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forte constitution du Franc-Comtois. Tous ses cheveux, et à peine quelques-uns qui eussent blanchi. Vn front haut et large, sans rides, extrêmement mobile, sur lequel, pendant le silence de l'artiste, sa pensée se trahissait au dehors. Le caractère général de la tête était sévère, mais l'œil, d'une grande douceur, tempérait ce que les lignes du visage avaient de contenu et de grave. Je n'ai rien dit des lèvres : elles étaient abritées sous de fortes moustaches dont les extrémités retombaient de chaque coté de la bouche, qu'elles voilaient en partie. Les joues et le menton sans barbe rendaient encore les moustaches plus apparentes, et Gigoux rappelait aux moins attentifs le portrait du Gaulois tracé par César. Vous avez lu ces lignes où l'auteur des Commentaires dit que nos pères avaient coutume de porter des moustaches épaisses qui. ne permettant pas de voir leurs lèvres, leur donnaient un air impassible, quel que fût le danger. David s'est souvenu de ce détail lorsqu'il a sculpté Dumnacus: Aimé Millet ne l'a point oublié dans sa statue de Yercingétorix.
Le portrait de Gigoux serait inachevé si je ne le complétais par la silhouette d'un ami qui ne le quitta jamais jusqu'en 1889, M. Gaston Marquiset. élève du peintre et son commensal. Peintre et lithographe à ses heures, connaisseur en belles œuvres, charmant conteur, inépuisable en anecdotes. M. Marquiset était député de la Haute-Saône. Ses préférences le portaient à parler d'art, mais qu'un solliciteur se réclamât de son crédit, il n'avait garde d'oublier qu'il était un homme politique. Tout le monde a été son obligé : il n'était celui de personne.
A l'époque où. très jeune encore. Marquiset travaillait dans l'atelier de Gigoux. celui-ci lit de son élève un excellent portrait que Pradier proclamait digne de figurer au Luxembourg. Marquiset. très fier de posséder cette toile, voulait l'offrir à sa mère, et ce fut elle qui obtint le portrait. Gaston Marquiset est mort subitement au Champ-de-Mars pendant une visite qu'il faisait en compagnie de Gigoux à l'Exposition Universelle de icSNo.
Mais, me voilà bien loin de ma première visite a la rue de Chateaubriand. J'ai dit l'accueil que j'y reçus. Je venais, on s'en souvient, interroger Gigoux sur David d'Angers. Sans préambule, le maître me raconta comment il avait tenté de décider David à tra-
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railler au tombeau de Napoléon; il me révéla le complot désintéressé, concerté par lui et Cave, en cette occasion, dans le but de trouver un prétexte pour faire décerner à David la croix d'officier de la Légion d'honneur. De même, j'emportai de cette entrevue le récit de la conversation de Gigoux avec Lamartine, au cours de laquelle le peintre avait pris publiquement la défense de David, chez le président du Gouvernement provisoire.
Au bout d'une heure d'entretien, nous étions amis.
Quelques semaines plus tard, je vins communiquer à l'artiste les pages de mon livre où se trouvaient résumées les notes qu'il m'avait fournies. La lecture se fit à table. C'était un dimanche, et je déjeûnais ce jour-là rue de Chateaubriand, avec un vaillant compatriote de Gigoux, le général Grenier.
Depuis lors, je me suis maintes fois assis à la table du peintre, ou sous le berceau de chèvrefeuille qui abrite sa terrasse, ou sur le divan de son atelier. Là, je me suis rencontré avec une société d'élite. MM. Français, Jules Breton, Bonnat, Tony Faivre, Maxime Lalanne, Matout, Henner, Louis -Noël, le général Lamy, Charles Blanc et d'autres encore aimaient à venir parler chez Gigoux de leur passé, rappelant avec complaisance des noms illustres, de hauts faits, de grandes œuvres. Et j'admirais la verve toujours digne, l'entrain, la finesse que le peintre savait mettre dans ses entretiens, selon qu'il provoquait la réplique d'un camarade d'atelier, d'un débutant, d'un nouveau venu. Car on rencontrait des débutants et des nouveaux venus à la rue de Chateaubriand, et le jugement de Mme Ancelot sur les salons de la Restauration n'a rien perdu de son à-propos, si on l'applique à la maison de Gigoux : « Un salon est une réunion intime, qui dure depuis plusieurs années, où l'on se connaît, où l'on se cherche, où l'on a quelques raisons d'être heureux de se rencontrer. Les personnes qui reçoivent servent de lien entre celles qui sont imitées. L'échange continuel d'idées fait connaître la valeur de chacun; celui qui apporte plus d'agrément est le plus fêté, sans considération de rang ou de fortune, et l'on est apprécié, je dirais presque aimé, pour ce qu'on a de mérite réel; le véritable roi de ces espèces de républiques, — c'est l'esprit. »
Aujourd'hui que les salons de Gérard, de Charles Nodier, du
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vicomte d'Arlincourt, de M!l Lebrun et Récamier, de la duchesse d'Abrantès n'existent plus, nous avons une réelle gratitude au peintre qui rassemblait autour de lui les survivants d'une époque disparue, et les jeunes hommes avides de juste renommée. Aussi, la maison de Gigoux était-elle populaire auprès de tout un groupe d'artistes et d'écrivains, qui aimaient à en franchir le seuil. Ainsi les pèlerins de Pompeï se donnent rendez-vous à la maison i\u Poète.
On devine que je ne me lis pas faute, en un pareil milieu, de recueillir les traits saillants des entretiens dont je fus témoin.
\Jn jour, quelqu'un rappela que Gigoux avait autrefois conseillé à Charles Blanc d'écrire sur ses contemporains. L'auteur de 17/ toire des Peintres avait goûté le conseil de son ami. et nous savons combien de pages achevées, pleines d'imprévu, de faits intimes qui sont autant de témoignages irrécusables, attirent vers ce livre de bonne foi, l'un des derniers que le critique ait écrits, les Artistes de mon temps.
\1. Dumesnil s'y est-il pris autrement pour parler de Corot? Il l'a suivi, surpris dans sa parole, son geste, sa vie privée, son tempérament d'artiste, et son livre est vivant.
J'avais donc, depuis plusieurs années, le projet de révéler au public les causeries d'artistes entendues chez Gigoux. Puis, les travaux commencés, la tache de chaque jour me faisaient ajourner ce livre.
On diffère ; — I.i vie ,t différer se passe !
Mais, au printemps de [882, l'artiste me proposa de faire mon portrait. J'acceptai; et, pendant plusieurs matinées, je vécus de longues heures en tête à tête avec Gigoux.
Vers le même temps, j'ouvris fortuitement un volume de l' Artiste, publié en [83g, dans lequel se trouve une notice anonyme sur le peintre. Thoré est l'auteur de cette notice. Racontant les débuts difficiles de Gigoux, lorsqu'il vint à Paris en [828, Thoré s'exprime ainsi : « Une des puissances de Gigoux. c'est de réunir des hommes autour de lui. Même pendant cette période de douleurs et d'enfantement. Gigoux était déjà un centre. 11 avait des amis qu'il soutenait et qu'il dirigeait, lui qui n'était encore qu'un apprenti. Depuis, il a formé de nombreux disciples. »
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Cet éloge inattendu fut une révélation pour moi. Ainsi, me disais-je. ce groupe d'amis qui forme chaque semaine autour de Gigoux un salon d'artistes, d'écrivains, d'amateurs, ce groupe dure depuis un demi-siécle ; seulement, autrefois, c'étaient Sigalon, Xodier. Delacroix, Gérard, Flandrin. qui s'assemblaient à cette place. Les invités ne sont pas les mêmes, mais l'homme qui a été le lien de cette famille continuée, cet homme survit, il est là devant moi. couvrant sa toile d'une main ferme, rompue aux touches délicates ou puissantes. Que de souvenirs il pourrait évoquer ! Que d'artistes de valeur dont il peut parachever le portrait en y ajoutant un mot. un détail, une anecdote, pris sur le vif.
— Cher Maître, lui dis-je pendant une séance de pose, vous devriez écrire vos Mémoires.
Un large éclat de rire fut la réponse du peintre.
— Mes Mémoires, à quoi bon? Ceux des autres, — non pas de tous, mais de quelques-uns, — passe encore. Quant à mon histoire, elle n'intéresse personne.
— Permettez, cher Maître ; vous avez connu ceux que vous appelez « les autres » ; vous avez été leur camarade, leur ami, leur guide peut-être.
— Ah ! certes, je les ai bien connus et j'en sais long sur le plus grand nombre.
— Bravo! c'est ce récit que je vous demande de reprendre avec moi, non plus au hasard d'une causerie improvisée et cent fois rompue, mais avec méthode, avec suite, en vous plaçant en face de chacun, et en traçant de lui un croquis, si vous n'allez jusqu'au portrait en pied.
— Ah ! me répondit Gigoux. demi-persuadé, dans cet ordre d'idées il y aurait beaucoup à faire.
— Je m'en doute bien, lui dis-je, car un bon nombre de vos contemporains sont des hommes de six coudées.
— Oui, répondit le peintre, mais nous ne pourrions parler que des morts... Il est vrai que bien peu vivent aujourd'hui.
— Rappelez-vous, cher Maître, ces paroles émues que prononçait Alexandre Dumas en face de la tombe de Paul Huet : « Mil huit cent trente ! Quelle époque ! que de sève! quel jaillissement
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d'art et de poésie! et comme tout un monde de peintres. — je ne parle pas des poètes, des romanciers, des historiens, — s'élançait à la recherche du beau!
« Comptons-les tous : Boulanger, mort ; Tony Johannot, nient; Alfred Johannot. mort : Decamps, mort : Marilhat, mort ; Rousseau, mort; Railet. mon; Eugène Devéria, mort; Achille Devéria, mort; Sigalon, mort; Delaroche, mort; Mandrin, mort; Delacroix, mort; Bonington, mort; Géhcault, mort; Troyon, mort; Fiers, mort; Grandville, mort; Bellanger, mort; Clément Boulanger, mort ; Papety, mort, et aujourd'hui. — qui sait combien j'en oublier — Paul Huet, mort.
« Qui reste vivant ? Ciraud. Millier. Isabev. Cudin. Cabat. Robert-Fleury, Gigoux. »
Voilà ce que disait l'un des vôtres en [86g et sa glorieuse revue des morts célèbres n'était pas complète; il eût dû nommer: Charlet, Horace Vernet, De La Berge, Granet; aujourd'hui Gudin et Ciraud sont morts. Corot. Diaz, Courbet. Couder les ont suivis; parmi les sculpteurs. Barye, Pradier, David, le comte d'Orsay, Anlonin Moine sont disparus; les lettres ont perdu Gautier, Jules Janin, Francis Wey, Charles Blanc. Dumas. Paul de Saint-Victor, Longpèrier et bien d'autres encore que vous avez connus, appréciés, peut-être aimés.
Voilà les héros du livre que je voudrais écrire sous votre dictée. voilà les personnages du drame que vous seul pouvez expliquer, comme dans les pièces d'Eschyle cm de Sophocle, le chœur interprète l'action.
— Soit, me répondit Gigoux. nous essaierons. Le sujet vaut la peine qu'on y réfléchisse, lit, sans se douter peut-être qu'il se rendait à ma demande, pendant le reste de la séance le peintre ne cessa de m'entretenir de Delacroix.
— Merci, lui dis-je. quand nous descendîmes pour déjeuner, vous venez de me dicter un chapitre de mon livre ; Les Maîtres de 18)0 racontes par l'un d'eux.
— Le titre serait ambitieux, dit le peintre, en fixant sur moi son superbe regard.
