ARRÊTÉ
Nous, Ministre secrétaire d'État au département de l'Intérieur, arrêtons ce qui suit : Les citoyens Lessore peintre, et Gigoux peintre, sont délégués par le Gouvernement provisoire pour veiller à la garde du Palais et du Musée de Versailles. Les autorités publiques et la garde nationale sont requises de leur prêter force et assistance. Paris, le 26 février i 348. Le ministre de l'Intérieur, signé : Ledru-Rollin.
L'heure était solennelle. L'émeute mal domptée pouvait accu- •muler les ruines dont elle avait semblé se faire un jeu. Le Palais- Royal et Neuilly étaient en feu. On avait saccagé les Tuileries. Le Louvre était menacé. Qu'adviendrait-il de Versailles si la populace en délire recevait un fatal mot d'ordre ? Gigoux et Lessore acceptèrent d'occuper le poste de défense auquel les appelait le Gouvernement provisoire. Mais, peu de temps après, lorsque le pouvoir eût repris pied, Gigoux résigna ses fonctions de conservateur. Par une lettre pleine de mesure, dont nous n'avons pas retrouvé le texte, le peintre fit connaître au Gouvernement son désir de recouvrer sa liberté.
Les relations anciennes de l'artiste avec Lamartine permirent à
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oux de compter sur la bienveillance de l'État sans qu'il eût a l'aire le moindre effort. Notre peintre prit part au Salon de 1848 avec huit dessins. L'un représentait Charlotte Corday. L'auteur en lit hommage à l'historien des Girondins. Cette composition a été gravée. Les sept autres dessins étaient des portraits. A l'issue du Salon. GigOUX obtint une nouvelle médaille de première classe OU récompense nationale dont le diplôme avait été soigneusement conservé par lui. Lamartine, homme du monde, ouvrait volontiers s^s salons. L'artiste aimait à se rendre aux imitations de l'homme d'État.
Se trouvant un soir chez Lamartine au ministère des Affaires étrangères, Gigoux. avec ce franc-parler qui lui était propre, mit la conversation sur l)a | .mais, depuis les
Romains, dit le peintre, aucun statuaire n'a mieux interprété la tète humaine que David ne l'a su faire. — Vraiment ? dit Lamartine, je ne m'en doutais pas ! — Je le regrette, et
pas pour David, reprit finement l'interlocuteur. Voyez ses innombrables médailles : elles sont immortelles. Il v aura longtemps, croyez-moi, qu'on ne parlera pi célébrités n
que les bronzes de David porteront encore le témoignage de tant d'existences oubli Le cercle s'était fait autour des deux hommes, et le dialogue n'avait rien d'agréable pour Lamartine, qui s'efforçait de cacher son impatience. — « Mais, reprit-il tout a coup, David n'a rien dans sa personne qui impose. — Qu'est-ce que cela ? riposta le peintre, vous connaisse/ comme moi les paysages de la Suisse, monsieur de Lamartine, vous souvenezvous des sources du Rhin ? Qui oserait nommer le grand fleuve eu face de l'humble ruisseau de la vallée de Keinwakl ?— C'est juste ! interrompit vivement Lamartine 11 curieux ce Gigoux avec ses comparaisons !.. » et prenant occasion de clore l'entretien par une description de paysage, l'auteur du Voyage en Orient lit une habile digression sur la Suisse.
Ainsi GigOUX mettait à profit le crédit dont il pouvait disposer au service de ses amis. A cette même époque, le statuaire David était maire d'un arrondissement de Paris.
Cave n'était plus l'arbitre des commandes, mais c'était Charles Blanc qui l'avait remplacé au ministère de l'Intérieur, et le critique encore peu connu se trouvait lié avec Gigoux. L'effet de cette bonne camaraderie ne se lit pas attendre. Par un arrête du ■21 septembre 1848, le ministre charge notre artiste de peindre. moyennant 4000 francs, un tableau Antoine et CUopâtre après la bataille il'.hliiini. La formule du document officiel est bizarre. Il y avait longtemps que Gigoux avait peint sa toile. En realite ce n'était pas une commande mais une acquisition que visait l'arrêté de Sénart. alors ministre. Le 12 octobre suivant, l'artiste recevait. pour 4000 francs encore, la commande d'un tableau « dont le
sujet et l'esquisse devaient être soumis au ministre ». Dufaure était alors titulaire du portefeuille de l'Intérieur.
Monteil, vers la fin de 1848, pressait Gigoux de s'associer avec lui pour la publication d'une édition illustrée de l'Histoire des Français des divers états : « J'ai besoin d'argent, écrivait Monteil. Bonne année, excellent homme, excellent artiste ! Dieu vous donne abondamment ce qui me manque ! »
L'année suivante, Gigoux expose sept dessins. L'un est le portrait de Lamartine. L'artiste en fait hommage au modèle. Les six autres sont les portraits de Mme Maxime David, de Considérant, de Mme de Beauvoir et de trois personnes désignées par une initiale au livret. Les portraits de Considérant et de Mme Roger de Beauvoir furent offerts aux modèles. Il existe une lithographie des portraits de Lamartine et de Considérant.
Charles Blanc n'oublie pas son ami. Dufaure, redevenu ministre de l'Intérieur après Malleville et Léon Faucher, signe le 29 octobre 184g, — la veille même de son départ, — un arrêté chargeant notre peintre d'exécuter moyennant 7000 francs un tableau dont le sujet et l'esquisse seront ultérieurement soumis à l'administration. L'artiste choisit le Christ descendu de la croix cl veille par des auges.
Au Gouvernement provisoire, à la présidence de Cavaignac, a succédé celle du prince Louis Bonaparte. Le cercle des relations de Gigoux s'accroît de la connaissance du comte d'Orsay. Nous avons lieu de penser que ce fut ce personnage qui suggéra au peintre l'idée d'exécuter le portrait du roi Jérôme. L'œuvre ne satisfit pas pleinement le modèle. Une lettre de d'Orsay laisse peu de doute sur la déception de l'ancien roi de Westphalie, devenu gouverneur des Invalides:
Mon cher Gigoux, j'ai une idée, c'est que vous aurez sans doute deux portraits du Roi à faire. Donc, si j'étais à votre place, je commencerais dès maintenant une copie de celui qui est presque terminé. Je mettrais tout l'atelier à l'œuvre pour ce travail, et dans quarante-huit heures l'ensemble serait fait. Vous auriez soin de concevoir cette copie plus grande que le premier tableau, car le Roi à l'idée fixe que vous l'avez fait trop petit, et, en y réfléchissant moi-même, je pense qu'il y a dans votre tableau un manque de quantité en hauteur et en largeur. Exagérez, s'il le faut, la copie et vous lui (ère/ plaisir. Nous jugerons ensuite laquelle des deux œuvres devra paraître à l'exposition. Suivez mon conseil.
Le digne homme que ce comte d'Orsav ! Se donne-t-il du mal pour arranger toutes choses au gré du prince dont il est le familier.
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au gré de l'artiste doni il est l'ami ! Je ne crois pas que l'innocent complot de d'Orsay ait réussi. Ni la peinture primitive ni sa copie. — à supposer que Gigoux l'ait exécutée. — ne figurèrent
au Salon.
Mais que se passe-t-ilr Thoré est hors de France. Il a fui. il se
cache. Les biographes nous avaient dit que Thore s'exila au lendemain du coup d'État de 1 85 1 . C'était une erreur. Nous avons transcrit chez GigOUX deux lettres du critique, écrites de Suisse et datées de i N j,,. Ce ne sont pas les lettres d'un touriste, mais bien d'un réfugie. Quel est ce mystère- (".'est que Thore ne fut pas seulement écrivain d'art, il fut aussi un publiciste militant. Sous le gouvernement de Juillet, il avait subi deux condamnations pour délits politiques. Le 24 février, les rédacteurs de la Réforme avaient inscrit Thore sur la liste des membres du Gouvernement provisoire qui faillit l'emporter à l'Hôtel-de-Ville contre la liste dressée à la Chambre des députes Le 26 mars, il avait fonde la Vraie République, et un an plus tard, le 9 mars 1849, le Journal </<• la Vraie République, où il préconisait la révolution sociale. Barbés. Pierre Leroux. George Sand s'étaient associes à l'audacieux écrivain. Vn coup de barre au gouvernail l'avertit qu'il était menace. 11 partit. Sous quel nom? sous quel déguisement: Sans doute avec l'attirail d'un artiste sans préméditation, sans but. guide par son rêve ou les accidents de la nature. Une première lettre, du -z 1 août 1849, est curieuse:
cher maître, je vous ai t'ait dire bien des amitiés aussitôt mon arrivée Mais il faut pourtant que je vous remercie Je vive plume, des bonnes leçons que vous m'avez données avee" tant de complaisance, et même de votre boëte a couleurs. Je vous la reporterai moi-même dans votre atelier quand il plaira au peuple défaire sa république de liberté et de justice.
Je ne me suis pas encore mis a travailler. Il faut que je sois installé pour cela. Mais qui sait l'avenir, et que ferons-nous demain ?
Adieu, mon ami. prenez ce petit billet comme un simple témoignage de ma vieille
fraternité.
Amitiés .1 M. Perron. — Xe dites a personne où je suis.
Mais plus curieuse encore est la lettre de Thoré, du 8 septembre suivant. Il est à Lausanne. 11 a pris le nom de Paul Dutreilh et s'est qualifie du titre de peintre. On l'a cru sur parole. On veut
un tableau de lui. Grand embarras. Il prétextera quelque empêchement de peindre une nouvelle toile mais il fera la preuve de sa notoriété à Paris en produisant les pièces officielles d'une commande ou d'une acquisition prochaine. Le directeur des Beaux- Arts tient en haute estime Paul Dutreilh. et l'effet de cette estime ne saurait tarder à se manifester. Le stratagème réussit. On prend Thoré ou mieux Paul Dutreilh pour un grand artiste. A lui maintenant d'obtenir le précieux témoignage qu'il doit montrer. Il écrit donc à Charles Blanc :
Mon cher Directeur,
Le citoyen Paul Dutreilh qui est moi, pour le moment en Suisse, a un Sosie à Paris. Le Paul Dutreilh de Suisse te recommande bien sympa thiquement le Paul Dutreilh de Paris. Il faut que tu m'achètes ou que tu me commandes un paysage. Ce n'est pas moi qui le ferai, mais bien le peintre de Paris. Je n'ai pas besoin de te dire que j'ai beaucoup de talent, — en France, mais non en Suisse. Cette vanterie m'est permise puisque je parle de l'autre qui n'est pas moi. Il y a dans Paul Dutreilh, deux artistes, un qui fait de la bonne peinture, à ce qu'on dit, et un qui faisait de la mauvaise critique, à ce que je crois. Les deux te seront très reconnaissants si tu charges d'un tableau le vrai peintre, celui de Paris.
Amitiés.
Paul Dutreilh
dit T. T.
Me trompé-je? En trouvant cette lettre parmi les papiers de Gigoux, je soupçonne notre peintre d'avoir été le sosie de son ami. Si quelque toile fut acquise ou commandée par Charles Blanc, conformément au souhait de Paul Dutreilh, ce dut être à Gigoux, et l'annonce empressée de la décision ministérielle partit sans doute à destination de Lausanne. Quel moyen plus sûr pour Paul Dutreilh d'établir son identité que la production discrète d'un document de cette importance ?
Le 7 février i85o, Ferdinand Barrot, ministre de l'Intérieur, prend un arrêté commandant à Gigoux pour io.OOO francs deux peintures de 4 mètres sur 3 mètres, destinées au premier étage de la salle d'attente du palais du quai d'Orsay. Selon la coutume à cette époque, — coutume dangereuse, — le peintre était libre de faire connaître ultérieurement le sujet qu'il aurait choisi. Gigoux opta pour la Moisson et les Vendanges. Charles Blanc se déclara satisfait et le peintre se mit à l'œuvre. Ses toiles qui prirent place
il- \\ GIGOUX
au palais du Conseil d'État et de la Cour des Comptes furent ache1 en [855, et le 28 décembre de cette même .muée, un nouvel arrête
porta au chiffre de 16. francs le montant de la commande de
Y eut-il un Salon en i85o? La question n'a pas été résolue. C'est le 3l décembre que les artistes vivants furent admis à placer leurs ouvrages sous les yeux du public dans les salles du Palais national. L'exposition eut donc lieu en janvier 1 85 I . GigOUX y envoya [tCbrist que Dufaure lui avait commande en 1849. 11 joignità cette toile la Mort de Cléopdlre, placée depuis au Luxembourg et lithographiée parLasalle; les portraits de M;:- Claudine, de Mme IL... une Étude, une Griselte, peinture offerte à Marquiset, puis les portraits de MI,J Sophie G..., devenue M"" Crémieux, de M11 Hélène de Fontanelle, depuis comtesse de Larcillac, et de M1'-- Ethel, fille de Mmc Errington. Ces trois portraits furent offerts aux modèles. Un portrait de Mme Ristori, dans le rôle de Marie Shutrl, date decette époque. Cigoux l'a conservé dans son atelier.
Vers le même temps, les relations de notre peintre avec Meissonier, Gudin. Ldouard Charton deviennent plus intimes. Meissonier l'appelle à Poissy où il rencontrera Français ; Gudin se rejouit de passer une soirée avec GigOUX en compagnie de Charles Blanc. du comte d'Orsay et de « ce bon Mercey ' ! » Charton. l'éditeur du Magasin pittoresque, désire que notre peintre l'introduise chez Monteil. l'auteur de YHistoire des Français des divers états. Apprenons ce que pense Charton du livre de Monteil :
j'.ii tardé .1 vous écrire parce que j'espérais aller vous voir et vous prier de me conduire chez M. Monteil.
Accable de travail du matin au soir, je ne sais quand que je pourrai réaliser ce projet que je n'abandonne point.
En attendant, veuille/, être mon interprète auprès de M. Monteil. Veuillez lui dire combien je suis touché de sa bienveillante attention ' son ouvrage dans mes rares loisirs
d'après minuit, et j'éprouve de nouveau tout le plaisir qu'il m'avait fait éprouver la première fois. C'est la vraiment de l'histoire de France populaire, sincère, saisissante. Toutes les autres, mêmes les meilleures, sont arides, difficiles à lire, à conserver dans la mem L'œuvre de M. Monteil a seule un car.-. ant d'originalité, et seule ressemble a la vie.
1 Frédéric Bourgeois de Mercey, peintre et littérateur, directeur des Beaux- Arts en : membre de l'Institut en l85g : auteur des Études sur tes Beaux-Arts et de YHistoire ./<• la il en médailles en France.
D'Orsay est sculpteur. Il a montre sans doute quelques esquisses de sa composition à notre peintre qui a paru satisfait. Mais, en homme désireux de servir son ami, Gigoux s'avise d'intéresser Pradier aux sculptures de d'Orsay. Les conseils de Pradier seront plus précis, plus décisifs que ne sauraient l'être ses propres avis. Il écrit donc à d'Orsay pour lui faire part de la nouvelle, et celuici lui répond :
Merci, mon cher Gigoux, de votre bonne lettre, c'est l'effusion d'un excellent cœur qui comprend le mien envers vous. Je suis charmé de l'opinion de ceux que vous citez, mais gare, comme dit Lamartine, au regard corrosif du public ! Si vous venez samedi à 7 heures et demie, j'y serai, heureux de vous voir. Je serai plus que charme de connaître M. Pradier. Il v a longtemps que je l'admire de loin ; il est temps que cela soit de près. Il faudra me prévenir la veille de votre visite avec lui.
A quelques jours de date, nouvelle lettre de d'Orsay qui appelle Gigoux dans son atelier, cette fois pour un portrait d'enfant :
Mon cher Gigoux, voulez-vous venir demain soir, vendredi, à S heures un quart ou et demie, à mon atelier, nous prendrons du thé et du punch avec cinq ou six amis. Il y aura cette dame anglaise avec cet admirable enfant qu'elle amènera exprès pour vous. Vous pourriez faire la petite esquisse. Ne parlez pas de cette petite soirée, car je n'ai invité personne pour que nous puissions être parfaitement tranquilles.
« Cette dame anglaise » que d'Orsay ne nomme pas est mistress Hervey.
Alexandre Dumas, plus prompt qu'aucun autre, souhaite aussi d'avoir un portrait. Il n'appelle pas le peintre, mais il lui envoie le modèle : « Voici l'enfant. Ne trouvez-vous pas que le pastel serait très joli avec les cheveux dénoués et tombant derrière comme des cheveux d'anse ? Une robe idem. — Encore merci ».
La Mort de Cléopâtre exposée au Salon est acquise au prix de 5ooo francs par arrêté du 26 mai i85i, signé de Léon Faucher. L'artiste est en plein labeur. Il a déjà terminé son tableau de la Moisson pour le Conseil d'État, et sans doute il s'occupe des Vendanges. La toile est grande, nous l'avons vu. Le peintre demande un atelier au Louvre. Nieuwcrkerkc lui refuse cette faveur, mais sa lettre n'a rien d'officiel et elle débute par ces mots de bon augure : a Mon cher Gigoux ».
D'Orsay, lui aussi, est un laborieux. Il médite une statuetle représentant le roi Jérôme. Il a besoin de documents, n'osant pas
Importuner son modèle pour travailler d'après la nature Gigoux
le sortira d'embarras.
J'ai oublie hier de VOUS demander le prêt pour quelques jour portrait dl
Jérôme au pastel. Il me sera utile pour la petite tète Je la statuette. Confiez-le au porteur, à moins que vous ne désiriez lui donner un petit o>up d'aprt leau a l'huile.
