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Jean Desbrosses

Il y a quelque vingt ans, nous publiions dans le Journal « I’Artiste » une étude sur Chintreuil où nous étions du moins le premier — qu’on nous pardonne de le rappeler — à signaler le talent original et la personnalité intéressante du peintre. Un inconnu biographié par un plus inconnu, cela fit un peu sourire (1). Quinze ans plus tard, le pauvre Chintreuil mourait célèbre. C’est la biographie de Jean Desbrosses qui me tente aujourd’hui. On me reprochera sans doute encore de prendre les devants sur la Gloire. Mais j’aime mieux être la voix qui jette un nom à la foule que l’écho qui le répète. Le beau mérite vraiment de s’apercevoir qu’un homme a du talent quand les mille trompettes de la renommée, sous la figure toute moderne de reporters et de salonniers, le proclament à l’envi ! Ma méthode m’a déjà réussi avec Chintreuil. — Pas plus que Chintreuil,

(1) Voir appendice.

mon ami Jean Desbrosses ne trompera nos espérances.

J’ai dit mon ami, et je ne m’en dédis point. Je ne suis pas de ceux qui croient que ce titre infirme l’autorité d’un biographe. Je voudrais au contraire que tous les artistes susceptibles d’intéresser la postérité trouvassent dans leur intimité le monographe qui doit raconter leur vie, et je ne reprocherais même pas à rhistorien d^avoir aimé chaleureusement son héros; car Taffection n^est pas nécessairement aveugle ou complaisante. Si parfois, dans ces conditions, le juge n'’estpas infaillible, le témoin est toujours irrécusable, et c"est le principal, car les jugements se réforment, mais le document reste. Je vais plus loin, et déclare que je ne vois pas de raison sérieuse pour suspecter à priori Timpartialité de hami. Celui-ci, pour qui Tatelier n'’a pas de secrets, est généralement plus réfractaire à l’admiration que le visiteur fortuit toujours facile à éblouir. Sans doute Tamitié peut avoir ses entraînements; mais elle est à babri des surprises. Dans une première visite à un atelier arrangé pour la circonstance, en une heure de causerie fugitive, le biographe de passage et d^occasion subit le prestige d^un talent et d\me physionomie qui ne laissent voir que leurs côtés favorables. L^ami est plus long à conquérir; mais, alors^ il n'’est pas seulement séduit; — il est convaincu. C'’est donc avec la plus entière bonne foi que je présente au lecteur cette étude sur Jean Desbrosses, heureux si, en dépit des résistances que ren-

contre inévitablement le soldat de bavant-garde, je réussis à pratiquer la brèche par où passera le grand public.

Jean- Alfred Desbrosses naquit à Paris, rue des Saussaies, le 28 mai 1835, dans un pauvre ménage ouvrier chargé d^enfants. Quel souffle romantique passa à travers cette humble famille? Je ne sais; mais hart prit successivement au pauvre père ses trois fils, Uainé, qui mourut jeune, montrait déjà du talent comme sculpteur ; le second, Léopold, qui existe encore, s'’est fait une notoriété doublement justifiée comme peintre et comme aquafortiste. Le troisième, Jean, ne devait pas tarder à suivre Texemple des deux autres, L’’art serait-il comme ce clou fatal auquel viennent se pendre, l’un après l’autre, sous le coup du vertige, tous les imprudents qui l’ont fixé d’un regard trop persistant ! Pour le père Desbrosses navré, l’art était moins que cela encore : c^était tout simplement une forme orgueilleuse et hypocrite de la fainéantise.

Les deux aînés étaient liés avec un jeune homme du nom de Chintreuil, peintre par vocation et commis libraire par nécessité. Ils amenaient souvent leur ami au logis, et Chintreuil, sur l’invitation du papa ou de la. maman, s’asseyait quelquefois à la table de la famille où fumait joyeusement la soupe au lard. Ces jours-là, c^était fête pour le petit Jean, plus jeune que Chintreuil d''une quinzaine d’années. Ce dernier s’en était fait un ami en lui apportant des crayons, et

Tenfant lui témoignait sa joie en lui grimpant fami lièrement aux jambes. Le père ne prit pas garde à cette contrebande de guerre ; et pourtant, des crayons, c'’était Tallumette près de la soute aux poudres.

Bientôt éclata la révolution de 1848 qui amena les lampions, les promenades sinistres de prolétaires, le chômage et la misère. Le père Desbrosses mit Jean, malgré ses protestations, en apprentissage chez un tapissier ; mais dans ces temps d’effervescence tapageuse où le peuple français shnitiait à la vie publique en battant le rappel du matin au soir, le jeune commis passait sa vie à ouvrir et à refermer la boutique, tant et si bien que la boutique ne rouvrit plus du tout.