— D'accord. Xous en trouverons un autre dans la soirée. Gigoux était un homme de travail. Il ne s'accordait de repos
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que le dimanche. Pendant toute la semaine, il vivait dans son atelier- Dès huit heures du matin, le peintre était à son chevalet; il ne s'interrompait qu'à onze heures. On déjeunait. A une heure, on remontait; et, si l'artiste faisait un portrait, son modèle, entré en séance à huit heures et qu'il avait retenu à déjeuner, reprenait sa place sur le siège élevé de l'atelier. A trois heures, le peintre, présumant que le modèle pourrait être fatigué, lui rendait sa liberté, mais lui ne cessait pas pour cela de travailler. Il se remettait alors à quelque figure nue, d'enfant ou de jeune fille, la nature étant le livre de toute révélation pour les vrais artistes. C'est ainsi que je l'ai vu mener de front, pendant l'été de 1882, un portrait, une figure d'Ismaël et une Sourie aux lignes horizontales et sinueuses, telles que peut les décrire, dans son cours apaisé, quelque ruisseau familier des campagnes du Douhs, fréquenté par Gigoux aux jours lointains de son enfance robuste et vagabonde.
Les heures passées dans l'atelier du maître ont été pour moi d'un charme inexprimable. Nos entretiens ne tarissaient pas. Jamais, cependant, l'artiste ne se laissa distraire par la parole de l'interlocuteur. On peut dire de lui, quand il était à l'œuvre, ce qu'Edgard Poë a dit du peintre qu'il met en scène dans son histoire étrange, le Portrait ovale : « Passionné, studieux, austère, il a trouvé une épouse dans son Art. »
Mais l'art est la manifestation du beau. Et qu'est-ce que le beau? La splendeur du vrai. L'artiste est donc inondé de vérités splendides, de joies élevées et intenses qui donnent à tout son être de vivre dans les sphères supérieures. Ce sont ces joies qui suspendent pour l'homme d'intelligence, le cours normal des années, ce sont elles qui lui font goûter le bonheur de vivre et qui donnent à son âme je ne sais quel reflet de cette jeunesse éternelle qui est l'attribut de Dieu.
Ces réflexions naissaient d'elles-mêmes chez ceux qui entendaient Gigoux parler de la vie, cette coupe dont le vin n'a jamais rien perdu de sa force entre ses mains. « La vie est si belle pour qui sait l'employer, disait-il un jour devant nous, qu'il faut plaindre ceux qui ne jouissent pas d'un pareil trésor dans l'honneur et le travail. Ouoi de comparable à la nature qui se déroule sous nos yeux? » Longus, également épris de la nature, avait dit dans sa
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langue doive : « Jamais ne fut rien ni ne sera qui se puisse tenir d'aimer, tant qu'il y aura beauté au monde et que les veux regarderont. »
Au cours des nombreuses visites que je lis à l'artiste pendant le mois de juillet, il me confia ses riches portefeuilles d'aut< plies. Les soirs de pluie. — et ils furent nombreux. — il se mit à dicter ses souvenirs. Le mois suivant, il revit la Franche-Comté. De retour à Paris, il reprit son récit interrompu, empruntant tour à tour la plume de M. Marquiset. ou de quelque visiteur, et pendant plusieurs semaines, le samedi soir, je fus chercher ma pie d comme un chroniqueur en disette. Rentre chez moi. je rédigeais. Mais, on le devine, mon premier soin était de contrôler ce qu'avait dicte le peintre. Tel t'ait qu'il supposait dater de [840 devait être reporte a [823. Les Salons, dans sa mémoire, se succédaient d'après une chronologie confuse. L'artiste n'était pas l'homme du livre. 11 me recommanda de ne suivre aucun plan, de prendre ses souvenirs tels qu'ils se présentaient a son esprit. On ne fait rien sans méthode. Je ne tins pas compte des injonctions de mon modèle, et m'aidant de ses notes, des écrits du temps, des souvenirs laissés par ses contemporains, je comp mon travail sans nul souci de la suite que lui-même avait donnée à ses anecdotes. Mon indépendance lui déplut, et pour ne pas attrister cet homme excellent, je résolus de ne rien publier sur ( iigoux de son vivant.
Rentré en possession de ses notes que je m'empressai de lui rendre, l'artiste n'abandonna pas son idée. Un petit volume parut sous son nom en [885. Les anachronismes, les puérilités, des erreurs de tout genre ont échappé à la plume sans expérience qui s'est prêtée à cette publication. Des lettres d'artistes possédées par Gigoux et dont j'avais pris copie sous ses veux, nulle trace dans le volume dont je parle. Aujourd'hui que Gigoux n'est plus, je me plais à lui rendre hommage en usant de ses propres richesses. L'ouvrage que je projetais il y a douze ans de lui dédier en racontant sa vie et celle de ses amis, serait trop étendu pour prendre place dans un recueil périodique, mais j'en détache volontiers les meilleures pages, afin de venir en aide aux biographes qui plus tard voudront parler de Jean Gigoux. Aussi bien, — c'est une jus-
tice à lui rendre. — il a peu parlé de ses propres œuvres ou de lui-même dans ses Causa- les parues en i885. Notre réserve ne doit pas être aussi complète. Il est bon que notre génération connaisse les faits saillants d'une noble existence d'artiste; il est curieux de suivre depuis sa jeunesse ce studieux, ce vaillant qui tenait le pinceau hier encore à l'âge de quatre-vingt-neuf ans. Les pages qui vont suivre seront donc à la fois le complément et la rectification des feuilles sans lien, sans suite, mises au jour par le peintre il y a dix ans. Il n'a pas voulu suivre le précepte : « Connais-toi toimême. » Nous essayerons de le suppléer dans l'autobiographie qu'il était incapable d'écrire ou de dicter sans que son texte eût à subir de profondes retouches.
Jean Gigoux est né le 6 janvier 1806, à Besançon, dans l'atelier d'un maréchal-ferrant1. L'enfant grandit. Lorsqu'il put marcher et vivre dans la rue. avant qu'il eût atteint sa huitième année, il fut victime d'un grave accident. Surpris entre une muraille et une lourde charrette qui était en marche, la roue l'atteignit à la jambe et le blessa cruellement. L'enfant dut garder le lit. mais la blessure empira et le médecin prit conseil, ne sachant s'il ne devait pas amputer le membre malade.
Ce fut alors que la mère de Gigoux, comprenant tout ce qu'il v aurait d'irrémédiable et d'éternellement douloureux pour son fils dans la mutilation que l'on méditait, résolut de le sauver ellemême. Dès cet instant elle fut à la fois le médecin et la gardemalade de l'enfant. Ce fut elle qui inventa les remèdes, qui les
1 Voici l'acte de naissance déposé par l'artiste au secrétariat de l'École des Beaux- Arts, en 1828 : « Extrait des registres des actes de l'état civil de la ville de Besançon, département du Doubs. — Du huit janvier mil huit cent six, à midy et quart, acte de naissance de Jean-François, né le six, à sept heures et quart du matin, fils de Claude- Etienne Gigout (sic), maréchal l'errant, âgé de trente-deux ans, né à Seveux, et de Françoise Lamarche, demeurant â Besançon, première section, mariés, présenté par le dit Claude-Etienne Gigout. Le sexe de l'enfant a été reconnu être masculin . En présence de Christophe Nenik, aubergiste, âgé de quarante-cinq ans, domicilié à Besançon, et de Jean- Marie Cheval, cocher du général, âgé de trente-quatre ans, domicilié à la dite ville, témoins requis, soussignés. Sur la réquisition à nous faite par Claude-Etienne Gigout, père de l'enfant, et ont signé après lecture. Signé au registre : Gigout, Nenik et Cheval. Constaté suivant la loi par nous Charles-Antoine Seguin, adjoint au maire de cette ville, faisant les fonctions d'officier public de l'état-civil. Signé au registre : Ch. Seguin. »
prépara, et. voulant en surveiller l'effet, elle ne quittait plus le chevet du petit blesse. Quand la douleur écartait le sommeil des paupières du malade, la mère triomphait de la douleur par quelque chanson naïve et monotone que les femmes ont l'art de murmurer aux oreilles d'enfants. Telle, cette paysanne finlandaise dont parle Xavier Marinier, — un Comtois lui aussi. — qui endormait son nouveau-né dans son berceau d'écorce de bouleau en chantant à demi-voix :
Dors, petit oiseau de la prairie; dors doucement, joli petit rouge-gorge. Dieu t'éveillera quand il en sera temps...
Le sommeil est à la porte et dit : « N'y a-t-il pas ici un doux enfant qui voudrait dormir!' « Un petit enfant enveloppé dans ses langes, un bel enfant qui repose dans sa couverture de laiii
Dors, petit oiseau Je la prairie; dors doucement, joli petit rouge-gorge.
Quelle est la ballade franc-comtoise que la mère de Gigoux chantait de préférence" Il n'importe. Ses chants, ses soins, ses caresses, son amour guérirent l'enfant au bout de quelques semaines.
Heureuse mère que son cœur a soudainement instruite des privations et des obstacles qui attendaient son fils s'il restait infirme! Tout infirme est un vaincu. Une défaveur durable s'attache dans notre société moderne à quiconque est privé des avantages du corps. Si la fortune ou le nom ne fait contrepoids à cette défaveur. l'infirme est déchu du droit de commandement. Lorsque des sympathies vont à lui. elles lui viennent d'hommes supérieurs ou se jugeant tels. Un infirme est souvent un protégé, rarement on le tient pour un égal. Que l'on s'étonne après cela de surprendre parfois un fonds d'amertume dans lame de l'infirme! Avec son bon sens populaire, la mère de Gigoux s'était pénétrée de cette vérité. Elle avait compris qu'un fils d'ouvrier, sans fortune et infirme, est irrévocablement condamné. Elle avait lu, la digne femme, non pas dans un livre, mais dans son cœur de mère ces curieuses paroles d'un contemporain : « 11 faut admirer beaucoup les esprits qui s'agitent dans un corps malade: je ne crois pas que ce soit un blasphème d'affirmer que la santé est une des conditions du génie. Ah! que de soins, ah! que de peines, ah! quelle lutte acharnée et violente à qui veut surmonter l'obstacle : et si le corps est malade.
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il sera bien difficile d'accomplir ces travaux pleins d'insomnies. L'abîme que tu vois à ta droite, infortuné, tu vas le porter dans tes œuvres! » Voilà ce qu'avait deviné, avant que Jules Janin l'eût écrit, la mère de Gigoux. Aussi lorsque le peintre parlait de sa mère, pour laquelle il professa toujours la vénération la plus profonde, les expressions lui manquaient, et volontiers il citait le mot heureux de son compatriote Victor Hugo : ce Ma mère... était ma mère! »
A peine adolescent, le fils du forgeron se recueillit et décida qu'il serait peintre. Le voisinage d'une artiste qui a joui plus tard d'une assez grande réputation, MI,C de Fauveau, a certainement aidé Jean Gigoux à caresser son rêve avec plus d'ardeur. Comment s'y prit notre peintre? Lui-même ne le savait plus, mais il avait obtenu d'être présenté à Mlle de Fauveau.
Je n'avais guère plus de treize ans, dit-il, quand eut lieu cette présentation. Jamais auparavant je n'avais approché personne s'occupant de peinture ou de dessin. C'était l'époque où Walter Scott jouissait de sa grande vogue. Ses romans très lus, exaltaient nos jeunes têtes. Mlle de Fauveau était certainement la plus aimable personne de Besançon.
Si Mlle de Fauveau fut la première à parler des maîtres devant le jeune Gigoux, celui-ci avait déjà reçu quelques principes du dessin. Un professeur l'avait entretenu des lois de la peinture, et, naturellement, ce brave homme s'était empressé de mettre sous les yeux de son élève ses propres travaux. Or, il était miniaturiste. On devine ce que devaient être les panneaux hésitants et léchés de ce petit peintre qui n'a point laissé de nom. Gigoux, mis tout à coup en face d'une peinture désordonnée, hardie jusqu'à la crudité, avec des empâtements d'une exagération fantastique, eut la révélation de ce que peut l'artiste en face de sa toile. Cette licence d'un peintre inhabile faisait naître dans l'âme de Gigoux un vague sentiment de la force que porte en elle la liberté.
