‹ Jean des bandes noires, 1498-1526Chapitre 2 sur 38 · JÉSUS · texte numérisé non relu

JÉSUS

« Deux coffres à la lombarde, couverts en cuir, noir, vernis, armés de fer élamé, à couvercle carré.

» Six chemises godronnées, en linon, neuves, pour le jour.

» Six serviettes essuie-mains, savoir deux à raies Tune

plus grande que l'autre, avec points à jour droits ; et, de travaillées sur un rang, l'une à raie blanche, l'autre à raie noire ; et une à raie blanche, grenue à trois rangs.

» Six mouchoirs à main à un entredeux, neufs.

» Dix mouchoirs de linon, usagés, quatre fourres à oreiller, deux oreillers de plume couverts en taffetas changeant.

» Dix paires d'escarpins. Un poignarda manche émaillé et brodé.

Un pourpoint de satin, en manière de simarre {al lucco) large, pour le jour, neuf.

» Un pourpoint de velours cramoisi, neuf.

» Un pourpoint de satin noir, usagé.

» Un pourpoint de damas gris, usagé.

» Un pourpoint de satin violet, usagé.

» Un pourpoint de velours cramoisi, usagé.

» Un poarpoiot de velours rouge, usagé.

» Une grande robe de velours cramoisi avec le collet fourré de chats d'Espagne, neuve.

» Une grande robe de velours noir fourré de vair, avec le collet, neuve.

» Un justaucorps de velours azur doublé au revers en brun, neuf.

» Un justaucorps de damas noir doublé de brun foncé, neuf.

» Un justaucorps de damas brun rayé à bandes de velours noir, doublé de brun, usagé.

» Une cape de drap violet évêque, doublée de damas gris argent, le capuchon à l'espagnole.

» Une cape en drap couleur de moine gris, fourrée de damas noir, à l'espagnole. Ensemble la capuce neuve, et un justaucorps de feutre gris argent, rayé de damas noir, pour l'eau.

» Une cape à l'espagnole, violette, avec la capuce à raies de salin noir, usagée.

» Une pairo de chausses lucquoises, neuves.

» Une paire de chausses noires, neuves, et une paire de blanches, en drap, neuves.

» Une paire de souliers de velours, cl une paire en maroquin.

» Deux bonnets noirs, avec un pli autour.

» Deux escoffîons d'or, beaux et neufs.

» Deux coëffes de soie noire.

» Un chapeau doublé de taffetas noir, neuf.

» Un chapeau h poils, blanc, neuf.

» Un peigne d'ivoire, et deux de buis.

» Une boîte ouvragée.

)) Une épée toute garnie d'or.

» Un cor d'ivoire pour la chasse.

» Une paire de bottines en maroquin.

» Une paire de bottes fortes, en vache.

» Deux grandes valises de vache, pour porter la literie.

» Un loudier, rayé, et un lit de plumes de 80 livres.

» Deux matelas de coton, l'un rayé, et l'autre, à usage d'oreiller, blanc.

» Deux paires de draps.

» Deux oreillers avec leurs fourres doublées en taffetas changeant.

» Un bois de lit de camp avec ses sangles, ses accessoires et garnitures.

» Une courtine pour entourer le dit lit, à la française, composée de six pièces de taffetas violet, et gris-brun, avec le ciel de lit frangé et blasonné.

» Une courte-pointe pour le dit li!, en taffetas brun et noir, pleine de coton.

» Un couvre-lit pour iceluy lit, en damas violet et grisbrun, avec la frange grande.

» Une petite valise en cuir pour mettre sur la selle d'ar nés {selio.)

» Deux couvertures à mules en drap à bandes violettes et blanches et rayées avec les franges, pour la maison.

» Un camail de voyage de taffetas avec bandes de velours noir.

» Un camail de voyage de drap couleur moine gris avec le collet en taffetas. »

Au revers : « Inventaire des objets qu'a portés J. d. M. à Rome {de manu Fortunati.) »

Le 21 mars lol2, il était dans la Ville Eternelle. 11 y avait précédé sa maison et ses chevaux. 11 se recrutait, •sans attendre, une suite nombreuse, et il s'était mis tout au plus fort de la vie romaine, tumultueuse et corrompue. « Le séjour n'est point à propos pour lui, gémissait son tuteur, car je ne puis veiller sur lui, courant comme il fait; il faudra fatalement qu'il gaspille son bien, ou qu'il n'y touche point et ne s'acquitte d'aucune dette, ce qui lui serait à grand déshonneur; enfin, par aventure on pourra changer ces façons, ce qu'à Dieu plaise. » Salviati ne s'était pas assez redit la sentence de son ami Savonarole : « à Rome, les hommes et les femmes se sont faits courtisanes », et qu'un garçon de quatorze ans, maître de son bien, fds de SPorza, n'irait pas prier au Latran, ni soigner son avancement auprès du Pape. Jean faisait des amis : « à qui rien ne se pouvait refuser », et aussi des lettres de change, jusqu'au jour où ses bijoux s'engageront.

Parmi les pièces de son bagage, c'est le lit blasonné qui servait le moins. 11 ne couchait guère chez lui. Pour rompre une débauche aussi vigoureuse qu'habituelle, Salviati le laissait partir à Naples; il est permis de se demander si la retraite était bien choisie. Mais enfin, les frasques ne se feraient plus sous les yeux même des Salviati,

« Je vous dirai, seulement, et non sans un grand dé-

plaisir, comment j'ai autorisé le voyage de Jean à .\aples, pour ce seul motil' que je voyais qu'ici à Rome il se conduisait de manière à perdre la vie et l'honneur en même temps, et de plus d'une manière Là-bas, et dans le chemin, il s'est comporté si bien, qu'on ne saurait dire plus; il est vrai (|u'il a dépensé pour un cheval et certaines autr( s cochonneries (zfichere'i cent trente ducats en carlins, ce qui a été une folie : mais ce sont choses auxquelles on peut remédier. Ce qui me peine, c'est que depuis son retour ici, il est presque toutt s les nuits dehors et couche avec quelque putain, chez laquelle il fait tant d'excès, qu'il est impossible qu'il puisse vivre, outre le danger de pareilles allées et venues; le jour, il est avec des coupe-jarrets, il fait le fou, et Dieu veuille qu'il ne fasse point d'autres choses, que j'ignore; et qui conviendraient mal à son rang. J'ai tellement de déplaisir, que je ne vous le saurais oncques dire et pour lui, et pour mon honneur, qui me semble se dégrader non moins que le sien. Je cherche à l'admonester affectueusement, et de moi à lui, comme j'ai fait mainte autre fois. Mais, attendu qu'il n'est quasi jamais ici, à la maison, ni oi^i je suis, je ne l'ai pu faire : je le ferai ; et s'il ne s'y voit point autre remède, je ferai qu'il retourne à Florence. »