Jean rentra chez son père où il s’essaya à dessiner ; mais le père ne l’entendait pas ainsi : « dessiner, c"’est bon pour les paresseux et je iLai pas le moyen de te nourrir à rien faire... » Jean se montre très sensible à cet affront ; sa fierté se révolte. « Il iLen mangera plus de ce pain qu'on lui reproche ?... Il saura bien gagner sa vie... » Il part malgré les larmes de sa mère ; et va trouver son frère Léopold. « Il travaillera avec lui... » Mais celui-ci blâme sévèrement son coup de tête, le raisonne, essaie de le calmer, lui déroule tout un avenir de misère ; tout cela sans succès. Repoussé, mais non convaincu, Jean court frapper à la porte de Chintreuil qui lui chante absolument la même antienne. Mais Jean est tenace; il prie, il supplie : « Il gagnera de l'argent, il fera des coloriages, il fera la soupe... le^ménage... ou bien il se jettera pardessus

le pont... » L^argument est topique. « Diable! pensa Chintreuil, c^est qu^il le ferait comme il le dit. » et il capitula.

Voilà donc Jean Desbrosses installé et, à dater de ce jour, inféodé à Chintreuil comme les rapins, au XVP siècle. Tétaient aux maîtres de la Renaissance. Jean fait aussitôt deux parts de sa journée. Tune pour battre monnaie' avec les coloriages, Tautre pour étudier. Bientôt Télève monte en grade et aborde « le chemin de croix ». Mais au fur et à mesure quhl gagne un peu plus d’argent, il diminue le temps des travaux rémunérés au profit des heures réservées au dessin, à la peinture des natures mortes, voire du paysage ; car le printemps a souri, et nos deux artistes poussent de fréquentes reconnaissances aux environs de Paris. Ils rentraient de ces excursions brisés de fatigue ; avec une pochade dans la boîte à couleur, et impatients de prendre encore la clé des champs.

Igny surtout lésa séduits avec ses fraîches prairies, ses coteaux boisés, sa petite rivière paresseuse, et ses frémissants rideaux de peupliers qui rappelaient à Chintreuil les longues et tristes files de trembles sous lesquels il allait rêver, enfant, sur la route de Bourg à Pont-de-Vaux. Ils s’y installèrent tant bien que mal. Igny devint le centre de leurs expéditions et le berceau d’une école qui compta bientôt pour adeptes Georges de Lafage, les frères Desbrosses, Caqué (*), Carette, etc.

(t) Voir Appendice.

Ce Carette, transfuge de l’atelier d’Aligny, étonnait le cénacle par ses violents paradoxes et ses prodigieuses .excentricités. Il avait de l’instruction et de l’esprit. Ce fut peut-être ce qui le perdit, car il devint le doctrinaire de la bande; et en systématisant la poétique ingénue et naïve de Chintreuil, il l’avait déflorée, stérilisée. S’épuisant à des recherches d’une minutie incroyable, il passait des mois, des saisons sur une étude qu’il ne pouvait jamais achever, car la nature n’attendait pas qu’il eut fini pour vivre, sApandre et changer. C’était rouler un rocher de Sysiphe. Vivant d’une très minime rente viagère que la prévoyance inquiète de sa mère lui avait 'assurée, il peignait pour lui seul, cachant comme un avare et un jaloux, aux yeux profanes, ses études qui n’étaient point sans mérite, et qui eussent été d’ailleurs très curieuses à regarder, fût-ce comme cas de pathologie artistique.

Ce peintre dévoyé se vengea bientôt de son impuissance en déchirant à belles dents ses confrères. Apre, mordant, venimeux, traitant tout le monde en ennemi, même les personnes qui bavaient obligé, il devint le plus amer des misanthropes et vécut de plus en plus délaissé. Le pauvre diable était donc à peu près oublié de tous ceux qui l’avaient connu lorsqu’on apprit l’an dernier quhl venait de mourir misérablement, sur un lit d^hôpital (^), sans qu'une main amie pressât une dernière fois la sienne.

(1) Carette mourut à l’hôpital Cochin le 7 juin 1879.

On nous pardonnera d^avoir voulu noter, en passant, la vie et la mort de cet original, de ce réfractaire, fin causeur d^atelier toutefois, dont tant d^artistes ont écouté, non sans plaisir, les bizarres théories. Il ne reste ajourddiui absolument d^autre trace de son existence qidun petit nombre d^études sans signature appelées à exercer un jour la sagacité des amateurs déroutés, et ces quelques lignes.

Nous avons laissé Chintreuil et Desbrosses provisoirement établis, à îgny, dans Tauberge du père Decourt. Toujours amis des voies régulières, ils passèrent bientôt un bail de trois ans pour la location d’un petit logement avec jardin. Ils se flattaient de vivre à meilleur compte dans ces conditions et réduisirent, en effet, leurs besoins à ce strict minimum que les lois sociales pas plus que les lois naturelles ne permettent de franchir.