Dans ce cas, ous ;. n le pastel demain. Qu'en dii
Nous savions que Gigoux avait peint le roi Jérôme, mais rien jusqu'ici ne nous avait révélé l'existence d'un second portrait au pastel. Que parle-je de deux portraits!- Il y en eut trois. |e découvre en effet un arrête de M. de Persigny, ministre de l'Intérieur, qui. le cS juin 1 852, charge Gigoux d'exécuter pour 3ooo francs « un second portrait en pied de M. le maréchal Jérôme Bonaparte, gouverneur général des Invalides, président du Sénat ». C'est Romieu, d'ineffable mémoire, alors directeur des Beaux-Arts, qui avise Gigoux de la décision ministérielle.
l.e Salon de [852 a ouvert ses portes. Le peintre y est représenté par trois œuvres, la Madeleine, Galatée et le portrait au pastel de Mmc de Balzac. Ce portrait, lithographie par Làsalle, fut offert au modèle et rentra plus tard entre les mains de l'artiste. La Madeleine, lithographiée par Mouilleron, décorait l'atelier du peintre en ces dernières années. Xanteuil a lithographie la Galatée*. L'œuvre de Gigoux. acquise par l'État à une date qui nous échappe, fut déposée en 1N7? au Musée de Besançon. Charles Blanc écrivit sur la Galatée deux pages de critique qu'il ne trouva pas l'occasion de publier. Le peintre réclama le manuscrit de cette brève étude et le conserva. Douze ans plus tard, Charles Blanc, ayant eu à parler des peintures exécutées par Gigoux à Saint-Gervais. redemanda son texte inédit dont il reprit quelques passages, mais la critique de [852 est. à tout prendre, ignorée. Elle honore l'artiste : donnons place à cette page transcrite par nous sur l'autographe de Charles Blanc.
C'est au peintre surtout qu'il appartient Je traiter, à la plus grande gloire de la statuaire, cette charmante table Je Galatée. Les sculpteurs l'ont tenté vainement. Falconet tit au siècle dernier un Pygmalion : mais comment changer en muscles Je chair les muscles Je marbrer Comment faire qu'un bloc Je Paros soit à la fois immobile et palpitant, qu'il
1 Emile Lasalle a également fait une lithographie Je ce tableau.
paraisseenmêmetempsduret froid commela pierre, ardent et souple comme la vie? Le peintre seul peut nous raconter cette légende des temps héroïques, cette fiction imaginée par les poètes pour nous faire entendre que non seulement l'art est l'image de la vie, mais que la vie est le secret de l'art. J'entends la vie à sa plus haute expression, qui est l'amour.
Un de nos peintres les plus éminents, M. Gigoux, a donc repris ce beau sujet de la Galatèe, mais non pas dans les tons de feu Girodet qui, là où il fallait précisément peindre le marbre en vie, avait changé la vie en marbre. Au contraire, M. Gigoux, pour rester dans l'art du peintre, même en glorifiant l'art du statuaire, a déployé toutes les richesses du pinceau, toutes les séductions de la couleur. En allant d'une extrémité à l'autre de sa Galatèe, il a parcouru l'incommensurable distance qui sépare l'inertie de la sensibilité, la substance inanimée de la pensée vigilante, la mort de la vie. On dirait que la belle Néréide vient de sortir du sommeil de la matière. Une coloration d'abord insensible anime son genou aux attaches délicatement enveloppées ; les hanches ont tressailli, le sang commence à serpenter dans les veines, la vie monte comme une spirale de feu dans les parties les plus nobles de ce corps aux lignes ondoyantes ; elle fait battre la poitrine, enfle le cou, entrouve les lèvres ; déjà l'œil est humide et la chevelure a bruni ; quelques moments encore, et la statue va descendre avec grâce de son piédestal, pour y laisser monter le statuaire.
C'est vraiment un chef-d'œuvre que cette Galatcc qui est à la fois une statue et un tableau ; car rien n'y manque, ni les grandes lignes que veut la statuaire, ni la morbidesse que demande la peinture ; le contour en est suave ; la couleur en est fraîche et brillante ; l'empâtement y est modéré et passé, comme il convient dans une figure de style. Le modelé qui de loin, — à la hauteur démesurée où l'on a placé au Salon le tableau de M. Gigoux, — le modelé, dis-je, qui de là parait sommaire, est au contraire très fin et poursuivi usque ad unguem. Une chaude draperie, d'un ton brun légèrement mordoré, fait valoir ces belles carnations qu'abandonnera bientôt la chasteté du marbre et qui déjà frémissent des pressentiments de la volupté. Dans l'ombre que projette cette vivante statue, apparaît, ébauchée en quelques coups de pinceau, la figure de Pygmalion ; sa main seule sort de l'ombre et s'avance comme pour toucher le marbre et s'assurer du prodige. Ainsi rejetée par un sacrifice habile dans une obscurité mystérieuse, la tète de Pygmalion laisse triompher la figure principale qui seule absorbe tous les rayons du soleil, toute l'attention de nos regards, tout l'intérêt du tableau. Aussi bien, le véritable Pvgmalion de cette Cj.i/<i/,v, c'est le spectateur ou plutôt c'est le peintre, car c'est de lui que l'œuvre du sculpteur a reçu la vie ; c'est par lui que la fiction du poète s'est réalisée et que la dernière morsure du ciseau est devenue la première caresse de l'amour.
Il ne faut pas chercher dans les écrits de Charles Blanc une appréciation du portrait du roi Jérôme, mais Boulav de la xMeurthe se chargera de nous apprendre ce qu'il pense de cet ouvrage. Une lithographie a été faite d'après la peinture, peut-être par le peintre lui-même, et Boulay de la Meurthe est redevable à Gigoux d'un exemplaire de cette estampe. L'ancien vice-président de la République, appelé à la dignité de sénateur depuis le 27 janvier i852, écrit à notre artiste, le 27 décembre de la même année :
Monsieur, j'ai été bien agréablement surpris en recevant l'exemplaire de la lithographie qui reproduit le portrait du Roi Jérôme. Vous avez parfaitement réussi ,i rendre à ceux qui lui sont attachés, sa ressemblance, avec son cachet de bonté et de dignité. Vous l'avez
il- AN GIGOI X
l.iit dans une belle et noble composition, avec le plus rici i- truand le i
eur de me conduire da atelier, pour voir ce p. irtr.iit , j'étais loin de pp
qu'une circonstance si précieuse pum moi, , me vaudrait de
séder un jour ce même portr.lit rendu avec une fidélité et un talent |
Moins j'y avai
Cette lettre adressée à Gigoux o 11. rue de Beaujon, » est le premier indice que nous ayons de son exode de l'Abbaye. Le
peintre va prendre pied dans un quartier aristocratique. Désormais il ne quittera plus le voisinage des Champs-Elysées. Ses ressources
se sont accrues. Il est indépendant. D'ailleurs, il s'est assure des appuis parmi '.es hommes influents du nouveau régime et les commandes ne lui feront pas défaut.
En cette même année [852, M Jouffroy s'adresse à lui pour obtenir le placement d'un tableau que lui a laisse son mari. Jouffroy, le philosophe. Franc-Comtois comme Gigoux, et dont nous avons publie au cours de celte élude une lettre curieuse, est mort en 1842. L'auteur du Cours d'Esthétique était trop épris du Beau pour ne pas s'entourer de quelques toiles qu'il estimait de bonne provenance. Au nombre de ces peintures il en était une attribuée à Corrège. C'est au sujet de ce Corrège que la veuve du philosophe écrit à Ciooux qu'elle suppose en mesure de découvrir un acheteur : « Vous savez de quel intérêt ce serait pour mes enfants. écrit-elle, je ne vous en dis pas davantage, je sais l'affection que vous avez pour eux, et le profond souvenir que vous conservez a celui qui a emporte tout mon bonheur dans sa tombe ». Gigoux n'eut pas de peine à découvrir un acquéreur. 11 lit entrer le tableau dans sa collection après en avoir versé le prix entre les mains de Mme Jouffroy. L'œuvre est-elle de Corrège"- Ce point est douteux. Mais la peinture est ancienne, elle a quelque valeur : Jouffroy l'a possédée. Notre artiste la conserva dans son atelier jusqu'à sa mort, et, par son testament. Gigoux légua cette œuvre à l'École des Beaux-Arts.
Les Vendanges sont achevées. Le peintre expose sa toile au Salon de r853, avec un premier portrait de la comtesse de Mniszech dont la mère avait épouse Balzac. Ce portrait, un pastel. offert au modèle, a été lithographie par Lasalle. Les Vendanges, on le sait, sont destinées au palais du quai d'Orsay, et l'incendie cri-
8o JEAN GIGOUX
minel de 1871 aura raison de cette peinture, mais une lithographie de Leroux en a du moins perpétué le souvenir. Au surplus, Gigoux avait gardé l'esquisse de sa composition. Nous l'avons vue dans son atelier.
M. de Persigny, toujours à l'Intérieur, a choisi pour chef du service des Beaux-Arts le comte de Mercey. Celui-ci. ami de notre peintre, obtient sous la date du 18 février [853 un arrêté aux termesduquel Gigoux est chargé de peindre moyennant 3ooo francs un portrait de l'Empereur, destiné à l'ambassade de Constantinople. Cette commande suscite au peintre plus d'un envieux. Séchan, le décorateur, se fait l'écho, sous une forme délicate, des propos qui circulent à l'endroit du nouveau peintre officiel : « Mon cher Gigoux, écrit-il. monsieur Baltard vous a demandé pour moi le prêt d'un aigle que vous possédez, heureux mortel ! »
Graillon, le sculpteur dieppois, dont tout le monde a vu les compositions familières, et de petites dimensions, d'après les gens du port qu'il savait saisir dans leur rudesse et leur naïveté, Graillon médite d'exécuter une statue de l'Empereur! L'imprudent! C'est à Gigoux qu'il fait la confidence de ses insuccès et c'est de lui qu'il attend un conseil.
Monsieur, je me demande quelquefois ce que vous devez penser de moi, car d'après a que je vous avais dit. lors de votre départ de Dieppe, je devrais être à Paris depuis longtemps. Voici la cause de mon retard. Après avoir terminé ma statue de l'Empereur, je n'ai pu me mettre dans l'idée que je ne ferais pas mieux si j'en recommençais une seconde. Je suis ainsi arrivé jusqu'à quatre dont deux sont cuites. J'espère m'en tenir là, parce que je crois que je tomberais dans l'absurdité si je luttais davantage, je me sens de plus en plus timide sous ce rapport.
Heureuse méfiance, car Graillon n'était par armé pour s'adonner au grand art. Sa lettre est du 17 décembre 1 853 ; or, l'année suivante, le G septembre, David d'Angers écrivait sur son carnet de notes une page très curieuse au sujet de Graillon. Nous en détacherons quelques lignes. L'ivoirier de Dieppe avait traversé l'atelier de David, puis s'était empressé de retourner dans sa ville natale pour n'en plus sortir. Le jugement de David, sur son élève d'autrefois, fait honneur à l'opinion que Graillon formule sur son propre compte :
J'ai été visiter le statuaire populaire de Dieppe, Graillon. Sa boutique est située dans la Grande-Rue et contient une grande quantité de ses œuvres, presque toutes de petits
fEAN GIGi MX
chefs-d'œuvre de naïveté. Le ne remarquable
. une vérité parfaite et une variété toute particulière lillon, de Teniers, portent le cachet de la misère ; mais I I
vulgaire et abaissée des misérables de Pari 'les. J'ai passé des l.
entières au milieu de ce peuple rendu a la vie par cet habile homme, d
Mlles si sveltes, si gracieuses, d'une grâce qui s'ignore ei interprète
I .'une impressionnable d'un artiste. Tout est réminiscence il fait le p
d'un être à son insu [ui lui l'ait saisir le fortuit de la nature. C'est un d
pe. Il dit qu'il sentirait ses idées brouillées et ne pourrait rien l'aire si un m
int lui. Charlet était organisé ainsi. Les homme. : delà
plénitude de leur liberté pour produire. Si même ils avaient fait
les grands maîtres, les réminiscenses involontaires seraient venues paralyser leur inspiration et flétrir cette Heur du sentiment qui est la puissante jeunesse dune imagi demeurée vierge.
Graillon était cordonnier ; il s'est mis à sculpter l'ivoire par instinct et sans la moindredonnée. Plus hardi, il a modèle ; ses ouvrages ont attiré l'attenl non de
ompatriotes. Les compatriotes sont d peu encourag
s'élèvent au-dessus d'eux. Malgré l'exaltation fiévreuse qui souvent lui arrache des larmes, comme il l'avoue, sans savoir pourquoi. Graillon porte en lui une raison et un bon
mts. Ainsi que la chose arrive à la plupart des hommes du peuple qui s'élèvent par leur talent, auxquels la tète tourne, je craignais pour Graillon quelque faibles comptant les médailles d'or et d'argent obtenues par lui dans différentes expositions. Heureusement il n'en a pas été ainsi ; le sculpteur de Dieppe a gardé sa blouse populaire, même pour recevoir dans sa boutique Napoléon III lorsqu'il vint lui accrocher la croix. Graillon est resté peuple et n'a pas cherché une ; il se lut senti déplacé. Sa femme
l'encourage beaucoup par ses aperçus pleins de fine vérité sur la nature : elle est, sans le savoir, pour une large part dans ses succès : bonheur trop rarement accordé aux littérateurs et aux artistes. Je crains pourtant que notre artiste ne paye son tribut à la pauvre faiblesse humaine. Sans rivaux, selon moi, dans son genre, pétri par la nature pour cette mission, Graillon a eu la tète montée par la visite impériale et rêve de faire des statues colossales : c'est là son ambition, son côté divaguant. 11 descendrait bien vite du piédestal qu'il s'est élevé, s'il abordait la grande sculpture et venait se perdre dans la foule des hommes instruits qui sont demeurés confondus dans la masse. S'il réali projet de de-
sculpteur en grand, il ne pourrait aborder le nu, toute science lui faisant défaut. Voudraitil grandir à la proportion de la nature humaine ses figures aux expressions si justes, aux mouvements si bien sentis, cela deviendrait épouvantable, et l'absence de dessin sauterait aux yeux. Charlet a tenté quelquefois d'agrandir ses compositions : ce n'était plus de la vie ni de la couleur vraie. Que .serait-ce s'il d'œuvres sculptées? Le colos-,
réservé à la majesté de l'histoire ; il deviendrait odieux et ridicule s'il devait servii représentation des petites misères de la vie humaine, à l'apothéose des haillons de la pauvreté. J'ai exprimé mon opinion à Graillon avec tous les ménagements possibles ; l'aurai-je convaincu ?
David a ses motifs pour être sceptique. Un sage conseil est si rarement écouté. Toutefois la lettre de Graillon adressée à Gigoux témoigne du bon sens de son auteur. Ce n'est pas sans raison que l'ivoirier de Dieppe avait choisi notre peintre pour confident. N'était-il pas redevable de son portrait à Gigoux ?
Blondel. le peintre d'histoire, vient de mourir. 11 était membre de
fEAN GIGOUX
l'Institut. Hippolyte Flandrin pose sa candidature. Gigoux n'attendra pas l'élection de son ami pour le féliciter d'une nomination qui ne fait pas doute. Son initiative aimable lui vaudra cette lettre.
Mon cher Gigoux, je vous remercie des témoignages d'affectueuse estime que vous voulez bien m'exprimer dans votre bonne petite lettre, et des vœux que vous faites pour ma candidature à l'Institut. J'en suis reconnaissant, bien touché, et vous prie de croire à cette réciprocité bien sincère.
Si par hasard vous aviez un moment de loisir qui vous permit de venir jusqu'à Saint- Vincent-de-Paul visiter mon dernier ouvrage, ça me ferait bien plaisir. J'y travaille encore quelque temps, surtout les après-midi, et si vous pouvez venir je serai bien aise de recevoir vos impressions.
Mouilleron écrit de Bruxelles à notre peintre et lui demande de voir de Mercey au sujet d'une commande qu'il attend du ministère. « Me trouvant en Belgique, il me serait facile et en même temps économique de passer à Amsterdam préparer la planche que je rêve d'exécuter ».
Le lecteur se souvient d'une excursion de Gigoux à Fontainebleau en compagnie de Français, son élève. Français a grandi depuis cette époque. A-t-il la pensée de permettre à l'artiste dont il a pris les leçons de se prononcer sur l'heureux développement de son talent ? Nous pourrions le supposer à la lecture de ce billet :
Carm° Maestro, je vous envoie le dessin de Grandville dont je vous ai parlé, ainsi qu'une étude de paysage que j'ai faite à Fontainebleau en 183- ; c'est une de mes toutes premières comme vous voyez, et encore tout imprégnée de votre bonne influence.
En vérité, je ne saurais dire si ce sont des autographes que je rapproche ici ou des conversations que je surprends dans l'atelier du peintre. Voici, par exemple, Francisque Michel que je reconnais à la voix, mais j'ai besoin de le dévisager pour être assuré que je ne me trompe pas. Vous connaissez comme moi Francisque Michel, l'archéologue savant et studieux, le correspondant de l'Académie des Inscriptions, l'associé des académies de Turin, de Vienne et de Londres, l'homme du Comité des monuments historiques, de la Société des antiquaires, professeur de littérature étrangère a la Faculté de Bordeaux ? Vous avez lu ou tout au moins consulté quelques-uns des nombreux écrits de ce chercheur infatigable qui s'est assimilé le moyen -âge. C'est bien lui qui
traverse le salon de Gigoux. Prêtons l'oreille. Il parle sans doute îles croisades, à moins que ce ne soit des races maudites de la France et de l'Espagne, ou encore du pays basque, de sa littérature et de sa musique, toutes choses qui lui sont familières ? Détrompez-vous. J'ai saisi ce que disait le savant à son ami le peintre, et je vous assure que l'entretien n'eut rien d'aride. Francisque Michel a dit textuellement, ou plutôt à écrit car il faut se rendre à l'évidence, c'est bien une lettre que j'ai sous les yeux :
Prenez une b.irrique de Margaux, vous en aurez pour un temps infini ; et plu plus il vaudra. Je puis vous en faire envoyer qui soit pur comme votre conscience, ce qui n'est pas commun dans ce temps-ci, où vins et consciences méritent à peu près les mêmes épithétes.
Ces lignes sont datées de Libourne le 6 novembre i853. Francisque Michel savait être pratique. 11 faut l'en féliciter. Quant aux convives de Gigoux, il leur sera doux de penser qu'ils ont savouré du Margaux de bonne marque lorsqu'ils déjeunaient à sa table.