Il y revint, avant deux mois. Car les courtisanes romaines, les Muses qui inspireront l'Arétin, ne le lâchaient pas plus que l'ombre. Jacques Salviati les nommait par leur nom, en vrai Florentin, et licencia son pupille, qui devenait par trop celui de ces dames. Pour dissiper les souvenirs de Rome, Jean retrouvait à Florence les afTaires de partage et son sage cousin Pierre-François, l'homme des comptes et des inventaires. Mais quoi ? tout cela regardait Fortunati. Libre à Pierre-François d'écrire avec sagesse au bon curé :

« Mon très-cher messire François, vous savez comment maintes fois on a parlé de partager les biens de la mai-

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son, el que les parts sont déjà faites; mais, en apprenant cela, Monseigneur Révérendissime (Jules, archevêque de Florence, puis cardinal, enfin Pape Clément VII) m'a dit que pour bonne raison l'on sursoie quelque jour au partage, mais qu'on y pense bien... A présent, attendu que l'état où vit Jean présentement m'est fort incommode et très peu satisfaisant, je vous fais assavoir de venir demain choisir tels appartements que vous croirez convenables pour Jean, et lui pourvoyez sa maison de sorte qu'il vive en homme du bon air. »

Jean se souciait bien de maison et de ménage! il ne manquait pas, à Florence, de dames qui l'accueillaient bien, jours et nuits; il écrivait un barbouillage de trois lignes, le remettait à Toso, son valet, il lui fallait sur-lechamp « dix fiasques de vin, et au moins huit ducats, sans manquer, autrement on le blâmerait. Car on dépense, vous savez, pour les fêtes. »

En effet, dans ce printemps de 1513, Florence était en liesse. Les Médicis lui faisaient célébrer leur retour; c'était leur tradition, un grand carnaval pour étourdir le peuple. « Ce soir, écrivait Jean à son curé, les triomphes sortent dehors; ainsi, venez, si vous voulez les voir! » La Compagnie du Diamant, sous les ordres de Julien de Médicis (bientôt duc de Nemours), et celle du Tronc de Laurier, commandée par Laurent, qui deviendra le duc d'Urbin, représentaient ces triomphes; le plus beau fut celui de l'âge d'or. Jacques Xardi, que l'on proclame le seul historien vraiment partisan de la République^ écrivit de sa plume austère et démocratique les Chants du Carnaval princier, et dirigea la mascarade pour le Tronc de Laurier. André Dazzi, maître de grec et latin, avait ordonné toute une pompe à la romaine, pour ceux du Diamant. Les trois chars, où Andréa di Cosimo et André del Sarte avaient mis la main, avaient été peints par le f*onlormo, dans la première fleur de son succès. Laurent

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voulut surpasser les magnificences de son rival : Xardi commanda six IriomplK s au lieu de trois; ce fut ei core Jacques de Pontormo qui les peignit, la niytliologie et l'histoire s'épuisèrent à marier l'or, l'argent, les Heurs toscanes, les broderies ouvrées, avec les beaux feuillages, les vases da vermeil, les armes, les torches, Us animaux vivants ou fabuleux, buffles, chevaux, bœufs accoutrés en oritlans, et Saturne, et Janus, et le roi Xuma, Manlius Torquatus, César, Cléopàtre, Auguste, Trajan, des héros, des poètes, des légistes fourrés en vair, des notaires, des copistes, toutes les espèces de gens qui écrivent. On dora tout, même un enfant, le petit d'un boulanger, qui représentait l'Age d'or : il en fut payé dix écus, et mourut de cette dorure, Oa chantait des veis composés par Nardi, mauvais comme s'ils avaient été de Politien : la grande époque renaissait;, les iMédicis fêtaient la ville, et la puissance rendue à leur « cupidité séculaire ». Pour l'aurore de ses quinze ans, Jean n'avait pas beaucoup d'exemples à devenir moins prodigue. Lorsqu'en de telles chevauchées il ne lui faut que « deux paires de bons chapons, quelques grives si c'est possible, dix fiasques et huit ducats », il ne semble pas exigeant.

Pendant que la dynastie triomphante « renaissait du tronc du vieux laurier », une gloire suprême se préparait pour les Médicis. La créature, le « factotum » des Médicis, ce subtil Bibbiena, venait d'écrire que « viendrait le temps nouveau, où Florence aurait les trois couronnes et les deux clefs ». Et le mois de Mars n'était pas fini, que les deux clefs étaient entre les mains du cardinal Jean, élu pape sous le nom de Léon X. Les Florentins, qui avaient jeté bas leurs armes à Prato, les Florentins, que l'on venait d'insulter sans les rendre rebelles, en leur ôtant le magistrat qu'ils avaient librement élu, les Florentins ivres des fêtes et de l'or prodigués par leurs tyrans bourgeois,

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se remirent à banqueter en l'honneur de leur Pape. Un gentilhomme génois, certain David Lomellino, les regardait faire, et trinquait en souriant : « Vous autres Florentins, dit-il tranquillement, vous avez moult raison de festoyer pour cette dignité nouvelle de la Papauté, car jamais, je m'assure, vous n'eûtes encore de Pape; mais avant que vous en ayez eu autant que la ville de Gênes, vous pourrez reconnaître quel effet ont produit ou peuvent produire les grandeurs des Pontifes en des cités libres. » Il ne se trompa que d'un mot : Florence n'él.ait plus libre; on était à l'époque où les Florentins : « gouvernant leur Etat d'après un signe de tête fait par le Pontife romain, ne faisaient rien sans son arbitre ».

