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Jean Gigoux

Le peintre étalait sur une vaste table des portefeuilles sans nombre, ^un- Iles de dessins de maîtres. Auprès de lui. debout. M. Ferai, l'expert justement apprécié, distinguait au passage une sanguine, une mine de plomb, une sépia dont il faisait valoir le mérite, et l'œuvre ainsi remarquée allait prendre place sur un guéridon au milieu de cent autres dessins déjà destinés aux enchères. Gigoux méditait une vente. Sa collection trop riche l'obligeait à se séparer d'un millier de pièces. Naturellement il se garderait d'offrir au public les moins belles. Son honneur d'artiste était engagé dans l'affaire. On saurait à l'Hôtel Drouot la provenance des œuvres mises en vente. Il convenait que le goût affiné du peintre se trahît par l'excellence des croquis, des compositions de tout ordre que le commissairc-pri- Seur placerait sous les yeux des amateurs. M. Ferai, prudemment appelé par Gigoux, sut procéder au choix des pièces à vendre avec la sagacité du connaisseur.

L'heure était venue d'informer le public de l'événement du lendemain. J'étais là: on me mit la plume dans la main. Je m'installai tant bien que mal sur un coin de table et j'écrivis :

Les princes achètent des statues, les financiers rassemblent des toiles : il n'y a que les délicats à s'éprendre des dessins.

Un millier de ces feuilles légères, tombées de la main distraite du génie, apportées des Flandres, d'Allemagne, de Néerlande, d'Espagne et d'Italie sur l'aile de la Fortune, un millier de dessins de Maîtres vont passer en vente.

Que vaut la pluie d'or de Danaé devant cette pluie d'étoiles?

Vous aimez, n'est-il pas vrai, les lettres intimes d'un homme supérieur?

Rien de plus profondément intime qu'un dessin. C'est ce qui explique que tel crayon de Rubens est d'une vie plus intense que ses tableaux; telle sanguine du Corrège a le charme pénétrant d'un parfum.

L'oeuvre peinte est de main d'homme; le dessin n'est qu'une note, il a je ne sais quoi de secret, d'inexprimé, de fragile et de fugitif comme la vision rêvée.

Le drame, l'idylle ou le portrait se déroulent sous les yeux ravis de l'amateur, mais la fiction subsiste, le métier disparait, l'artiste se livre sans détour, il oublie de poser, et, pour peu que vous avez devant vous vingt croquis d'un même maître, vous pourrez surprendre le fond de sa pensée, jusqu'aux pulsations de son génie.

Le dessin demeure jeune. Point de craquelures, point de tons poussés.

Peut-il en être autrement ?

L'artiste tient le pinceau jusqu'à son dernier jour, mais non pas le crayon. Il semble que l'homme d'art ait un respect sans égal pour ses menus ouvrages. Il dessine à l'heure de son adolescence et de son âge mur, plus rarement aux approches de la vieillesse. C'est pourquoi tant de sève s'échappe d'un dessin. Il y a cent à parier qu'il est contemporain de la montée lumineuse et chaude vers le dimidium vit.c, non de la descente obscure, sans chaleur, du second versant de l'existence.

Au surplus, combien parmi les maîtres, qui tombent en pleine jeunesse! Ne cherchez pas la date du Cavalier, de Géricault, que nous rend, avec un rare bonheur, la pointe alerte et nerveuse de Champollion, le peintre n'a vécu que trente-deux ans! Albert Durer avait trente-cinq ans lorsqu'il a dessiné la rude et simple image de Maître Hieronymus, l'un des joyaux de l'écrin qui vous est ouvert.

Vais-je en décrire les pièces? Vous n'y songez pas.

Une plume, de l'encre et des mots, qu'est-ce que cela, dites-moi, pour rendre a la pensée les enchantements de la ligne de Raphaël, la grâce de Léonard, l'attitude heureuse d'Ingres, les feuillées de Ruysdaël, les contours ressentis de Cranach, les lointains de Molyn, l'énergie souveraine de Rubens, les lacs de Gainsborough, les torrents de Turner, l'âpreté calme de Rembrandt? Que peuvent des syllabes pour traduire la lumière?