L'éducation littéraire de Gigoux se ressentit du peu de surveillance que ses parents étaient en mesure d'exercer sur lui. On le croyait en classe alors qu'il faisait l'école buissonnière. Mais il ne cessait d'user de ses crayons. Le De Viris n'avait point à ses yeux l'attrait d'un coin de ciel ou d'une scène de genre rapidement dessinée sur les bords pittoresques du Doubs ou du haut des rem-
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parts. Toutefois notre jeune homme avait fait choix d'autres livres. Sur ce point, je suis d'avis qu'il n'est pas bon de contrarier l'inclination d'un enfant. Si le livre de chevet de l'adolescent est un livre sérieux et digne, ne le fermez jamais. Quel que soit ce livre, il porte dans ses pages le secret de la vocation de l'enfant. ( par une pente naturelle, irrésistible, c'est par une affinité de cœur ou de pensée que l'enfant va de lui-même au livre où il est question de ses pairs. Je connais tel historien qui. à l'âge de quinze ans, lisait sans se lasser jamais des encyclopédies biographiques. Des grands hommes de l'histoire, dans tous les ordres, il avait fait ses dieux. Les dieux de GigOUX ce furent les peintres et après les peintres ces héros taillés dans le granit pour l'immortalité par la plume incisive et sobre de Plutarque. Où ai-je pris ce détail ? Dans des pages écrites par Thoré, un ami de jeunesse de Gigoux.
La vocation du jeune artiste, écrit Thoré, l'entraînait en dépit de tout obstacle vers le dessin et il faisait parfois de petits portraits au crayon pour ses amis. Un jour, on lui donna, en reconnaissance, la Vie des hommes illustres de Plutarque, et la Vie des Peintres allemands, flamands et hollandais de Descamps. Voilà Gigoux qui se met à lire, jour et nuit, ces drames si simples, où la volonté et l'intelligence de l'homme triomphent de la nature et de la société ; le voilà qui s'émerveille Je ces luttes et de cette gloire ; et souvent des lueurs d'espérance passaient dans son cerveau : il entendait des voix mystérieuses qui lui soufflaient à l'oreille que, lui aussi, il était destiné à créer des œuvres vivaces et durables; et dans ses instants de repos, il allait s'asseoir sous l'ombre de quelque bois solitaire, et il relisait l'histoire de ses peintres bien-aimés. Ses vagues pressentiments finirent par se changer en une volonté énergique qui enfanta son avenir.
En i823, Gigoux remportait le premier prix de « Paysage d'après la gravure » à l'école gratuite de dessin de Besançon. Ce succès n'était pas de nature à flatter l'amour-propre du père de Gigoux. Le maréchai-ferrant commençait à trouver que son fils perdait beaucoup de temps à peindre. En homme pratique qu'il était, il avait son but : c'était de faire de son garçon un médecinvétérinaire. Mais quelque habileté que mit le père à contrarier la vocation de son fils, celui-ci ayant reçu quelques commandes de tableaux d'églises, notamment pour la paroisse de Nods1, dans l'arrondissement de Baume-lcs-lXunes. le produit de ces premiers travaux lui permit de se soustraire à l'influence paternelle en
1 L'éditeur de iS85 écrit à tort Xeau.
s'échappant de sa ville natale. Il vint à Paris comme tant d'autres, riche d'espérance et de volonté. Ceci se passait au début de l'année 1828. Gigoux entrait à l'École des Beaux-Arts le 2 avril suivant.
Le premier gîte occupé par Gigoux fut une chambrette au n° 5 de la rue de l'Est. Mais il ne fit que passer dans cette maison et il alla planter sa tente dans la rue de Bondy. A des époques diverses, Frederick Lemaître, Joséphine de Beauharnais, Mlle Laguerre, de l'Opéra, Paul de Kock ont habité la rue de Bondy. Gigoux choisit sa demeure au n° 70, tout près de l'hôtel des Rosambo, où le baron Taylor devait fonder un jour ses nombreuses sociétés de secours en faveur des artistes de tout ordre. Les premiers travaux de Gigoux dans cette demeure furent quelques lithographies. Puis il entreprit une grande Tête d'étude. Sa planche fut éditée, ainsi que plusieurs autres qu'il exécuta vers le même temps; puis le dessinateur prit ses pinceaux. C'est de cette époque que datent les relations de Gigoux avec Sigalon, Delacroix, Delaroche, Anton in Moine, Barye, de Vigny, dont il devait faire plus tard les portraits pour l'Artiste. X'oublions pas que déjà Sigalon avait exposé son Athalie au Salon de 1827, Delacroix, le Christ au jardin des Oliviers et Marina Faliero, Barye, plusieurs bustes, tandis que notre artiste ne devait débuter qu'en 1 8 3 1 . Cela ne l'empêcha pas de se lier avec les hommes d'avenir dès son arrivée à Paris. Decamps, Théophile Gautier, David d'Angers devinrent presque à la même date des amis pour Gigoux. Laissons-le parler de quelques-uns.
Decamps travaillait sans relâche, et Delacroix ne se lassait pas d'admirer la force de volonté de cet habile peintre. Cette admiration pour Decamps était d'ailleurs partagée par un autre vaillant homme, mais qu'il ne serait pas juste de placer au même plan que Delacroix. C'est à Sigalon que je fais allusion.
Le nom de Xavier Sigalon a eu un grand retentissement vers i83o. Beaucoup d'hommes dont les noms ont survécu se groupaient volontiers autour de iui. C'était un novateur hardi. Son audace lui avait fait un entourage. Le jeune maître avait sa cour dont le siège était le Cheval Blanc, sorte de cabaret situé au-delà de la Porte-Saint-Denis, au n° 56 du faubourg. C'est là que régnait Sigalon. Ses opinions, ses jugements faisaient loi pour ses auditeurs. L'irascible méridional n'admettait pas qu'on osât le contredire. Les commentaires, les observations n'étaient guère tolérés par cet esprit plein de rudesse, sans éducation, fait pour la dictature.
Quelque distance que le talent et l'éducation aient laissée entre Delacroix et lui, la personnalité de Sigalon est de celles dont il faut cependant tenir compte et je me plais à dire ce que je sais de ce brave homme.
Il était parfois tout d'une pièce. On l'eût pris pour un descendant Je-* hommes d'autre fois. II était capable de tous les sacrifices, de toutes les énergies lorsque s.i p.isi.m main art était en jeu. Il avait un ressort d'acier dans la volonté. Rien ne le pouvait dompter avant qu'il eut atteint son but.
1 a Locuste qui avait remporté la victoire contre les classiques (avec moins d'éclat toutelois que le Naufrage de la Méduse), VAthalie que l'on conserve au Musée de Nani
'. .le >ainl Jérôme qui est au Louvre ont été peints par Sigalon dans le grenier qui lui servait d'atelier. Je ne vous dis rien de sa chambre à coucher : ce devait être quelque
soupente des en\ iroi
1 i Vision ■:'-■ aint fit 'm dont nous parlons est la première commande que lui ait laite la liste civile. Il avait fallu que Sigalon exposât la Jeune Courtisant et Locuste avant d'attirer sur lui les laveurs du pouvoir. Ces laveurs, du reste, ne lui tirent pas de jaloux. La commande du Saint Jérôme fut de quatre mille francs. On connaît la composition. Le saint, couché sur la roche, se réveille au bruit terrifiant des trompettes du Jugement dernier. Cette toile tient son rang parmi les chefs-d'œuvre de notre école dans les galeries nationales du Louvre.
Sigalon n'avait pas le travail facile. Quelque longues que lussent les journées, il ne quittait la brosse qu'à la nuit. Des amis le venaient-ils voir, il descendait de son échelle, :nait de trois pas, clignait de l'œil en regardant son tableau et répondait machinalement aux propos de son interlocuteur. Il était manifeste que les visites n'interrompaient pas le travail de sa pensée. Tout en écoutant parler autour de lui, le peintre cherchait l'expression juste qu'il donnerait à la tête d'Athalie, au torse de Saint Jérôme. C'est ainsi qu'un jour, en ùcc de ce dernier tableau, nous le vîmes se répéter à lui-même : « Ce n'est pas cela... ce n'est pas cela... mon torse n'est pas assez apostolique. ».
Aucune hardiesse de langage n'effrayait Sigalon. Il poussait sur ce point l'audace jusqu'à la grossièreté. Ayant conscience de sa force, il manquait de cette adresse délicate qui permet a l'homme de valeur de sL- préparer la place qui lui est due lorsqu'on oublie de la lui offrir.
Decaisne, un peintre officiel de ce temps-là, très en cour, fort aimable homme, vint un jour chez Sigalon, peu après le Salon de 1827. L'jithalie n'avait pas été un succès auprès du public. La montre de Sigalon avançait. Mais les artistes, les gens dépensée, les indépendants de la presse avaient dédommagé par leurs éioges enthousiastes le peintre SAtl.vlie de la froideur dédaigneuse des ignorants. Decaisne crut pouvoir aborder ce sujet bridant. C'était une faute. Il n'eut pas plutôt exprimé à Sigalon, dans les termes les plus mesurés, combien il était personnellement affligé de la chute de VAthalie, que le peintre intraitable se retourna et toisant son interlocuteur d'un regard hautain dans lequel perçait sa colère, il s'écria d'une voix formidable en accentuant chaque syllabe : a Oui, j'ai fait une chute, mais une chute de géant. »
A l'époque où nous ramène Gigoux par ses souvenirs, l'école anglaise avait vu disparaître Bonington. Quel aquarelliste et quel peintre! C'est à propos de Bonington que Delacroix a écrit dans une lettre à Bûrger, — que nous appelons Thoré : — « J'ai beaucoup connu Bonington et je l'aimais beaucoup. Xous l'aimions tous. Je lui disais quelquefois : « Vous êtes roi dans votre domaine « et Raphaël n'eût pas fait ce que vous faites. Xe vous inquiète/ « pas des qualités des autres ni des proportions de leurs tableaux « puisque les vôtres sont des chefs-d'œuvre. » Ainsi parle Delacroix
dans sa droiture, dans son admiration pour un peintre contemporain de ses belles années. C'est du même peintre que Thoré doit écrire plus tard : a Bonington est une sorte de sylphe léger qui montre la nature en l'effleurant. » Gigoux ne l'a pas connu, Bonington étant mort le 23 septembre 1828 avant d'avoir accompli sa vingt-septième année. Mais le souvenir du jeune maître était vivace lorsque notre artiste fit ses débuts à Paris.
C'est, je crois, à l'un de nos derniers Salons, sur les divans du palais des Champs-Elysées, que Gigoux fut amené à nous dire quelques mots de Bonington.
Étrange métamorphose, dit-il, que les Salons d'aujourd'hui, si on les compare aux Salons de 1828, de i83i et des quinze années qui suivirent. Aujourd'hui, plus d'oeuvre conquérante, plus d'hommes de la taille d'Ingres, de Delacroix, de Vernet, de David et de Pradier, qui s'emparaient d'un seul coup de leurs lettres de maîtrise. Mais le public, la foule trouve le Salon bien plus attrayant. Les peintres se sont rapprochés d'elle. Ils placent sous ses yeux, à la portée de son goût, de son esprit, des oeuvres agréables. Elles sont nombreuses. La plupart sont de bonne facture. Aussi la foule se presse au Salon. Elle regarde, sans trop songer à ce qu'elle voit ; mais le jeune peintre de nos jours a pris soin de prévoir cette nonchalance de l'esprit chez le visiteur. Lui-même s'est abstenu de penser. Aussi, comme la foule et lui tombent promptement d'accord !
