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le pli de l’armoire, ou dans leurs blouses battant neuves d’un bleu cru, lustrées, raides et bouffantes. C’est qu’il y avait précisément ce jour-là une adjudication de parcelles sises terroirs de Septeuil, Courgent, la Tournelle ; et c’esC au village, un évènement qui surexcite toutes les convoitises et devient le prétexte de tous les calculs. On entendait de la rue la voix du crieur qui lançait les mises â prix. Curiosité ou tentation, Desbrosses entra. Tous les paysans, l’air défiant, l’œil sournois, la tète basse, gardaient le silence, se dissimulant le mieux qu’ils pouvaient dans les angles de la salle. Jean risqua un signe imperceptible que le notaire traduisit immédiatement par une enchère, et un lopin de trois ares lui fut adjugé pour la somme de trente-six francs. Au nom tout à fait inattendu de Tadjudicataire, toutes les têtes se relèvent à la fois mues par un même ressort, celui de la cupidité déçue et du dépit. Mais le tour était joué. Il n’y avait rien de changé à la Tournelle. Il n’y avait qu’un propriétaire de plus.
Chili treuil prit bien la chose. « Ils avaient donc eux aussi leur bien au soleil ! » Ils coururent sans désemparer reconnaître leur pièce, et quand,» pede libero », ils foulèrent leur terre, ils se livrèrent, sous l’empire de sensations si nouvelles pour eux, aux démonstrations de la joie la plus enfantine. Ils étaient bien à eux aussi, le cahier des charges en faisait foi, « les fruits pendants par racines ». Cela voulait dire en style notarial, les hautes herbes blondissantes et fieu-
ries qui ondulaient au dessus de leur pré en répandant dans l’air parfumé leur poussière fécondante.
Peu de temps après, Jean fît ses foins, et paya le fonds avec le produit de sa récolte. Une opération aussi avantageuse ne pouvait manquer de développer activement chez nos deux propriétaires la bosse de l’acquisivité. — « Que ce doit être bon de se sentir chez soi.... », pensaient- ils ; et les voilà qui achètent trois cents francs la maisonnette de la Marie- Catherine ; puis un morceau de terre pour en faire un jardin; puis un autre bâtiment pour s’agrandir, puis du terrain encore pour s’arrondir et enclaver la première petite pièce. Il semblait qu’ils fussent atteints de la monomanie de la propriété. Desbrosses en fut bombardé du coup conseiller municipal.
N’allez pas croire pourtant que cette passion les détournât de la peinture. C’était, chez eux, une forme nouvelle de leur amour de la nature. Défricher, des- . siner des allées, empierrer des chemins, planter, enclore, n’était-ce pas s’identifier plus étroitement encore avec l’éternel et divin modèle ! n’était-ce pas faire en quelque sorte du paysage en action? Ces diverses occupations constituaient d’ailleurs leur unique distraction, leur innocente débauche, en dehors du travail d’après nature qui, je vous jure, n’y perdait rien.
Bientôt on s’aperçut qu’il pleuvait dans la maison, qu’il y soufflait des courants d’air à éteindre les bougies. Ils se décidèrent à construire; nouveaux et attachants soucis! On se fit architecte, voire un peu mâçon. On marcha prudemment au fur et à mesure des dis-
ponibilités. Comme Balzac aux Jardies, les deux « copains » oublièrent l’escalier. Ils en bâtirent un, horsœuvre, en briques, surmonté d’une manière de campanille qui donna à l’édifice je ne sais quel faux air de villa italienne.