Xon, certes, mon labeur serait vain dans cette tentative. D'ailleurs, mon collègue, M. Braun, — qui a le soleil pour complice, — ne me rend-il pas la lutte impossible? Trente planches et plus, sorties de son atelier, m'invitent à feuilleter le catalogue qui paraîtra demain; et je suis homme à ne pas me relire moi-même, tant il m'est doux de respirer les oeuvres de Greuze, de Tiepolo, de Velasquez, de Ribera, de ces maîtres de l'esprit que je nommais tout à l'heure, si fidèlement traduits, sur l'ordre de M. Ferai, par mon rival redoutable.

Du reste, ces dessins merveilleux ont leurs parchemins.

Certain compagnon d'armes de Louis XIII avait pris pour devise : « Du nul de l'aigle ». Plus modeste serait celle qu'il faudrait écrire sur ces portefeuilles où se tiennent rapprochés depuis tant d'années ces mille dessins que M. Gigoux a mis un demi-siècle à recueillir.

Du cabinet de M. de Julienne, un raffiné du dernier siècle, on a justement tiré pareil nombre de dessins au mois de mars de l'année 1767.

Julienne avait été l'ami de AVatteau.

Delacroix, Pradier, David d'Angers, tous les maîtres d'hier et d'aujourd'hui, de Sigalon à Bonnat, ont compté en notre collectionneur un camarade ou un ami.

Julienne n'était qu'amateur.

IEAN GIG< >l'\

On connaît les œuvres Je notre peintre. N'eût-il fait que

; la Mort de Léonard de Vinci, dont la lithographie de Mouilleron vauJr.i de l'or avant peu d'années, il faudrait assigner à M. Gigoux une place Je choix dans l'école.

Populaire et recherché, il peut dire Je lui-même connue ce lier imagier du moyendont la ville de Toulouse garde la signature aux Augustins : Vir non Et le

peintre, chez lui. n'a pas atteint l'éclectique. Expert en belles œuvres, il a l'ait un m Je sa demeure.

Demeure historique et charmante.

N'entrons pas. nous ne pourrions sortir.

Lisez plutôt le chapitre instructif et Je tout point exquis d'Edouard Fournier si Cidre de Beaujon.

Revenant à nos dessins, je propose d'écrire au fronton Je l'Hôtel Drouot le jour Je la vente :

Dl MAISON D'ARTISTE

Vous faut-il Jes preuves?

Il v a quelque Jix ans. notre collectionneur mit en vente une poignée Je dessins. Sur le nombre, deux Moreau que je n'ai mil besoin Je désigner davantage, et un Freud* furent acquis par M. Mahérault pour la somme Je six a sept cents francs. Le 29 mai a la vente Mahérault, ces trois dessins se payaient trente mille francs.

Ceux que nous dénonçons aux amateurs égalent, s'ils ne les surpassent, leurs Jevanciers. Ou trouver, par exemple, dans une collection privée, des Albert Durer plus beaux que les cinq pièces. — cinq chefs-d'œuvre, — Je ce cabinet:- Maître Hieronymus, l'artiste ascétique Je la Fête du Rosaire, .1 été reproduit dans le livre définitif sur Durer, Je M. Ephrussi.

On verra parmi nos dessins l'esquisse magistrale Je la Bataille de La Hogue, Je Benjamin West, l'une des toiles qui font le plus J'honneur à l'école anglaise. Non moins achevé peut-être que sa quatrième eau-forte, tel est le / Ruysdaël.

Une Tète d'homme, par Rembrandt, provient du cabinet Arozarena. Cet amateur l'avait acquise au prix de 4. 000 francs. Leroy l'a rendue populaire dans ses fac-similés. C'est du cabinet Denon que provient la Mère de Rembrandt.

Jeux filles Je l'an Ostade sont une étude préparatoire pour le tableau Ju Louvre où le peintre s'est représenté entouré Je sa famille.

il besoin Je rappeler quels liens étroits rattachent la sépia Je Lorenzo Ji CreJi, Personnage debout la mains jointes, à la ligure Je saint Julien l'Hospitalier Ju tableau du Louvre ?