Certes, les jeunes gens de ce temps ne ressemblent guère aux rapins d'il y a cinquante ans. Ils n'en cherchent pas si long que nous. A quoi bon ? Le public paie leurs toiles telles qu'ils les produisent. La plupart d'entre eux atteignent à l'aisance. Il en est qui vont jusqu'au luxe. Jadis nous n'avons pas connu tant d'opulence. Le commerce des tableaux qui se fait aujourd'hui jusqu'en Australie était centralisé à Paris. Paris était le producteur et l'acheteur. On n'eût pas trouvé vingt francs dans toute la France, en dehors de Paris, d'un excellent tableau. Aussi Bonington, qui est un maître de premier ordre, n'a guère vendu ses meilleures aquarelles ou ses tableaux que cent et cent cinquante francs. Je ne sais si ses plus belles choses ont atteint trois cents francs.
Bonington suivit l'atelier de Gros, au palais de l'Institut. Mais, soit que le jeune artiste comme l'a dit un de ses biographes, cédât souvent à la tentation de franchir le pont des Arts et de vivre au Louvre plus longuement qu'à l'atelier, soit que Gros inoccupé se désintéressât trop complètement des élèves qui se réclamaient de son patronage, il arriva que le maître ne connaissait ni le nom, ni les traits de Bonington. Entrant un jour à l'atelier : « Vous ne vous occupez pas assez de la couleur, dit Gros à ses élèves. Messieurs, tout l'art du peintre est dans la couleur et le dessin. Le dessin, c'est l'ossature; la couleur, c'est la poésie, le charme, la lumière, la vie. Il n'y a pas d'oeuvre durable sans la vie. Au cours de mes promenades à travers Paris, je rencontre aux vitrines des marchands des aquarelles et des tableaux ruisselants de lumière. Allez voir cela, étudiez cela, étudiez cela, Messieurs. C'est superbe. Ces œuvres sont signées Bodington, Bonington, je ne sais au juste ; mais, quel qu'il soit, ce peintre est un maître ! »
On raconte que Bonington, présent à l'atelier pendant que Gros parlait ainsi, baissait la tête et ne soufflait mot, perdu au milieu de ses camarades.
Cette anecdote avait cours dans ma jeunesse. Je l'ai entendu rappeler maintes fois par les élèves de Gros. Bonington est, en effet, l'homme de France et d'Angleterre qui a le mieux compris le jeu de la couleur et Je la lumière. Que de chefs-d'œuvre n'eût-il pas produits s'il lui avait été donné de fournir une vie d'homme ! La nature avait tout fait pour lui.
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Nous croyons utile de rapprocher de ce trait quelques paroles de Gigoux sur le peintre Valenciennes. Bonington et Valenciennes sont morts à moins de dix ans d'intervalle. Leur souvenir n'était pas effacé dans l'école en i83o, mais combien différente fut leur nature! Valenciennes était de la famille de Vien, tandis que Bonington était de la race des maîtres. On le voit, ce n'est pas le même sang.
Valenciennes, — c'est Gigoux qui parle. — Jate Je la fin du dernier siècle. Il a peint la nature telle qu'elle devrait être. Ne riez pas. je suis sérieux en m'exprimai» ainsi. Homme de réaction à la suite de Louis David, il avait assez de talent pour taire mieux qu'il n'a l'ait. Mais il commença par suivre la mode, puis sans trop sans douter, ce fut lui qui donna le ton. A l'époque de mes débuts à Paris on allait voir au Luxembou tableau de Valenciennes, Ciciron, questeur en Sicile, tombeau à ■ le. La
toile est au Louvre. C'est le morceau de réception du peintre. 11 date de 1787. 11 y avait encore en i83o des gens graves qui, de bonne foi, saluaient en Valenciennes le plus illustre représentant de notre école pour le paysage. C'était le cas de dire que ceux qui parlaient ainsi n'avaient rien oublié ni rien appris. Pendant ce temps, une révolution s'opérait parmi les peintres.
Je possède dans ma collection un grand et magnifique dessin de Valenciennes, dont le sujet, s'il était exécuté sur toile, servirait de pendant à la Découverte du tombeau d'Archimide. C'est une œuvre de valeur, très achevée, a l'estompe et au crayon. En ce temps-là c'était le règne de l'estompe. Conté venait d'inventer son crayon. Il n'y avait pas jusqu'aux miniatures qui ne se fissent à l'estompe. Les dessins de Prud'hon témoignent de l'habileté à laquelle on était parvenu dans le maniement de l'estompe et du crayon Conté. Decamps en usa beaucoup, puis la mine de plomb prévalut et ses croquis d'après nature furent presque tous exécutés à la mine de plomb.
J'ai nommé Prud'hon. Lui aussi venait de disparaître à l'époque dont je parle. Mais Prud'hon n'était pas absent de notre milieu. La place qu'il y avait occupée était trop grande pour que sa mémoire s'efiaçàt de sitôt. Cependant, contemporain de David, il n'avait pas comme lui laissé toute une phalange de disciples. Prud'hon n'a pas d'élève parce que le don de poésie ne peut se transmettre, et Prud'hon est poète autant que peintre. Ses personnages aériens, fuyant dans l'éther, noyés dans une vapeur légère et lumineuse, sont bien plutôt entrevus que dessinés. On dirait des êtres de fiction, traversant le ciel de notre pensée pendant que les dernières notes d'un hymne d'amour expirent sur le clavier.
Comme tous les poètes, Prud'hon parlait peu. Il aimait le recueillement. Le mot arrivait malaisément à ses lèvres, mais l'image, plus vivante que le mot, naissait d'elle-même au bout de son crayon. 11 n'était pas avare de ses dessins. Quelques traits lui suffisaient pour traduire son rêve sur le papier. Et ce qui autorise pleinement le titre de poète que je me plais à donner à cet esprit délicat, toujours effleuré par le vent de la douleur, c'est que le rêve chez lui précédait tout travail de la main. D'autres cherchent leur pensée dans des coups de crayon jetés au hasard, comme un musicien jette des notes sans suite avant de saisir la mélodie qu'il voudrait fixer. Chez Prud'hon, rien de semblable. Son esprit fertile et douloureux, car son œuvre confine par tous les points à l'élégie, son esprit fertile et douloureux était plein de visions auxquelles il donnait à chaque heure, je n'ose dire un corps, mais une forme impalpable, radieuse et jeune.
François Devosge, directeur Je l'école de Dijon avait été le maître de Prud'hon.
Devos»e est l'émule de Vien '. Tous deux sont des précurseurs du retour de la peinture française vers l'antiquité. Quelle réputation n'a-t-on pas faite à Vien pour avoir été le maître de David et un rénovateur de notre art national ! Devosge est supérieur à Vien. Il avait pour lui le savoir, l'habileté, le talent. Devosge était un homme du monde accompli : c'était une intelligence, mais le théâtre sur lequel il dut vivre fut des plus humbles. Le cercle étroit de la vie provinciale l'a empêché de rayonner. Dijon peut être fier de Devosge, car c'est Dijon qui lui a volé sa gloire. Vien put vivre à Paris. Le secret de sa renommée, peut-être aussi, dans une faible mesure, l'accroissement de sa science pittoresque, doivent être imputés à Paris.
Aussi Vien eut David pour disciple et Devosge a Prud'hon.
Si Prud'hon eut été le contemporain de Michel-Ange à Florence, il aurait sa place auprès d'Andréa del Sarto. Si François Boucher, au lieu de naître en France au XVIII0 siècle, était un homme de la Renaissance italienne, peut-être faudrait-il chercher ses œuvres parmi celles que nous a laissées Raphaël. Boucher, tout aussi bien que Prud'hon, était doué.
Te complétai les souvenirs de Gigoux en lui rappelant que Joshua Reynolds, il y a cent ans, parla de Boucher devant l'Académie royale de Londres. Il raconta qu'il s'était un jour présenté chez Boucher. Le peintre français travaillait, sans modèle d'aucune sorte, à une grande composition, et il avoua naïvement à Reynolds que l'étude de la nature ne lui semblait pas utile depuis qu'il était parvenu à l'âge d'homme. Reynolds se moqua finement de Boucher au sujet de cette confidence. C'était son droit. Mais les défauts de Boucher comme ceux de Prud'hon tiennent à des causes secondaires. Ces maîtres avaient en eux l'étincelle, et je doute vraiment que Joshua Reynolds, malgré son talent plein d'éclat, mérite jamais que l'on dise sur lui ce que Gigoux se plaisait à dire sur Boucher et Prud'hon : ces deux hommes jouiraient de toute renommée s'ils avaient appartenu à l'école toscane au XVIe siècle.
A mainte reprise, dans ses entretiens, Gigoux est revenu sur Bonington et Prud'hon. Prud'hon, le poète du crayon que David appelait « Watteau », que d'autres avaient surnommé le « Corrège français », était l'objet d'une admiration profonde de la part de notre peintre. Ce n'est pas que Gigoux ait été en aucune façon l'imitateur du procédé de Prud'hon. Il ne se passait guère de jours que Gigoux ne travaillât devant la nature. Mais est-il sage de condamner les chefs-d'œuvre, quelle que soit la méthode qui les
1 L'éditeur des Causeries publiées en iS85 écrit « de Vosges ». C'est une faute. De même ne fallait-il pas laisser dire à Gigoux que David et Prud'hon sont nés à Dijon. Le premier a vu le jour à Paris et le second à Cluny.
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ait produits, quelques lacunes qu'on y relève? Il nous semble que les lignes qui précèdent renferment un croquis très juste de Prud'hon. 11 dessine et il peint sans regarder. Son modèle est en lui-même. C'est un acte d'intelligence, c'est une lecture intérieure. — iuIiis légère, — qui est son génie. Ainsi font les poètes. Ainsi Dante a chante Béatrix et Francesca di Rimini; Michel- Ange. Vittoria Colonna; Pétrarque. Laure de Noves, muses disparues et toujours visibles, voix éteintes et puissantes parce que l'âme des poètes ne sait pas guérir et garde avec orgueil les glorieuses cicatrices d'un amour idéal.
S'il convient de dire de Prud'hon : c'est un poète, Bonington veut qu'on l'appelle le peintre. 11 eut comme Prud'hon sa passion maîtresse. 11 vécut d'un amour élevé. L'art a rempli toute sa vie. Il est mort consumé. « Il travaillait trop, il étudiait toujours », a dit Thoré. C'est son art qui l'a tué à l'exemple de ces jeunes maîtres dont les noms sont synonymes de gloire et de deuil précoce. Lucas de Leyde, Paulus Potter et cent autres. Entre tous. Bonington meurt le plus jeune, comme si la maturité rapide du génie était inconciliable avec une existence prolongée, de peur que l'humanité ne se décourage en lace de ces hommes supérieurs pour lesquels la caducité des choses d'ici-bas cesserait d'être. Soit. Ne plaignons pas cet adolescent plus grand qu'un homme. Mieux vaut redire sur lui les vers du poète :
Meurs Jonc ! ta mort est douce et ta tâche est remplie.
Et puisque tôt ou tard l'amour humain s'oublie, Il est d'une grande .'une et d'un heureux destin D'expirer comme toi pour un amour divin !
Mais si attachant que soit le souvenir de Bonington, les amis personnels de Gigoux ne nous permettent pas de nous attarder à l'évoquer. C'est Jules Janin qui nous appelle. Jules Janin dont Sainte-Beuve a dit : « Il s'est fait un style qui, dans ses bons jours
et quand le soleil rit, est vif, gracieux, enlevé, fait de rien, comme ces étoffes de gaze, transparentes et légères, que les anciens appelaient de ['air lisse, ou encore ce style prompt, piquant, pétillant, servi à la minute, fait l'effet d'un sorbet mousseux et frais, qu'on prendrait en été sous la treille. » Jules Janin habitait alors auprès de sa vieille tante morte à quatre-vingt-treize ans. Gigoux ne tarda
pas à le connaître. Qui donc parmi les jeunes de ce temps-là pouvait passer près de Janin sans le voir ou sans l'entendre ? Personne.
