever au couvent de Sainte-Marie-des-Recluses, où Catherine Sforza venait d'être enterrée. Dans le cas où elle entrerait en Reli-
gion, la dot était réduite à trois cents florins. Le demearant de la sentence disposait le partage avec les Riario. Ce qu'il faut retenir, c'est le souci de Catherine Sforza, fille naturelle, pour sa pelite-fille naturelle Cornélia.
L'arbitrage de l'Arcispedale, de l'hôpital principal Sainte-Marie-iVeuve, apparaît au commencement des affaires à régler pour Jean. Il aura plus d'une fois recours, dans les embarras où le mettront ses dettes militaires, à l'hospice opulent, qui est le grand établissement de prêt florentin : fondé par Folco Portinari en 1285, admirable dans le temps où le père de Béatrice le fit édifier, sordide et suranné maintenant, l'Arcispedale, que les Médicis protégèrent, s'enrichit d'âge en âge par les legs et les déshérences, et fit valoir son patrimoine en prêtant à gros intérêts ; le peuple de Florence a fait un proverbe à ce sujet : c Pilules et béquilles, richesse des familles. »
Et le Lasca, dans sa Sorcière, cette comédie florentine entre toutes, disait à propos d,"un jeune homme qui partait en guerre : « Sa mère et son oncle savent bien qu'il risque beaucoup de mourir, et que s'il décédait sans enfants, tout reviendrait à Sainte-Marie-Neuve, et eux resteraient dans la misère ; aussi font-ils tout pour le retenir. » Jean de Médicis était encore sous l'arbitrage de l'hospice ; il sera biontùt débiteur.
Pour le moment, il se plaisait à vivre dans ses domaines florentins. Castello, c'était encore bien près de la ville, trop calme, et bon pour le curé Fortunati. Son château préféré, ce fut le Trebbio, nid de proie, perché sur une colline escarpée, dans la vallée du Mugello ; un vieil inventaire décrit cette aire de faucon, jadis crénelée par Michelozzo pour Cosme l'Ancien : « Un palais fortifié, situé dans le Mugello, comté de Florence, au district de Sainte-Marie ou Saint-Nicolas-des Morilles, lieu dit le Trebbio, comprenant une habitation de maître, avec tour et petit pré, et jardin, et écurie, et autres
bàtimenls, ensemble une clôture, c'est-à-dire un lieu clos pour les animaux silvestres, avec une maison auprès, apte à conserver le grain, et un cellier, et une écurie, et plusieurs bâtiments de moindre imporlance, et une vigne inculte sur les derrières, et des châtaigneraies, et une église, auprès du dit palais, et une fontaine. » Le sort avait bien fait les choses: an mol et valétudinaire Pierre-P'rançois, Cafàggiolo, villa de plaine cl de repos, ornée et douce ; à Jean, la forteresse sur son pic.
AuTrebbio, qui avait gardé pendant la tempête de 141)9 les enfants et les biens de Catherine Sforza, Jean de Médicis retrouvait l'épée des Jluzio Attendolo et des François Sforza. Futur condottiere, il avait le manoir des condottieri; comme l'exemple de sa mère, le spectacle de ses domaines favoris le faisait revivre au xv^ siècle. Brunetto Latini disait autrefois : « Les Italiens qui souvent guerroyent entre ans se délitent en faire hautes tours et maisons de pierre. Et se c'est hors de la ville, ils font fossées et palis et murs et tournèles et ponts et portes coleices, et sont garnis de mangoniaux, et de saettcs et de toutes choses qui appartiennent à guerre... » Tel était, et tel est resté le Tr( bbio. Dans le recensement des biens fait en 1499 à la mort du Popolano, les armes conservées dans le château tiennent une grande page. Il y a deux cuirasses, deux escopettes en bronze, quatorze escopettes enfer, trois arquebuses de fer, vingt heaumes, quatre arbalètes, trois épées, une grande arbalète en bois, deux poignards, neuf larges, une bombarde, vingtet-une lames longues, et le reste. « Arsenal, vigie », pour surprendre, et pour résister à un coup de main.