Nadar appelle Gigoux dans ses salons de photographie, fort à la mode en [854- Sir Henry Bulwer, frère du célèbre romancier, qui, après avoir rempli le poste d'envoyé à la cour de Madrid dans des circonstances mémorables, est alors ministre d'Angleterre aux États-Unis, ne veut pas traverser Paris sans se rendre à l'atelier de notre peintre. Gigoux est absent. Henry Bulwer laisse chez l'artiste quelques lignes des plus flatteuses. Mais le directeur des Beaux-Arts, Mercey, fait plus que d'adresser des compliments à son ami. Grâce à lui. le ministre d'État, Achille Fould, prend, le ■>o décembre iS?i. un arrêté chargeant Gigoux de peindre un tableau qui aura pour titre la Veille d'Austerlit^. Cette commande de 8ooo francs sera portée à ioooo par un arrêté du 12 août lN?7.
Une date mémorable qu'il convient de retenir lorsqu'on s'occupe de l'art en ce siècle dans notre pays, c'est celle de [855. Gigoux n'eut garde de se laisser oublier cette année-là. Le second des panneaux destinés au palais de ht Cour des Comptes, la Moisson, se trouvait achevé. Le peintre l'envoya, en même temps qu'un portrait dessiné, à l'Fxposition Universelle. L'incendie de [871 ayant détruit la peinture murale, il n'est pas sans intérêt d'ap-
prendre de Théophile Gautier ce que la critique pensa de cet ouvrage.
Il parait que M. Gigoux ne suit pas sur le calendrier l'ordre et la marche des saisons, car il fait venir la moisson après la vendange ; mais en peinture l'on peut sans inconvénient prendre les ciseaux avant la faucille, et cueillir la grappe avant de scier l'épi. Qu'importe, si la grappe a une couleur d'ambre Ou de rubis, si la gerbe est blonde et ressemble à de l'or? La Moisson fait pendant à la Vendange exposée au dernier ou à l'avantdernier Salon. L'artiste, dont les peintures, destinées à orner un monument, ont les dimensions de l'histoire, a transporté la scène aux temps antiques. C'est toujours là qu'il en faut revenir, quoi qu'on dise ou « quoi qu'on die », lorsqu'on veut avoir des nus, des draperies, de nobles formes et d'heureux arrangements. Les Grecs ont fait le plus beau rêve de la vie, et depuis bien des siècles nous retournons leur songe. M. Gigoux, qui n'est point un classique forcené, que nous sachions, s'est bien gardé de faire couper ses blés par des paysans ou des paysannes modernes ; il a mieux aimé employer de belles filles et de beaux jeunes gens vêtus de courtes tuniques, ou même pas vêtus du tout ; il a pu montrer ainsi qu'il savait peindre un torse, ce qui est plus difficile que de peindre un gilet. La Moisson est une toile d'une couleur blonde et riche, maintenue dans une gamme de fresque qui fera sur la muraille une heureuse opposition aux tons safranés et vineux delà Vendange.
Delacroix ne se montra pas moins enthousiaste que Gautier. Certaines figures de la composition lui paraissaient merveilleuses. Il prononçait le nom de Puget devant plusieurs groupes de cette peinture vigoureuse et châtiée.
Quel avait été le modèle du portrait dessiné que Gigoux exposa en i855? Je ne suppose pas que ce soit Mme Valentine de Lamartine. Cependant, notre peintre ayant tracé de la nièce du poète un profil très fin, très vivant, en 1 85 5. il se peut que ce crayon ait été placé par lui sous le regard du public. Une lettre de Saint- Point, datée du 7 octobre 1 85 5, donne la mesure de la satisfaction du poète àejocclyn, lorsqu'il reçut de Gigoux le précieux portrait. Cette lettre ne contient-elle qu'un remerciement? Son importance est autre. Lamartine y expose sa doctrine sur la musique chantée. Mme Ristori a eu l'imprudence de vouloir interpréter une composition du poète, mise en musique, et Mme Ristori n'a pas été sans regretter sa tentative. Lamartine qui, déjà, dans le commentaire du Lac, s'est expliqué sur la difficulté d'allier la musique à la poésie, reprend sa thèse et la résume en quelques phrases que l'on voudra retenir : « On ne peut noter que des soupirs ! » Ainsi pense Lamartine et peut-être n'a-t-il pas tort.
Il \\ GIG< »UX
Pardon mille fois, mon cl . de mon volontaire silence. Votre
ne tombe sous ma main qu'aujourd'hui. V<
deux cents lettres qui ne sont déblayées par aucun secrétaire, et où ! huit OU dix lettres .1 répondre pai chevauche .t travers les bru
Dites .1 Madame Ristori qu'il ne faut j.inuis chanter o\ ndrins en
rimes croisées, ee qui fait que quatre vers n'en l ité qu'un seul t thme.
Les poètes ont l'haleine trop longue pour les musiciens ; de plus il ne faut jamais ch
en musique autre chose que des sentiments un peu | OU un peu plai
reviens à vingt-cinq ans et que je devienne (ce qui serait probable) amoureux de cette
ravissante et sublime personne, alors qu'elle fasse noter mes soi.
la mélodie de mon cœur, mais a pre ' imirie disait Ma
Faites pour le mieux quant au cadre: lait un portrait tout encadre de
l'auréole de votre talent. Jamais vous ne fûtes si puissamment et si fidèlement inspir vous dois une vive reconnaissance, car si je perdais cette nièce qui est une seconde fille pour moi, je ne me consolerais jamais, mais je pleurerai
\ mon prochain retour à Paris nous arrangerons tout ce détail; en attend I fécond en chefs-d'œuvre comme vous l'êtes depuis que!.; ' heureux
dans votre retraite qui me rappelle la Farnésilia à Rome où je passais jadis de belles matinées comme dans votre atelier.
Le Salon de iS3; approchait et Gigoux, selon sa coutume, s'apprêtait à y prendre part avec éclat. Son tableau, la Veille d'Auslerlïlx, allait être achevé. C'était une page importante aux yeux du peintre, aussi ne négligeait-il pas de s'entourer des conseils de ses amis pour mener cette œuvre à bon terme. Au nombre des visiteurs de l'atelier de GigOUX, il se trouva des hommes assez sincères pour émettre un avis dicté par le goût plus encore que par l'attachement. Auguste d'Espinassy doit être compté parmi ceux qui ne craignirent pas d'inviter l'artiste à se surveiller.
Mon cher ami, lui écrit d'Espinassy, marquez ce que je vous dis comme une vérité. — je ne dis pas oracle. Vous ave/, en ce moment le pouvoir de taire, d'un tableau déjà très beau, un chef-d'œuvre. Le ciel doit être bleu et très foncé, d'un antagonisme complet avec les tons du devant : les torches des soldats ne peuvent influencer qu'à une distance très moindre l'ensemble de l'horizon et de la voûte du ciel : une nuit superbe du mois de décembre avec des étoiles scintillantes au firmament. Vous trouverez d'ailleurs dans ce contraste une opposition admirable pour vos premiers plans. Je trouve les grenadiers un peu trop prés de l'Empereur. Sans les diminuer on pc icer par le ton. Ils s'acculent
sur lui, ce qui était très loin de l'étiquette de l'Empire. Point de mameluck, point dedomestique dans ce sujet sublime.
Adieu, mon cher ami. Votre sujet, votre tableau m'ont bien ému.
Gigoux avait trop de bon sens pour ne pas tenir compte des sages observations de son ami. De profondes retouches ajoutèrent au mérite de l'œuvre initiale. L'artiste s'estima satisfait. Il appela
86 JEAN GIGOl'X
dans son atelier les hommes qu'il estimait capables d'apprécier le sujet qu'il venait de traiter, et au premier rang des personnages en vue dont il ambitionna de recevoir l'approbation, figure le baron Larrey, alors chirurgien ordinaire de l'Empereur. La toile parut au Salon et y obtint un succès légitime. Le peintre a représenté Napoléon entrant inopinément dans un bivouac pendant la nuit du Ier décembre i8o3. Ses grenadiers l'acclament et improvisent des feux de paille à la baïonnette de leurs fusils, pour éclairer sa marche. Le Gouvernement avait commandé ce tableau. Une demipromesse avait été faite à Gigoux; il gardait l'espoir de voir sa peinture au Musée de Versailles. M. de Nieuwerkerke en décida autrement après sept années d'hésitation. La Veille d'Aûsierlit% fut déposée par l'État au Musée de Besançon en 1 864. Cette œuvre ne fut pas lithographiée.
Un second tableau de notre peintre prit place au Salon de 1857, le Bon Samaritain, également acquis par l'État et longtemps exposé au Musée du Luxembourg. Cisneros, qui fut quelque peu Directeur de l'École des Beaux-Arts de la Havane, Cisneros qui, en 1 855, prenait congé de Gigoux par ce billet laconique: «Je compte rentrer en France au bout de trois ans ; je vais en Italie pour étudier, en Amérique pour gagner de l'argent », Cisneros était de retour en i85y et s'empressait de graver sur sa pierre le Bon Samaritain.
Le portrait en pied de la comtesse de Mniszech, fille de Mme de Balzac, compléta l'envoi de Gigoux à l'exposition. Mouilleron a lithographie cette peinture, et Constant, de son vrai non Éliphas Lévy, a improvisé sur ce portrait un quatrain. Je me trompe, ce n'est pas un quatrain seulement que voulut tracer le poète familier du salon de Mmc de Balzac, mais bien trois strophes de quatre vers renfermant chacune un éloge à l'endroit des trois peintures de Gigoux exposées en 1857. La scène est aisée à reconstituer. Constant se trouvait un soir chez la veuve du romancier. Il avait la réputation d'improviser avec talent. Gigoux et Mme de Mniszech étaient présents. On parlait du Salon. La maîtresse du lieu pria Constant de dire en quelques vers l'impression que lui avaient laissée les trois tableaux du peintre. Constant n'était pas en verve. Il s'excusa. La soirée prit fin. On dut se séparer. A peine rentré
Il \\ GIGi >UX
chez lui le poète se sentit confus. Sa mésaventure l'humiliait. Il
prit une plume et ne se COUcha point que la lettre qui suit De fût terminée. M de Balzac la reçut le lendemain matin.
Chère Madame, vous avez réclamé hier pour I iin Uv M. '
ir.iin qui ne -.'est pas présenté immédiatement à votre appel. Il n'aura, cependant pas tardé ^ar je vous l'envoie ce matin avec deux autres.
Vous faites adorer à notre œil enchanté
La beauté dont nos coeurs tiendront toujours la trace,
Et la grâce plus belle encor que la beauté,
Et le je ne sais quoi plus charmant que la grâce.
Puis vous laites comprendre à l'esprit étonné L'enthousiasme ardent créateur de victoire, De lumière et d'amour le héros couronné, Et la foi plus durable encore que la gloire.
Enfin vous unissez â jamais ici-bas
Par un sublime accord que le ciel vous envie,
La charité puissante au-delà du trépas
Et la couleur vivante au-delà de la vie.
Ne trouvez-vous pas, Madame, que je suis un improvisateur heureux à peu de frais quand j'emprunte tout bonnement à La Fontaine son plus beau vers pour l'attacher au cadre du portrait de Madame Anna ? La Fontaine m'en saurait gré s'il vivait encore : car cet emprunt consacré à un pareil emble tout a fait a une restitution.
Ce n'est pas sans intention que je vous adresse les quatrains destinés à notre grand maitre. C'est un petit bouqui: îux par lui-même qui, offert par vos belles et nobles mains,
aura tout le prix d'une couronne.
Vous voyez, madame, ce que c'est que de i;.'iter les poètes et les enfants, ils deviennent insupportables.
Mille bonnes et affectueuses choses à toute la sainte et spirituelle famille.
Pendant que ces propos flatteurs s'échangeaient entre gens d'esprit à son sujet, notre peintre courait au Père-Lachaise, le lundi 2g juin, où l'avaient convoqué les sculpteurs Toussaint et Soitoux pour assister à la pose solennelle de la Couronne de bronze qui décore le tombeau de David d'Angers. La veuve du statuaire écrivit au peintre à cette occasion :
C'est je vous l'assure une grande consolation pour mes enfants et pour moi de savoir que si M. David est si oublié et si négligé dans son propre pays, il demeure présent dans
le souvenir de tous ceux qui ne se croient pas dégagés par la mort de l'amitié qu'ils lui ont portée.
Vers le même temps, Gigoux donnait ses soins à une composition dessinée, promise au comte Horace de Viel-Castel, son ami, désireux de voir l'une de ses poésies accompagnée d'un croquis du peintre. Delacroix qui vient de prendre gîte rue de Furstenberg, — où la mort qui déjà le guette va l'atteindre, — s'excuse d'avoir manqué la visite de son ami et lui assigne deux rendez-vous, à son choix, tant il a hâte de le voir. Clesinger termine le buste du général Dumas et se propose d'achever sous deux jours celui d'Alexandre Dumas, mais il ne sera certain d'avoir bien fait que si le peintre veut bien venir donner son approbation à « ses deux Dumas ». Mme la comtesse de Charnacé habite dans le voisinage de Gigoux. Nous sommes en septembre i858. Un événement se prépare au Théâtre-Français. Jules Lacroix a traduit littéralement Œdipe Roi de Sophocle et la scène française, dédaignant les adaptations de Ducis, va placer sous les yeux de nos contemporains un spectacle grec. On se dispute les coupons de loge. Gigoux a la bonne fortune de se procurer un de ces précieux billets qu'il offre à Mme de Charnacé. Elle assiste à la représentation du 18 septembre qui est un triomphe. Le lendemain, le peintre recevra ce billet :
Je ne veux pas commencer ma journée sans vous remercier, cher maître et cher voisin, de la délicieuse soirée que vous nous avez fait passer au Théâtre-Français. Tout ce que je puis vous en dire, c'est que pendant cette touchante solennité (car pour moi ce n'est rien moins) je n'ai pas dit un mot, et je pleurais comme à nul mélodrame je n'ai pleuré. C'est plus qu'une belle œuvre, c'est un bienfait public qu'une pareille traduction. (Je n'en puis apprécier les mérites en détail.) Il me semble que nous devrions tous apprendre à cette école à nous respecter nous-mêmes, à respecter notre prochain, et à n'avoir jamais que des rapports conformes à la dignité humaine.
Le peintre n'exposa qu'une toile au Salon de i85q. Elle a pour sujet : Une arrestation sous la Terreur. Une tante de Mme de Balzac, la princesse Lubomirska, venue à Paris au moment le plus aigu de la Révolution, n'avait pas vécu dix-huit jours avant d'être dénoncée, poursuivie, condamnée et exécutée en dépit de sa jeunesse, de sa beauté, de son innocence et de sa nationalité. Telle fut l'idée première du tableau que le peintre conserva depuis
dans son atelier, et dont il n'existe pas de lithographie. L'œuvre
eut peu de succès au Salon, mais M de Balzac, comtesse Eveline de Hanska, sut gré à l'artiste d'avoir fixé sur la toile un souvenir de famille qui lui était cher.
Avant même que le Salon n'eût terme ses portes, l'armée française était en Lombardie. La guerre irnpn rapide et en fin de compte heureuse, que la France avait déclarée à l'Autriche ne laissait personne indifférent. Le chef d'escadron d'état-major E. l.amv. très lié avec GigOUX, lui relatait avec enthousiasme les premiers succès de nos troupes. Les peintres Yvon et Meissonier avaient accompagné l'Empereur. Gigoux eut l'ambition de les rejoindre. C'est dans ce but qu'il écrivit le 29 juin au baron Larrey devenu chirurgien en chef de l'armée :
Mon cher Larrey,
J'ai été bien en peine de vous pour le danger que vous avez couru.
':), Dieu nous a gardé un ami, et surtout a l'armée qui ne s'en plaindra ;
Maintenant j'ai le plus vif désir de marcher sur vos tra^ cher mon nom aux
grandes choses qui se font.
Je mettrais autant d'énergie à les peindre que ces braves gens en mettent à se battre.
Je suis dans un moment de ma vie où je suis maître de mon art, et je ne crois pas que personne ferait mieux.
Ne pourriez-vous pas mettre sous les yeux de l'Empereur cet immense désir de représenter un des épisodes de cette guerre de géanl
Si j'étais assez heureux pour que l'Empereur m'appelât, je ne resterais pas deux heures à Paris. Cir. au train dont va l'Empereur, je pourrais bien arriver quand tout serait terminé.
Je vous serre bien affectueusement la main e que Dieu continuera à vous
protéger.
Votre plus ancien ami, Jean Gigoux.
Cette lettre parvint à son destinataire, mais Gigoux s'y était pris trop tard. La bataille de Solférino, qui l'avait déterminé à se mettre sur les rangs, devait être la dernière de la campagne. La suspension d'armes signée à Valeggio le 8 juillet fut suivie trois jours plus tard de la paix de Yillafranca. et nos troupes rentrèrent en France. Notre peintre perdit ainsi l'occasion, de représenter de visu le choc de deux armées.
Mais Gigoux est un heureux. S'il lui est interdit de passer les Alpes avec ses pinceaux, le baron Haussmann. préfet de la Seine.
go JEAN GIGOUX
le dédommage en lui confiant par arrêtés des 1 1 et iS octobre i85q, moyennant 20.000 fr., la décoration de « la seconde travée à gauche de l'église Saint-Gervais ' ».