Alfred et Tony Johannot, Eugène et Achille Devéria devinrent des camarades pour notre peintre pendant ces années brillantes qui avoisinent i83o et auxquelles il serait permis d'appliquer le mot séduisant de Renaissance.
Le Salon de 1 83 1 s'ouvrit le Ier mai au Musée royal. La dernière exposition datait de 1827. Est-ce pour dédommager les artistes vivants de la longue privation dont ils avaient souffert que le gouvernement s'abstint de limiter le nombre de leurs envois? Quoi qu'il en soit, le Salon de i83i compta plus de 3ooo ouvrages alors que celui de 1827 n'en avait renfermé que 1800. Ce fut un événement. Hersent, peintre timide et correct, reçut à cette exposition le premier avertissement de la défaveur du public. Horace Vernet ne fut guère mieux accueilli. Ses batailles de Jetnmapes et de Valmy, populaires avant i83o, alors qu'il était interdit au peintre de les sortir de son atelier, perdirent tout intérêt au Louvre. L'histoire est de tous les temps; la politique n'a qu'un jour. On préférait, non sans justesse, à ces vastes toiles qui n'avaient ni la solidité ni le caractère des peintures militaires du baron Gros, la Vue du pont de Dunkerque, parlsabey, les portraits de Champmartin, les miniatures de Mme Lizinska de Mirbel.
Schnetz, Delacroix, Léopold Robert, Granet, de La Berge, Paul Huet et Sigalon qui avait exposé la Vision de saint Jérôme dont nous parlons plus haut, eurent aux yeux des artistes et de la critique les honneurs du Salon.
David, Pradier et Barye chez les sculpteurs dominaient sans conteste.
Gigoux glissa furtivement au Salon de i83i quelques Portraits dessinés à la mine de plomb et diverses lithographies, pendant que son ami Antonin Moine envoyait au Musée royal ses premiers essais en sculpture. La Chute d'un Cavalier par Antonin Moine fut remarquée. C'était un bas-relief en plâtre, et malgré la différence des procédés, le nom de Géricault fut prononcé par plus d'un connaisseur devant le cheval modelé du jeune statuaire. On parla beaucoup de la composition charmante d' Antonin Moine, les Lutins en voyage, cavalcade fantastique de malins démons aux têtes
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fines et rieuses. On eût dit des Lutins du sculpteur qu'ils étaient les réprouvés du ciel idéal de Prud'hon. Moine, pour son début.
avait en outre expose deux cadres de médaillons que David d'Angers n'eût pas désavoués. « Deux têtes de femmes, écrivit .1 ce propos Gustave Flanche, détachées du tond, ronde bosse, se colorent harmonieusement; un grand médaillon de femme vue de face, reproduit avec bonheur le type de la Giocunda de Léonard. Avant de le voir, je n'aurais pu croire qu'il fût possible de trouver dans la glaise ces yeux voilés et souriants, ces fossettes si jeunes et si enfantines, ce front pudique et timide, que \1. Moine nous a donnés. Je ne sais pas si jamais la sculpture a lutté de plus prés avec la peinture. Nous pouvons affirmer, au moins d'après deux exemples, que l'auteur a tout ce qu'il faut pour faire d'admirables bustes de femmes. 11 possède tous les éléments nécessaires pourtraduire fidèlement et sans pauvreté les moindres accidents qui se rencontrent dans une tête: il entre à merveille dans l'esprit d'une physionomie ; or, le plus souvent la beauté d'une femme s'évanouit sous l'ébauchoir du sculpteur. » Certes l'éloge est enviable. Bien peu d'artistes ont eu la joie d'entendre ainsi juger leur premier essai. Des débutants de la taille d'Antonin Moine pourraient être salués du titre d'hommes supérieurs. Hélas! combien la gloire est chose vaine ! Le statuaire avant de pétrir l'argile avait tenu le pinceau. On se souvenait d'avoir applaudi à des paysages signés de lui. exposes au Musée Colbert. Inutiles acclamations. Antonin Moine vivait dans le dénuement. Les commandes qu'il recevait comme peintre, pastelliste ou sculpteur étaient rares. La lutte inégale dans laquelle il devait succomber dix-huit ans plus tard avait commencé pour lui. Ses amis s'étaient émus de ce duel lent et douloureux d'un vaillant homme aux prises avec les difficultés de la vie. et Gigoux, l'un des premiers, avait essayé de venir en aide à l'artiste. Chargé de la décoration d'un hôtel, Gigoux s'était généreusement désintéressé d'un plafond au profit de son ami malheureux. L'intention louable de Gigoux ne réussit pas pleinement. On en jugera par cette lettre inédite d'Antonin Moine.
Je ne mis, mon cher Gigoux, comment vous arranger cela. Votre tableau n'est pas fait, et cependant vous devriez l'avoir depuis longtemps. La bonne volonté que j'y ai mise n'a servi à rien de bon. J'ai tout gâté pour avoir voulu aller trop vite. Mon diable de Vase me
fera perdre la tète. M. Brongniart m'assassine. Je néglige tout pour lui et encore il trouve que je n'avance pas assez. J'ai voulu travailler pour vous à la dérobée, mais j'ai vu trop tard que ce moyen ne m'est pas favorable. Enfin j'ai regret de l'avouer, il faut que j'abandonne ce travail que vous m'aviez si gracieusement proposé, et qui, dans toute autre circonstance, m'eût fait à coup sur le plus grand plaisir. Je suis surtout désolé de vous avoir fait attendre si longtemps pour rien. Excusez-moi, mon cher ami ; une autre fois je calculerai mieux les chances de réussite.
Le « diable de Vase » dont parle l'artiste était destiné à la manufacture de Sèvres que dirigeait alors le chimiste Alexandre Brongniart.
La lettre qu'on vient de lire et que nous avons empruntée à la collection de Gigoux, porte la date du 29 décembre i83i.
Victor Escousse habitait comme Gigoux au n" 70 de la rue de Bond}-, lors de la catastrophe du 25 février i832. On connaît l'histoire de l'infortuné. 11 avait fait jouer avec éclat sur le théâtre de la Porte-Saint-Martin un drame en trois actes, Faruck le Maure1. La première représentation eut lieu le 25 juin i83i. L'auteur n'avait pas dix-huit ans. A six mois de date, il donnait au Théâtre-Français une tragédie Finie III, froidement accueillie par le public 2. C'est alors qu'il s'associe Auguste Lebras, et en quelques semaines tous deux composent un drame. Raymond, qui est joué sans succès le 24 février i832. Le lendemain, Escousse, désespéré, fait tenir ces lignes à Lebras : « Je t'attends à onze heures et demie, le rideau sera levé, je t'attends afin que nous précipitions le dénouement. » Lebras est exact au rendez-vous, et tous deux meurent asphyxiés dans la nuit.
Musset, qui méditait Rolla, au moment du double suicide de la rue de Bondy, ne s'était pas soustrait à l'impression générale causée par cette mort. On connaît les trois vers par lesquels se termine la fameuse apostrophe : « Dors-tu content. Voltaire? » Ils renferment l'aveu terrible du scepticisme de l'époque :
1 Pourquoi l'éditeur de i8S5 a-t-il écrit « Férouk le Maine ■• ?
- Victor Escousse, dans une lettre datée du 2 décembre [83l, et adressée à René Perin, prie son correspondant de ne pas le décourager en critiquant trop sévèrement son ouvrage (Pierre III), et il ajoute : « Si vous convenez comme les autres journaux que mes défauts sont de mon âge, laissez-moi grandir, et je me dépouillerai de mes défauts. » (Cette lettre qui faisait partie de la collection du chevalier de R... a passé en vente le 3o novembre i863.)
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Quand on est pauvre et fier, quand on est riche et triste.
On n'est plus assez fou pour se faire trappiste,
Mais on fait comme Escousse, on allume un réchaud.
Pour être mieux frappes que les vers bien connus consacrés par Béranger à Escousse et à Lebras, ceux de Musset sont aussi plus désespérés.
Après tout, qu'y a-t-il donc de si poignant dans cette mort coupable d'un jeune fou que sa destinée avait fait célèbre dès l'adolescence ? Combien luttent sans trêve pendant de longues années et savent ne pas fléchir:- Notre âge. qui n'a pas la grandeur des temps où nous rappelle la jeunesse de Gigoux, a cependant sus compensations. Xous aussi, nous avons récemment conduit le deuil de deux jeunes hommes ensevelis le même jour dans une mort commune. Mais quelle distance entre le trépas d'Escousse et de Lebras et la fin tragique mais glorieuse de Crocé Spinelli et de Sivel ! Quand on veut mourir, on se fait tuer. La science, l'art, la patrie ne font guère moins de victimes que les batailles. Bonington, la Malibran sont morts pour l'art; Crocé Spinelli et Sivel pour la science; Llattcrs et Crevaux pour la patrie. Ceux-là n'ont pas répudié l'idéal: ils ont vu par delà nos réalites terrestres. froides, mesquines, décevantes, et ils sont ailes vers un but radieux, guides par leur rêve comme autrefois les Mages par l'étoile d'Orient, et la brève apparition de ces enthousiastes dans nos r.uiL;s. de ces hommes dont l'âme, l'intelligence, l'activité habitaient les sphères supérieures. * <-ho7. en Dieu, pendant que leurs corps étaient près de nous, le rapide séjour de ces hommes d'élite sur notre terre est un exemple.
Au cours de l'année i832, Gigoux transporta ses pénates rue Saint-André-des-Arts. C'est là qu'il devait peindre, sur une toile de quatorze pieds, les Derniers moments île Léonard de I uni. Ce changement de domicile fit naître chez le peintre un amour du luxe qu'il est de notre devoir de révéler. Gigoux, le croiraiton ? à peine installe dans sa mansarde de la rue Saint-André-des- Arts, fit l'acquisition d'une courte-pointe de calicot ! Indice inquiétant pour la bourse de notre artiste. Où ai-je pris ce détail? Est-ce le peintre qui me l'a confié:- Que nenni ! Je l'ai trouvé dans une lettre tout intime de Mme Benjamin Constant, femme d'esprit et
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de haute distinction, d'origine germanique. Un jour, Gigoux est en soirée chez les sculpteurs Joseph et Théophile Bru; Mme Benjamin Constant est au nombre des invités. Notre peintre est en veine de belle humeur, — selon sa coutume, — et sans peine on lui fait raconter ses années disparues. Il parle de Besançon, de l'Allemagne, de la Suisse, de la rue de Bondy, des plages normandes et de sa coquette mansarde de la rue Saint-André-des-Arts. Or, dans son récit qu'il n'a point étudié, l'imprudent parle avec complaisance de sa courte-pointe de calicot ! De même qu'Érasistrate avait surpris dans un regard la passion d'Antiochus pour Stratonice, Mme Benjamin Constant saisit sous la parole émue de notre peintre, lorsqu'il rappela les splendeurs naïves de son ameublement, les rêves d'opulence qui l'avaient agité. Dès le lendemain, Gigoux recevait de Mme Benjamin Constant les lignes que voici :
Après le souvenir de la soirée que je dois, Monsieur, à l'amitié des Bra, souvenir qui pour moi aura bien des lendemains, serait-ce trop présumer de vous, de vous demander de consacrer chez moi le samedi en venant avec ces mêmes amis faire un petit diner bien simple, bien sobre, digne du temps où votre courte-pointe de calicot était du luxe pour vous ! Vous ne sauriez douter du plaisir que vous me ferez ; aussi, comme l'avare qui croit posséder déjà ce qu'il espère, j'aime à terminer ces lignes en vous remerciant d'avance de ne pas me refuser.