Le nouveau pontife, athénien par toutes ses mœurs, laissait à Florence, pour au revoir, deux têtes coupées; ce Mécène, qui « dépensait un trésor «devenait féroce quan.d il avait peur. Il étranglera ses cardinaux; il fait décapiter, pour l'heure, Pierre-Paul Boscoli, Augustin Capponi, compromis par une liste malencontreuse. Machiavel, que l'on avait mis sur la même liste, est emprisonné, torturé, mésaventure qui augmente son désir d'être employé « par Notre Seigneur et les Médicis, quand bien même pour commencer on lui ferait rouler une pierre. » Les ^lédicis avaient raison; ce peuple avait une manière un peu trop vile d'être pauvre. Il n'était bon que les mains ouvertes et la tête baissée. Ils lui mirent leur or dans la main, et leur pied sur la tète.

Les Salviati revinrent à Rome, Jean de Médicis y était déjà, dès le 4 mars. Il avait vu, le G, le cardinal papable arriver au Conclave dans la litière qu'un mal illustre lui rendait indispensable. Puis, ce fut ce couronnement splendide, d'un faste inouï. Parmi tant de pompes accumulées, Jean de Médicis eut la gloire de briller par la magnificence de ses équipages, par le llixe de ses habits surtout; il monta des chevaux sans pareils, qui faisaient

valoir sa hardiesse rt sa vigueur. Le Pape ne l'oublia pa«. Le tuteur Jacques Sjlviali devenait ambassadeur d'obédience; et Jean de Mrdicis était traité conrinne un fils par madame Lucrèce Salviati de Mi'dicÎF, la sœur du Pape nouveau. Bientôt, demain, il prendra place parmi les étoiles nouvelles, (ju'a décrites Joathini du Bellay :

Force nouveaux seigneurs, dont les plus ap[)avens Sont (le Sa Sainteté les plus proclies parens!

La curée commençait; Julien, frère du Pape, devenait, malgré sa nature peu belliqueuse, gonfalonier à Home et capitaine de la Sainte Eglise ; Laurent, en espérant mieux, « se contentait du gouvernement de Florence » ; Jules, l'archevêque tiré d'un cavalier de Rhodes, attendait le cardinalat. En retournant pour gouverner Florence, au mois d'août, Laurent prit avec lui Jacques Salviati ; l'ambassadeur était déçu, le chapeau rouge qu'il attendait pour son fils Jean Salviati lui avait été refusé, cette fois. Le Pape différa jusqu'à la promotion des ïrente-et-Un; il ne voulait pas se souvenir que luimême avait été créé cardinal à treize ans, et qu'il avait revêtu la pourpre, à quinze ans, dans le couvent de Fiesole, sous les yeux de son beau-frère Salviati.

Jean de Médicis fut heureux de quitter la brûlante Rome pour ses chères villas toscanes. Dès le 11 juin, il écrivait à Fortunati :

« Mon père, honoré et très vénérable. Ceci sera pour vous avertir comment j'ai reçu votre lettre du 4 courant, où j'ai vu tout ce que vous avez fait, assavoir que vous m'avez mis ma chambre en ordre. De quoi j'ai reçu très grand plaisir : je désire venir retrouver ces eaux fraîches, et aussi ces ortolans ; soyez assez bon pour me les garder, je vous prie, le plus qu'il est possible, afin que j'en puisse user selon une fantaisie mienne, laquelle je vous

dirai de vive voix, quand je serai là; et j'estime qu'il vous paraîtra que j'ai bien fait en vous prévenant de les conserver ; je crois que sous dix jours en tous cas je serai arrivé là-bas, et aurai expédié l'affaire qui nous concerne. Recommandez-moi, je vous prie, à ma chère dame Lucrèce, et aussi bien à la Marie, et dites leur que je vais bien et que j'espère qu'il en est ainsi pour Elles. C'est tout. Je me recommande à vous. Dieu vous conserve. Rome, le 11 de juin, 1513. »

11 dictait de pareilles lettres, mais il les signait de sa main, d'une main rude et roidie par les exercices violents.

La Marie, c'est la fille de son tuteur, il l'épousera dans trois ans; et, malgré tant d'incarlades, il ne l'oublie point, et elle pense à lui depuis les premières années d'enfance, 11 est aimé dans sa famille d'adoption, autant qu'un fds par les parents, et mieux qu'un frère par Marie.

Bon pour les fils manques de Catherine Sforza, pour des Riario mitres, de songer aux affaires et de griffonner en procureurs. Lui, ses très rares autographes ont quatre lignes, désordonnées et barbouillées, oii, les taches d'encre éclatent comme des bombes; la signature est fière, avec un panache; c'est pour des habits, pour des armes qu'il écrit, parade et guerre. Car il commence à se for- i,

mer au métier du capitaine. f.

Julien de Médicis l'a pris dans ses milices, avec le plus ^

belliqueux des Salviati, Pierre, qui deviendra prieur de Rome. Et Laurent, qui va saisir le duché d'Urbin, le surveille, et le fait instruire aux armes quand il est à * Florence :

« Très aimant fils, salut! écrit Lucrèce Salviati à son •;

cher Jean. J'ai ta lettre du 30 passé ; et, comme en i

ce moment où tu recevras ceci je sais que sera arrivé >; mon fils Pierre, auquel j'avais dit de vive voix ce que je ^ ne voulais pas confier à une lettre, je pense donc qu'il t'aura tout rapporté. Et toi, prête foi à tout ce qu'il a

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(lit, et crois que c'est la vi'rité, car je ne pense pas moins h toi que je ne fais à mes propres fils, attendu fjue c'est ainsi que je te liens et considère, et ainsi que je veux toujours te traiter; d'autant que la nature môme du bien est d'être désiré par tous. Je dis cela parce que j'apprends chaque jour comme tu te conduis bien et que lu es toujours avec le magnifique Laurent, dont j'ai grand plaisir et consolation. Je t'encourage à continuer de la sorte, attendu que tu y trouveras louange, honneur, profit, et satisfaction chaque jour davantage.

« Quant à ta venue en ce lieu, j'approuverai toujours en ceci ce qui te pourra plaire; attendu que jamais en telle chose je" n'ai voulu ([ue ce que tu veux. Je serai toujours la même, que lu sois ici ou là ; j'entends, pour penser et pour faire tout ce qui te sera nécessaire, et avantageux à ton corps et à ton âme; ainsi, sois de bon courage et de bonne volonté, tu es sans ce?se dans mon cœur; mais il faut en toutes choses laisser le tem])s les mener; et rien ne se fait sans lui. Songe à te tenir en santé et bonne humeur, et à bien faire, comme je m'assure que lu fais ; et Dieu ne t'abandonnera point. Si tu veux de moi quelque chose plus particulièrement, ne crains pas de me l'écrire, je te contenterai comme mon fils ; que Dieu te garde et conserve. — Rome, 8 avril loli. — Faismoi donner tes lettres on mains propres. Je le recommande la Marie, va souvent la voir.