Jean trouvait là des habitudes primitives, patriarcales et féroces. Un seul amusement, la chasse. Dans un pays très montueux, que couvraient alors des forêts épaisses, aux rudes broussailles moutonnant jusqu'aux portes de
Florence, et parmi les racines, les épines et les rochers, Jean faisait voler ses autours et découplait ses lévriers. D'autres fois, on chassait au chien d'arrêt, longtemps et rudement. C'était toujours ces équipées d'où, jadis, Ludovic le More pouvait envoyer, comme prémices, à sa mère la duchesse Blanche, soixante-dix cailles, deux perdrix et un faisan, extrait de tableau fort honnête pour une chasse d'adolescent.
Dans ce Mugello, « pierreux et rocheux partout », le gibier le plus abondant, c'était les tordi, les excellentes grives de Toscane, chantées en un sonnet par Machiavel, ^
qui les prenait à l'oiseau près de San Casciano. Le curé Fortunali réclamait à son élève ce fin gibier nourri d'arbouses et de genièvre. Mais à Jean de Médicis, après ces jeux d'écolier ou de bourgeois en vacances, il fallait les chasses à courre; on descendait du Trebbio, pour fouiller les vallées. « Par la vertus Dieu, les bons gentilshommes par raison de leur estât s'exerçaient à la volerie et à la chasse pour plus estre en temps de guerre escorls et jà endurcis au travail. Car venalion est comme ung simulachre de bataille. » Catherine Sforza léguait à son fils l'amour des chevaux agiles, vîtes, maniables; elle lui avait transmis l'adage des Sforza : « Ne monte jamais un cheval dur de bouche, ou sujet h se déferrer. » Elle qui demandait jadis, à la duchesse de Ferrare, « des lévriers |
grands coureurs, une paire de bons chiens courants or- €
dinaires, et une paire de braques pour l'autour », elle avait laissé le Trebbio sur un bon pied, avec équipages et gens. Dans un temps où César Borgia découplait sur un lièvre, en pleine étape militaire, il paraissait à Jean qu'il se faisait un peu soldat aux fanfares de la poursuite. Chiens rapides, de trente mois au moins, nourris de pain choisi, le col râblé, le museau fin, l'allonge grande, la poitrine vaste, belle échine, un peu hauts sur pattes, poil de velours, un air fort noble, bien jambes, de taille
moyenne, perspicaces, et doux à la couple, voilà ce qu'il fallait, avec des tiercelets robustes, de plume rousse, bien pennés, de vol bien franc, les jambes courtes, bien féroces, la gorge ramassée, beaux sur le gant, aisés à coiffer. Alors le jeune maître du Trebbio se sentait animé par celte joie du sang qui l'enivrait depuis sa plus petite enfance; il était fils de gens qui tuent, il savait qu'il tuerait un jour. Il s'exerçait, c'était bien faire. Un poète de princes dira-t-il pas, dans ce même siècle :
Chasse l'oysiveté, la mère de tout vice.
Et, grand seigneur, appren les mestiers d'un soldait,
Sauter^ luiter, courir, est honneste exercice.
Bien manier chevaux et bien lancer le dart.
Xi les livres, ni les propos, ne récréaient Jean. Il était peu parleur, nullement Florentin pour le bavardage. A Florence mcme^ ce qu'il cherchait, c'était les rixes, le jeu du pa.llone, le ballon pesant, ferme, ovale, qui vole haut et frappe roide. Il y avait même la palla al calcio, espèce de foot-ball, avec toutes les brutalités de partie qu'il faut : cela se jouait sur le pré très vaste qui était, dans la ville même, avant la Porta al Pralo.