Quelle imprévoyance chez Gigoux de nous avoir laissé lire ce billet ! Le peintre n'y a vu sans doute que l'invitation d'une femme aimable, et voilà que nous y cherchons la trace accusatrice de prodigalités prématurées, à moins que cette histoire de courte-pointe n'ait d'autre objet sous notre plume que de faire connaître au lecteur les relations de Gigoux dans le monde d'hier.
Dès les premiers mois de son séjour à Paris, l'artiste avait fréquenté le salon de son compatriote Nodier, et Gigoux habitait encore rue de Bondy lorsqu'il manifesta le projet de faire le portrait de Marie Nodier qui lui écrit sans retard :
Si vous êtes libre de me recevoir samedi, à midi, nous irons commencer ce charmant portrait dont je suis d'avance si heureuse.
Le peintre collaborait alors au journal l'Artiste, fondé par Ricourt. Nombre de portraits lithographies par Gigoux datent de cette époque et furent publiés dans l'Artiste. Ce que David d'Angers avait entrepris avec l'ébauchoir, le peintre l'exécutait
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avec son crayon. Tous deux frappaient aux portes Je leurs contemporains, l'un pour fixer leurs traits dans le bronze, l'autre pour les graver sur sa pierre. Heureux temps que celui où il est permis de présager une renommée durable à l'homme que l'on rencontre dans la rue. au spectacle ou dans les salons! C'est à peine si de nos jours nous osons compter sur une semaine de réputation pour les plus habiles et les plus grands. Or. l'intuition des maîtres de [83o ne les a pas trompes. Les hommes de leur jeunesse sont demeurés jeunes. Ils nous attirent. Nous vivons de leur vie. Les médailles de David, les lithographies de GigOUX sont les pages jumelles d'un même livre dont la lecture ne lassera personne.
Une part de l'attrait qui s'attache à ces documents pris sur le vif. « ad vivum », comme l'écrivait Covzevox au pied de la statue de la duchesse de Bourgogne, doit être attribuée sans doute à l'ardeur généreuse de ces ouvriers en face de leur noble travail. On connaît ce billet de David d'Angers, laconique et joyeux comme un bulletin de victoire :
L'autre jour, l'abbé de Pradt ma donne une séance dans une petite chambre d'introduction. Son domestique le coiffait. Je ne le voyais qu'à travers un nuage de poudre qui metouffait. N'importe, mon cœur battait. Je sortis de chez lui tout couvert de poudre, mais j'avais son profil.
Dans une autre occasion, David revient sur son labeur préfère.
Je poursuis ma galerie de contemporains malgré les dégoûts à essuyer. Pour obtenir de faire un portrait, il faudrait, pour ainsi dire, se mettre à genoux devant l'homme qui brûle de l'avoir. Je suis étonné que ma timidité disparaisse lorsqu'il s'agit de pareilles choses. Je ne vois plus que l'œuvre : j'oublie l'homme. Je deviens indulgent pour cette pauvre carcasse humaine, esclave des moindres accidents de l'atmosphère et des piqûres de la civilisation. Je n'envisage que le génie : c'est devant lui que je m'incline, car il est immortel. La carcasse disparaîtra bientôt, et pour toujours. Ces messieurs ne viendraient pas chez moi, mais je n'y tiens pas. On me rencontre avec une petite ardoise, courant comme si j'allais voir l'immortalité.
Ces dégoûts à essuyer dont parle David, Gigoux les a certainement connus. Ses démarches pour obtenir de faire les portraits de ses contemporains n'ont pas toujours été suivies de succès. Je n'en veux pour preuve que cette lettre de Scribe, datée de Montalais le 3i juillet i832, qui ne renferme d'ailleurs rien de blessant pour l'artiste :
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Je commence par vous remercier Monsieur, de l'honneur que vous voulez bien me faire, mais j'ai toujours pensé que les traits d'un auteur de vaudevilles ne valaient pas la ' peine d'être montrés au public qui, je crois, s'en inquiète fort peu. C'est dans cette idée que jusqu'à présent je n'ai jamais voulu faire faire mon portrait. J'ai refusé des amis intimes à moi, lithographes, peintres ou sculpteurs qui, comme vous, Monsieur, avaient la bonté de me le demander, et vous l'accorder maintenant serait pour eux un procédé peu obligeant dont leur amitié aurait droit de s'offenser.
Si Dorine avait pu lire cette lettre, elle n'eût point manqué de dire :
Qu'il soit ou non poli, un refus n'a qu'un nom.
La suscription de la lettre d'Eugène Scribe mérite d'être relevée : A Monsieur Gigoux, éditeur de l'Artiste.
C'est ainsi que le collaborateur de Ricourt est trahi par ses propres correspondants.
Gigoux est plus heureux avec George Sand. Il est vrai que Gustave Planche est dans le complot et c'est le critique déjà redouté de la Revue des Deux Mondes qui écrit en ces termes pleins de mystère :
Mon cher ami, je vous enverrai demain mardi à midi la personne dont je vous ai parlé pour le portrait à la mine de plomb. Si vous ne me faites rien dire dans la journée, je croirai que vous êtes chez vous à l'heure indiquée.
On ne peut rien souhaiter de moins compromettant que ce billet pour l'auteur de Rose et Blanche et à'Indiana.
Mais le Salon de i833 nous talonne et Gigoux se propose d'envoyer au Musée Royal les portraits lithographies des Johannot, d'Antonin Moine, de Delacroix, de Delaroche, de Sigalon. Ces artistes se succèdent dans l'atelier du peintre où ils rencontrent de temps à autre le lieutenant-général Josef Dwernicki et le comte palatin, général en chef de la garde nationale de Pologne, Antoine Ostrowski.
L'histoire de ces grands proscrits est connue. Dwernicki est à jamais célèbre par la défaite du général Geismar à Stoczek, du général Krentz à Nova-Wies, le ravitaillement du fort de Zamosc et la victoire de Boremel remportée sur le général Rùdiger dont les troupes égalaient quatre fois en nombre celles de Dwernicki.
Le comte Ostrowski n'est pas moins illustre. Implacable ennemi de la Russie, il avait fondé sur la mute de Cracovie la colonie de Tomaszow qui devint promptement florissante. Lors de la révolution de [83o, il pénétra dans Varsovie, et, seconde par son frère Wladislas, sa conduite fut celle d'un héros pendant que dura l'agonie sanglante de la Pologne. Au lendemain de ces jours glorieux, les deux frères d'armes furent exiles et Montalembert les ayant fait asseoir à son foyer, ne parla plus de la Pologne dans les Chambres françaises qu'en lui donnant le nom de a Nation en deuil ».
Gigoux devait exposer au Salon de l833 les portraits peints de ces deux vaillants Polonais. L'exil a son auréole.
Mais avant de juger le fin profil des Johannot, dessine par notre peintre, sachons de lui ce qu'il pense de ces jeunes artistes.
C'est le burin qui détermina chez les Johannot la vocation du dessinateur. Il i nulle étude préalable à l'origine de leurs illustrations. Les maîtres leur étaient inconnus. Ils n'avaient pas eu le temps de lire les chefs-d'œuvre de la peinture, tout occupés de parcourir les vieux missels, les chartes enluminées afin d'y surprendre le moindre détail du costume intéressant le moyen-âge. Bref, les premières investigations que tirent Alfred et Tony Johannot dans le domaine de la couleur furent dirigées vers la couleur locale, l'exactitude. Initiation périlleuse, leurs vignettes se comptent par milliers. Presque toute, sont charmantes. Ces deux jeunes hommes ont été pour notre temps de véritables et brillants rénovateurs de l'illustration, telle que l'entendaient les maîtres habiles du dixhuitième siècle, lit Dieu sait quel trésor de grâce ils ont dépensé dans leurs figures, femmes ! Le romantisme n'a rien rêvé de plus charmant. L'originalité est la qualité maîtresse de leur œuvre immense.
Je lis en [832 leur portrait pour VArtiste. Alfred était l'aîné. 1res contenu, de manières réservées, parlant peu, il n'avait pas l'extérieur accueillant. Beaucoup de gens ont pris ces dehors pour de la froideur. Tel n'était pas le fond de sa nature. Alfred Johannot se sentait miné par une maladie de poitrine. Lui-même m'a confié qu'il en était parfois à retenir sa respiration. Il est mort le 7 décembre iN3; '.
On conserve au Musée de Versailles plusieurs tableaux d'Alfred Johannot, remarquables par l'entente de la composition. Il avait acquis en dessinant ses innombrables vignettes une souplesse d'imagination qui le rendait apte a tirer un tableau de la moindre scène dont le hasard le faisait témoin. L'ne autre qualité qui distingue les compositions d'Alfred Johannot, c'est le naturel et la vérité de ses personnages. Tous sont authentiques. On dirait que le peintre a connu l'individu, la personne intime chez Rob-Roy ou Louis XI, qu'il a suivi ses héros à l'heure où ils se croyaient sans témoins, aussi l'attitude et le geste sont-ils de l'homme. Quant aux fonds dans les tableaux d'Alfred Johannot, ils n'ont jamais rien de banal ; le peintre les recule à son gré d'après des mathématiques dont lui seul est maître.
' L'éditeur de [385 laisse dire à Gigoux que Johannot mourut 0 ' suffi d'ouvrir une biographie du peintre pour rectifier cette erreur de mémoire.
Tony a plus d'adresse encore. Sa physionomie l'indique, ce fut une âme heureuse. Le succès l'attendait au terme de toute tentative. Il n'eut qu'à vouloir. Tony avait l'instinct de la peinture. Il était doué. Malheureusement pour lui, pas plus que son frère Alfred, il n'avait reçu l'éducation première qui fait l'artiste. Quant à suppléer au temps de son âge mur à ce qu'il n'avait pas acquis dès l'enfance, Tony n'en eut pas le loisir, ni peutêtre le courage. Le succès éperonne les âmes bien trempées et précipite leur marche vers l'idéal entrevu. Au contraire, le succès retient les natures qui n'ont rien d'austère. Elles s'attardent volontiers à goûter l'harmonie de l'éloge, l'enchantement des sourires, l'ivresse des adulations prolongées. Et le point de la route où la célébrité les a séduits devient aussitôt le terme de leur voyage. Qu'importe les sommets, c'est-à-dire la grandeur, la perfection, le génie à l'homme que son talent facile fait l'objet des acclamations d'une époque ! Les heureux sont timides et craignent de tenter la gloire. Tony Johannot fut un heureux et n'ambitionna pas d'être autre chose. Guidé par son frère Alfred, il parvint au point de vue de la composition à rivaliser avec lui. Tous deux sont des arrangeurs pleins d'adresse. Mais où Tonv excelle et demeure de beaucoup supérieur à son frère, c'est dans la création, la pose, le jeu d'une figure de femme. Il est sur ce point hors de pair. En revanche, il n'a jamais gravé dans les traits de ses personnages ce signe caractéristique, cette vérité saisissante qu'Alfred savait écrire Je main d'artiste.
Tous deux ont vécu dans la plus étroite intimité. Ils étaient l'un et l'autre d'une modestie parfaite, ne provoquant jamais leur interlocuteur à parler de leurs œuvres ou de leurs personnes.
Alfred avait une façon de travailler qui donnait la mesure de sa conscience d'artiste, et Tonv, pendant les années de leur vie commune, imitait volontiers les procédés d'Alfred. Celui-ci faisait poser le modèle pour la moindre vignette. Il exécutait un premier dessin qu'il « poussait >> plus ou moins, selon que le personnage devait occuper le premier ou le second plan dans la composition projetée. Ceci fait, il passait à une autre figure. Parfois, lorsqu'il avait dessiné, un à un, tous les acteurs d'une même scène, il faisait un croquis d'ensemble avec le secours de ces mêmes études, et il attaquait alors son aquarelle ou son dessin.
Un jour de l'année i832, comme je me trouvais dans l'atelier d'Alfred Johannot, il me demanda de poser pour un des personnages de son tableau, Entra- de Mademoiselle de Montpensier à Orléans pendant la Fronde en i6)2 '. Il exécuta mon portrait en une séance et n'eut pas besoin d'y revenir.