Construire sa maison, c’est le bonheur ; car c’est toujours le rêve — encore qu’un peu bourgeois! L’âme est si naturellement inquiète, si fatalement désireuse de ce qu’elle n’a pas^ qu’à peine elle se sent fixée, elle proteste contre sa chaîne, fût-elle d’or et de fieurs, et s’éprend d’une autre chimère. C’est ce qu^ exprime ce dicton vulgaire : « la cage faite, l’oiseau s’ennuie. » Heureusement, les poètes n’achèvent jamais leur maison Quant au pauvre Chintreuil, la
maladie ne devait pas lui donner le temps de se lasser de la sienne. Car le mal était là qui poursuivait lentement son œuvre. Les crises revenaient plus fréquentes, plus longues, et, chaque fois, laissaient le malade plus affaibli, plus épuisé. Mais il tenait la mort en échec à force d’énergie et de volonté. Il voulait vivre pour peindre encore, pour produire avant que le pinceau ne tombât à jamais de sa main défaillante, une page définitive où il pût mettre son âme tout entière.
Par quel miracle Chintreuil réussit-il à réaliser, dans l’intervalle des accès de toux qui le brisaient, ce magique effet de « pluie et soleil » qu’il nous, a légué comme sa dernière pensée et son testament artistique? Ne semble-t-il pas qu’il ait exhalé son dernier souille dans cette déchirante élégie qui, sous la forme d’une
lutte entre les forces contraires de la nature, chante l’éternelle dualité de l’âme humaine dont les courtes joies sont si vite traversées par les inquiétudes et les chagrins !
Ce suprême effort l’a terrassé ; à dater de ce moment, sa vie n’est plus qu’une agonie. Aidé des conseils de l’excellent docteur Aimé Martin, ami et compatriote de Chintreuil, qui, plus d’une fois, ne put dissimuler son émotion à la vue de tant de souffrances et de dévoûment, Jean Desbrosses disputa jour par jour, heure par heure, à la mort inexorable, les restes d’une vie qui s’éteignait.
Pour donner un nouveau ressort au malade, en ravivant son espoir, le médecin l’envoie aux Eaux-Bonnes. Mais la fatigue du voyage détermina une fièvre intense qui ne permit pas d’appliquer le traitement. Le pauvre moribond faisait peine à voir et causait la terreur des hôteliers ; car ce sont de terribles gens, ces aubergistes des stations thermales ! Ils aiment à la vérité qu’on soit un peu malade, mais ils détestent qu’on prenne la liberté de mourir chez eux. Cela jette un froid à la table d’hôte et trouble les violons des casinos. Aussi, quand ils n^’ont pas réussi à se débarrasser à temps des pensionnaires in extremis^ s’entendent-ils à merveille à dissimuler leurs morts dans un coin éloigné des communs de l’établissement jusqu’à ce qu’un clergé discret vienne les enlever silencieusement par quelque porte de service. C’est cynique, c’est féroce ! mais, de la sorte, on n’effraie pas les bai-
gneurs, on ne caftse aucune gêne aux voyageurs de plaisir, et on reloue la chambre le jour même!
Chintreuil qui sentait autour de lui ces implacables égoïsmes et ces curiosités odieuses, eut horreur de mourir à l’auberge. — « Partons, dit-il à Jean, je veux mourir à la Tournelle... » Ce retour fut pour Chintreuil une longue torture et pour Desbrosses un véritable chemin de la croix dont nous abrégerons les douloureuses stations. Jean veille à tout, prévoit tout; toujours attentif et toujours souriant, il triomphe de tous les mauvais vouloirs; il touche les indifférents ou achète leurs complaisances ; il prend les hôtels d’assaut. Il craignait, à chaque accès de toux, à chaque faiblesse, que son malade passât entre ses bras. Mais il semblait qu’il le prolongeât en lui infusant la vie. Enfin, il eut la consolation de le ramener à la Tournelle. C’était par une chaude et belle journée du commencement de juillet. On déposa Chintreuil, en plein soleil, au seuil de la porte vitrée de la grande salle, sur un matelas et des coussins préparés au jardin, pour le recevoir, et il put promener enfin son œil éteint sur ces lieux qu’il avait tant aimés et où s’étaient écoulées ses heures les plus douces. — « Que c’est beau, disait-il, que c’est beau ! » — Lajoie de se retrouver chez lui le galvanise un instant ; les senteurs embaumées de ses parterres de roses, de ses prés en
fleur le raniment Vingt jours plus tard, tout était
fini !