La sanguine d'Andréa del Sarto, Jeune garçon un genou a terre, n'est pas étrangère au tableau Je la Charité.

L'Ange de Léonard est la première pensée de son personnage Je la Vierge aux rodiers. Nous n'en finirions pas si nous tentions de mentionner toutes les études que renferme la collection. On dirait les strophes murmurées de vingt poèmes.

Quelle page mystérieuse que l'étude de Van Dyck pour son portrait de Charles I" ! Quelques traits de plume, un peu d'encre de Chine, et l'artiste nous laisse la sensation de la couleur, du mouvement, du style, qui distinguent son œuvre impérissable .1 la gloire du roi d'Angleterre.

Le cabinet Gigoux n'est pas moins riche en dessins français. Trois études de Poussin ont un intérêt de premier ordre. Ce sont les esquisses de Mois enfant foulant aux pieds la P raon, du Jeune Pyrrhus sauvé et Je cette toile éclatante Jont Poussin luimême parle avec tant Je complaisance Jans ses lettres, le Ravissement de saint Paul. Dois-je poursuivre? — A quoi bon.-

Les visiteurs de la cathédrale de Strasbourg se souviennent peut-être d'avoir vu, à une tribune étroite de la nef, près du choeur, une figure d'homme accoudé sur la balustrade, contemplant les voûtes du Munster. C'est la statue d'Erwin de Steinbach, l'architecte de la cathédrale. C'est l'artiste qui s'est recueilli devant son oeuvre. Sa présence est une louange. Virgile avait exigé d'Auguste que ses chants inachevés lussent détruits. Erwin de Steinbach a voulu se survivre dans l'ouvrage de ses mains, et le ciseau d'un sculpteur l'a représenté silencieux et pensif.

Il écoute chanter la pierre.

La collection qui va passer en vente est un monument. C'est une œuvre de longue haleine, et l'architecte de cette œuvre est le témoin joyeux de son éclat.

Libre d'étendre ou de restreindre les limites de ce brillant domaine qu'il nous permet de parcourir, pouvez-vous douter que l'homme d'esprit, de goût et de savoir, n'ait été sévère dans ses choix ?

Laissez faire. Les pierres que vous regardez sont de purs diamants dignes d'être sertis dans l'or le plus fin. Van Goycn, David Teniers, Murillo, Canaletti, Van de Velde, Jordaens, Backuisen, Jules Romain, Luini, Claude Gelée, Fragonard et cent autres se plaignent à moi de ne vous avoir pas dit qu'ils feront cortège, le jour venu, au collectionneur depuis si longtemps leur ami

Au revoir donc, lecteur, au revoir dans l'Assemblée des dieux.

Ces lignes, rapidement écrites, eurent l'agrément du peintre et de l'expert. Ce double suffrage me valut de voir ma prose prendre place en tête du catalogue de la vente en guise de préface.

Moi qui n'en lis jamais! — ni vous non plus, je crois :

La vente eut lieu dans les derniers jours de mars, et je me suis laissé dire que le collectionneur en retira plus de cent mille francs.

Le Salon allait ouvrir. M. Louis-Noël, un ami de Gigoux, exposa son buste. L'œuvre était de fière allure, bien que sobre et serrée. Les années commençaient à peser sur le front de l'octogénaire. Le sculpteur atténua les rides. Il prit son modèle dans ses bons moments. La virilité robuste du vieux peintre trouva chez Al. Louis- Noël un interprète habile et plein de goût.

Le 23 juin, le Salon ayant fermé ses portes, le statuaire me confia qu'il comptait offrir le soir même à Gigoux le buste qu'il venait d'exposer. Il me proposa de l'accompagner. J'acceptai. Je voulus écrire un sonnet pour rehausser l'offre de mon ami. Ce sonnet ne vint pas. En revanche, les strophes qui suivent, achevées en voiture pendant le trajet de la rue de Vaugirard à la rue de Chateaubriand, tinrent lieu du sonnet inutilement cherché.