Au début de l'année suivante, notre peintre fut doublement frappé dans ses affections les plus chères. Il perdit coup sur coup sa mère et sa sœur. Ses nombreux amis s'associèrent à son deuil. De toutes parts, il reçut des témoignages d'affection, des marques de condoléance auxquels il se montra sensible. C'est lorsque l'homme est dans la douleur qu'il peut juger de l'estime désintéressée de ceux qui l'entourent. Le succès, la renommée, la fortune ont leurs courtisans. Le malheur n'a que des fidèles. Au nombre de ceux-ci, Gigoux compta d'illustres correspondants, mais aucun ne sut égaler, dans l'expression juste de sa tristesse, Pouillet, le célèbre physicien, membre de l'Académie des Sciences depuis plus de vingt ans. Nous ne résistons pas au désir de placer sous les yeux de notre lecteur la lettre que Pouillet fit parvenir au peintre sous la date du 22 mars 1860 :
Cher monsieur Gigoux,
Nous prenons une part bien sincère à votre affliction ; nous savons combien vous étiez bon fils et bon frère et quelle grande place ces affections de famille tenaient dans votre excellent cœur. Voilà, coup sur coup, deux séparations bien cruelles pour vous, deux pertes bien irréparables, une sœur et une mère que vous aviez appris à aimer en apprenant à respirer. Vous avez du moins la consolation de penser que vous avez réussi à répandre sur leur vie une sérénité sans nuage ; combien n'ont-elles pas été heureuses de vos travaux, de vos succès, de votre réputation si bien acquise et par des voies si droites ! Ce sentiment allège les peines. Quand nous perdons ceux qui nous sont chers, et qu'en repassant notre vie nous n'y trouvons rien qui puisse affliger leur tendresse, nous avons l'âme plus forte et plus tranquille, nous en conservons un souvenir où les regrets ne sont point mêlés de remords ou d'amertume, et par avance, nous nous réjouissons du moment où nous irons les retrouver.
Vous êtes jeune, plein d'ardeur et d'avenir ; ces chères images vous occuperont longtemps et vous soutiendront dans vos rudes labeurs. C'est encore pour elles et pour votre pays que vous ferez de belles choses.
Recevez, bien cher compatriote, la nouvelle expression de mes sentiments très affectueux.
Nous savions que l'auteur des Eléments de physique expérimentale
1 Cette commande fut ratifiée par un troisième arrêté émanant du ministre d'État et pris à la date du 12 avril [860. La décoration de la chapelle Saint-Laurent dans l'église de Saint-Gervais fut payée par l'Etat jusqu'à concurrence de 13.400 fr. et par la Préfecture de la Seine pour 6.600 fr.
Il- \\ <.!'.< 'IX ',i
était non-seulement un savant, mais aussi un écrivain de race. La lettre qui précède témoigne de l'élévation de son cœur.
Raffet, l'auteur del&Revue des ombres, meurt à Gênes le i<S février t86o; Champin, aquarelliste et lithographe, le suit dans la tombe à sept jours de date. Tous deux ont à peine cinquante-six Dauzats s'émeut de cette mortalité. Il s'ouvre à Gigoux delà tristesse qui l'obsède et termine sa lettre par ces lignes : o 11 faut que les anciens serrent les rangs, car la mort n'épargne pas nos pauvres confrères depuis quelques jours ».
Au cours de l'été, notre peintre invite à sa table quelques amis parmi lesquels Corot et Decamps. Celui-ci s'excuse. Il part pour Fontainebleau où il doit prendre part à une chasse à courre. Hélas! son cheval s'emporte dans la forêt. Une branche de chêne lui barre le chemin et le charmant peintre est précipite sur le sol, la poitrine défoncée. Comme nous froissions entre nos doigts le billet de Decamps déclinant l'invitation de son ami. Jean Gigoux se 1. lissa bercer par le Ilot des souvenirs et nous parla du peintre des Cavaliers turcs et de la Défaite des Cimbres en ces termes :
Pendant un certain nombre d'années, Decamps et moi nous nous sommes peu fréquentes : nos demeures respectives étaient fort distantes. Mais, si notre intimité ne date pas Je la première heure, elle n'en fut pas moins étroite. Decamps a été au premier chef un peintre Je talent et un esprit sincère. Sa droiture, son ambition légitime de bien taire l'ont détourné de sa voie vers la tin de sa vie. Un jour que je me trouvais a Rome, dans un restaurant où se réunissaient les artistes français à l'heure du repas, Decamps entra. 11 pouvait être midi. Notre ami nous raconta qu'il avait employé sa matinée a étudier lël dans ses grandes œuvres et qu'il avouait à sa honte n'avoir rien compris! 11 paraissait exténua :ux. Ce qu'il disait était profondément vrai. Raphaël ne pouvait
être son guide. Decamps est le peintre des Singes et des natures mortes, l.e grand art. les sujets héroïques vers lesquels il s'est orienté pendant les quinze dernières années de sa vie mt pas son élément. Il fait effort et perd toute grâce dans ses compositions bibliques. |UOi s'est-il préoccupé de Raphaël, si ce n'était pour lui rendre hommage comme à un maître dont la langue devait lui rester étrangère:- A la vente de Decamps, son renom de peintre Je genre et d'orientaliste justement établi a donné le change sur certains de ses ouvrages qui n'étaient pas les meilleurs. C'est ainsi que le Champ de II, p biblique, a pu trouver acquéreur à 40.000 francs; mais, ne nous y trompons pas, Decamps, le vrai Decamps n'est pas dans des pages Je cet ordre.
Travailleur opiniâtre Jès son extrême jeunesse, Decamps, sous le rapport Je la ténacité, peut être comparé à Troyon. Lorsqu'il eut conquis les premières faveurs du public, il resta modeste, simple dans ses goûts, et son atelier n'était guère qu'une mansarde au îv 1.", Je la rue du Faubourg- Saint-Denis. Un jour, le duc d'Orléans eut la pensée Je le venir voir. Le prince, que personne n'accompagnait, se présente chez le concie peintre et demande à quel étage il doit monter. Le concierge, tailleur de son état, achevait un pantalon. — « Montez, dit-il au prince, jusqu'aux combles, et vous trouverez
q2 JEAN GIGOUX
M. Decamps à son atelier. Par la même occasion, portez-lui cela. C'est un pantalon qu'il attend. Vous m'épargnerez de monter moi-même ». Ce disant, notre homme jetait sur le bras du duc d'Orléans le pantalon destiné à l'artiste. Le duc, trop grand seigneur pour se plaindre du procédé, garda le vêtement qu'on lui confiait avec tant de sans-façon et se présenta chez Decamps qu'il ne connaissait pas, muni de l'objet attendu. On rit beaucoup de l'aventure.
Fromentin s'est montré sévère à l'endroit de Decamps. Il lui reproche d'avoir ignoré la justesse des tons. Ce reproche n'est fondé que si l'on observe les toiles du peintre exécutées pendant les quinze dernières années de sa vie. Mais Decamps, antérieurement à cette période, avait régné vingt ans dans son domaine. A la vérité, les succès de Decamps ne furent pas exempts de surprises et d'improvisations parfois audacieuses. De méthode, de règle comme coloriste, il n'en a pas. Delacroix est plus réfléchi, plus arrêté. De même, Granet. Un procédé mathématique permet à Granet d'atteindre avec certitude à des effets de couleur et de lumière toujours appréciés. Decamps n'a pas à son usage des principes aussi nets. Il s'était formé seul par l'étude des tableaux de Delacroix. Il les recherchait avidement à mesure qu'ils étaient visibles, et, selon ses forces, il s'appropriait ce qu'il découvrait chez le maître de son choix. Était-il plagiaire? Que nenni ? Sa façon de peindre lui était personnelle. Les tableaux de son bon temps sont nombreux. Ils se font remarquer par les ombres, les noirs, par les diverses parties de la composition souvent négligées des peintres en renom et que lui, Decamps, sait traiter avec un charme exquis et une poésie parfois très élevée. Avec lui, pas de choses vulgaires qui n'aient un aspect séduisant. C'est à ce soin du détail que Decamps est redevable de sa rapide fortune auprès du public. Ses tableaux étaient sans prétention et, de loin comme de près, ils produisaient un charmant effet. Les accessoires, trop dédaignés, avaient sous son pinceau leur accent de vérité, de réalisme sans exagération. Il aimait les Singes. Ceux-ci jouaient du violon, ceux-là jouaient aux connaisseurs. Le public applaudissait à ces inventions familières. Plus tard, les colorations chaudes et parfois violentes qu'il avait rapportées d'Orient achevèrent d'asseoir la réputation de Decamps en détrônant les Bertin, les Bidault, paysagistes de convention.
Tel fut le peintre mort prématurément d'une chute de cheval comme était mort Géricault. Le sujet de ses tableaux est peu de chose. Decamps, à vrai dire, n'y songe pas. Il cherche des tons et il les trouve, mais le moindre prétexte lui suffit pour faire. un tableau d'un effet saisissant. A-t-il vu l'étal d'un boucher? Il s'en empare et le transporte sur sa toile avec des cuivres polis, luisants, qu'il traite en maître et dont l'éclat se projette sur toute sa toile. Decamps est l'homme du morceau toujours achevé par un peintre patient, habile, doué de goût et d'un rare coup d'oeil. Sous ce rapport Decamps est de la famille de Rembrandt.
Je ne voudrais pas que l'on se méprit sur ma pensée. Decamps n'était pas incapable d'atteindre au style et de donner parfois l'impression d'une grande scène sur des toiles de proportions réduites. Telle sa Bataille des Cimbres. Ici, le paysage est immense, les vastes espaces brûlés par le soleil sont peuplés de combattants que l'oeil renonce à dénombrer. Or, ce qui ajoute au mérite de pareilles œuvres, c'est qu'elles furent produites par un homme qui allait à l'encontre des renommées établies. Decamps était un novateur et les novateurs sont toujours des isolés, c'est-à-dire des hommes en péril. Il leur faut une volonté robuste, une foi sans faiblesse dans leur valeur personnelle pour ne pas fléchir sous les sarcasmes de la critique et du public pendant les premières heures, et qui peut dire la durée de ces heures Je lutte ?
Ainsi s'exprima Gigoux sur Decamps au sujet de trois lignes de son ami fortuitement découvertes par nous dans ses papiers. Il est curieux de rapprocher ces paroles de la biographie du peintre
Il AN GIG< IUX
de la Bataille des Cimbres, écrite par lui-même en iS?4 à la demande du docteur Véron. Decamps avait quelques motifs de se bien connaître; or, toute reserve faite sur la forme du récit. Decamps et GigOUX tiennent à peu de chose près le même langage. Les hésitations du début signalées par G lorsqu'il nous
parlait de son ami, la sincérité dans l'audace qui font de Decamps un artiste personnel et vraiment original, se trouvent consignées par la plume de l'artiste essayant de dire avec bonne foi ce qu'il avait espère, voulu et accompli.
Le 3o juillet 1860, GigOUX qui venait de terminer le portrait lithographie du prince Jérôme, eut la pensée d'offrir deux exemplaires de sa composition au ministre de l'Instruction publique et des (Alites. C'était alors M. Rouland. 11 s'empressa d'écrire à notre peintre: « Je placerai l'une de ces estampes dans mon cabinet de travail où elle me rappellera à la fois votre talent et votre aimable attention ».
Mais voici que le peintre Hersent, membre de l'Académie des Beaux-Arts depuis 1822, vient de mourir. Gigoux songe à se porter candidat. Xous avons sous les yeux sa lettre de candidature. Elle est brève, digne et de bonne allure. L'artiste, dans ses Souvenirs, en fait honneur à Couder. Je ne serais pas surpris que Charles Blanc en fût l'auteur. Voici cette pièce :
l'.irK <i novembre i m"><>.
Messieurs.
Les encouragements qu'ont bien voulu me donner plusieurs d'entre vous m'enhardi
a me mettre sur les rangs des candidats a la place vacante maintenant a l'Institut.
Voici les titres qui pourraient, je crois, me recommandera votre bienveillance :
La mort de Léonard de Vinci (Musée de Besançon).
/..• portrait de Cb. Fourrier, en pied.
/,<■ martxre Je Sainte [usée de Lyon).
■ps du Christ veille par les anges (appartient au Gouvernement).
La Cliopdtre (Musée du Luxembourg).
La veille d' Austerlit\ (appartient au Gouvernement). miaritain (appartient au Gouvernement).
Quatre tableaux de dix-huit pieds pour l'église de Saint-Gervais.
Je connais trop le prix du temps pour essayer d'arrêter plu. tention
avec le détail plus circonstancié de mes travaux.
Je me hâte donc. Messieurs, de vous offrir l'hommage de la haute et respectueuse considération avec laquelle j'ai l'honneur d'être votre très humble et très obéissant sénateur.
Les candidats étaient au nombre de quatorze! Cabanel, Gérome, Signol, Auguste Hesse, Larivière, Meissonier, Yvon, Lehmann, Rougé, Court, Hébert, Cornu, Isabey, Muller se trouvèrent en présence le 24 novembre, jour de l'élection. La lutte fut promptement circonscrite entre Signol et Meissonier. Le scrutin donna lieu à un long ballottage et Signol fut élus.
Le soir même de l'élection, Hippolyte Flandrin s'empresse d'écrire à Gigoux pour lui exprimer le regret qu'il éprouvait de l'échec d'un ami : « Je partage bien vivement votre chagrin et voudrais pouvoir le modérer; mais cet espoir légitime fondé et cependant déçu est bien cruel. Bientôt j'irai vous voir. — A vous de cœur ». La visite annoncée ne se fit pas attendre. Flandrin était allé voir la chapelle de l'église Saint-Gervais dans laquelle notre artiste avait représenté la Fuite en Egypte, le Repos en Egypte, la Mise au tombeau et la Résurrection. Son désir eût été de féliciter Gigoux. Celui-ci était absent. Le peintre de Saint-Vincent-de-Paul lui laissa ce billet : « Hte Flandrin regrette de ne pas trouver son cher confrère pour lui dire combien de charmantes qualités il admire dans sa peinture. Il aura le plaisir de revenir ».
Gigoux, retenu par sa décoration de Saint-Gervais, n'avait pu préparer de grandes oeuvres pour le Salon de 1861. Il exposa toutefois une Tête de Sarrasin qui a été lithographiée, et le portrait en pied du comte Georges de Mniszech, qu'il offrit au modèle. Il n'en existe pas de lithographie. La Tète de Sarrasin resta la propriété de l'artiste jusqu'à sa mort. C'est une étude vigoureuse qui lui fait honneur.
Les relations du peintre se révèlent à nous chaque jour plus nombreuses et plus distinguées. C'est Paul Chenavard qui le
1 L'éditeur des Souvenirs parus en i885 laisse dire à Gigoux : « Pradier, Ingres, David d'Angers, Couder et plusieurs autres m'engageaient à me présenter à l'Institut. Comme j'avais de la peine à m'y décider, Couder écrivit lui-même ma lettre et me dit de la porter au secrétaire perpétuel qui était alors Halévy ». Présentées sous cette forme, les instances des amis de Gigoux paraissent avoir coïncidé avec l'initiative de Couder. On croirait ces amis réunis à la table du peintre au moment où Couder prend la plume. Or, Pradier était mort depuis i8?2, David d'Angers depuis i856, et la lettre de candidature de Gigoux est de [860 ! Le candidat se rend chez Halévy. Le secrétaire perpétuel possède un exemplaire du buste d'Auber par Pradier. La conversation s'engage sur le mérite de cette œuvre. Les deux interlocuteurs tombent d'accord : le buste d'Auber est un superbe ouvrage. Mais Gigoux raconte à Halévy l'anecdote suivante : « Pendant que Pradier travaillait à ce buste,
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remercie d'une lettre affectueuse reçue au lendemain d"uue maladie grave : <> Français à qui je viens de la lire en est aussi touché que je le suis moi-même ». (l'est His de la Salle que Gigoux a rencontré par hasard. L'amateur s'est fait connaître. Le peintre a voulu lui être agréable. Deux lithographies, gracieusement offertes, lui vaudront la lettre qui suit :
tieur, grâce à votre beau présent, ma collection de lith va eue n
incomplète, et votre nom, Monsieur, plus dignement représenté. Je n'ai jamais vu l'illustre
peintre qui .1 posé pour vous, et je ne connaissais pas le superbe portrait que vous ave/ eu la bonté de m'envover ; mais je retrouve sur le visage qui est la sous mes yeux tout ce que j'ai entendu dire de la grande pénétration et de la supériorité d'esprit du baron Gérard. Quant au portrait de femme, il est plein de dignité et de charme : la belle lithographie de
M. Mouilleron me lait vivement regretter de n'avoir pas vu la peinture originale.
Je vais sortir pour aller vous remercier, Monsieur, de vous être souvenu de l'amateur qui a eu la bonne fortune de vous rencontrer chez un marchand d'estampes. Si, par malheur, je ne vous trouve pas chez vous, ce billet, du moins, vous dira toute ma ; naissance.
Le botaniste Jean-Charles-Marie Grenier, compatriote de Gigoux,
est décore en [861. L'artiste le félicite et le savant de répondre à l'artiste :
Pontarlier, le 4 septembre [861.
Merci, mille lois merci, mon vieil ami, d( souvenir et de ta cordiale lettre. Je
reçois tes félicitations avec d'autant plus de plaisir que je connais leur sincérité et qu'en vieux Bisontin, comme moi, tu trouves toujours un vif plaisir à tout ce qui peut arriver d'heureux et d'agréable à tes vieux amis franc-,
'l'a lettre est \ enue me trouver entre deux herborisations sur nos âpres montagnes. Pour
'est toujours plaisir et bonheur que de gravir nos hauts sommets, de voir lever ou
coucher le soleil du haut d'un pic qui domine les ravines, de contempler les premiers ou
les derniers rayons du jour, puis de redescendre pour chercher le frugal repas du chalet
et pour lit le foin embaumé de la montagne...
Le sculpteur Jean Petit se déclare son obligé pour un monunument dont il lui devra la commande. Antoine Etex qui est à Rome écrit le 18 novembre 1862 à son ami :
en se donnant beaucoup de peine, il me dit plusieurs fois : « Je ne suis pas content, mon buste n'est pas ressemblant. — Il ne le sera jamais, lui dis-je, si vous continuez ainsi. Auber, malgré ses quatre-vingts ans a une coquetterie dont vous ne viendrez pas à bout. Faites-le résolument avec toutes les aspérités de sa figure ». Arrêtons-nous. L'éditeur de [885 laisse échapper à Gigoux une naïveté. Le buste d'Auber fut sculpté en 1845. Auber, a cette date, n'avait que 63 ans et non pas S,,. C'est à croire que le petit volume publiésous le nom de Gigoux n'a pas été relu avant l'impression. La mémoire du peintre n'était pas précise, il s'en Lui;, quant aux dates. On peut regretter que personne auprès de lui n'ait pris la peine de rectifier ses assertions inexactes.