Dans les domaines, Jean savait se faire aimer. Les fattori, fermiers-intendants, se seraient ruinés pour lui plaire. 11 avait les façons allègres et barbares qui leur convenaient. Au Trebbio, le romagnol Antoine Vaïni, d'une famille enracinée à Imola, reconnaissait le sang de « Madame », de Catherine Sforza, formée à la bonhomie des mœurs lombarde?, et qui avait, dit la chronique, « toujours mis le pauvre auprès du riche », si bien que ses paysans affrontaient pour la sauver jusqu'aux supplices des Borgia. Quand le jeune maître partait, on le comblait de friandises, poires, oranges, macarons ou biscuits'. On s'éjouissait d'apprendre que « Jean ne veut ni lire ni rien faire que des farces » à Castello et à Florence, et « que
Fora », fidèle serviteur dont il ne se défera point, « l'a mené un soir au bordel » ; il avait un peu moins de douze ans ; la Mora Bona, léguée par la prévoyante Catherine Sforza, ne suffisait peut-êlro plus. « Là, Jean s'est mis à envoyer des pierres contre la maison, et un ruffian est sorti, qui a voulu le maltraiter : « Ilalte-là, dit-il, je suis Jean de Médicis I »
Madame Lucrèce Salviali, la sœur du cardinal Jean de Médicis, la fille de Laurent le Magnifique, aimait l'enfant qui devait devenir son gendre; elle prit mal cette aventure, et gourmanda la valetaille. On essayait de contenir le garçonnet en lui met: ant l'habit civil, l'habit bourgeois, sans cape et sans béret, celui que Clément VII imposera plus tard à Cosme. Mais il voulait la cape ou le caban du cavalier, en drap ou en serge, suivant la saison. Il rejetait sa coiffure de bourgeois sur la tête d'un camarade auquel il prenait son béret, il accommodait son manteau comme une cape, et il partait avec sa troupe de bons drilles pour les combats à coups de pierre, ;\ coups de poing, « suivant les us de la cité ».
Mais il bousculait tous les jeux, il bouleversait la cité. Parfois, il frappait trop fort. Il assomma jusqu'à la mort un autre garçon, dans ce temps où les Médicis n'étaient pas maîtres ; et puis, on l'aimait trop, parmi ceux qu'il ne rossait pas. Le gonfalonier, ce brave Pierre Soderini, modèle de toutes les vertus nuisibles ou inutiles à un homme qui gouverne la patrie de Machiavel, ce dernier chef de la dernière République florentine, se fâcha tout rouge, et voulut bannir l'enfant terrible. Heureusement, Jacques Salviati, gonfalonier d'avant-hier, avait la main dans les affaires publiques, et Soderini comptait avec lui. Jean reçut la défense de rentrer à Florence; mais il restait libre de vivre au Trebbio, qui n'est pas loin, et à Castello, qui est tout près.
Son amour pour la Cité ne fut pas affaibli par cet exil
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temporaire; il avait l'àme franche et libre, sous le bouillonnement d'une vigueur brutale. Un jour, un llalleur lui disait : « Vous serez seigneur de Florence ». Il mit la main à son poignard : « Comment oses-tu croire que je descende oncques à telle pensée? » Il voulait luor le malavisé. « C'est vrai, dit-il en regardant ceux qui le retenaient, je me sens une âme royale, si grande que je m'attaquerais à toute autre emprise ; mais jamais au dam de Florence, ni pour opprimer une patrie aimce : au contraire, pour la défendre de ses ennemis, pour les exterminer; et je ne voudrais autrement posséder ni domaines, ni Etats ! »
Son tuteur Salviati le connaissait bien. « Chassez tout ennui, écrivait-il à Fortunali, on a dit qu'il était mort d'une chute, mais il est bien vivant, notre Jean, et de bonne humeur, » à Pise, à Livourne, où l'on a passé cin([ jours, il a vu pays, « car le temps était beau, et Jean l'a voulu ». Peut-être que l'on reviendra par Lucques, Pistoie, au Trebbio : « il faut le traiter comme on fait pour le vin blanc, le transvaser beaucoup de fois ; il s'amuse de tout son cœur. »
Heureuse enfance! Les affaires de son héritage et de son domaine se faisaient pendant qu'il était banni dans la banlieue, ou, plus cruellement, à Pise. Pour avoir mis à l'agonie un enfant « de sa taille, et de bonne maison », il se promenait, un peu loin de la ville : ses incartades lui valaient des vacances. Et les flatteurs le comparèrent à Coriolan, Alcibiade, ou « Patroclus, compagnon d'Achilles, qui fut banni petit enfant pour avoir tué un autre enfant, comme dit Homerus ».