Desbrosses était le Maître-Jacques du ménage. Nous avons raconté ailleurs les beaux résultats de sa culture potagère. On pourrait multiplier les anecdotes sur ces temps épiques de la jeunesse de nos deux héros. Ils imaginèrent les inventions les plus fantaisistes, les expédients les plus invraisemblables pour arracher leur pain quotidien aux mauvais vouloirs de la Fortune. C’étaient Robinson Crusoë et Vendredi luttant, non plus dans une île perdue des océans, mais en pleine civilisation. Desbrosses cueillit les lauriers de Vatel en créant de toutes pièces une cuisine sans beurre, économique et négative, que défrayaient les herbes et racines du jardin, et dont la société nrotec-

trice des animaux devra lui rester à jamais reconnaissante. Chintreuil et Desbrosses inauguraient une variété encore inconnue de la Bohême ; — la Bohême ordonnée, laborieuse, honnête, celle qui supprimait les besoins par horreur des dettes, et qui se consolait des privations avec l’éclat de rire de ses vingt ans ! Beaux jours que devait bientôt clore brutalement la maladie qui frappa Chintreuil au champ d’honneur, je veux dire pendant qu’il bravait les intempéries avec la folle témérité de la jeunesse, en peignant pendant . de longues heures, dans les prés humides, au milieu des brumes du matin ou des refroidissements soudains des crépuscules.

Jean Desbrosses se trouva d’emblée à la hauteur de ce nouveau devoir. Il révéla dans ces rudes épreuves des trésors de douceur et d’énergie, et sauva son cher malade. Mais Chintreuil garda de cette terrible secousse le germe de la maladie qui devait l’enlever, et s’il prolongea dix-huit ans encore sa frêle existence, c’est grâce à des soins de tous- les instants, grâce au dévoûment attentif qui veillait constamment sur lui. Et d’abord les médecins interdirent rigoureusement à Chintreuil le séjour d’Igny dont les pernicieuses fraicheurs lui eussent été fatales, et les deux amis dirent un adieu définitif à ce premier théâtre de leurs tra-

vaux.

Le nom de Chintreuil qui, si on l’analyse d’après la théorie de Balzac, présente à la pensée je ne sais quoi d’étrange, de mystérieux, de crépusculaire, ce nom, dis-je, commençait, par une infiltration lente, silencieuse, mais continue, à faire son chemin de par le monde; les tendres virtuosités de ce pinceau délicat avaient touché quelques amateurs sagaces; de puissantes protections avaient fait tomber sur le peintre, en rosée bienfaisante, la manne de l’administration. Les deux amis jouissaient maintenant d’une aisance relative. Desbrosses se maria, sans se séparer, pour cela de Chintreuil, car le dévoûment délicat de sa femme respecta des liens si étroits et si chers. Ils quittèrent la mansarde du n“ 18 de la rue de Seine, pour prendre dans la même rue l’atelier actuel. Nous nous rappelons encore le jour où nous pendîmes gaiement la crémaillère en compagnie de M. Jules Claye, l’imprimeur de goût, un des premiers clients du peintre; de feu Arnould, professeur à la Faculté des lettres de Paris; de M. A. Faure, de Lille, un admirateur de Chintreuil qui a gravé, avec la ferveur d’un adepte, les toiles du maître que possède sa riche collection. Nous couronnâmes cette cordiale petite fête par des toasts chaleureux aux succès prochains et à la gloire future des deux lutteurs.

Ce nouveau train, si modeste qu’il fût, nécessita des dispositions nouvelles. On s’enquit d’un garçon de quinze à dix-sept ans, susceptible de se façonner au service, et sur les indications qu’on leur donna, Chintreuil et Desbrosses se rendirent à un petit hameau des environs de Mantes, à la Tournelle-Septeuil, d’où ils ramenèrent un jeune gars de bonne volonté.

La Tournelle les avait frappés par la variété de ses aspects et par les excellentes conditions de salubrité que le pays semblait offrir. Le hameau, situé à l’extrémité du vaste plateau de Houdan, domine Septeuil et le vallon de la Vaucouleur. D’un côté, c’était l’air pur de la plaine, de l’autre les bois avec leurs émanations fortifiantes, et les fonds de Mantes pour horizon. Depuis que sa santé exigeait des précautions infinies, Chintreuil fuyait plus que jamais les colonies d’artistes et se complaisait dans le travail solitaire. T out indiquait que dans ces contrées paisibles, jamais peintre n’avait planté son parasol gouailleur. C’était bien là ce qui convenait aux deux amis. Chez les bonnes gens qui leur confiaient leur enfant pour tenir chez eux Temploi de domestique à tout faire, ils louèrent une pièce qui ouvrait sur le petit jardin clos de haies vives, et les voilà fixés à la Tournelle,

Un beau dimanche qu’il était descendu « à la ville » — je veux dire à Septeuil, — Jean Desbrosses vit des paysans qui se dirigeaient vers une grande maison que ses panonceaux reluisant au soleil signalaient de loin pour l’étude du notaire. Ils paraissaient tout gênés dans leurs habits-vestes qui montraient encore

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