« Celle qui est comme ta mère,

« Lucrèce S.\lvi.\ti de Médicis. »

Mais les visites à la Marie, à la petite fiancée qu'il avait le bonheur de voir à Florence pendant que sa mère le lui conseillait de Rome, ne suffisaient pas aux seize ans de Jean. 11 lui fallait la guerre, il voulait montrer son épéeet mener les hommes qu'il exerçait pour Julien et pour Laurent ; c'était là cette affaire que Lucrèce

Salviati devait solliciter pour lui. La main de Marie lui était accordée d'avance ; mais une compagnie à faire guerroyer, un champ de combat pour déployer sa science toute fraîche et son courage héréditaire, il voulait, il cherchait cela, de tout son cœur. Seulement, le proverbe dit qu'à Rome : « il faut trois choses, pain, parure et patience. » Il devait l'apprendre toute sa vie.

« Tout me fait parler, lui disait encore Lucrèce Salviati, et te dire l'amour que je te porte comme à mon fils... et d'autant plus, que c'est aussi par amour de ma Marie, que je te recommande. Cet excellent Véri de Médicis (del Bene) fuit la toile (se dérobe) le plus qu'il peut : je fais toute diligence à lui retirer des mains tes affaires... Aie soin de vivre de telle sorte que tu puisses arriver à ce qui se projette pour toi. »

Femme d'un banquier qui était le correspondant d'Agoslino Chigi, Lucrèce, du sang Médicis, s'entendait doublement en affaires. Elle apparaît comme une femme experte, vaillante, très fine et très allègre dans le gouvernement d'une maison double, de dix enfants et d'alliances princières, sans parler des cardinalats et des priorats obtenus ou achetés à beaux deniers. Elle aimait à voir Jean, son favori parmi les gendres qu'elle se préparait, vivant à Florence auprès de 3Iarie. Jl se dissipait moins qu'à Rome. Il reprenait même, à présent, la tradition de Catherine Sforza, pour la surveillance des domaines ; et l'apprenti condottiere savait écrire, en bon fermier de ses biens, à l'intendant du Trebbio :

« Messire Antoine. Par votre précédente lettre, j'eus avis que vous me deviez envoyer du vin et quelques paires de poulets. Vous n'avez point envoyé les poulets. Je ne sais la raison. Faites que bien exactement vous ea envoyiez quatre ou cinq paires, et autant et plus de paires de pigeons, et envoyez demain du Trebbiano, une

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charge d'une. El envoyez une marmite de paindoux et le reste de la farine. C'est tout pour aujourd'hui.

Florern-e, le 3 juillet lôli. »

[>es alliances entre les Florentins accourus à Rome et les seigneurs avides de capltr les bonnes grâces et les dotations commençaient alors; Léon X aimait les fêles et toutes ses faveurs t'-taient pour les nouveaux-venus. Son féal Ballhasar Turini décrit les noces faites entre Emilie Ridolfi, nièce des Salviati, et Jacques V d'Appiano, seigneur de Piombino, veuf de Marie d'Aragon, et le même qui épousera encore èïr troisièmes noces Hélène Salviati, avec 20^000 ('eus de dot. 11 faudrait une lettre pareille, pour décrire, deux ans plus tard, le mariage entre Jean de Médicis et Marie Salviati. Du moins, si le tableau n'est pas fait pour eux, il figure une même cérémonie,, pour des parents au même titre.

(( Le matin, 20 août 1514, dans le Palais, dans la grande Salle des Papes, celle qui est en face de la Chambre de Notre Seigneur, s'est fait le repas nuptial; et avant que l'on vhit à table, en présence de Sa Sainteté et des sept cardinaux nommés dans la liste qui suit, le sire de Piombino donna l'anneau à madame Emilie, au doigt : et ce soir elle lui en donnera un autre à un autre endroit; et la cérémonie fut telle que suit : devant Sa Sainteté était madame Emilie entre ses père et mère, et vis-à-vis le sire de Piombino; et Ser Philippe de San Miniato a été le notaire; et les accords faits, madame Emilie prononça le oui ; et à ce oui, le Sire de Piombino et tous les quatre répondirent en baisant les pieds du Pape; et mention a été faite que la dot est de trente mille ducats de carlins du Royaume, en mode et forme que sont convenues les parties..^ Et ceci fait, on se rendit au repas et tous se placèrent à table de la façon que Votre Seigneurie verra dans la liste ; le repas fut ordi-

uaire, et rien de somptueux : Maître Christophe de Los Ries avec ses balelages, et un sermon matrimonial après le repas; Romanello et Cathellaccio, bouffons, ont amusé la compagnie jusqu'à ce que Notre Seigneur se retirât en sa chambre, et la fête fut terminée vers les xix heures. »

Si Laurent de Médicis, à qui la lettre est adressée, la faisait lire à Jean, le fiancé de Marie Salviati pouvait se figurer d'avance ses noces à venir. Sur l'autre feuillet de la lettre, on voyait que la table du Pape comptait dix personnes, la deuxième table, neuf, la troisième, dix, et une quatrième, de jeunes gens, quatre. Parmi ces trentetrois convives, il y avait Hippolyte de Médicis, son père l'archevêque Jules, Madeleine etvAlphonsine de Médicis, Lucrèce Salviati et son fils Laurent.

Au milieu des fêtes, on n'oubliait point les affaires. Le 14 octobre, Lucrèce Salviati pouvait écrire à Fortunati :

« Très cher curé. Ne vous étonnez pas si je n'ai point fait réponse à votre lettre ; c'est à cause que je n'ai point d'émissaire de confiance. Les lettres vont mal par intermédiaires. A présent, grâce à Salvador, je puis vous satisfaire. Dites à Jean qu'il se tienne en bonne humeur et se prépare à venir ici, vite, vite. Mais que néanmoins il ne parte avant que j'aye écrit. Car j'attends une conclusion qui est prochaine, et puis j'aurai un poste honorable pour lui. Je veux que vienne céans la femme de mon fils Laurent. Et la Marie en tous cas, et vite. Nous resterons ici jusqu'à Pâques.