S'il laissait à son « maître de sa maison » le gouvernement de ses biens, il savait déjà réclamer lloiins et ducats ; il allait où il lui plaisait, et quand on voulut renvoyer le Fora, qui le menait chez les Macettes, il résista, même à Jacques Salviati. Seigneur très capable, à
douze ans, de recevoir le cardinal Jules de Médicis au Trebbio, « avec l'honneur possible ».
Le pauvre curé Fortunali lui prodiguait les conseils : « Le bruit de la mort était une invention de ceux qui te voudraient voir exterminé, lui écrivait-il; si la lettre de Ser Jacques et celle de Messer Thomas n'était venue, je crois bien qu'à cette heure je ne serais plus en vie... Que Dieu tienne ses mains sur ta tête, et ne permette point que lu fasses rien qui te puisse ôler la vie. Présentement on me dit que l'on a su que tu es banni, et que ces Huit (les huit magistrats chargés de la police"» t'ont banni làbas à Pise pour quelques mois ; aussi, Jean, si jamais tu veux me taire plaisir et te bien servir toi-même, je te " prie, les larmes aux yeux, de vouloir bien venir ici incontinent, et de faire voir à chacun que tu es en vie, point banni, et libre d'aller et demeurer où tu veux... » Ici, c'était à Gastello; le curé redoutait pour Jean le cruel hiver, les pluies, les pluies italiennes! les neiges, les boues des plaines pisanes et liguriennes. Son cousin Pierre- François, déjà malade, le réclamait. Et pour le mettre en belle humeur, on lui envoyait six ducats, en lui recommandant de ne point les jeter au vent. « Fais-en tenir un compte à Ser Jacques, de toutes tes dépenses; néanmoins ne te prive pas de tes fantaisies, afin que l'on n'aille pas dire encore que tu es un pingre, un avare, mais qu'on te voie magnifique et libéral, comme il convient à ton état. »
La dernière phrase était inutile. L'argent n'eut jamais de bourreau plus joyeux. Tout ce qui fait fondre les ducats et sauter les florins, des femmes, des chevaux, des jeux, des bouffons, des festins, Jean aimait avidement toutes ces belles choses de la vie ; en attendant mieux, c'est-à-dire les soldats et la renommée militaire à soutenir, gouff're sans fond, où disparaîtra toute la fortune en peu d'années.
Il voyageait déjà dans une escorte assez nombreuse. Et c'était des serviteurs qui prenaient largement la vie ; avant de s'engai^er, les valets de chambre stipulent qu'ils n'iront point à la « stufa », à l'étuve, car c'est contraire à leur tempérament.
Jean revint au Trebbio ; son humeur soufflait en bourrasques, violentes mais vite apaisées. Il y a des jours où Fortunati, pour avoir déplu, recevait un billet de trois lignes : « Je ne viendrai pas à Florence, et puis, je vous fais savoir que je n'entends plus habiter avec vous. Assez comme cela. » Mais une autre fois, il avait la satisfaction d'apprendre que « Jean prenait plaisir à faire travailler au Trebbio, et à travailler de sa main ; c'est une joie de le voir travailler et commander; et il dit qu'il ne veut plus toucher à la poudre pour des escopettes, ni jouer avec cet engin. » Alors, le château se mettait en fêle; et Jean était le boule-en-train. Il faisait à la mode de ces gentilshommes qui « les jours de fêle, dansent tout le jour au soleil avec les vilains, et avec eux jouent à lancer la barre, à lutter, courir et sauter. »
Ses grandes affaires, outre les indispensables « florins d'or larges », et les chevaux turcs dont il réclamait le harnachement, c'était ces plaisirs de campagne, simples et turbulents. Les vieux serviteurs de Catherine Sforza devaient lui livrer des batailles « nuit et jour », sans venir à bout de briser sa vigueur ; on lui peignait des diables noirs pour l'effrayer à Gafàggiolo. Mais il méprisait tous les diables, et disait : « Je ferai tout ce que je veux. » Il grondait contre ceux qui lui résistaient, et il leur donnait des nasardes.