Mon cher Gigoux, votre bonne et bienveillante lettre est venue me trouver à Rome, où je suis campé comme lorsque j'y Tus élève en r83o. L'énergie ne me manque pas ; néanmoins, souvent je me sens découragé et dans les grandes crises, j'appelle à moi le secours des choses supérieures. Avec grand plaisir je m'occuperai du projet fort respectable et pour moi très sympathique du brave Boubée. Veuillez dire à sa veuve qu'elle n'a qu'à m'écrire une confession bien franche de ses sentiments et aussi de ses désirs pour honorer la mémoire de son mari. C'est d'après ses sentiments exprimés, c'est à la suite d'échange d'idées que par correspondance l'on peut fort bien faire. De Rome où je suis pour deux ou trois mois, je puis très bien correspondre avec cette dame. Si cela se pouvait, je tiendrais assez à lui rapporter la composition de Rome. Pour l'exécution nous verrions ensuite.
Dans tous les cas, mes respects à cette dame, et pour vous, mon cher ami, ma reconnaissance de votre bon souvenir.
Le vicomte Delaborde n'a pas eu l'occasion de voir les peintures murales de Saint-Gervais avant le début de l'année \H63. Ce retard involontaire ne le dispense pas à ses propres yeux de faire savoir à Gigoux ce qu'il pense de son ouvrage.
Au moment où votre chapelle a été découverte, il ne m'a pas été possible de la voir, comme vous aviez bien voulu m'y autoriser, mais, je me suis dédommagé depuis lors et je tiens beaucoup à vous remercier, pour ma part, des résultats de votre travail. Je ne crois pas que vous ayez jusqu'ici rien fait de mieux, d'aussi bien même, sous le rapport de l'invention énergique et du style, que la Mise au tombeau et la Résurrection. Je vous dis cela. Monsieur, bien en hâte, bien succinctement, mais je prie Ch. Blanc de vous répéter à ce propos ce que je lui ai dit à lui-même...
Voilà qui est surprenant. Le Salon de l863 vient d'ouvrir et Gigoux n'a pas exposé. Mais Léopold Flameng a gravé la Source. Son burin fait l'admiration des délicats. Notre peintre a sans doute félicité le graveur qui lui répond : « M cm cher maître, je n'ai eu qu'à me souvenir de vos précieuses leçons pour faire cette tiravurc ».
C'est pendant la durée du Salon de i863 que Gigoux reçut un jour la visite d'une dame de charité, accompagnée d'une jeune fille. C'était un dimanche. Le soleil, dans tout son éclat, se jouait à travers les arbres du jardin de l'artiste. Lui-même était assis sous un berceau de feuillage lorsque l'étrangère et sa compagne se firent annoncer. L'étrangère! Quelle expression peu convenable si je l'applique à la noble visiteuse de notre peintre! Qui donc ne la connaissait à Paris ? Qui donc ne l'avait applaudie, saluée, acclamée pendant plus de vingt ans? Elle s'appelait la comtesse Gilbert de Voisins. Ce nom ne vous dit rien? La comtesse de Voisins était
il W GIGOUX
née Taglioni. Les ballets de Guillaume Tell, de Flore et Zépbire, de ! p Sylphide lui avaient acquis une renommée sans égale. S'étant
retirée de la scène en i S j — . Taglioni habitait alternativement Venise, le lac de Corne ou Paris. La jeune fille qu'elle avait amenée avec elle chez GigOUX demeura tout d'abord silencieuse. Elle laissa la comtesse de Voisins exposer le but de sa démarche. 11 s'agissait des pauvres des faubourgs. Le peintre, dés le premier mot, s'empressa de remettre son offrande à la noble quêteuse, puis la conversation s'engagea sur les illustrations de l'heure présente. Telle est, en effet, la tendance habituelle des artistes : ils ne parlent volontiers que des sommets. Pendant ce temps, la jeune compagne de Mme de Voisins s'était discrètement éloignée. Elle allait, d'un pas léger, d'une corbeille à l'autre, s'arrétant devant les espaliers OU sous le cèdre légendaire, ornement du jardin de GigOUX. Tout à coup, elle reparut. Svelte en sa marche comme une gazelle, elle enveloppa de ses deux mains le front de son amie et colla ses lèvres sur son oreille.
— Je le crois bien, chère enfant, M. Gigoux te le permet, dit en souriant Mme de Voisins. N'est-ce pas, maître, vous autorisez Emma Livry à cueillir quelques fleurs dans vos carrés?
— Emma Livry! s'écria le peintre. Quoi, c'est vous, mademoiselle, et je ne m'en suis pas douté! Suis-je assez aveugle! Oui, certes, ces fleurs, toutes ces fleurs sont à vous et je vais en faire une gerbe pour vous l'offrir.
Ce disant, il se leva. Mais Emma Livry. plus prompte qu'un oiseau, s'était déjà enfuie et, avant que le peintre eût fait quatre pas, elle revenait avec sa discrète moisson de roses blanches qu'elle remit à Taglioni. Celle-ci, prenant la plus belle, la voulut fixer à la boutonnière de Gigoux, puis les deux visiteuses quittèrent l'artiste en emportant la cueillette de la danseuse.
Quelques semaines plus tard, le 27 juillet, Emma Livry mourait carbonisée. La flamme de la rampe était venue lécher sa robe de gaze pendant une répétition de la Muette, sur la scène de l'Opéra. Ce fut une explosion de regrets dans tout Paris, et Gigoux. le cœur gonflé de larmes, se souvenant de l'apparition fortuite de cette enfant dans son jardin et de ses préférences pour les roses blanches, suivit, pâle et muet, le funèbre cortège de la jeune
fille, dont il avait couvert le blanc linceul des roses qu'elles n'avait pas cueillies.
Vous vous souvenez des lignes lapidaires de Théophile Gautier sur l'aimable enfant, la femme respectée de tous : « Elle ressemblait trop au papillon ; ainsi que lui, elle a brûlé ses ailes à la flamme, et comme s'ils voulaient escorter le convoi d'une sœur, deux papillons blancs n'ont cessé de voltiger au-dessus du blanc cercueil pendant le trajet de l'église au cimetière. Ce détail où la Grèce eût vu un poétique symbole, a été remarqué par des milliers de personnes, car une foule immense accompagnait le char funèbre ».
Hélas ! hélas ! combien est ingrate et imparfaite notre tâche d'historien quand nous essayons de reconstituer le passé sur des documents. L'homme n'a quelque adresse pour bien raconter que dans la mesure où lui-même a pu voir ce qu'il raconte. Or, en ces années déjà lointaines où Gigoux recevait familièrement Mme de Voisins et Emma Livry rue Beaujon, nous n'avions pas l'honneur de le connaître, et les lignes sommaires consacrées ici à son jardin sont insuffisantes. Par bonheur, Edouard Fournier et Desault viennent à notre aide. Ces heureux témoins de choses disparues murmurent à notre oreille mainte particularité qu'il convient de retenir. Oh ! les belles confidences dont nous sommes redevables à ces écrivains pleins de grâce. Je veux redire fidèlement ce qu'ils m'ont appris :
En i863, c'est Fournier qui parle, un enfant perdu de la Syrie, un exilé de la célèbre montagne du Liban qui, depuis cent-vingt-six ans, s'était fait une patrie d'un petit coin de terre parisienne, un admirable cèdre était menacé de périr. Je dois vous dire d'abord, pour que vous ne soyez pas trop effrayé, que ce cèdre n'était pas celui du Jardin des Plantes, mais son frère jumeau. Où se trouvait-il ? Dans un charmant jardin d'artiste du quartier Beaujon. Mais pourquoi s'y trouvait-il plutôt qu'ailleurs, tandis que c'est le Jardin des Plantes qui, si loin de là, possède encore l'autre ? Dans la première moitié du règne de Louis XV, en 1734, la France ne possédait pas encore un seul cèdre. L'Angleterre, plus heureuse, en voyait plusieurs croître dans ses jardins et s'en montrait on ne peut plus fière.
Bernard de Jussieu, qui était alors sous-démonstrateur des plantes au Jardin du Roi, jura que nos pépinières n'auraient pas longtemps à envier sur ce point les pépinières anglaises ; et il tint parole. C'est à l'Angleterre même qu'il alla dérober l'arbre tant convoité par nous et soigneusement gardé par elle. Il en obtint, je ne sais comment, deux pauvres pieds bien chétifs, qu'on ne lui donna peut-être que parce qu'on pensait qu'ils ne pourraient pas vivre. Ne sachant où loger sa conquête, c'est-à-dire où la cacher, car il l'emportait un peu comme un voleur, Bernard de Jussieu se servit de son chapeau pour y mettre en bonne terre les deux brins de verdure qui devaient être plus tard deux arbres
JEAN GIO 'i'X
géants. J'ai longtemps doute de ce détail. Le chapeau devenu pot de fleur, le tri porte-cèdre me semblait un peu légendaire, mais Condorcet m'ayant confirmé le fait dans ,■ de Jussieu, où tout est vérité, je n'ai plus hésité à croire. La légende ne parle que d'un cèdre, mais Condorcet dit expressément que Bernard en a rapporté deux : l'un qui a si bien grandi près du labyrinthe du Jardin des Plantes ; l'autre dont nous vous parlerons tout a l'heure.
Quand il fut de retour au Jardin du Roi, Bernard y chercha bien vite un coin de la meilleure terre pour y faire sa plantation. C'est près de la butte dont on a lait le labyrinthe qu'il trouva ce coin béni. I.e sol en était excellent. Bernard -avait que, pendant ècles, le Montfàucon du Paris de la rive gauche s'était trouvé la et que le monticule ou « copeau » du labyrinthe avait même été formé par ces amas d'immondices qui sont pour la terre un si merveilleux engrais. Celui de ses deux cèdres qu'il y planta devait certainement pousser là ou ne peut mieux. En effet, Bernard de Jussieu eut le bonheur de le voir croître comme par magie. Lorsqu'il mourut, quarante-trois ans après, en 1777, • il pouvait admirer, dit Condorcet, la cime de son arbre chéri qui dominait les plus grands arbres t>.
Bien loin de là, sur un point tout opposé de la grande ville, entre l'église, alors très humble chapelle, de Saint-Philippe-du-Roule et l'avenue des Cliump.-l .istait
alors la « Pépinière du Roi », « où l'on élevoit, dit un livre du temps, des llcurs, des arbustes, des arbres, pour en fournir aux Tuileries, à Versailles et autres maiso:. Ce fut là que Bernard de Jussieu vint planter le second de ses cèdres. Il poussa aussi bien que l'autre, car le terrain n'était pas là moins excellent qu'au Jardin du Roi. Malheureusement, peu de temps après, la pépinière dut changer de place. On la transplanta, c'est bien le mot ici, de l'autre coté du faubourg du Roule, au-delà du grand égoût, sur un espace, longé bientôt par une rue nouvelle, qui, aujourd'hui encore, s'appelle, pour cette raison, rue de la « Pépinière ».
La partie des terrains qu'on trouvait en montant vers l'Étoile et dont on n'avait pas disposé pour de nouvelles rues, fut acheté par Beaujon, et la coquette solitude, qu'il avait osé parer de l'austère nom de la ce Chartreuse », y étala ses mille fantaisies. C'est de ce côté-là que se trouvait le cèdre. Qu'était-il devenu, après la suppression de la a Pépin: et lorsqu'on lui eut enlevé le voisinage des arbustes et des fleurs au milieu desquels il avait grandi ? D'abord, comme tout le reste, il fut sérieusement menacé. Mais on le trouva si beau qu'on le garda, duc voulait-on d'ailleurs créer dans ce quartier ? Des lieux de plaisir, des lieux enchantés. C'était le rêve du comte d'Artois, c'était aussi le rêve de Beaujon, qui était venu, après lui, semer des millions sur ce terrain pour qu'il en sortit des merveilles et où il ne poussa que des folies. Notre admirable cèdre ne pouvait rien déparer ; il eût orné le plus beau jardin du monde. On le laissa donc vivre pour orner celui-ci. Mais voilà qu'on se prend un jour ici, comme partout, de la rage de bâtir. Le jardin devient un quartier. C'en est donc fait du cèdre ! Un prince en eut pitié, un financier l'a épargné; un maçon va-t-il donc le jeter par terre? Pas encore. On lui laisse un petit coin, tout au plus assez grand pour contenir son ombrage, mais il y est toujours en compagnie excellente. Une jolie maison d'artiste lui fait cadre. L'hôte, un peintre célèbre, un homme d'esprit, M. Gigoux, fait les honneurs du logis et de son arbre avec une grâce charmante. On va voir le cèdre, on l'admire comme il convient ; on le déclare plus beau que son frère de la rive gauche, qui n'a plus depuis longtemps sa flèche et ne s'étend que de coté, tandis que lui n'a rien perdu de son élévation ni de son ampleur.
Le cèdre, M. de Lamartine vous l'a dit, qui est un arbre pensant, ne laisse pas que d'être lier et heureux de tout cela. Mais rien de stable, hélas! pour les arbres comme pour les hommes. Les plus solides sur leurs pieds ou sur leurs bases peuvent tomber. De nouvelles menaces commencent à gronder. Le terrain où il enionce si joyeusement et si
ioo JEAN GIGOUX
profondément ses racines va changer encore une fois de face. On parle d'un boulevard qui le traversera de part en part. Les alignements sont pris et si le pauvre cèdre n'a pas le bonheur d'être, comme la tour Saint-Jacques, un peu en dehors de l'impitoyable ligne tracée, il tombera; il est tombé. Un moment on espéra qu'il serait conservé sur les ruines de son dernier jardin, pour servir de parure à quelque joli square placé à l'angle de la rue Balzac et du boulevard Beaujon. Le souvenir du grand romancier qui pare cette rue de son nom, après l'avoir, sur la fin de sa vie, honorée de sa présence, se fût illustré de cet ombrage et s'en fut réjoui. C'eût été charmant de voir le cèdre de Gigoux au milieu du square Balzac. Rien de tout cela n'a été pris en considération. L'alignement, qui n'eut jamais le moindre penchant sentimental, est passé avec son niveau, et le cèdre a été emporté, comme le reste. A Londres, on l'eût respecté, mais à Paris, où pour la moindre fantaisie de bâtisse, l'arbre le plus rare et le plus beau ne compte pas plus qu'un échalas ou qu'un pieu, on l'a sans pitié jeté par terre.
L'hôte vénérable du jardin de Gigoux nous est connu. Le cèdre qui l'abrite aux heures de repos, de bonne causerie, se dessine dans sa stature majestueuse sous nos yeux ravis. Mais le décor de cette maison d'artiste, rasée depuis comme une habitation maudite où quelque crime aurait été perpétré, alors qu'il ne fut jamais parlé que de chefs-d'œuvre en ce lieu privilégié, ses hôtes, leurs habitudes, leur délectation quotidienne qui donc les fera revivre d'une plume aisée, rapide, lumineuse? Desault s'est chargé de ce soin.
Arrêtons-nous, une dernière fois peut-être, au pied du jardin en terrasse où Gigoux a construit son atelier. Qui sait si le maître est encore là pour nous recevoir ? Oui, certes, il y ast, car voilà le chien Loulou, le fidèle Loulou, assis gravement comme un sphinx et couronnant la grille d'entrée. Du haut de son observatoire, Loulou domine tout le quartier Beaujon. Il aperçoit le désordre précurseur d'un ordre nouveau : les alignements bizarres, les déblais, les démolitions et les terrassements qui, de toutes parts, menacent et enserrent de plus près l'atelier... La grille s'ouvre et nous voilà sous la tonnelle, ombragée de vignes, qui forme l'escalier pittoresque de l'habitation. Rien n'est changé encore. A gauche, à l'entrée, dans la grotte obscure, voici l'antique petit enfant qu'on ne peut rêver plus gracieux, mais qu'on pourrait souhaiter mieux élevé ; puis à la sortie, voici deux statues de la cathédrale de Strasbourg : la vierge sage et la vierge folle. Quelle est la sage ? Quelle est la folle ?... Sans nous annoncer à l'artiste et en attendant qu'il sorte spontanément du sanctuaire, nous nous reposerons sous le cèdre majestueux... Combien de jolies villas d'habitation s'élèvent sur l'emplacement des jardins Beaujon ? Ce quartier plaisait aux étrangers, aux artistes et aux dilettantes. M. d'Orsay l'habita quelque temps, M. de Nieuwerkerke y venait travailler; Lola Montés y vécut légitimement mariée; le duc de Brunswick y a enfoui ses trésors, mais son étrange et mystérieuse habitation touche à ses derniers moments. Déjà ont disparu, remplacés par la chaussée du boulevard : les ateliers de Dantan, son belvédère aux quatre vents, sa Pallas Athèné enveloppée de vignes vierges, son jardinet dessiné, planté de ses mains et tout parfumé de sculptures et de surprises, comme les jardins de Pompéï ; le petit hôtel de Mrac la comtesse d'Agoult, construction de brique, originale et gaie, où le peintre Jacquand avait révélé un rare talent d'architecte; et bien d'autres agréables retraites. La petite ville de Beaujon, aujourd'hui complètement détruite, ne comptait pas vingt ans.