Rome, 14 octobre 1514. »

Et elle signait fièrement : « Lucrèce S(alvia)ti, sœur de notre Sérénissime Seigneur le Pape. »

Jean se liait à Rome, avec des capitaines comme ce Pochintesta da Lugo, qui devait perdre la vie dans la conjuration ourdie par le joli cardinal Alphonse Petrucci,

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son parent, parce qu'il avait proitosé doccire Léon X. C'était on attendant mieux, des échanges de ciievaux sardes, des cadeaux, chiens d'arrêt ou éperviers. Les liasses de cette époque sont pleines d'achats pour la monte et la chasse au vol. Et déjà, les capitaines signent leurs lettres ou h s adressent : « au seigneur Jeannin de Médicis, mon snpérieur tr6s honoré. » Lui, de sa part, écrit au trésorier de Julien pour savoir « quand part notre Sire et commun maître; » et les premières demandes de harnachements militaires apparaissent ; deux douzaines de gants de gentilhomme, un collier de cheval et une têtière d'acier, un beau chanfrein.

Par malheur, le mal qui devait emporter bientôt Julien de Médicis réduisait son rôle de capitaine général à demeurer honoraire. « Il va de bien en mieux, chaque jour », disait Fortunati. Mais ce n'était qu'une convalescence, et peu solide. Aussi les équipements de Jean, sa force de jeunesse restaient inutiles, au ïrebbio : « Tu devrais m'envoyer des perdreaux, écrivait le curé, ou au moins des poissons, on médit que tu en prends beaucoup; si demain tu m'en envoies à Castello, pour dîner, ô qu'ils me seront chers ! et je dis des gros. Moi, je l'enverrai de bonnes pastèques, et des concombres, de la bonne sorte. Fais bien attention de ne pas tomber malade, car pour tout le reste on y pourvoira très bien. »

La vie de Jean était réglée sur les ordres et les allées et venues de Laurent, chef de Florence, et de Julien, chef de l'armée pontificale.

11 devenait beaucoup plus ferme dans sa conduite ; il convoquait même Fortunati pour une assemblée, un conseil de famille où les intérêts avec les Riario devaient se débattre. Et bientôt, sur l'ordre du Pape, il allait s'installer à Rome; c'est là que son mariage sera décidé ; c'est là qu'il obtiendra ses premiers grades éclatants dans la carrière des armes.

Cet appel que lui adressait Léon X « lui plut beaucoup, dit la chronique, car il avait déjà les os durs, le corps gaillard et l'àme vivace. » Toute une maison, fortement montée, le suivit.

Le trente mars 1516, on faisait encore un inventaire:

« Du curé Fortunati. — Inventaire des effets remis au curé pour envoyer à Ro?ne au Magnifique Jean.

» In primis six couteaux d'argent à fleurs; six fourchettes d'argent avec les palle (les besants en relief des Médicis.)

» Deux salières d'argent. Vingt-cinq serviettes de toile fine, dont une mauvaise.

» Trois paires de draps de toile superfine pour le lit du maître.

» Quatre paires de draps de quatre lés grands, pour un lit de cinq brasses, en toile du pays, avec les entretoilles, pour honorer gens de condition.

» Six paires de draps de quatre lés pour les gens de maison. Quatre grandes nappes de toile fine, quatre serviettes pour essuyer les mains.

» Envoi d'Antoine (Vaïni). Six paires de grands draps pour les gens, quatre grandes nappes pour les gens, seize serviettes ficelées ensemble.

» Du curé. — Un courtinage en tapisseries de figures, doublé de toile bleue, en six pièces, cinq grandes et une petite formant pente.

» Une pièce de tapisserie à figures soie et or, avec les histoires d'Abraham.

» Quatre pièces de dossiers de chaire en tapisserie à verdures, deux grandes aux armes des Riario et deux sans les armes.

» Quatre tapis : un grand, de table, avec les palle;

un pour crédence, plus petit; et deux petits ù neuf bandes.

» Deux chemises, une au maître, l'autre ù Georges. Six mouchoirs de linon au maître. Une épée avec le ceinturon en taffetas.

» Une armure blanche avec le heaume, les brassards et les gantelets.

» Une veste de satin noir, doublé de taffetas, cousue de cordons.

» Un rouleau décrilures de Jean Vespuce.

» Une paire de coffres couverts de cuir blanc velu, ferrés, et leurs clefs.

» Deux sacs^ avec dedans des harnachements de chevaux.

» Deux grandes piques dorées avec les gaines de cuir,

» Un bonnet de brocart avec six coquilles d'or, et une image garnie en or.

» Un collet de satin jaune fourré de peau. »

Et, sur une dernière feuille, biffée de quatre barres, on lit encore :

» De Castello — quatre morceauxde tapisserie à fleurs; deux aux armes des Riario.

» Deux petits tapis.

» Quatre paires de grands draps.

» Quatre nappes de toile fine.

» Quatre touaïlles, ou essuie-mains, à la parisienne, en toile fine.

» Vingt-cinq serviettes en toile fine. »

Jean de Médicis, quinze jours avant ce départ pour la Ville Eternelle, avait figuré dans des funérailles illustres. Le frère du Pape, Julien de Médicis, était mort le dix-sept mars, à trente-seplans, dans cette divine abbaye de Fiesole qui n'avait pu remettre, par les caresses de sa lumière et de ses brises, une santé ruinée, et peut-être

même dévastée par le poison. N'avait-on pas soupçonné l'envieux Laurent, le neveu qu'il gênait dans son ambition? Durant celle époque, pas un personnage ne meurt, que le poison ne se devine, et qu'un sifflement de reptile ne passe au milieu des regrets et des pompes officielles. Julien, comme Léon X, comme Jean de Médicis, a dans les plis de son chevet, dans ses remèdes, dans le vin qu'il a bu, dans les vêlements qu'il endossait, la main douteuse d'un parent, d'un rival, d'un allié, qui sait les secrets des ricettarii, pour se faire plus large sa place au soleil.