C'était toujours 'ce mauvais Fora, son favori, qui le dissipait et le mettait en méchant cas. En plein cœur de juillet, n'allaient-ils pas descendre la roide côte du Trebbio pour se baigner dans la Siève? Il y a, s'exclamait Antoine Yaïni, « de quoi prendre une maladie et crever
comme une bêle. J'aimerais mieux me faire dix ennemis de celle espèce que de rester ici en voyant des choses pareilles, j'éclaterais avant! et je ne suis pas homme à nommer la chatte minette, j'appelle un chat un chat! Je m'en laverais plutôt les mains, et je partirais au diable, oui, plutôt que d'appeler la chatte minette ! Ces gars-là le laissent aller se baigner tous les jours, il est à moitié cuit par le soleil ; et je trouvai là le Fora, qui se baignait avec lui, et je dis au Fora : « Sortez de l'eau ! » il a fini par en sortir, et Jean, après avoir un peu barguigné, est sorti aussi, puis il y est rentré. Je ne peux me souffrir ainsi, à voir tout aller mal; tant mieux pour lui, s'il avait des gens pour lui remontrer son bien^ ainsi que j'ai fait; il m'a prié de me baigner, je n'ai point voulu jamais me baigner, je lui ai dit que je ne voulais pas prendre ce tort sur moi... Baccino l'a pris, avec Ser Jacopo, serviteur de Pierre-François, et Jean ne veut rien savoir, si bien que je lui ai fait de grands reproches, tant qu'il a blasphémé contre moi cinquante fois et je ne sais comment il ne m'a pas renvoyé cent fois. Revenu là-haut, je lui dis : Croyez-vous que je vous dise cela pour le mal? et lui me dit que non, et il m'a fait les plus grandes caresses du monde. »
C'était un diable, mais bon diable. Et Jacques Salviati, qui le connaissait, pouvait dire : « Ne le mettons pas au désespoir, il s'amende un peu. Ilfaut, mon cher curé, le suivre avec quelque patience, durant cette Heur de ses années, bien que je ne laisse pas de lui donner du mors, adroitement, pour le diriger autant que se peut. »
Afin de mieux le diriger, Salviati, qui était alors ambassadeur à Rome, le fit venir auprès de lui. Ce n'était plus le moment des promenades au Trebbio, les temps étaient changés. Florence désarmée au milieu des tempêtes qui bouleversaient l'Italie, « nef sans nocher dans la grande bourrasque », Florence découragée par son mé-
diocre gonfalonier, trop honnête, trop vertueux, trop timoré, Florence était retombée sous le joug ridicule des Médicis.
C'est le 4 novembre 1494 que Pierre Capponi se levait, au Cons il de la Seigneurie, et disait : « Il est temps de sortir de ce gouvernement d'enfants. » Et,. depuis dixhuit années, les Médicis de la branche aînée vivaient en exil; les biens avaient été confisqués, Pierre de Médicis, l'homme « peu sage » que méprise Comines, après s'être enfui « en pourpoint, ou sous la robe d'un valet » avait fini par périr misérablement, dans un transport d'artillerie SUT le Garigliano. Mais pas un seul jour, le cardinal Jean, ni les autres, n'avaient cessé d'entretenir les voies d'un retour à Florence.
Ils y rentraient, éclaboussés de sang par le massacre de Prato, ramenés par les armes étrangères, ainsi qu'il convient à des princes, bourgeois ou non. Ils y rentraient, le 14 septembre 1512. Et bien vite, Jacques Salviali devenait, suspect au parti des nouveaux seigneurs. Sa femme, Lucrèce, la sœur du cardinal Jean, la fille de Laurent le Magnifique, avait travaillé, par toutes les ressources d'une habileté souveraine, à gagner l'esprit des Florentins, à préparer l'opinion en faveur d'un retour, « avec une prudence singulière, et une aclivil" virile^ elle n'avait point laissé perdre une occasion, si petite qu'elle fut, où. elle pourrait accroître le renom de la famille, et rallumer les anciennes affections des citoyens. » Le cardinal Jean, qui préludait à sa fortune postérieure, n'avait pas eu de meilleur soutien à Florence. Mais les partisans des Médicis, les Pallesques, ne pouvaient pas oublier que Jacques Salviati faisait autrefois figure de Fratesque, et visitait, et conseillait le Frate, ce Jérôme Savonarole dont la parole avait balayé la dynastie médicéenne.