Le lendemain du jour où Gigoux nous avait fait cette confidence sur les frères Johannot, nous étions au cabinet des Estampes, cherchant une gravure de l'Entrée de Mademoiselle de Montpensier à Orléans afin d'enrichir d'une pièce l'iconographie de notre peintre, son portrait. — il nous l'avait dit — ayant pris place dans ce tableau. Nos recherches furent laborieuses. M. le comte Delaborde, M. Duplessis eurent grand'pcine à découvrir un petit bois dessiné par Paul Girardet et gravé par Gauchard, dans lequel il nous fut impossible de reconnaître le profil de Gigoux. La planche est mal venue. Il nous restait la ressource de recourir à la toile de Johan-
1 L'éditeur de i885 aurait pu consulter le livret du Salon de 1 833 ; il n'aurait pas donné un titre fantaisiste au tableau dont il est parlé ici.
nol achetée en son temps par l'État et placée au Luxembourg. Vain espoir. Nous lûmes au bas de la planche de Gauchard : « Ce
tableau a été brûlé au Palais-Royal le 24 février [848 "Ainsi l'œuvre admirée d'un peintre foudroyé par la mort à trente-sept ans ne lui avait survécu que dix années. Nous sortîmes rêveur de la Bibliothèque Nationale, et il nous revenait à la mémoire que c'était la princesse Marie d'Orléans qui avait assure la réputation d'Alfred Johannot comme peintre en achetant deux de ses toiles du Salon de [83l, à la suite duquel il avait reçu la médaille d'or et la croix d'honneur, lu l'écroulement du trône de Juillet devait emporter dans sa ruine l'Annonce de la Victoire d'Hastenbeck et ['Entrée de Mademoiselle de Montpensier à Orléans, les deux œuvres maîtresses du peintre anecdotique.
Nous avons entendu Gigoux reporter sur la sympathie que s'étaient acquise les Johannot la vogue de sa lithographie d'après ces deux artistes. Mais il nous sera permis de dire que les portraits d'Alfred et de Tony Johannot sont peut-être, avec ceux de Delacroix et de Gérard, les plus achevés de tout l'œuvre iconographique de Gigoux. H nous plaît de relever ce détail afin de marquer par un trait de plus la bonne camaraderie de ces temps lointains. Charles Blanc, parlant des Johannot. peu après la mort de Tony, rappelle l'œuvre considérable de ces descendants de Cochm. d'Eisen, de Saint-Non, et il ajoute : « Ainsi fut inaugurée dans les livres, par Tony Johannot, en même temps que par Gigoux, cette illustration familière et libre qui nous a valu tant de croquis spirituels et pleins de saveur, croquis improvisés par le peintre entre deux phrases et qui nous font entrevoir un intérieur, une campagne, un ciel, par une fenêtre ouverte dans le papier. » On le voit, c'est un témoin de ce temps-là qui le rappelle, les Johannot et Giszoux étaient des émules; ils marchaient dans le même sen-
tier. vivant d'un labeur commun... Ce furent trois amis.
Mais, ne nous y trompons pas, dit un jour Gigoux, ni les Johannot, ni les Devéria n'avaient la puissance de Delacroix, et cependant la vogue de ces peintres aimables a prolongé le temps d'indifférence pendant lequel a du vivre Delacroix. Dans sa détresse et sa solitude, l'auteur de Sardmmpàk ne cessa jamais de peindre d'après la tradition des vrais coloristes. Je m'entretenais un jour avec Barve des peinture, de Delacroix. — Avez-vous observé, demandai-je au sculpteur, que les terrains, sur les toiles de notre ami, sont ordinairement plus clairs que le nu de ses personnages ?
— C'est vrai, répondit mon interlocuteur.
— Les anciens, répliquai-je, n'ont pas fait de même. La plupart du temps, leurs terrains sont plus foncés que les chairs.
Barye demeura frappé par cette remarque, et notre entretien se prolongea quelque temps sur ce sujet. Nous rappelions les scènes peintes dont le souvenir nous était resté et presque invariablement nous tombions d'accord que dans les tableaux dont le sujet a pour théâtre l'Orient, Delacroix n'avait pas suivi la méthode trop en usage avant lui.
— Conclusion, dit tout-à-coup Barye, Delacroix est dans le vrai : 1'épiderme des gens du Midi est plus bronzé que les rochers ou le sable du désert. Tôt ou tard, la conscience du peintre lui sera comptée. Ses scènes orientales sont d'une vérité de tons mathématique.
Jamais une page de peinture signée par Eugène ou Achille Devéria ne retint les esprits sérieux dans l'étude attentive du procédé. Les Devéria ont escompté les suffrages de l'avenir au lendemain d'un triomphe, sans se douter que toute une vie d'efforts, de méditation, de labeur sérieux suffit à peine à la conquête d'une renommée durable.
Parole juste et profonde, réalisée en ce siècle par un maître dont le premier succès devança de bien peu d'années celui d'Eugène Devéria. Nous voulons parler d'Ingres. Connu par son tableau le Vœu de Louis XIII, Ingres, au moment où Devéria exposait la Naissance d'Henri IF, envoyait au Louvre l'Apothéose d'Homère. Cette peinture consacra la gloire de l'artiste. Que fit-il de cette gloire? Meilleur gardien de son nom que Devéria ne sut l'être du sien, il se retira dans cette région sereine dont a si bien parlé Théophile Gautier, au-dessus des disputes d'école et s'y maintint avec une tranquillité majestueuse, cultivant le beau sans distraction.
Villemain a dit que la littérature mène à tout, pourvu qu'on en sorte. Il ne faut pas attendre de l'art un pareil firman. Quiconque franchit une fois sa frontière lui devient étranger. Nous possédons dans notre collection d'autographes, — moins riche assurément que celle deGigoux, — une lettre inédite d'Eugène Devéria à son frère Achille. Elle est écrite de Rennes et porte la date du 1 1 novembre i833. La formule finale justifie pleinement le dire de Gigoux sur les rapports des deux frères : c'est bien Eugène qui est, comme artiste, le fils d'Achille, aussi sa lettre se tcrmine-t-elle par ces mots expressifs : « Ton œuvre, Eugène Devéria. » Mais cette lettre renferme une attestation moins consolante. Dès i833, c'est-à-dire six ans à peine après le triomphe imprévu de la Naissance d'Henri IF, Eugène Devéria n'est pas fidèle à son art et cherche, vaille que vaille, les commandes les plus étrangères à la nature de son talent. Ecoutons ce qu'il écrit :
Il \\ GIGOUX
J'.ii raté ici une belle affaire de gloire que je croyais bien mettre dans mon sac de sion. C'était dix statues de six pieds, a mille francs pièce, en p I leraent par
devant, pour une salle de spectacle que l'on bâtit. Lanno, de Renu
impertinemment, puis, au moment où j'allais peut-être les gober, pal! voilà un de ses amis qui l'engage à faire une amende honorable et on les lui rend ! Je comptais presque sur ce travail, et ça m'a véritablement cl
réussite que pour le fait en lui-même. C'était une belle Oee"asion de te payer en la monnaie que tu aimes de ma part, pour la peine que tu l'es donnée après moi ! Le plaisir que je savais te faire est entré pour beaucoup dans nia contrariété.
Eugène Devéria sculpteur! Le peintre applaudi de la Naissance d'Henri II . aspirant en pleine réputation, à exécuter dix statues « faites seulement par devant »! Où est l'art dans un travail de cet ordre?
Gigoux, nous l'avons vu, avait de nombreuses relations en dehors des ateliers. 11 connut vers [83o un homme d'esprit, rédacteur du Globe, qui venait de publier, sous le pseudonyme de M. de Fougeray, une série de proverbes dramatiques où il n'était question que de politique. Ces proverbes avaient pour titre les Soirées de Neuilly, et Auguste Çavé en était l'auteur principal. Au lendemain de la Révolution de Juillet, Cave obtint la charge de directeur des Beaux-Arts et des théâtres au ministère de l'Intérieur.
La haute fonction que remplit Cave lui permit à plus d'une reprise d'obliger les artistes avec lesquels il était lié. Gigoux bénéficia souvent de l'amitié de Cave, mais il lui arrriva fréquemment de mettre son crédit au profit de confrères trop modestes ou trop fiers pour faire antichambre chez le directeur des Beaux-Arts.
Les souvenirs du peintre nous ont distrait du Salon de i833. Aux ouvrages cités plus haut et que l'artiste soumit aux suffrages du public, il convient d'ajouter Henri II' écrivant des vers sur le missel de Gabrieile d'Estrées. Cette peinture, gravée par (iirardet. ami de Léopold Robert, est demeurée la propriété de Gigoux. Deux portraits peints se trouvaient encore inscrits au livret sous le nom de l'artiste : Portrait de femme peignant un paysage d'après nature. Ce portrait était celui de Mlle Journet. Enfin Madame*** . Le modèle était Mme Taillandier. L'œuvre a été offerte à cette femme distinguée. M. Taillandier, homme politique, avait un salon dont les honneurs étaient faits avec beaucoup de tact par sa femme. C'est chez Taillandier que Gigoux lit la connaissance de
David d'Angers. Le portrait de Mme Taillandier n'a pas été lithographie. L'ensemble des ouvrages exposés au Salon de i833 par Gigoux lui valut une médaille de deuxième classe. Il reçut l'annonce officielle de cette récompense par une lettre du comte de Forbin, datée du 3 mai '.
Huit peintures de Gigoux figurèrent au Salon de 1834. La bonne aventure est une œuvre de genre. La toile est au musée de Besançon. Flavien de Magnoncour, ancien maire de la ville, a été le donateur de cet ouvrage. Il en existe une lithographie et une gravure sur bois. Un ami de Gigoux, le peintre et critique Gabriel Laviron, se trouve représenté dans cette composition sous les traits du soudard qui soutient la main de la jeune fille à laquelle un vieillard prédit l'avenir avec sérénité. Saint-Lambert et madame d'Houtetot confine à la peinture anecdotique. Une lithographie de cette composition a paru dans Y Artiste, et l'œuvre, après avoir fait partie de collections particulières, a de nouveau passé en vente il y a près de vingt ans. Le comte de Comminges reconnu par sa niaitresse est une page historique. L'œuvre est au Musée d'Amiens. Gigoux croyait se souvenir que sa peinture lui avait été payée 400 francs, tandis qu'une copie du même tableau par un élève de Drolling aurait rapporté 4000 francs au copiste . Le fait est-il exact ? A l'époque où fut exposé le Comte de Comminges, Gigoux connaissait à peine Decamps et il nous a raconté ce trait : « Decamps visitant le Salon s'arrêta devant le Comte de Comminges et déclara que la peinture était excellente, ajoutant d'ailleurs qu'il ignorait le nom de son auteur. On me nomma et Decamps cessant tout à coup de faire l'éloge du tableau, resta muet. » On devine le sous-entendu, mais nous qui voulons croire à la bonne camaraderie dont se réclament, à si juste titre, la plupart des artistes, nous hésitons à croire que le silence de Decamps ait eu le sens d'une désapprobation dictée par un sentiment de jalousie. Decamps était alors en pleine gloire et n'avait rien à craindre d'un débutant. Le Portrait, tel est le titre de la troisième œuvre exposée par Gigoux. Prévost l'a gravée. Le député Taillandier, qui déjà
1 L'éditeur de iSS? laisse dire à Gigoux qu'il obtint une seconde médaille au Salon de i832. Il n'y eut pas de Salon en i832.
il \\ GIG< lUX
possédait le portrait de sa femme pai mitre peintre, voulut avoir
le sien, et cette peinture parut au Musée Royal. II n'existe de ce portrait qu'une lithographie insuffisante, faite par Gigoux et qu'il répudiait comme indigne de lui. Mademoiselle L, et M. .1. Il . deux
autres portraits également exposes en [834, n'avaient laisse aucun souvenir dans la mémoire du peintre qui n'a pu nommer ses modèles quand nous l'avons interrogé sur ce point. Enfin, le portrait de M. G. L. (Gabriel Laviron) complétait l'envoi de Gigoux au S. ilon. dette peinture, réexposée à Cambrai en i valut à son auteur une médaille d'argent. GigOUX en lit don. en [860, au Musée de Besançon.