On alla chercher sans apparat le corps du défunt à Fiesole, pour le déposer au couvent de Saint-Marc, dans le monastère de l'AngeJico, de Saint Antonio, de Sas'onarole ; c'était un cloître révéré, fréquenté par les' Médicis de tous les âges. Florence regrettait Julien, affable et courtois ; ce joli prince, galant et lettré, personnage du Cortegiano, ni très vicieux ni sanguinaire, Médicis de la bonne race dans sa prodigue passion pour les arts de tous genres, « fait pour la cour mieux que pour la guerre », maître sans morgue, et si prodigue, flaltait l'amour de la Cilé. Michel-Ange a fait son image, et l'on voit bien que son armure, décolletée, est de parade comme son bâton de commandement; il a la lèle nue, son visage apollonien et las se détourne à demi, par un mouvement gracieux, il y a de la mièvrerie dans son geste; c'est l'homme « grand, blanc, au col long, penché en avant, les bras longs », que décrit un chroniqueur, « avec des yeux bleus, grave non seulement dans sa démarche mais dans son parler, bénin, humain, plaisant, gentil, ingénieux, simple, aimable, de débile complexion, miséricordieux et libéralissime. » Figure de la Renaissance qui va finir, et d'une race trop usée pour rien donner que des malades ou des monstres. L'autre, dans la même chapelle de Michel-Ange, c'est Laurent, le Pe?i-

JEAN DES BAXDKS NOIRES ÔT

sieroso ; nous disons le Penseur, mais cela veut dire, en réalité, le Soucieux, ei celui-là, Michel-Ange, en lui sup- })riniant le crâne, enfonce sur sa tète un casque à bec de reptile; toute la face aux yeux errants disparait sous la gueule du saurien héraldique, et la main gauche est relevée, une molle et flexible main de traître, que lonsent visqueuse : c'est pour cacher la bouche, et remplacer la visière inférieure du casque.

On les regarde, ces deux princes, on pense que l'un, ce parent plein d'ombres étranges, a peut-être pré[)aré pour l'autre, le garçon frêle aux belles boucles, la lente agonie de dix mois. Eh! s'il fallait tirer hors des sépulcres, dans le vestibule ou dans la chapelle d onyx, do lapis et d'albâtre, toutes les cendres des victimes ou des assassins, qu'est-ce qu'il resterait, après cela, des Médicis?

Léon X, en perdant ce frère qui n'avait pu lui donner la joie de combattre les Français, renonçait à l'ambition de créer pour son plus proche parent quelque duché de Modène et Parme. Les obsèques furent splendides. Après que le corps fut resté deux jours au couvent de Saint- Marc, on le menait à Saint-Laurent, par cette via Larga que borde le grand palais des Médicis élevé par Michelozzo, décoré par Donatello, par Masaccio, par Gozzoli. Laurent de Médicis suivait le corps et conduisait le deuil, il était revêtu du grand capuchon que Ion voit aux pleureurs des anciens tombeaux ; suivait la maison de Julien, duc de Xemours, et de madame Philiberte de Savoie, son épouse depuis peu de mois ; tous étaient en capuches noires. Au milieu des flambeaux et des torches flottaient les drapeaux que le Duc navait jamais pu déployer sur un champ de bataille; derrière les files épaisses des citoyens et de la maison ducale. Jean de Médicis se montrait, à cheval, avec un manteau de taffetas noir, il élevait entre ses mains la grande bannière carrée de la Sainte-Eglise; l'autre étendard était porté par Pierre

Salviali, neveu du Pape. La foule reconnaissait lt3S deux jeunes condoUieri sous les plis des larges drapeaux. Ils étaient précédés par la bannière de Léon X et par le gonfanon du peuple florentin, à croix de gueules sur champ d'argent. Suivait le heaume ducal, tenu sur un fut d'armes par un page dessus son destrier caparaçonné ; le sceptre, enrubanné de deuiJ, était aux mains du sire de Piombino, lequel, velu de brocart d'or par-dessus son armure, avait l'épée, les éperons, et comme marque et insigne de la dignité ducale, il ceignait par-de?sus son bonnet le cercle d'or, aux pierreries et aux huit fleurons d'àche d'or, posés sur pointes aussi d"or. L'oraison funèbre fut dite par le secrétaire de la Seigneurie, Marcel Adriani; et le bon peuple échangea « force considérations sur la vanité des mortels ». Déjà, lors de l'entrée du Pape en octobre; Florence avait montré son goût pour les splendeurs des mascarades.

Jean de Medicis était revenu dans Rome, reportant les enseignes vierges de son premier capitaine. Il n'y chôma pas longtemps. A défaut de ce frère qui trompait par sa mort tant d'ambitions, Léon X repDrtait sa faveur sur les Médicis survivants. Tous étaient bien jeunes; mais dans cette fin de la Renaissance, tous ceux qui occupent la scène du monde sont adolescents, ou à peu près. En 1.^10, sous un Pape de trente-neuf ans, François I" a vingt-deux ans, Charles-Quint seize, Henri VIII vingtquatre. Et puis, le Souverain Pontife a t-il cure de Fàge ou des qualités chez ses créatures? « Déjà, dit ce pauvre bavard de sacristain, le maître des cérémonies, Paris de Grassis, ce n'était plus un homme parmi nous, mais comme un demi-dieu. » C'est à Rome qu'il appelait les parents trop libres dans leur conduite, les candidats aux duchés, qui sait, aux royaumes? Laurent brûlait d'y revenir. Jean de Médicis précéda le vice-goufalonier et se prépara pour entrer à son service.

JEAN DES BANDES NOIRES Tj!»

Le Pape l'essaya d'abord à de p(.'tites entreprises. 11 lui laissa battre les Orsini, si follement qu'un jour il voulait se jeter avec une douzaine de compagnons, sur deux cents adversaires. Puis il le lâcha contre ceux qui usurpaient le domaine d'un seigneur ami, qui était un Orsini, poirlant, mais un Orsini bien pensant, Camille, seigneur de Sermonetla. Pour reprendre ce bourg malsain, juché près des Marais Pontins sur un escarpement, quelques troupes, avec Tristan le Corse, capitaine de confiance, furent bastantes. Dès le premier jour les bandes de Jean de Médicis se recrutent parmi les Corses ; ces hommes au sombre courage sont ses soldats d'élection.