Nous arrivâmes chez Gigoux à la nuit tombante. L'air était tiède. Notre hôte nous reçut dans son salon ouvrant sur le jardin.

il \N GIGOUX

Le buste fut place sur une gaîne que l'on déposséda du vase de

Sèvres qui la surmontait, et à la lueur d'une lampe, en présence

de Gaston Marquiset et du sculpteur, je m'adressai au peintre en

ces termes :

Maître, c'est demain votre fête, A cueillez les voeux d'un ami.

— Si me ' i mt d'un poète

Dont la muse a longtemps dormi;

Si ma prose laborieuse Pèse sur mon vers éperdu; D'une cadence harmonieuse Si le secret ne m'est rendu ;

De vos hôtes de « l'Abbaye a Quand vous me faites l'héritier, Si ma verve se sent trahie Par les vers brillants de Gautier.

Qu'importe? — Ce n'est plus la gloire Que vous recherchez aujourd'hui.

Vous êtes entré dans l'histoire, Votre nom sur nous a relui.

Soldat de cette grande armée, Légion d'artistes penseurs Que suivit l'Kurope charmée, Où toutes les âmes sont sœurs ;

Où Delacroix et Lamartine Rossini, Gérard et Pradier, Mercœur, qu'un vent de mort incline, Musset, Hugo, David, Nodier,

Vont épelant le même livre :

La Nature, le Vrai, le Beau.

Germes divins qu'ils font revivre Sous leur plume où sous leur ciseau,

Vous m'apparaissez, tête haute.

Suspendant au temple de l'Art, La toison d'or de l'Argonaute, Dans les Adieux de Léonard.

Pour vous, Lemud grave sa pierre ; Moine et David sculptent l'airain, Ht dans sa prose familière Janin se dit votre parrain.

Maître, votre part fut trop belle.

Ht de vous nous restons jaloux.

Nous, les fils d'un .ige rebelle Où tout est sombre autour de nous.

IKAN GIGOUX

Vous êtes nés avec l'aurore, Partout une clarté vous suit...

— Notre horizon ne se colore Que des feux follets de la nuit.

On parle de votre jeunesse, Riche d'espoirs et de vertu...

— Au Veau d'or va notre caresse, Pour lui seul nos cœurs ont battu.

Les Muses, par vous applaudies, Déesses des temps fabuleux, Loin de nos sphères refroidies, Fuient comme des oiseaux frileux.

Qui viendra rompre l'atonie D'une existence sans printemps?...

Maître, gardez votre génie Et n'enviez pas nos trente ans.

Ce n'est qu'une sève épuisée

Qui monte à nos cerveaux éteints.

— Où sont dans notre France usée

Les grands cœurs sous les fronts hautains ?

Si Dieu veut qu'une Renaissance Se lève sur notre pays, Si des souffles d'adolescence Cherchent encor nos fronts vieillis,

O Maître, c'est à votre école, C'est quand vous parlez du passé.

Que sous votre ardente parole Le présent peut être effacé.

Ouvrez vos bras aux jeunes groupes, Montrez-leur de grands avenirs, Et mêlez au bruit de leurs coupes La leçon de vos souvenirs.

Aux âmes rendez quelque sève, Vous, l'artiste aux mâles fiertés, Sans crainte, opposez votre rêve A nos froides réalités.

Dites-nous, dites-nous, 6 Maître.

Comment on triomphe du temps, Comment on peut être un ancêtre Et garder un cœur de vingt ans.

Amant des nobles effigies,

A nous qui n'avons plus d'autels,

Rendez les hautes énergies

Qui font les hommes immortels.

IEAN GIGOI X

Le peintre parut ravi de la double surprise que Louis-Noël et

moi lui faisions. Il ne releva pas les lacunes d'une improvisation que j'aurais voulu rendre moins imparfaite. Je me gardai de lui dire que j'avais inutilement essaye d'écrire un sonnet à son adresse.