Cependant, voici qu'une parcelle du domaine du financier est devenue le jardin de
l'artiste. Le cèdre, cette foi l I ouvé en bonne compagnie. Il a vécu d'une vie digne
de lui. Sous son ombrage hospitalier Mûrissaient la paix et le travail, l'inspiration belles pensées et l'on voyait a ses pieds les ennemis naturels réconciliés se livrer a des jeux familiers el a de familières causeries : le chien avec le chat, l'enfant au, le
musicien avec le peintre, l'homme de lettres avec l'homme de lettres. Ou les promeneurs habituels du petit jardin suspendu, Troyon, Berge, Chenavard, Fran iiillc-
tous les amis et les ëli ou\ retrouveront-il s aux heures de
verrons plus croitre le blé d'Egypte, recueilli auprès d'une momie et cultivé avec tant de soins par le propriétaire de ces aimables lieux. Nous ne cueillerons plus la rose et la pervenche ou la grappe vermeille. Nous n'irons plus SOUS le vestibule toucher du doigt les naseaux frémi coursiers de Phidias, dont la seule vue
émeut jusqu'aux larmes Charles Blanc, le critique athénien. Et puissions-nous retrouver ailleurs ce rare exemplaire de la Vénus de Milo, moulé sur l'original, pour le baron Gérard, et qui va, lui aussi, voyager au péril de ses jours; nous ne viendrons plus, le dimanche, feuilleter la collection inépuisable de gravures et de dessins recueillis depuis des années par Gigoux ! Nous n'aurons plus de beaux concerts improvisés dans ces vastes ateliers, que regrettera longtemps le maître, et que regretteront encore plus les élèves qui ont reçu de lui conseils et appui !
Ainsi s'est exprimé l'auteur de l'dris qui s'en va, lorsqu'il s'occupa du quartier Beaujon, aère par le préfet de la Seine au détriment de tous les souvenirs. La ligne droite est, dit-on, le plus court chemin! Eh! qu'importe la route abrégée si ses bords n'ont plus rien qui m'arrête! L'homme n'est pas fait pour courir à perdrehaleine. Il a besoin de penser. Quelles réflexions, je le demande, naîtront jamais dans l'esprit du passant qui sans cesse côtoie des façades uniformes et banales? Musset n'a-t-il pas dit de la voie rectiligne par excellence :
Tout est bien balayé sur vos chemins de fer :
Tout est grand, tout est beau, mais on meurt dans votre air!
le ne puis passer dans le quartier Beaujon sans lever instinctivement les veux comme si j'avais quelque chance encore d'apercevoir la flèche de l'arbre centenaire planté par Jussicu, le cèdre de Gitroux.
La dernière lettre d'ami que l'artiste ait reçue dans sa poétique habitation de la rue Beaujon fut celle d'Alfred de Vigny. Elle porte la date du dimanche iô août, et Vigny allait mourir le mois suivant. Cette lettre toute délicate et enjouée nous est un indice de la vivacité d'esprit du poète à'Éloa jusqu'aux derniers jours de sa vie :
Si vous êtes à Paris, par hasard, mon ami, venez je vous prie me voir demain lundi à 5 heures, pour 5 minutes. J'ai à vous donner quelque chose pour l'offrir à une personne
qui vous est chère et qui sait apprécier ce qui émane de votre pinceau et de votre rare talent.
Votre ami bien souffrant encore.
Comment interpréter ces lignes? Vigny se sentait mourir. Il eut, nous le supposons, la pensée de restituer à Gigoux un ouvrage, sans doute un portrait que l'artiste lui avait offert. Quel était ce portrait ?
Notre peintre sans demeure alla se réfugier en 1864 rue de rOratoire-du-Roule, n° 3o. C'est là qu'il reçut, le 7 mars 1864. la lettre suivante :
Cher ami,
Je prends la liberté de vous recommander un nommé Bùrger, que vous ne connaissez pas, et pour vous faire faire connaissance avec lui, je vous envoie un de ses petits livres. 11 en a publié une demi-douzaine comme ça. Si j'en avais des exemplaires, je vous en enverrais, notamment ses Musées de la Hollande, qui ont du bon à l'endroit de Rembrandt et des autres maîtres, si naïfs et si spirituels, si honnêtes gens, du XVIIe siècle hollandais.
Je charge mon jeune Duseigneur de vous porter ce témoignage de la vieille affection du vieux critique
T. Thoré.
Nous ne pouvons dire quel est l'écrit de Thoré dont il est question ici. S'agit-il des Trésors d'art exposes à Manchester, des Peintres hollandais et flamands ou du Musée d'Anvers? Ces divers ouvrages du critique sont de dates antérieures à 1864. « Le jeune Duseigneur », fils du statuaire, que nous avons connu il y a tantôt vingt ans chez Paul Lacroix, aurait pu nous renseigner. Mais la question n'était pas de si grande importance qu'il convînt de la poser.
Peu de jours avant que Thoré offrit à son ami l'un de ses ouvrages, le 2 mars, Alaux, le peintre dont M. Eugène Guillaume s'est fait l'historien, succombait. Alaux était membre de l'Académie. Gigoux eut le désir de se présenter une seconde fois aux suffrages des membres de l'Institut. Mais notre peintre y mit trop de lenteur. Il laissa passer la date réglementaire, et Beulé, successeur d'Halévy dans la charge de secrétaire perpétuel, dut l'avertir du motif qui empêchait l'Académie de l'inscrire au nombre des candidats en présence. Beulé se montra d'ailleurs très courtois dans la lettre qu'il fit parvenir à l'artiste :
il \\ GIGOUX
Monsieur, j'ai le regret de vous annoncer que votre lettre de candidature, pour la place de M. Alaux, est arrivée trop tard a l'Académie pour qu'elle pût lui être Utilement communiquée. Elle a été éerite, en effet, après le 16 avril, terme annoncé dans les journaux, et au-delà duquel, d'après notre nouveau règlement, toute candidature qui se produit doit être considérée comme non avenue.
Quelque considération qu'elle ait pour votre talent, Monsieur, l'Académie ne pouvait qu'obéira son règlement; et elle en regrette d'autant plus la rigueur qu'il s'applique a vous. Tels sonl l( ■ sentiments que la compagnie nie charge de vous exprimer et auxquels je m'associe vivement.
Le scrutin eut lieu le 3o avril et Lehman n lut élu. Le mécompte. cette fois, ne pouvait être douloureux. Gigoux ne s'en prit qu'à lui-même d'une négligence qui l'avait l'ait exclure avant le vote Au surplus, son activité, son entourage, ses succès, occupaient ses heures. Notre peintre n'avait pas le loisir de songer longtemps à une déconvenue. Puis la mort poursuit son œuvre. Elle est la pourvoyeuse des vivants. Elle décime la forêt, et les chênes qu'elle abat permettent aux voyageurs de se frayer leur route. Lehman n avait pris la place d'Alaux à l'Institut. Quel sera le successeur de Mandrin soudainement frappe dans la ville des peintres et des croyants, le 21 mars 1864? Gigoux, cette fois, ne désespère pas d'être élu. Les écrits autorisés, dont ses peintures de Saint-Gervais sont l'objet en France et à l'étranger, le mettent en lumière.
Vous me laisserez vous dire un mot très court, trop court même, écrit Jubin.il dans ['Indépendance belge, sur un fort beau travail que M. Gigoux vient de mettre à fin dans l'église paroissiale de Saint-Gervais. Il y a la, comme épisode de la Fuite en li-^ptc, deux tableaux, le Départ et le Repos, qui sont véritablement de grandes œuvres, pleines de style, de cachet, de caractère. La Mise au tombeau et la Résurrection qui les surmontent ne sont pas moins remarquables. Elles sont d'une grande noblesse de style et d'une exécution irréprochable. La lumière qui éclaire 1a Résurrection surtout, éclatante et presque surnaturelle, éblouit les yeux du spectateur, comme fait au théâtre la lumière électrique, et elle étreint le cojur d'une émotion pleine de respect et, pour ainsi dire, de terreur. Selon moi, ces quatre grandes pages murales font grand honneur à M. Gigoux.
Charles Blanc, plus précis, plus pénétrant que ne sut l'être Jubinal dans la critique d'art, publia une très importante étude sur le peintre de Saint-Gervais. Gigoux était son ami. mais, disons-le bien vite, c'est d'une plume impartiale que voulut user le critique dans la circonstance. On en peut juger par ces lignes où se trouve résumée la vie de notre peintre, de i83o à 1864 :
Le succès de M. Gigoux nous a fait un sensible plaisir, d'autant plus sensible que l'auteur a eu dans sa vie des moments de défaillance, et qu'il a retrouvé son chemin après
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s'être pendant quelque temps égaré, ce qui est extrêmement rare. Ayant eu de bonne heure un atelier d'élèves, il a cherché des formules d'enseignement, il a fait le tour de toutes les méthodes; il a peint tantôt au soleil, tantôt à la lampe, tantôt à la lumière diffuse. Il a consumé des années précieuses dans les inquiétudes de son art, toujours en quête du mieux, toujours marchant à la découverte des secrets intimes de la nature, toujours tourmenté par l'ambition d'atteindre à ce but final : exprimer sur une surface plane le relief des corps, la présence de l'air, le charme de la perspective, et, pour tout dire en un mot, discerner les plans. Avant de s'occuper du style, M. Gigoux s'est préoccupé de la vie, et cette recherche des phénomènes naturels l'a mené tellement loin qu'il en a perdu pour un temps le sentiment même de la vérité, qu'il avait d'abord si juste et si vif. Certains maîtres ont exercé sur lui des influences diverses, dont les résultats ne valaient pas à beaucoup près ceux qu'il avait obtenus dans la naïveté de sa jeunesse et ceux qu'il ressaisit aujourd'hui dans la force de l'expérience de l'âge mûr. Ses admirations lui ont fait aimer successivement le réalisme de Guerchin, la précision métallique d'Albert Durer, l'accentuation positive et nette de Géricault, la poétique vaguesse de Prud'hon, et, ainsi balloté par ses impressions changeantes, M. Gigoux a passé plusieurs années à inquiéter ses amis et à s'inquiéter lui-même. Et cependant, lui seul a été temporairement la victime de ses tourments et de ses doutes, car les artistes sortis de son atelier ont tous marqué leur place et, à différents degrés, ont tous acquis une réputation brillante : Clésinger dans la sculpture, Français, Baron, Faustin Besson dans la peinture, Mouilleron dans la lithographie, Maxime Lalanne dans le dessin et la gravure à I'eau-forte, et bien d'autres, sans parler de ceux qui sont établis et connus à l'étranger, tels que M. Cisneros, directeur de l'Académie, à la Havane. C'est vers 1849, quand il peignit la Cléopâtre qui est au Musée du Luxembourg, que M. Gigoux retrouva tout à coup sa voie. Triomphant enfin de ses incertitudes il s'est fait depuis une manière de plus en plus large et sûre, ajoutant à son ancienne vigueur la gravité, la sagesse, la tenue.
Où l'ami se décèle, chez Charles Blanc, c'est dans deux phrases adroitement amenées et que l'auteur n'a pas écrites sans songer à la candidature de Gigoux : « Avec les qualités qu'il possédait, AI. Gigoux eut dès le commencement ce singulier bonheur qu'il obtint l'admiration des romantiques et l'estime des académiciens, lesquels, malgré ses allures d'indépendance et son naturalisme, lui savaient gré de connaître son métier à fond ». A l'appui de son dire, l'écrivain cite le baron Regnault et le baron Gérard qui témoignèrent à Gigoux une estime profonde dès ses débuts. Le souvenir était, en 1864, de toute opportunité. La péroraison de Charles Blanc est plus explicite encore que les lignes rappelées ici. On y sent comme une invitation discrète au pardon si le candidat en cause a pu déplaire par ses œuvres passées : « Heureux le peintre qui, après s'être égaré à la recherche des trésors de la nature, rentre dans son art par de telles œuvres ! Celui-là, on doit l'accueillir comme le prodigue de l'Ecriture, en lui faisant fête, plus encore qu'au peintre prudent et modéré, qui a toujours suivi la règle et
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n'a jamais trangressé les sages commandements des académies ». De pareilles exhortations Liaient faites pour fléchir les esprits, mais encore fallait-il qu'elles parvinssent à leur adresse. Les académiciens liraient-ils cet appel ému de Charles Blanc? Notre peintre n'osait trop l'espérer, aussi ne négligea-t-il point de se ménager des intelligences dans la placer 11 intéressa Baltard à sa cause. Victor Baltard. architecte de l'église de Saint-Gervais, était membre de l'Académie depuis une année, Jouffroy, le statuaire, fut pressenti et se montra bien disposé. Longpérier, de l'Académie des Inscriptions, se mit en campagne. C'était l'homme de tous les salons. 11 ne resta pas inactif, et. pour être plus éloquent sur le compte de son ami. Longpérier voulut se pénétrer à nouveau du mente des peintures de Saint-Gervais. Il écrit à GigOUX le 4 avril :
Il v .1 quelques jours, une affaire du Musée m'appelant dans le quartier de l'Hôtel-de-
Ville, je suis allé revoir encore votre chapelle, et cela me donne le droit de vous féliciter de nouveau.
Votre vieil ami bien dévoué.
Meissonier, averti par notre peintre des démarches qui l'occupent, lui écrit de Poissy :
Cher confrère, J'espérais pouvoir aujourd'hui aller à Saint-Gervais voir vos peintures, vous serrer la main et vous remercier de votre aimable lettre. Mais j'ai un fils qui depuis six semaines est bien malade et me donne des inquiétudes. 11 souffre plus aujourd'hui et je ne veux pas quitter ma maison. Veuille/ m'excuser et soyez bien persuadé que la première chose que je ferai a Taris, aussitôt que j'irai, sera la visite à vos peintures que j'ai le regret de ne pouvoir faire aujourd'hui.
Les semaines s'écoulent. Nous sommes au samedi 2\ mai, jour où l'Académie va procéder au classement définitif des candidats au fauteuil de blandrin. Notre peintre reçoit de Léon Cogniet le billet ci-après :
Monsieur, cher confrère.
Bien que je n'aie pu hier me rendre à votre invitation, veuillez être persuadé que je n'irai pas aujourd'hui déposer mon vote avant d'avoir vu votre œuvre avec tout l'intérêt que je sais qu'elle mérite.
Je vous serre la main.
Le vote définitif eut lieu le 28 mai. Il était écrit que Gigoux ne serait pas de l'Institut. Ce fut Muller qui l'emporta.
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Notre peintre eut un instant le droit d'espérer la médaille d'honneur au Salon de 1864 où il n'avait exposé qu'un dessin, Portrait de MUc Marie de A'..., mais les peintures exécutées dans les monuments publics donnaient droit à l'obtention des récompenses. La chapelle de Saint-Gervais valut à Gigoux d'être présenté par plusieurs de ses confrères pour la médaille d'honneur, mais la section de peinture ne parvint pas à se mettre d'accord sur un nom, et il n'y eut de médaille d'honneur que chez les sculpteurs. Encore estce un artiste décédé, Jean-Louis Brian, auteur d'un Mercure inachevé, qui bénéficia de cette distinction recherchée.
11 ne paraît pas que ces échecs successifs aient assombri l'humeur de Gigoux. Il garde son caractère égal. Ses travaux, ses collections, ses amis le consolent des mécomptes. Le 3o juin 1864, Nieuwerkerke le remercie de dessins dont il a bien voulu le gratifier. Le 26 novembre de la même année, Gigoux offre le portrait de Galilée à l'Observatoire impérial. Jubinal, l'auteur d'un article sur les peintures de Saint-Gervais dont nous venons de parler, réclame le paiement de sa prose. Il est vrai que l'écrivain ne se montre pas exigeant : « Ma femme vous prie de ne pas l'oublier. Ce qu'elle veut surtout, c'est... votre signature, non pour mettre au bas : Bon pour 100.000 fr., mais pour la mettre dans son album ». Gigoux, certainement, ne se fit pas prier pour déférer au désir de son ami.
Notre peintre prit part au Salon de i865 avec le portrait en pied de M. Lefèvre-Duruflé, sénateur, ancien ministre. Cette peinture, qui appartient à la famille du modèle, n'a pas été lithographiée. Je ne serais pas surpris que Saint-Victor en eût fait la critique en bons termes, car je découvre la preuve de son intimité avec Gigoux en 1864. Mme de Balzac et sa fille avaient eu le projet de réunir à leur table le peintre et le critique. Celui-ci s'excuse par ces lignes :
Mon cher Gigoux,
Veuillez présenter et faire agréer mes excuses à ces dames. Il m'est impossible d'accepter pour vendredi leur gracieuse invitation. C'est le jour de mon feuilleton de théâtre et je n'ai pas même la ressource de le faire d'avance, car le re^te de ma semaine est pris par le Salon.
Patrois, un peintre modeste et de grand talent que les fervents de Jeanne d'Arc n'ont pas le droit d'oublier, donne rendez-vous à
( iii^oux chu/, le Surintendant afin de causer à l'aise avec son confrère qu'il voit trop rarement. Camille Doucet, élu en à l'Académie française en remplacement de Vigny, se préoccupe de i'Ébge qu'il devra prononcer et il écrit :
I'alais dus Tuileries, le 20 septeml
Mon cher monsieur Gigoux,
Au moment où je prépare mes .unies pour faire l'éloge de notre illustre ami, Alfred de- Vigny, je ne puis oublier que, si j'eus l'honneur de le connaître, vous us, le bonheur d'être aimé de lui et de vivre dans son intimité.
Si vous connaissez quelque anecdote de sa vie ou quelque circonstance particulière qui puisse être rapportée à sa louange, veuillez m'en faire part. J'en userai et n'en abuserai pas.
Je suis charmé, en tout cas, de faire cette démarche et d'avoir ainsi l'occasion de me rappeler à votre bon souvenir.
Mille affectueux compliments.
Camille DoecET.