« C'est mon père, écrivait plus tard Cosme I''' à Philippe II, qui commença d'employer celte nation, jusqu'à lui peu connue pour la guerre en Italie ; et il le fit parce qu'il les trouva courageux et aptes à soutenir toute fatigue, et ils se conduisirent en sorte qu'ils lui firent honneur, et il en mit un grand nombre hors de pair, et en fit moult capitaines, et les combla de bienfaits. »

Pour tout cela, beaucoup d'argent devenait nécessaire. Léon X en donna sans doule ; mais Jean commença les emprunts qui dévorèrent sa fortune jusqu'à la fin. Une plus illustre entreprise l'appelait, dès le mois de juillet 1516 ; c'est pour elle qu'il lui fallait cinq cents ducats. C'était cette guerre d'Urbin, retardée par la douceur de Julien; maintenant que le gentil prince pleuré par l'Arioste était mort, le Pape cédait aux conseils d'Alphonsine Orsini, la mère de Laurent, et à ceux de Laurent Wi-même, aussi rapace que sa mère. 11 oubliait qu'il avait dit, à Jean Lapucci de Poppi qui lui annonçait l'élection forcée de Laurent à un autre grade : « Ainsi, j'ai fait deux capitaines, ni l'un ni Paulre n'a d'expérience et ils sont dans un poste qui veut des hommes capables ; si l'on en a besoin, je ne sais comment ils feront, » Alphonsine et Laurent lui auraient riposté ; « Quand le

Pape Alexandre VI voulait faire une entreprise, il n'avait ni scrupules, ni respect, ni dépit. Cela ne sied pas aux grandes âmes. » Et Laurent, on l'avoue déjà, sera le César Borgia du nouveau Pape.

Neveu du pape Léon X contre neveu de Jules II, Médicis contre Rovère, comme Borgia contre Montefeltro ou Riario, c'était de règle. La guerre dura vingt-deux jours.

Lisons les lettres et les autres documents originaux qui restent de ces guerres-là; mais, pourquoi les décrire par le menu? Les exemples d'énergie ou les traits de mœurs qu'on recueille sur les feuillets écrits par les hommes du temps importent seuls. Pour toutes les autres folies qui encombrent les livres, à quoi sert de les exhumer? Faut-il raconter ces sottises obscures, ces luttes de principicules, ces assauts de bourgades, ces massacres pour un donjon, ces haines pour une bicoque? Ramassons les reliques et les armures ; mais laissons la cendre aux vers. Sans la gloire des arts, qui donc se soucierait de ces villes-là? c'est la revanche dos artistes, que les cités italiennes sont immortelles par leur nom. Ce qu'ont fait les hommes de guerre a passé comme la poussière.

Dans les guerres qu'il fait combattre, Léon X ne saura montrer que ses tares morales ; on les sent, à trop pénétrer, comme ceux qui venaient trop près de ce Pape sentaient aussi ses tares physiques. La guerre d'Urbin ne fut pas moins absurde qu'injuste. Le 18 août lolG, une bulle d'investiture créait le nouveau duc Laurent. Méprisable seigneur, seigneur éphémère, fidèle à la nature qu'il tenait de sa mère, une Orsini, de sa grand'mère, une Orsini ; baron romain, bien plutôt que citoyen de Florence.

Jean de Médicis devenait un instrument de cette fortune. Dès lors, et pour toujours, il est et reste le condottiere, l'entrepreneur de batailles, le dresseur de soldats. le fournisseur de bandes, au service de l'un, de l'autre,

suivant les pactes : figure nécessaire dans celle Italie du xvi° siècle, champ-clos d'ambitions étrangères et de factions intestines.

En dépouillant cette dynastie d'Urbin qui avait élevé Laurent, accueilli Julien durant l'exil, en forçant à fuir vers Mantoue le neveu de Jules II, l'ancien Préfet de Home, Léon X inaugurait celte politique dont Jean-Jac- (jues Trivulce avait dit: « Qui chasse tous les lièvres n'en prend point. » Comme Guidobaldo devant le Rorgia, François-Marie I^^ coupable d'avoir servi la France, cédait au Médicis, que les armes françaises appuyaient de leur puissance : il savait que son peuple le verrait bientôt revenir dans la ville démantelée, que les Papes sont éphémères, les poisons actifs et les invasions changeantes. Ennemis d'aujourd'hi^ la veille amis, demain complices, telles sont les mœurs politiques de ce temps et de tous les temps.

Pour Jean de Médicis, le livre des comptes relié en peau blanche fleurdelysée, et qui fut celui de « l'Illustrissime Seigneur Laurent duc d'Urbin », conserve à la page quatre-vingt-dix-septième, sur le revers, la note de la solde due.

Et dès le premier juillet 15 lo, dans le relevé de tous les gentilshommes à la solde de Laurent;, parmi les chevaux recrutés par lui, figure un roussin turc, un de ces légers chevaux barbes que Jean préférera toujours.

Si la guerre avait trop peu duré pour que Jean de Médicis eût vérifié le proverbe toscan : « on y va plein de deniers, on en revient plein de poux et plein de vices », le séjour de Rome, auprès de Laurent, avait pu le remettre dans sa première vie romaine^ parmi les orgies, les débauches, les querelles et les chevauchées à la mode des Orsini. C'est avec Laurent qu'il connut les courtisanes dont les lettres décorent sa correspondance ; la Nicolosa. maîtresse favorite celte année-là pour le duc d'Urbin, une

juive espagnole, deux fois ardente et doublement féline, la « dipinta Xicolosa ». \icolosa la Peinte, célébrée dans une Pasquinade. le Triomphe de la Luxure ; fameuse dès 1513;, elle était arrivée à Rome dans le début même de Jean, et il l'avait vue. telle que Pierre l'Arétin l'a dépeinte : « Nicolosa de la Tribu de Juda, — c'est son origine, — laquelle inaugura cette pompeuse façon d'aller, avec quatre ou six suivantes, des fards sur le visage pour le prix d'un ducat, et l'éventail aux mains, par les églises, en lisant les Psaumes en langue hébraïque. » L'éventail, l'église, les Psaumes, toutes les mœurs de l'Espagnole se révélaient h Jean. D'autres encore, celte illustre Lucrèce-Maman-ne-veut-pas, la filleule de l'Arélin, qui prétendait l'avoir lanc>'e : « Avant-hier, elle crevait de faim. Qui l'a fait débuter, sinon moi-même? lu dois bien te recorder la cause qui l'a fait nommer Maman-neveut-pas. un nom qui subsiste encore ; c'est moi qui lui ai procuré cet ami, donné son crédit, et, a'. tendu qu'elle est accorte et vivelelle, l'ai mise en mains à force riches, ^

et peu à peu l'ai mise en vue : si bien qu'elle a pris chair, elle qui était fort maigre, et s'est enrichie, tant qu'à hanler chez les prélats elle a reçu de quoi'se vêtir, et en même temps appris à bien parler. »

Elle savait en effet Pélrarque et Boccace par cœur, et force Virgile, Horace, Ovide, tous les bons auteurs, en latin. Ce n'est pas là ce que cherchait près d'elle Jean de Médicis. Les femmes lui faisaient connaître la prostitution de ce temps, si rudement, si largement décrite dans les dialogues de l'Arélin, qu'elle en conserve comme une tragique beauté. Le condottiere de dix-huit ans avait parcouru tous les cercles de l'Enfer infâme, et connu celui qui les décrira, cet Arétin qui fut « son frère )>. et son Patrocle, et son Euryale. Pourquoi croire que l'Arétin attendit d'être chassé pour connaître Jean de Médicis et se réfugier à son camp ? il fut, dès la première étape.

son pourvoyeur et son ami, pourvoyeur de Lucrères à la romaine, ami suivant les modes florentines.