L'effort du peintre avait été considérable. Ce fut peine perdue aux yeux de la critique. Les publications autorisées ne signalèrent pas les tableaux de Gigoux. Pourquoi ? Je soupçonne volontiers la critique d'avoir tenu rigueur au peintre de la popularité dont il jouissait a l'occasion de ses dessins pleins de verve, d'humour, de justesse, disperses dans le texte de (',il Blets que Paulin faisait paraître par livraisons. Gil Blas est un travail de haut mérite, et je n'entends pas parler du roman de Lesage qui n'a plus besoin d'éloges, mais de l'illustration de ce roman par Gigoux. Six cents dessins improvisés, n'est-ce rien dans l'œuvre d'un même maître? Je dis improvises, car Paulin, éditeur prudent. — la fonction l'exige. — n'avait d'abord fait marché avec notre artiste que pour deux cents dessins, puis le succès, un succès immense, ayant repondu à la mise au jour des premières livraisons, Paulin s'était empresse de demander à l'artiste deux cents autres dessins, puis enfin deux cents autres encore, lit pendant ce temps le texte paraissait à intervalles réguliers. Sous peine d'enlever tout équilibre à la publication, il fallait que chaque livraison renfermât à peu près un nombre égal de dessins. Or.ce n'est pas chose aisée d'être spirituel au jour le jour, à heure dite, lorsqu'on chemine bras dessus bras dessous avec un homme d'esprit de la taille de Lesage. Le problème étant posé. Gigoux l'a résolu à son honneur. Son Gil Blas est un livre toujours goûte. C'est au Gil Blas que l'artiste doit sa popularité, et l'approbation qui vient des foules est un point d'appui.
De critiques sévères sur le Gil Blas de Gigoux, il n\:n faut pas
4o JEAN GIGOUX
chercher, surtout dans les écrits de lepoque où parut l'illustration de ce livre curieux et pétillant de jeunesse. Mais peut-être les peintures de l'artiste, envoyées au Salon de r834, furent-elles l'objet d'articles peu bienveillants? Ce qui nous autorise à penser de la sorte, c'est une lettre de Paulin, conservée par Gigoux. Qu'est-ce que Paulin? L'éditeur du G/7 Bios. En homme avisé, Paulin a su se ménager des relations dans la presse. Il est en excellents termes avec Carrel, directeur du National. Laissons parler Paulin :
Mon cher Gigoux,
[c n'ai pas besoin de vous dire que je suis désolé de ce qui vous concerne dans le feuilleton du National qui est aussi contraire à mon sentiment qu'à l'intérêt amical que je prends à tout ce qui vous touche. Je ne comprends pas comment l'auteur de cet article, qui savait d'ailleurs combien nous aurions voulu que le National vous lut agréable, a pu porter ce jugement dont Carrel m'a exprimé hier tout son regret en me priant de vous dire que, s'il avait pu lire ce feuilleton avant qu'il lut imprimé, il ne l'aurait pas laissé passer. Dès que Carrel sera libre, il pourra aller au Musée ; il verra encore mieux combien on a été injuste à votre égard, et son regret s'en augmentera, mais aussi le désir de réparer
envers vous cette injustice.
Tout à vous,
i5 mars 1834. PAULIN.
J'ignore ce que fit Carrel pour notre artiste, mais on le pressent ; en rappelant cet incident, nous avons pour but de nommer les contemporains de Gigoux, qui devinrent sinon ses amis au sens strict de l'expression, tout au moins les appréciateurs de son mérite et, le cas échéant, ses partisans ou ses défenseurs.
Au premier rang des critiques sincères que rencontra Gigoux à ses débuts, il convient de nommer Alexandre Decamps. Ce dernier, dans le Musée, revue du Salon de iS]4, signale en ces termes élogieux l'une des compositions du peintre :
Dans son Comte de Cominges, M. Gigoux a prodigué le sentiment le plus tin, la touche la plus spirituelle que nous lui connaissions ; ce petit ouvrage, qui a constamment été nul placé pendant la durée du Salon, est une des plus heureuses inspirations de l'artiste ' : le portrait de M. G. L. révèle dans M. Gigoux des qualités d'un ordre supérieur, un talent plus grave et une exécution plus habile, quoique la valeur générale du ton et du modelé ait encore quelque indécision.
L'artiste, homme de labeur sans trêve, ne se bornait pas à exposer à Paris. Nous avons sous les yeux le diplôme d'une
1 C'est Dau/.ats qui avait prêté à Gigoux le costume de Franciscain dont celui-ci devait se servir pour peindre l'un des personnages de son tableau. Dauzats et Gigoux étaient amis depuis plusieurs années déjà.
I h. AN (,l',Ol X 4'
médaille d'argent qui lui fui décernée le r> décembre [83^ par le jury de l'exposition de I.illc à laquelle il avait envoyé un tableau ayant peur titre l'Escalier de Versailles. En son temps. Le Brun avait traité ce sujet. Qu'est devenue la toile de GigOUX?
fussent di ' dre, l'artiste ambitionnait de
l i s'i xprime ainsi. - Lo maîtres l'empêchaient de
dormir. 11 lui fallait quelque large composition où il put déployer originalité. Quel sujet prendra-t-il dans l'histoire du génii l Jmiration
Léonard de Vinci détermina son choix : il exprima les derniers moments Je cette belle vie consacrée tout entière aux diverses branches de l'art.
On ne sait guère dans le monde ce que coûte à l'artiste un grand tableau ; je parle des frais d'exécution. Pour paver les modèles et les couleurs. I avait, heureusement,
une ressource. On l'avait chargé, nous l'avons vu. des illustrations du Cil BU bonheur-la lut aussi un bonheur pour le public qui aime les belles choses. I.e soir, inaii i i vignettes sur bois; le j-mr. il -, :ela durant
des mois entiers d'un travail opiniâtre, un travail de quinze heures a manier la bro [e Ci , ; mard parut en i835. Ce fut le tableau capital du Salon.
1 e vieux peintre florentin est représenté au moment où il quitte son lit pour recevoir la communion. 11 est soutenu par ses élevés et par le roi François I" : car. en ce temps-là, les princes de la terre se courbaient parfois devant les princes de la poésie : l'art était aussi une royauté. Le tableau de Gigoux traduit avec bonheur cette scène solennelle. Le vieillard resplendit de cette religion poétique qui lui fit demander pardon à Dieu de n'avoir pa le peinture; ce lut son seul remords et sa seule confessi
chevalier pose la comme a un tournoi. Les élevés du grand peintre sont tristes et recueillis. Le prêtre s'avance avec l'hostie sacrée, et de naïfs enfants portent les accompagnements du culte, 'l'ont le premier plan est baigné d'une lumière dorée qui jaillit par une galerie degauche. Dans le fond, on voit un lit sculpté, avec des rideaux de damas. Les vêtements blancs des piètres sont en pleine lumière, tandis que le damas rouge est dans la demiteinte : et ces difficultés sont supérieurement vaincues. Plusieurs tètes sont remarquables de caractère ; celle de trois quarts, a l'extrémité gauche du tableau, est le portrait de l'auteur lui-même. La tète de François I", renversée de coté et vue en raccourci, nous a toujours semblé trop petite et d'un dessin moins élevé que les autres figures.
Le Léonard est aujourd'hui au musée de Besançon. 11 fut acheté par le ministre de l'Intérieur moyennant 4000 francs, c'est-à-dire un peu moins que ce qu'il a coûté de Irais matériels. Gigoux obtint en outre la grande médaille d'histoire.
L'arrête d'acquisition, signifie au peintre par Cave, chel du bureau des Beaux-Arts et ami de Gigoux. porte la date du 19 juin [835. Le tableau placé au musée de Besançon a passe sous nos yeux à l'Exposition universelle de [889. Nous ne le connaissions, avant cette date, que par la superbe lithographie de Mouillcron Il serait puéril de faire un grief à l'artiste de la scène qui l'a séduit. Léonard n'est pas mort en présence de FrançoisI", mais la légende, en i835, n'était pas encore une légende. On tenait le lait pour véridique. Il est d'ailleurs pittoresque et non sans grandeur.
1EAN GIGOUX
Un peintre s'en est emparé, c'était son droit. Toutefois nous avons trouvé que les personnages de Gigoux sont trop voisins de la nature par leurs proportions. Les figures sont courtes et trapues. Un peu plus de sveltesse n'aurait pas nui. Le style y eût gagné. 11 est vrai de dire que bon nombre de contemporains de notre artiste on vu la nature telle qu'elle s'est présentée à son esprit. En ce temps-là, les meilleurs parmi les peintres serraient de près leur modèle et craignaient de céder à un désir d'interprétation. C'était une façon d'être réaliste et on ne saurait prétendre que ce fût la plus dangereuse.
En ce temps-là aussi, les chambrées d'artistes étaient chaudes. On discutait avec passion. Alexandre Dumas n'a-t-il pas dit en parlant de cette époque d'effervescence et de généreuse production : « Nous avions l'amour » ? C'est, en effet, avec amour que les jeunes hommes d'alors se passionnaient pour les maîtres qui avaient tracé la route. Entre tous, Géricault par ses hardiesses était l'objet de discussions constantes. Personne parmi les débutants ne l'avait connu, mais combien sa peinture, son tempérament, ses procédés exaltaient les têtes de trente ans !
Je me souviens encore, nous dit un jour Gigoux, de l'enthousiasme avec lequel nous nous efforcions de saisir tout le talent de Géricault. Il nous apparaissait comme un devin qui a su pénétrer plus qu'aucun autre de ses contemporains les secrets de la nature. Mais aussi quel labeur fut le sien ! Isabey nous racontait que s'étant présenté chez l'auteur du Radeau de la Méduse alors que celui-ci était déjà sur son lit de mort, il le surprit dessinant les divers plans que lui offrait sa main gauche. Tel il était expirant, tel il n'avait cessé d'être durant sa trop courte existence. Et de quel cœur était doué ce grand artiste ! Personne ne s'avisera de comparer les œuvres de Granet avec celles de Géricault. Or, pendant que les deux peintres se trouvaient à Rome, Géricault n'eut pas besoin d'effort pour rendre justice au talent de Granet. C'est à son sujet que Géricault écrivit un jour à Robert-Fleury : « Il y a ici un vaillant qui sur des toiles grandes comme la main peint des hommes de six pieds ! Il aime la nature autant que je puis l'aimer et il la rend avec une éloquence contenue que je lui envie. »
Nous ne craignions pas d'aller contre le flot. Nous étions des hommes de découvertes. Qui le croirait ? C'est dans les ateliers de i835 que Lantara, le pauvre Lantara, jouit d'une renommée posthume, mais que j'estime méritée. Lantara n'a cessé, de son vivant, de produire des compositions charmantes qui restèrent ignorées. L'artiste était pauvre et dans un milieu peu propice au développement de son talent. Il approche de la nature par une sorte d'intuition sinon par des principes arrêtés. Que n'a-t-il vécu dans le voisinage d'un Poussin ou d'un Claude Lorrain, son jeune esprit se fût nourri de leurs exemples et nous compterions en lui un maître de premier ordre ! Dans ma jeunesse, un Lantara se vendait couramment trente ou quarante sous, le cadre compris. Il est vrai qu'à la même époque, ni Boucher ni Watteau n'étaient cotés dans les salles de ventes. De rares amateurs recherchaient leurs ouvrages. Nous n'en sommes plus la !