Souvenirs pleins d'attraits. Les deux candidats en présence pour le fauteuil d'Alfred de Vigny furent Jules Janin et Camille Doucet. Jules Janin échoua, mais il prit sa revanche et. en novembre 1871, le critique des Débats était reçu à l'Académie. Le confrère chargé de lui répondre fut précisément Camille Doucet. Je ne puis dire si Gigoux donna beaucoup de détails inédits sur de Vigny au poète du Fruit défendu, mais je sais bien que Camille Doucet aurait trouvé plus d'un trait charmant dans le discours de Jules Janin prononcé en 186? « à la porte de l'Académie ». L'exquise boutade ! Les gens graves de l'époque ne manquaient pas de dire sur un ton d'augure au sujet de ce discours : « Jules Janin a brûlé ses vaisseaux ! » C'est sans doute que les vaisseaux étaient vieux et bons à brûler, mais un homme d'esprit n'est pas en peine de renouveler sa (lotte. Ht ce discours plein de bonhomie, de finesse, de sourires, où pas un mot ne sent le reproche, pas une phrase le dépit, pas une pensée l'amertume, ce discours présumé fut. sinon le meilleur titre de Jules Janin aux suffrages des académiciens, un argument décisif aux yeux d'une assemblée qui se pique d'être un salon et doit tenir au recrutement des hommes de bonne compagnie. Camille Doucet. je l'accorde, ne pouvait emprunter à Jules Janin ses mots charmants sur de Vigny, mais je me per-
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suade qu'il regretta de n'être pas libre d'agir à son gré. Il était homme de cœur et homme d'esprit. Il eût aimé à dédommager le vaincu en montrant ses armes toutes brillantes et solides sous une apparence de simple coquetterie. Nous avons vu de Vigny écrivant à Gigoux quelques jours avant de mourir. Il priait le peintre d'aller à lui. Sovez sûr que l'artiste s'empressa de courir vers son ami. Et Jules Janin a pris soin de nous dire quel spectacle s'offrit au regard de Gigoux lorsqu'il pénétra chez le poète agonisant.
Il est resté là, sous nos yeux, et je le vois encore, tel qu'il était, vivant et souffrant, patient et souriant, tel que j'eus l'honneur de le saluer, trois jours avant sa mort. Je lui fus conduit par son fils adoptif ; il nous attendait sur son lit de repos ; il s'était enveloppé dans son manteau militaire, et sa noble tête, où toutes les douleurs étaient empreintes, faisait face au portrait de Regnard, peint par Largilliére. Il était parent de l'auteur des Folies amoureuses. Contraste inattendu, ces deux cousins : Regnard, dont le rire a dépassé le rire même de Molière, et c'était trop ; Alfred de Vigny, l'auteur des Consultations du Docteurnoir! Cependant, à l'entendre, à le voir, on n'eût pas dit qu'il allait mourir. Il parlait, en les regrettant, de ses belles années ; il nous rappelait les grandes batailles ; enfin, — le dirai-je? — il se souvenait, non pas sans quelque amertume, des cruautés d'un grand seigneur qui lui avait gâté, disait-il, un des plus bons moments de sa vie. A la fin, il nous congédia, espérant bien (c'est lui qui parle) qu'il serait remplacé par le compagnon et le témoin de tous ses labeurs... Je ne l'ai plus revu. Il est mort comme il a vécu, dans un orgueil silencieux.
Gigoux exposa au Salon de 1866 la Poésie du Midi. C'est une figure nue. Au Salon de 1867 parut la Première Rêverie, figure drapée symbolisant, dans la pensée de l'auteur, la poésie du Nord. Ces deux œuvres n'ont pas été lithographiées. La Rêverie, entra dans la collection d'une nièce de Mme de Balzac. La. Poésie du Midi, réexposée au Champ-de-Mars, en 1867, à l'Exposition universelle, en même temps que la Veille d'Austerlit^, fut acquise par l'État. Le comte de Nieuwerkerke écrivit à Gigoux, le 2 novembre 1867, pour savoir de lui s'il consentirait à se dessaisir de sa toile au prix de 3.ooo fr. L'artiste accepta ces conditions et le ministre sanctionna l'acquisition par un arrêté du 1 1 novembre. C'est au sujet de la Poésie que Lehmann écrivait :
Mon cher Gigoux,
l'ai trouvé hier au soir, en rentrant, une lettre qui m'annonce pour ce matin et sans fixer l'heure, une visite qu'il m'importe de ne pas manquer. Je viens donc vous prier de
m 'excuser et de croire à mes véritables regret : qu'au plaisir que j'aurai Je voir au
nde œuvre dont j'ai tant entendu parler. Ji e mon lit. 1
ites de l'auteur.
Mille compliments.
Charles Blanc, dans son étude sur l'Exposition universelle, lit l'éloge de la peinture o souple, onctueuse et tendre dont GigOUX avait fait preuve en représentant la Poésie du Midi sous les traits d'une jeune femme qui s'est réfugiée dans la solitude où un rayon de soleil l'a poursuivie ».
Quel billet, quel présent mérite à notre artiste ces lignes de Sainte-Beuve, datées du 3 avril 1867? « Merci, mon cher ami, delà bonne poignée de main, les années n'y font rien : on se retrouve les mêmes à trente ans de distance quand on a du cœur. A VOUS ».
Ce n'est pas un remerciement, c'est une demande que M. Charles Yriarte adresse au collectionneur : « J'écris un gros volume avec planches sur le peintre Goya et j'essaie de dresser le catalogue de son œuvre. On m'assure que vous possédez un tableau de cet artiste, voulez-vous me l'aire l'amitié de m'en envoyer le sujet et la dimension ? »
Le peintre ne prit pas part aux Salons de [868 et de [869. Un cruel événement marqua pour lui le 3o avril [869, jour où les artistes aiment à se retrouver au palais des Champs-Elysées, la veille de l'ouverture de l'exposition. Ce jour-là, Théophile Thoré, ou si vous l'aimez mieux. William Bûrger succombait. Gigoux perdait en lui un ami de la première heure, un critique courageux qui s'était plu à ouvrir le chemin aux novateurs de i83o, à Théodore Rousseau tout spécialement.
Dans les derniers temps Je s.i maladie, .1 écrit Marius Chaumelin, lorsqu'on eut Jù renoncer .1 le porter jusqu'à son cabinet, Bûrger avait demandé que l'on accrochât une superbe peinture Je Rembrandt, un Temps d'orage, au pied Je son lit, au-dessous J une magnifique Lisière </<■ forit, Je Théodore Rousseau. Il avait voulu avoir sous les yeux, jusqu'au dernier moment, les Jeux maîtres qu'il avait le plus aimés : ThéoJore Rou avec qui il avait passé les vaillantes années Je sa jeunesse, coml mêmes COn
souffrant les mêmes douleurs, jouissant Jes mêmes triomphes ; Rembrandt, Joui il avait l'ait le compagnon inséparable Je son âge mûr ; Rembrandt, dans l'intimité duquel nul n'a jamais pénétré aussi avant que lui, que nul n'a si bien compris, si intelligemment admiré.
Le même écrivain raconte les dernières heures du critique. Laissons-lui la parole :
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Nous étions sept personnes, sept amis groupés autour du lit du mourant. Le cœur brisé, nous contemplions cette lace honnête qui gardait jusqu'à la fin une imposante sérénité, ce front large dont la pâleur faisait bien ressortir la puissante structure. Comprenant que tout allait bientôt finir, nous épiions, nous convoitions un dernier regard de cet oeil ami, nous cherchions à recueillir un dernier serrement de cette main loyale. Hélas ! il n'était déjà plus avec nous.
Au nombre des sept personnes que Chaumelin néglige de nommer, Gigoux avait pris place depuis plusieurs jours. Il voulut être, dans l'acception la plus large, le consolateur de son ami.
Une seule toile, la Mort de sainte Marie-Madeleine, fut exposée par l'artiste en 1870. Cette œuvre n'a pas été lithographiée. Notre peintre avait accompli un nouvel exode. Il demeurait au numéro 3o de la rue Billault. L'année suivante, il aura pris possession du charmant hôtel de la rue de Chateaubriand, numéro 17, où il a passé le reste de sa vie.
Cette demeure est connue. Nous en avons dit la richesse, l'originalité, le désordre attachant. A l'extérieur, au rez-de-chaussée, les baies enguirlandées de plantes grimpantes ; les niches en plein cintre, ornées de statues et alternant au premier étage avec les larges fenêtres surmontées d'archivoltes, les bustes, le fronton de l'étage supérieur où pénètre la lumière par une verrière centrale éclairant l'atelier; le jardin discret, planté d'arbres dans lesquels chantent en paix une nuée d'oiseaux, tout révèle la maison d'un penseur, d'un artiste, d'un homme recueilli et laborieux.
Le seuil hospitalier de l'hôtel de Gigoux ne cessa d'être franchi jusqu'au dernier jour par ses nombreux amis, mais il semble qu'il y ait un abîme entre les années qui précédèrent 1870 et celles qui suivirent cette date mémorable. Les amis d'autrefois, les contemporains de Gigoux, ceux qui l'avaient connu et applaudi en sa riante jeunesse, ne vinrent pas à la rue de Chateaubriand. Un grand nombre avaient disparu et les autres allaient mourir. Je ne sais plus quel philosophe a fait cette remarque très juste : il y a deux sortes de demeures, celles où l'on entre et celles d'où l'on sort. Les demeures où l'on entre sont les habitations où l'on porte ses vingt ans, ses espérances, ses enthousiasmes. Les autres sont celles où l'on se plaît aux souvenirs. L'homme qui se souvient a déjà vécu ; la mort le guette ; il va sortir pour ne plus
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rentrer. Le premier des .unis de notre peintre qui ne lit qu'apparaître à la rue de Chateaubriand, ce fut Couder.
Je L'ai connu tard, nous dit un certain jour Gigoux en parlant de Couder, mais nous eûmes bien vite regagné le temps perdu. Couder offre cet exemple bien rare d'un homme qui à l'époque de sa jeunesse remporte un éclatant succès, est ensuite incapable de soutenir sa réputation et tout d'un coup, après de longues défaites, triomphe de l'indifférence du public et reprend sa haute place par des œuvres auxquelles on ne peut rien reprocher. Les vaincus, en art, sont rarement appelés aux triomphes décisifs. De leur passé, ce qu'on retient le plus volontiers, ce sont les échecs survenus après un succès et comme infligés au précoce triomphateur. Couder exposa son Lévite d'Efhraim en 1*17. L'auteur n'avait pas vibgt-sept ans. Il était, depuis quatre ans a peine, élève de l'École des Beaux-Arts. Ce fut un coup de maître. Uni: réputation réelle et de fort bon aloi fut aussité>t acquise au jeune peintre. Mlle fut courte. C'est vainement que Couder multiplia les portraits, les tableaux d'histoire, les pages religieuses ; il était dans la foule. On ne le distinguait plus. II avait l'ait naufrage. Cette situation qui aurait pu le décourager à tout jamais dura vingt et un ans. Mais en l838, Couder exposa la Prise de la ville de Lirida. Ce fut un coup de tonnerre. Cette peinture est a Versailles. Tous les connaisseurs l'ont remarquée, et les gens du métier seront tous d'accord sur son mérite exceptionnel. Les soldats qui montent à l'assaut, baignés par les lueurs indécises de la lune, sont d'un puissant effet dramatique. Les ruines, rendues avec une conscience de peintre peu commune, décourageraient le paysagiste le plus adroit qui aurait l'ambition de lutter avec Couder. La nature est serrée de très près dans cette partie du tableau. Mais le coloristeest plus heureux encore que l'interprète du site et le caractère pittoresque de la composition tout entière fait de cette toile une œuvre hors de pair à l'honneur des armes françaises.
Un second tableau, ['Ouverture des États-Généraux à Versailles, exposé en t K4.0, mit le sceau à la renommée durable de Couder. Il était désormais classé parmi les peintres d'histoire, et au premier rang de leur phalange serrée. L'Institut avait ouvert ses portes a l'auteur de la Prise de Lérida, la croix d'officier de la Légion d'Honneur récompensa le peintre des États-Généraux. Plus tard, la première médaille fut décernée .1 l'auteur du Serment du Jeu tic Paume, qui, peu auparavant, avait peint la Fédération des gardes nationales et de l'armée. Toutes ces toiles resteront. On y puisera des inspirations de plus d'un genre parce que les œuvres que je rappelle ici ont été travaillées avec autant de soin que de vrai talent.
Le dirai-je ? Couder ne goûtait pas les toiles de M. Ingres. Le maître de ses préférences était le baron Gros. Sa conversation pleine de naturel, très entraînante, était celle d'un homme intelligent au suprême degré. Couder avait beaucoup appris. Infatigable à la marche jusqu'en ses dernières années, il se plaisait aux promenades sans fin. Je l'accompagnais quelquefois. Un jour, nous partîmes du quartier de l'Observatoire, tout en devisant sur les maîtres et leurs œuvres. Il ne cessa de me faire l'éloge de Gros, dont il parlait toujours avec conviction. Je lui répondais de mon mieux. Il ne se laissa pas convaincre par les raisons que j'opposais à ses éloges trop exclusifs. Mais, insensiblement, après des heures de marche, nous nous trouvâmes dans les environs de Nanterre. Un cabriolet vint à passer fort à propos dans ces parages et nous ramena...
Couder s'est marié trois fois. Sa troisième femme avait pour elle la jeunesse, la beauté, le talent et l'esprit. Elle était artiste. Robert-Fleury lui avait donné des leçons. Elle gravait ou dessinait avec succès. Couder eut en elle, jusqu'à son dernier jour, une compagne digne de lui. Son nom ne pouvait être mieux porté qu'il ne le fut par cette temme éminente. Mon ami est mort à 84 ans.
C'est vers 1880 que Gigoux nous parla de Couder dont le souvenir se trouvait fortuitement évoqué dans son atelier. Marié
une première fois à la fille de Stouf, Couder avait eu la douleur de perdre sa femme à peine âgée de 26 ans. Sa seconde femme, Natalie Rouget, mourut en i858. Le peintre avait alors 68 ans. Un troisième mariage l'unit à Mlle Stéphanie Daniel-Klein, graveur à l'eau-forte. Gigoux vient de faire son éloge. Il n'a rien d'excessif. Tous ceux qui ont connu Mme Couder pensent comme notre peintre. Mais ne nous attardons pas. Les événements se pressent dans la vie de l'artiste ; sa correspondance est toujours active, ses obligés ne cessent d'être nombreux.
M. Hanoteau vient d'être décoré. Gigoux qui l'a félicité reçoit du nouveau chevalier les ligne suivantes :
Mon cher maître, je n'oublierai jamais l'homme éminent qui a dirigé mes premiers pas dans l'art. C'est donc à vous que revient la plus grande part de mes succès.
Charles Blanc, rentré dans l'administration avec le titre de directeur des Beaux-Arts peu après le 4 septembre 1871, propose à AI. Jules Simon, ministre de l'Instruction publique des Cultes et des Beaux-Arts, d'acquérir pour la somme de 6.000 fr., le tableau de Pygiualion et Galathée, exposé par Gigoux quelque vingt ans auparavant. L'arrêté ministériel porte la date du 8 février 1872.
Au Salon de cette même année, notre peintre expose le Pécheur et le petit poisson. L'œuvre n'a pas été lithographiée. Gigoux ne prit pas part au Salon de 1874 ; mais, l'année suivante, il reparut sur la brèche avec le Père Leeour, un jardinier devant la porte de son orangerie. En 1876, Un jeune garçon, tête d'étude, et le portrait de M"* Louise, un modèle d'atelier; en 1877, la Jeunesse de Ruyter ne permirent pas au public d'oublier l'artiste courageux. Son tableau de 1875 prendra place au Musée de Besançon en 1880, après avoir paru à une exposition ouverte cette même année dans la ville natale de Gigoux. Mais n'allons pas si vite. L'année 1878 est une date dans la vie de l'artiste. Il prit part au Salon et à l'Exposition Universelle. La Fontaine de Jouvence constitua son envoi aux Champs-Elysées ; quatre toiles parurent au Champ-de-Mars : les portraits des princesses Gorowska, Oskerko et de Mlle Alexandrina
W , plus la Sainte Madeleine au désert dont il a déjà été parlé. La
Belle au bois donnant, tel fut le sujet de son envoi au Salon de 1879, et en 1880 Gigoux traita de nouveau une Madeleine au désert.
Il \\ GIG< >UX ii:
A ccitc toile s'ajouta une tête d'étude, Marthe, destinée par l'auteur .m Musée de Vesoul. A l'issue du Salon, l'artiste, chevalier de la Légion d'honneur depuis trente-huit ans. fut promu officier. Cette
distinction méritée par l'un des vétérans de l'école, approuvée de tous, mit en joie les nombreux amis du vieux peintre. Je ne me trompe pas. le peintre était vieux. Sa force physique, l'adresse de sa main triomphaient de l'âge; mais, à de certaines heures, en dépit du cercle qui l'entourait, il parlait du passe avec mélancolie. Il arrivait que dans les entretiens du dimanche, à l'atelier où se succédaient les nouveaux amis de Gigoux, un nom de disparu était prononcé. Alors l'artiste prenait la parole. On eût dit qu'il se parlait à lui-même. Ses confidences avaient parfois le caractère d'un, monologue.
Jules Janin ! dit-il un jour, J. ! risi que nous l'appelions) était au premier chef
un homme de cœur. De fortune, il n'en avait p on mariage, e; cependant jamais
un ami ne vint frapper à sa porte dans la matinée sans qu'il le retint à déjeuner. On lui plaisir en acceptant. C'était une nature aimante. Il avait le travail facile, trop facile. Nous étions parfois cinq ou six autour de lui lorsque le feuilletoniste, pressé par l'heure, était tenu de rédiger sa critique théâtrale hebdomadaire. Il prenait un coin de table, et la, le ne/, sur son papier car il était myope, il écrivait avec une rapidité pi Mais
son travail ne l'obsédait pas nu point qu'il perdit un mot de la causerie commencée. 11 parlait sans cesser d'écrire, avant le trait, le mot pour rire, car le fond de sa nature était la gaîté. Ses ripostes nous surprenaient, étant donné le travail auquel il se livrait devant nous. Ses pattes de mouche se trouvant alignées sur un certain nombre de petits feuillets qu'il avait comptés à l'avance, il considérait sa tache comme terminée, et il envoyait sa prose au journal les Débats. On le lisait sans fatigue, avec goût, avec profit.