Alors, entre deux guerres, on miria Jean, Pendant ({ue Léon X chassait du côté de Vilerbe, à courre, au vol, ou s'amusait à pêcher, avec ses cardinaux, les Salviati allaient et venaient entre Rome et Florence, pour préparer deux choses : le mariage di' leur fille Marie avec Jean de Médicis leur pupille, et la nomination de leur fils Pierre au Priorat de Rome. Klles se firent toutes deux en même temps, ou à peu près. A la fin d'octobre. Lucrèce Salviati était à Rome, elle assistait Clarice Strozzi, sa nii'ce, qui mettait au mond^ une fille ; puis elle revenait à Florence avec Ji^an Corsi Jean de Médicis était demeuré à Florence d'où il écrivait quelques jours auparavant à madame Alphonsinede Médicis. Comme Lucrèce Salviati revint à Rome une fois encore au commencement de novembre, le mariage dut se faire vers le milieu de ce mois. Un inventaire des biens à liquider, avec Pierre François, fat établi le 7 octobre.

Il est étrange que les fouilles les plus obstinées n'aient pu faire rendre aux Archives une pièce originale sur la date et sur les détails de ce mariage, qui fut celui du père et de la mère auxquels Gosme de xMédicis premier grand duc, doit la naissance. Peut-être lacéré par l'incurie du xviii" siècle, ou bien envoyé au pilon parmi les actes du Contrat de la Gabelle, le contrat écrit n'existe probablement plus. 11 ne faut pas croire du reste, que le mariage florentin fût conclu parle fait des noces. Les noces sont une cérémonie que les accords ont précédée, et de longtemps. Il y avait deux années, et peut-être bien davantage, que Jean et Marie avaient fait promesse, par de vaut témoins et sous la foi de l'autorité ecclésiastique. Lorsque François Guichardin, qui épousait en novembre 1508 une autre Marie Salviati, fille d'x\lamaEno cousin germain de Jacques, conclut son union avec elle, la dot

est Stipulée par écrit depuis le 14 janvier 1 506-1307, par l'entremise d'Ange dei Bardi.

« J'avais dit à Marie, dans toutes mes lettres, écrivait Pierre Salviati le 26 novembre 1516, de me recommander à Votre Seigneurie, et sans retard elle m'a répondu l'avoir fait. J'ai appris depuis que vous aviez fait vos noces, dont j'ai pris un plaisir extrême et le plus grand contentement que m'ait pu donner chose désirée en ce monde. Je prie Dieu qu'il vous concède la grâce de pou^ voir longtemps conjouir ensemble ; et bonne chance! Dites de ma part à Marie qu'elle vous caresse bien... » Et il lui annonçait, de Home, en lui offrant tout son crédit nouveau, sa nomination à ce « beau bénéfice» du Priorat qui avait tant réjoui ses parents et lui-même, et qu'il transmit par la suite h son frère Bernard.

Jean de Médicis et Marie Salviati, le matin de leurs noces, 'avaient entendu la « messe du conjoint » dans l'antique paroisse de San Brocolo, sur laquelle l'épouse était née près de dix-huit années auparavant. Eglise de la vieille ville, dans ces rues noires qui coupent entre le faubourg des Albizzi et la rue des Gibelins, Saint-Procule, qui fait le coin de la rue de l'Eau et de la rue des Pandolfîni, avait été décorée par les anciens peintres siennois ; on y voyait des œuvres de Giolto, de Filippo Lippi, et les Salviati, si voisins, y avaient leur chapelle particulière, à la droite du maître-autel. Le marié de dix-huit ans, robuste, trapu, le visage et le corps déjà marqués par l'embonpoint des Médicis, mena la mince Florentine de dix-sept ans, fluette et pâle, avec ses larges yeux faroucheS;, sa figure aux traits palpitants, à la bouche passionnée : image d'une femme aimante et livrée à tous les orages d'un amour unique, Marie Salviati, qui a fait ce miracle de donner un peu de talent à Vasari, semble une amante et une épouse des âges modernes. Et elle épousait, elle aimait un seigneur des temps révolus.

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Il la conduisait au Palais de la rue du Corso; Jacques Salviali l'habilail encore et le leur laissa lorsque son palais neuf l'Ut été fini. C'est uue maison d'opulents Florentins, elle venait d'èlre refaite par Bramante Lazzeri ; la cour à colonnade composite, dans le style de Michelozzo, vit entrer le cortège, et le large escalier s'ouvrit, couvert des tentures aux « palle » et de celles qui figuraient le râteau d'argent des Salviati sur champ de sable ; vrai symbole de banquiers florentins.

La sœur de Marie, la princesse Hélène de Piombino, reçut vingt mille ducats d'or. Mais le cardinal Jean paya sa pourpre quatre-vingt mille, 11 est aisé de croire que pour avoir un Médicis, Jacques Salviali dota bien sa fille. Dès lors commencèrent les comptes entre le gendre et le beau-père.

Le soir, Jean donna l'anneau, cérémonie suprême. Puis, en vrai guerrier, il voulut fêter sa jeune femme par des joutes et des tournois. Il y fut admirable, et tous les jours, et dans toute épreuve : c'était un seigneur magnifique, et sa forte main, large ouverte, attirait mille compagnons, une jeunesse turbulente. Marie Salviali regardait, avec ses grands yeux de victime, ces jeux épiques, très semblables à la guerre. Jean allait lui montrer bientôt, à la nouvelle épousée, comment il était de ceux qui ont « épousé la cuirasse » tolto la corazza pei' moglie!

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