Même les plats historiens qui écrivirent avec les deniers des princes sur leur table, sont obligés de recon-
naître que « Jacques Salviati paraissait chercher à rendre le gouvernement des Médicis le moins odieux et le plus durable possible ». Et les amis d'une réaction outrancière, ne pouvant supprimer cet homme ni le heurter de front, à cause de sa parenté, de sa grande situation, songèrent au vieux, à l'éternel, à l'excellent moyen : ils le firent ambassadeur à Rome, auprès de Jules II, et lui donnèrent pour second le meilleur de ses amis, Mathieu Strozzi.
Tout était bien ainsi : les Médicis avaient, pour cadeau d'adieu, en 1494, c'est Comines qui l'a écrit, « dessaisi les Florentins de toute leur force, et de tout ce qu'ils avaient conquis en cent ans ». En lol2, leur don de joyeux avènement, c'était les dépouilles des victimes massacrées à Prato, que l'on exposait à l'encan sur la place du Baptistère. Et Julien de Médicis avait fait, afin de mieux plaire aux Florentins, le sacrifice de sa barbe!
L'ami de Jacques Salviati, l'anarchiste Savonarole, tribun de Jésus l'anarchiste, n'avait-il pas dit, dans son prêche à Sainte-Marie de la Fleur, le 1" juillet 1496, octave de Saint-Jean, cette parole impérissable : « Les princes de l'Italie lui sont envoyés pour la punir : le tyran est donné par Dieu pour les péchés du peuple. »
Les chroniqueurs florentins, Pitti, Yettori, Nardi, Guichardin, tous les partisans, tous les sceptiques, tous les Machiavel de la légation ou de l'écriture, d'ordinaire opposés entre eux, s'accordent ici pour avouer un regret. C'est le soupir involontaire d'hommes qui, selon le vers de Machiavel « retournent en pleurant à leur ancienne chaîne ». Le froid Guichardin, en venant à cette honteuse journée où Florence « dépassera de beaucoup » dans ses élans de servitude l'attente même des Médicis, l'historien élégant et compassé va jusqu'à dire : « Ainsi fut op- ç primée par les armes la liberté des Florentins. » Et Yettori, l'âme vendue des Médicis, confesse que: « La Cité se réduisit à ne faire que ce que voulait le cardinal de
Médicis. On ap[)elle celle façon la vraie lyrannie; mais, parlant des choses de ce monde sans préjugé et selon la vérité, je dis que si l'on faisait une de ces Républiques écrites et imaginées par Platon, ou, comme l'écrit Thomas Morus l'Anglais, telle qu'on en a trouvé en Utopie, peut être celles-là pourraient se vanter de n'être point des gouvernements tyranni(jues. Mais toutes les Républiques ou les Princes dont j'ai connaissance par l'histoire, ou que j'ai vus, il me paraît qu'ils se sentent de tyrannie. » Après ces phrases d'humanistes, Florence, qui a tant choyé celte espèce de serviteurs, peut se rendormir : une fois encore, en 1327, une convulsion suprême la secouera, et Michel- Ange lui reconstruira des murailles; puis, c'en sera fait pour toujours.
Qu'importe à Jean de Médicis? La servitude de Florence lève son bannissement, annule ses peccadilles; un Médicis cadet,. et un jouvenceau, qui s'en souviendra maintenant, pour le blâmer? Salviati l'emmène à Rome, où le cardinal Jean, qui deviendra bientôt son oncle par alliance, fera venir les Florentins à la curée.
« A chacun est besoin de bien remplir la gorge. » C'est Machiavel qui l'assure, et il le sait. Voyez ce que Jean de Médicis emporte à Rome; la liste du trousseau subsiste, écrite par Fortunati.
« Inventaire des objets qu'e^nportera par devers lui Jean de Médicis en allant à Rome.