Au surplus, je n'étais pas pour lui un étranger. Ma premièrevisite chez GigOUX date de \S-?. J'écrivais alors la Vie de David d'Angers. La veuve du statuaire m'avait parlé de GigOUX comme du plus fidèle ami de David, et je m'étais décidé à l'aller voir. L'accueil du peintre avait été d'une aimable cordialité. (Tétait son accueil pour tous : il n'en avait qu'un. Dès le premier jour, je fus agréablement surpris en entrant dans la maison de Gigoux, où je devais revenir si souvent, de la trouver remplie de toiles. Ce n'est pas une maison, c'est un musée. Quelques statues distribuées sur la façade de l'habitation m'avaient averti que j'entrais chez un artiste. Mais j'étais loin de m'attendre à cette profusion de belles œuvres appendues aux moindres parois, sur les portes, dans les couloirs, les escaliers dont elles couvrent les rampes, et jusqu'au plafond du plus humble réduit. La salle à manger, le salon, la chambre du peintre, qui occupent le rez de chaussée, sont remplis de peintures. Toutes les écoles, celles d'Italie et des Flandres, l'école anglaise et l'école espagnole ont été faites tributaires de cette maison curieuse. Au premier étage, sont les dessins exposés OU en portefeuilles. Gigoux lui-même n'en sait plus le nombre. Au-dessus, l'atelier. Là encore, de belles toiles, des pages de choix de ces Maîtres d'autrefois dont a si bien parlé un croyant de l'art, Fromentin, la veille de sa mort. — Socrate avait ainsi résumé sa foi en l'immortalité pendant les heures de sa nuit suprême.

Je ne vous ai pas dit que ce qui distingue ces galeries intimes de la maison de Gigoux, c'est qu'on n'y rencontre aucun de ses propres ouvrages. Il faut monter à l'atelier pour se retrouver avec l'artiste en face d'ébauches dispersées ça et là sur leurs chevalets. Quant aux œuvres de sa jeunesse et de son âge mûr, que le peintre a conservées, elles sont un peu partout, privées de leurs châssis et roulées. Il y en a sur les meubles, dans les coins obscurs, sous le piano, derrière les divans. Une Jeanne d'Arc, peinte il y a cinquante ans. est tournée contre la muraille.

Certes, voilà qui est rare. J'ai traversé beaucoup d'ateliers. Ce qu'on y trouve en belle place, en pleine lumière, ce sont ordinairement les œuvres de l'artiste que Ton va voir. Faut-il blâmer cette coutume des peintres et des sculpteurs? Pourquoi? Que l'homme d'art se plaise dans le regard fréquent qu'il porte sur ses pensées peintes ou modelées, cela peut lui être profitable. Si son œil est subtil et fin, si son esprit est indépendant, il devient à luimême son critique. Qui donc jugera mieux l'œuvre que l'ouvrier? Au reste, cet entourage de toiles ou de statues peuplant l'atelier du maître qui les a produites, est un enseignement pour le visiteur. Elles complètent l'homme. Elles attestent son activité. Elles portent témoignage de son génie.

Cependant, on peut mieux faire encore. J'en appelle aux amis de Gigoux. L'art, comme les lettres, a ses classiques. La peinture a ses dieux. Ce sont eux que l'on doit mettre à proximité de l'œil et de la main, si vraiment on est soi-même épris du divin. L'homme de pensée qui aspire à être créateur ne veut voir dans les choses créées que celles qui se rapprochent de l'infini. La nature ne se révèle complètement à nous que quand nous l'observons des sommets. Seuls, les grands maîtres murmurent à l'âme du peintre l'éternel E.xcelsior.

Toutes ces toiles disposées sur les murs de la maison de Gigoux v sont en leur lieu. Ce sont comme les titres des ancêtres soigneusement recueillis par un descendant. La vue constante de ces pages n'a point lassé l'artiste; elle ne l'a pas davantage découragé. Combien de peintres de nos jours vivent dans cette atmosphère ? Combien qui, ne pouvant acquérir des tableaux, savent jouir du trésor commun qui est au Louvre ? Combien parmi les favorisés de la fortune se sont fait une galerie? Ils ne sont pas nombreux. On cite M. Bonnat. N'était-il pas au premier rang des amis de Gigoux?

C'est donc une haute faveur de se trouver inopinément dans la maison d'un artiste, toute remplie d'œuvres de grand style, à l'aspect durable, parmi des toiles éclatantes et souveraines. L'œil et l'esprit se retrempent dans cette saine vision. Le cadre nous étant connu, parlons de l'homme.

Il était de taille moyenne. Les épaules bien dessinées disaient la

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