Jules Janin fut le meilleur des maris et le plus malheureux des hommes de lettres. 11 rêvait d'entrer a l'Académie. Il y pénétra trop tard. Un jour, il me montra l'ouvrage de Sainte-Beuve sur Port-Roval. — « Vous voyez ce livre, me dit-il ; . n peut être
de l'Académie. Cela ne parait rien et cependant c'est au-dessus de mes loi ces. Le livre n'est pas de mon domaine. Je ne sais comment m'y prendre pour en bâtir un qui soit un livre. Des feuilletons, tant qu'il vous plaira ! C'est un jeu pour moi. Le feuilleton n'exige aucun plan. On l'écrit de jet, mais le livre! le livre! J'y renonce et je me désole d'y renoncer ».
Gigoux nous donne dans cette page une silhouette très juste du critique. Nous l'avons connu, et les confidences qu'il lit au peintre, il nous les a faites à nous-mème. Nous pourrions citer de Jules Janin une épître en vers qui nous fut adressée voilà trente-cinq ans et dans laquelle se trouve cette strophe de l'écrivain las de sa tâche :
Le feuilleton, roche stérile, Au bruit sonore, au bruit perdu ; Tâche absurde et tâche inutile, J'en suis enfin tout morfondu !
Jules Janin est mort le 20 juin 1874. Un peintre de talent, autre ami de Gigoux. Jean-François Millet, succomba le 20 janvier
Millet est un observateur patient et bien doué. — C'est Gigoux qui parle. — L'observation prolongée mène à la synthèse par l'analyse. Une touffe d'herbe, une motte de terre, quelques paysans constituaient pour Millet un sujet de tableau. Il ne cherchait rien d'arrangé, d'artificiel. La nature dans sa rudesse, son dénuement, ses lacunes, renfermait aux yeux clairvoyants du peintre une somme de grandeur, de poésie, de tristesse qui le séduisait. Sensier et Mouilleron l'ont mieux connu que moi. Sensier m'a dit la sincérité de l'homme ; Mouilleron m'a fait toucher du doigt l'élévation de cet esprit sans dehors. 11 n'est pas une toile, pas un dessin, pas un croquis de Millet dans lesquels on ne découvre une impression personnelle, toujours noble en dépit de l'enveloppe souvent grossière sous laquelle le peintre Je Barbizon s'est plu à glisser sa pensée. Ces voyants de l'au-delà ne sont pas aisément suivis dans leur vision par des hommes moins pénétrants, moins subtils qu'ils ne le sont eux-mêmes. On se détourne de leurs œuvres ; l'écorce tait oublier la sève. Cherchez la sève chez Millet : elle n'est jamais absente de ce qu'il a produit parce quejamais le peintre n'a pris son pinceau sans qu'une impression sincère l'eût ému. L'âme Je Millet était entrée en vibration avant qu'il usât de sa palette.
C'est le déclin; c'est la mort impitoyable qui frappe autour de Gigoux. Longpérier, esprit sagace, cœur généreux, s'éteignait lentement sous l'étreinte d'une paralysie qui ebaque jour gagnait un organe et l'atrophiait. Notre peintre alla voir son ami le 10 novembre 1881. Il le trouva souriant sur son lit de douleur. Le lendemain, Gigoux fit parvenir à l'archéologue la lithographie de Mouilleron d'après les Derniers moments de Léonard de Vinci. Quelle ne fut pas sa surprise de recevoir le jour même les lignes qui suivent ?
Mon cher et vieil ami,
Après votre excellente visite d'hier, vous avez encore la bonté de m'envoyer un superbe Mouilleron, qui reproduit si bien le chef-d'œuvre du Salon de i83S.
C'est un vrai bonheur pour moi que de revoir, même en réduction, cette grande page qui nous a tant émus, et de vous en devoir une épreuve avec un mot précieux de votre main.
Veuillez, mon cher Gigoux, croire i\ toute ma gratitude et à mes sentiments les plus
affectueux de quarante années.
Longpérier.
Hélas! l'auteur de cette lettre n'avait déjà plus l'usage de sa main. Seuls, les deux derniers mots et la signature sont auto-
graphes. Quelques semaines plus tard, le 14 janvier 1882, Longpérier succombait. A trois jours de date, un autre ami de Gigoux, Charles Blanc descendait dans la tombe.
GigOUX, qui n'avait pas pris pari au Salon de [ 88 1 , exposa l'année suivante le portrait de Maxime Lalanne. Dessinateur, peintre, graveur, écrivain. Lalanne avait été l'élève de notre artiste. Son éloge n'est plus à faire. Ses eaux-fortes lui ont acquis un juste ren Et pendant trente années, quel labeur honnête fut le sien' portrait par Gigoux obtint un réel succès au Salon. Je laisse M. Jules Breton en faire la critique :
Cher maître et ami,
Que d'excuses j'.ii à vous faire I Comment ai-je pu attendre jusqu'à ce jour pour vous remercier de m'.noir envoyé une lettre aussi charmante ; pour imbien j'en
ai été touché. Car elle m'a été au fond du cœur, cette lettre pleine de c qui distingue les grands an irais-je pas dû d'ailleurs prendre les devants et vous
écrire le premier pour vous dire combien j'ai admiré ce portrait de Lalanne, d'un modelé IS, si large et si simple, et qui n'a rien à envier aux peintures de votre brillante jeunesse ?
J ai été bien occupé, c'est vrai, au jury, aux commissions dont je fais partie, à ma tentative vers l'Institut, et puis pai t, très fatigué. Mais tout cela ne m '. et je reconnais tout ce que j'ai à me faire pardonner de vous. Je suis ron auprès de mes enfants qui seraient bien heureux de vous y recevoir un joui lant, je ne tarderai pas à aller vous voir et vous dire 1. j nous poun ire à votre invitation si cordiale et pour laquelle ius sommes bien reconnaissants.
Au revoir, cher maître, et croyez à notre affectueuse admiration.
J. Breton.
Cette lettre écrite de Montgeron, porte la date du r.8 juin [882 Lalanne ne jouit pas longtemps de son portrait, la mort l'atteignit le 29 juillet [886.
Nous étions chez notre artiste le 24 janvier [883. U nous parut très affecté. Gustave Doré, âgé de cinquante ans. venait d'être emporté à l'improviste.
Quel charmant camarade nous perdons ! dit Gigoux avec une douleur mal contenue. Quel producteur d'art ! Doré s'est trompé. Sa force, sa fertilité lui ont donné l'illusion d'une puissance qu'il n'avait pas. Sculpteur, il manquait de l'instruction première qu'on n'acquiert pas après la jeunesse. Peintre, il avait une ambition démesurée à laquelle il ne lui fut pas permis de répondre par des œuvres achevées. Dessinateur d'illustrations, il a le trait, la fougue, l'invention, le mouvement. Mais sa vocation réelle était d'être aquarelliste. Pourquoi ne s'est-il pas confiné dans ce domaine où il fût resté maître ? fe me souviens de compositions exquises laites par Doré à l'aquarelle. Il s'avisa un jour de peindre un paysage vaporeux, enveloppé d'ombres grandissantes dans lesquelles plongeaient
no JEAN GIGOUX
volupté des groupes d'enfants ailés. Etaient-ce des anges? Étaient-ce des amours? Doré ne le savait pas lui-même. Mais qu'importe? L'artiste n'a pas besoin d'analyser son rêve et d'en souligner chaque forme palpable ; il suffit que sa vision nous charme par la grâce, le rhythme, l'harmonie, le rayon. Toutes ces séductions se trouvaient accumulées dans les aquarelles de l'homme aimable, plein de vie et de talent, qui vient de disparaître. Il devait dîner hier chez Dumas et demain chez Jundt. J'étais invité moi-même, et Doré en acceptant le rendez-vous avait écrit à Jundt : « C'est convenu, comptez sur moi ; nous
ions une bonne soirée de plus. Je porterai du papier Gillot et je vous ferai cinq ou six dessins ». Au moment où il songeait à se rendre chez Dumas, l'étrangère, je veux dire la Mort, s'est mise en travers de la porte et l'a frappé au cœur. Demain Jundt, Dumas et moi, et des centaines d'artistes répondront au dernier appel de Gustave Doré. Nous l'accompagnerons tous avec douleur.
Ainsi s'éclaircissaient les rangs autour de notre peintre. Mais pouvait-il craindre que l'amitié le trahît jamais ? L'homme serviahle et fidèle ignorera toujours ce que c'est qu'un foyer désert. Gigoux fit l'expérience jusqu'à sa dernière heure de cette perpétuité de l'affection qui, d'elle-même, en vertu d'une pente irrésistible, s"attache aux natures droites et aimantes. De nouveaux clients prirent la place des amis disparus dans l'atelier de l'artiste. A leur tète. Marquiset et M. Français, deux disciples du maître, MM. Bonnat, Henner, Jules Breton se firent une douce coutume de venir converser avec le vieux peintre. Je ne nomme pas les autres afin de ne pas commettre d'oubli. Au surplus, Gigoux, consolé par l'amitié, ne cessa de se réfugier dans l'étude. Ses dix dernières années ont été remplies par une incessante production. Il prit part à tous les Salons, à l'Exposition triennale de 1 883, à l'Exposition Universelle de 1889. Quelques tableaux d'histoire, des portraits vigoureux, de fraîches études que l'on dirait peintes par un homme de trente ans, marquent l'étape suprême de cet octogénaire intrépide '. Allez au Luxembourg et contemplez attentivement la Jeune
1 Voici le relevé des envois de Gigoux aux Salons pendant ses dernières années : 1 883, Exposition nationale des Beaux- Arts : Surprise ; Au coin d'un parc ; Au disert (déjà exposé en 1880). — 1884 : Portrait de M»e Madeleine B. — [885 : Portrait de M^ M. V. — 1886 : Le dernier jour de Jeanne d'Arc à Domrêmy ; Tek de jeune fille (étude). — iNS; : Portrait de Mlle*" ; Étude. — iSSS : Portrait de âf™ de L. ; la Source de la Loue. — , : Portrait de MarlJie. Exposition Universelle: Le dernier jour de Jeanne d'Arc a Domre'my : Portrait de M"e *** ; Tête de jeune fille {étude). Section de l'Exposition centennale : Les derniers moments de Léonard de Vinci ; Portrait du lieutenant-général Joseph Dwernicii : le Forgeron ; dessins : Tète de jeune fille ; Portrait de femme ; Portrait de l'auteur ; lithographies d'après nature : Portrait des frères Johannot, d'Eugène Delacroix, i'Antonin Moiti . d'Alfr i ■:. de ITaller Scott ; lithographies originales: Miss Kemble ; Convalescence;
Caroline Murât ; M™ Dorval ; Deux jeunes filles ; le Baron Gérard ; Barye ; Antonin Moine ;
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//'//(' à mi-corps, de profil, dans s.i toilette matinale, qui ' ix a
su rendre avec tant de grâce, d'accent, de vigueur, de naturel. Cette peinture est-elle l'œuvre d'un vieillard? Non. certes. Plus d'un maître en pleine maturité, en pleine gloire, serait lier de l'avoir signée. Elle parut au Salon peu .r
le n'ai pas fini de raconter les deuils qui affligèrent l'artiste. 11 visitait l'Exposition Universelle où son Léonard de Vinci tenait une si belle place parmi les meilleures pages de ce siècle. Marquiset. son élève, son ami. son hôte, l'accompagnait. Tout à coup, le peintre, député de la Haute-Saône, a peine âgé de soixante-deux ans. se sent défaillir. 11 était mort. GigOUX, parti joyeux de demeure et se promettant une belle journée dans les galeries peuplées de grandes œuvres, rentra subitement, précède par la dépouille mortelle de son ami le plus intime. Cet événement ique survint le iq juillet 1889.
L'année suivante, l'artiste, sans cesse frappé, mais plus fort que l'épreuve, se ressaisit. Il peignit une toile à laquelle il donna pour titre: « Printemps, jeunesse de la vie! » Primavera, gioventu délia vita ! n'était-ce pas attester que les chênes foudroyés ne cessent de se parer de vertes frondaisons:- Mais l'ami se souvint tout à coup des obligations qu'impose l'amitié. Gigoux avait peint, nous l'avons vu plus haut, le portrait de Marquiset. Il n'est pas douteux que M. Français ne garde en quelque endroit son portrait peint ou dessiné par son maille. GigOUX se hâta d'appeler MM. Bonnat et Henner devant son chevalet. Xe conservait-il pas à une place de choix dans sa demeure son propre portrait par M. Bonnat, un profil résolu, aux tempes modelées de main d'artiste ? Les visiteurs de l'exposition triennale de [883 se souviennent encore de celle belle peinture. Je n'ai pas la preuve que GigOUX ait eu le loisir de peindre les traits de M. Breton.
Pendant ce temps, dernier honneur pour le vieil artiste. Robert- Fleury, l'ami de Gigoux, étant mort, l'Académie des Beaux-Arts ouvrit ses portes à M. Français qui sortit vainqueur d'une joute où MM. Jules Lefebvre et Détaille étaient en face de lui.
\tcmps, jeunesse de Li rie ». — 1- Portrait de M. Léon Bonnat. — 1892 : Portraii de M. Il
: Portrait de Victor Considérant ; Portrait de Mme P. — 1894 : Port C.
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Le portrait du général Dwernicki, de date ancienne, fut offert par l'artiste au Musée du Luxembourg ; celui de Pradier prit place au Musée de Versailles. Gigoux, qui avait exposé le portrait de Victor Considérant en 1893, mit le sceau à l'innombrable série des effigies sévères ou gracieuses sorties de ses mains depuis soixante-cinq ans, par un portrait de femme dont la facture savante n'accusait chez l'artiste aucune défaillance. Plus d'un visiteur du Salon de 1894 en a gardé le souvenir.
Le maître dont nous venons d'esquisser la vie s'est éteint le i 1 décembre 1894. Nombreux fut le cortège qui entoura sa dépouille dans l'église de Saint-Philippe-du-Roule. A la gare du chemin de fer de Lyon où le corps, réclamé par la ville de Besançon, fut transporté à l'issue de la cérémonie religieuse, M. Français prononça quelques mots d'adieu, étouffes par les larmes. Après lui, M. Bonnat prit la parole. Le début de son discours nous révèle les circonstances dans lesquelles les deux peintres se prirent d'amitié.
Il v a une trentaine d'années, un jour où je peignais, je ne sais plus où, une esquisse d'après un tableau de Ribera, un homme déjà âgé, fort, robuste, aux épaules puissantes, s'approcha de moi et, après avoir regardé ma toile, me serra la main avec chaleur. Il me demanda qui j'étais et me dit son nom. C'était M. Jean Gigoux. Des liens d'amitié s'établirent spontanément entre nous. Depuis lors, bien du temps s'est écoulé, bien des événements se sont succédé, mais pas une semaine ne s'est passée sans que cet homme excellent m'ait donné des preuves de sa fidèle amitié, de son sincère dévouement.
En lui la grande famille des artistes français perd un de ses doyens les plus aimés et la glorieuse école de icoo un de ses derniers survivants.
Il appartenait à M. Bonnat de caractériser avec sûreté, dans un stvle simple et précis tout à la fois, la manière du maître disparu, le tour affable de son esprit, les encouragements qu'il savait donner aux nouveaux venus dans l'école, en souvenir sans doute de la sympathie dont lui-même avait été l'objet lors de ses débuts.
Je le vois encore, a dit en terminant M. Bonnat, et le verrai toujours avec sa belle tète de Gaulois, ses cheveux redressés, sa grande moustache tombante, sa bonne humeur constante, son sourire parfois malicieux et son accueil si franc, si cordial ! !
Cher monsieur Gigoux, le vide que vous laissez ne sera pas rempli. Votre départ sera cruellement ressenti par nous tous. Vous avez été bon pour nous. Vous avez été un ami vrai, un camarade, presque un père ; votre souvenir restera grand dans nos cœurs.
La ville de Besançon fit à Gigoux des obsèques magnifiques. Son corps, exposé le 17 décembre dans la grande salle de l'Hôtel
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de Ville transformée en chapelle ardente, fut d'abord conduit à l.i basilique de Saint-Jean où eut lieu le service religieux. La ville toui entière voulut accompagner ensuite sa dépouille au cimetière des Chaprais, où le cercueil fut déposé provisoirement dans un caveau que surmonte un Christ monumental, œuvre de Clésinger père. Les concitoyens de Gigoux lui préparent une sépulture définitive au Champ-Bruley, prés ,' i t, dans le voisinage du monument élevé aux soldats morts pour la France en 1S70.
Rapprochement heureux. L'artiste aussi est un soldat. Sans doute le territoire national est une chose sacrée dont l'intégrité doit être défendue jusqu'au sang, mais le génie d'un peuple, la phalange compacte de ses maîtres sont-ils à moindre prix que le territoire? L'homme d'art, gardien de la tradition, hardi et sincère dans l'effort personnel dont il fait preuve, donne un exemple salutaire. Et si. par ailleurs, de lui-même, dans l'élan spontané d'une nature généreuse, il s'approche, les mains ouvertes, de quiconque travaille et s'applique à l'étude des grands ancêtres, ainsi que Gigoux l'a lait envers ce jeune copiste de Ribera, dont nous a parlé M. Bonnat, cet homme bien inspiré n'est pas seulement un exemple, il est un stimulant et un appui. Notre peintre n'a pas pris rang parmi les plus illustres. Soit. Sa lièvre de production l'a porté à l'exécution trop rapide de ses peintures. Je le concède encore. Mais il a vu grandir autour de lui plusieurs générations d'artistes sans prendre ombrage de tendances, de méthodes nouvelles, qu'il n'avait pas connues et auxquelles peut-être il lui eût coûté de plier son esprit et sa main. Ce désintéressement est rare. Notre peintre s'est vu distancé dans l'estime publique par des hommes venus après lui. et le succès d'autrui l'a trouvé sans amertume. Que dis-je ? sa demeure, ses conseils, sa fortune ont été mis à la disposition de quiconque se réclamait de l'art. Il a doté sa ville d'ouvrages rares et précieux; il est reste fidèle à toute noble cause; l'amitié, le travail, l'abnégation patiente et discrète ont été les vertus de toute sa vie. La mémoire de ce lier et vaillant maître doit être honorée.