DAVID
Quelques semaines plus tard, David achevait de modeler la statue de Larrey, placée dans la cour du Val-de-Grâce, et il faisait inviter Gigoux par AI. Hippolyte baron Larrey, fils du chirurgien de la Grande Armée, à venir voir son œuvre avant qu'elle passât aux mains du mouleur. Cave informait notre peintre que sur son apostille le ministre de l'Intérieur venait de commander un tableau à Hector Martin. « Je vous prie d'annoncer cette nouvelle à M. Martin, écrivait Cave, avec tous les ménagements que réclame sa position ». Théophile Gautier s'excusait de ne pas répondre à l'appel
N GIO lUX
de Gigoux, étant à la veille d'un voyage - Je pars à l'instant pour Venise et le reste de l'Italie <>ù je vais étudier les maîtres que vous
connaisse/ si bien et parmi lesquels on vous comptera lorsque vous aurez l'avantage d'être mon De ce ["héophile
Gautier rapporta le livre que nous avons tous lu : Italia.
Préault demande I ux de dessiner la plaque COmmémi
tive d'Eustache Le Sueur, destinée à être placée à Saint-Étienne-
du-Mont. a Que cela soit sobre, funèbre et sculptural ». écrit Préault. Bocage, le comédien, harcèle notre peintre dans le but d'obtenir un de ses ouvrages Eugène Delacroix vient de m'envoyer un tableau t'ait tout exprès pour notre exposition lit vous r vous m'oubliez, ("'est très mal
Ce n'est pas un tableau que M Doze, de la Comédie-Française, réclame de Gigoux, mais une journée de son temps, et à quelleoccasion ?
Mon cher Michel-Ange,
N'ous nous marions demain matin à Santeny. Voulez-vous nous l'aire l'amitié d'être notre témoin ? Roger compte que vous voudrez bien lui donner cette preuve d'affection. Roger vous a choisi a l'exclusion de tout autre. Je comprend- cette préférence. Le talent doit avoir le privilège de porter bonheur.
M Doze, actrice et écrivain, épousa, on le sait. Roger de Beauvoir, l'auteur du Chevalier </<' Saint-Georges.
l'el est l'écueil de la vie parisienne. L'homme de talent, l'homme en vue doit protéger ses heures sous peine de n'avoir plus qu'une existence dispersée. Combien d'artistes ou d'hommes de lettres se sont amoindris et insensiblement uses à ce contact perpétuel des oisils. à ces sollicitations dévorantes qui sans cesse les assaillent ! Gigoux est de trempe trop mâle pour fléchir. Sa volonté le ramène invariablement à son œuvre.
Thoré 1 a dit mieux que nous et avec l'autorité du témoin, dans une page où il raconte la mort prématurée du jeune Hector Martin dont il vient d'être question. Cet élève de (iigoux était un dessinateur remarquable et promettait de devenir un artiste de haute valeur.
Gigoux représente assez bien pour notre époque ce que représentent les Bolonais s italienne. Ce.-.; un maître tré- habil( art. Comme
Carrache, qui avaient toujours le crayon à la main, et qui dessinaient en m
mangeant, et presque en dormant, Gigoux est sans cesse occupé de son amour. Il peint des le lever du soleil, et il dessine le soir. 11 passe de son atelier dans l'atelier de ses élèves qu'il encourage de sa parole et de son pinceau. Comme les Carrache, il a formé une pléiade de peintres fort distingués ; il vient de perdre, hélas ! un de ses disciples favoris, Hector Martin, un charmant artiste, qui était déjà un habile praticien à vingt ans, et qui avait exposé un paysage au foyer de l'Odéon. Nous l'avions élevé. — Gigoux, Rousseau et moi, — comme notre enfant à tous trois. Il est mort après avoir produit quelques fleurs d'une belle couleur.
Quand le Salon de 1846 ouvrit ses portes, notre peintre y tenait sa place accoutumée d'homme de travail et de tradition, avec une composition de fière allure, le Mariage de la Sainte Vierge. Cette peinture, qui a été lithographiée, était destinée à la chapelle de la Chambre des Pairs. Deux autres toiles, non exposées, Saint Louis ensevelissant les morts et Saint Louis pardonnant au comte de La Marche à Taiïlebourg, achevées vers le même temps, furent également placées dans cette chapelle. Le Mariage de la Vierge n'est pas le meilleur tableau de notre artiste. L'excès d'assimilation nuit à la personnalité du peintre, et Gigoux n'a pas su se défendre de la séduction que les maîtres exerçaient sur lui. A force de se pénétrer de leurs œuvres avec conviction, il en est venu à parler leur langue sans y mettre l'accent individuel qui seul est la garantie de l'originalité chez les modernes.
Le talent de Gigoux, écrit Thoré, s'est déjà transformé plusieurs fois ; mais, au travers de ses métempsycoses, il lui reste toujours une exécution large et sévère, qui indique l'assimilation des maîtres de la grande école. Par malheur, son style manque d'individualité. A force de pratiquer les maîtres, comme avaient fait les Bolonais, ses compositions n'ont plus de caractère particulier. Annibal Carrache avait la prétention de résumer dans ses tableaux le dessin des Florentins, la couleur du Corrège et l'ordonnance de l'école romaine. Ces résumés sont toujours dangereux et nuisent à la spontanéité de l'artiste. L'aspect général du Mariage Je la Vierge, par Gigoux, n'est donc pas très saisissant, quoique la disposition de la scène soit bien agencée et que les morceaux soient excellemment peints. La Vierge, placée à droite, et les chastes figures de femmes groupées derrière elle, ont du charme et de la simplicité ; mais le saint Joseph et le grand-prêtre sont un peu lourds. Le grand manteau jaune du Joseph n'est pas d'un goût parfait. Les compositions historiques paraissent mieux convenir au peintre de la Mort Je Léonard Je Vinci et de CleopJtre essayant Jes poisons sur ses esclaves.
Un tableau de Fra Bartolomeo, conservé dans la cathédrale de Besançon, est menacé d'une destruction prochaine ; on a signalé le fait au ministre de l'Intérieur. Celui-ci prend un arrêté, le Ier juillet 1S46, en vertu duquel Gigoux, transformé pour la circonstance en inspecteur des Beaux-Arts, est chargé d'aller s'entendre avec le
préfet du Doubs sur les mesures à prendre dans le but de sauver l'œuvre du grand Florentin.
Les attaches du peintre avec l'État, ses commandes, ses succès. les élèves qu'il avait formés ne le plaçaient pasa l'abri des verdicts sévères du jury. Le Salon de 1847 lui fut ferme Cependant. l'œuvre qu'il présentait. Charlemagne, 1 taii une commande officielle. Sa peinture devait prendre place .m Conseil d'État. Gigoux ne fut pas seul, cette année-là, à subir les rigueurs de l'Institut. Chasseriau, Maindron, Borione et quelques aunes se virent refuser l'entrée du Louvre. L'opinion s'en émut et Thoré, qui allait parler du peintre pour la dernière fois a l'occasion du Salon, prit m défense en ces termes pleins de mesure :
le ' v est un*; composition noble et forte, pleine de bon sens et fermement
exécutée. L'empereur est debout, plusgrandque nature, dans une po 1 tranquille.
Pendant que sa tête méditative combine une législation immortelle, sa main commande au secrétaire assis près de lui d'écrire les formules. A droite, un personnage, en manteau rouge un peu vif, se penche sur la table et s'entretient avec le scribe. La scène est très simple et bien comprise dans son caractère historique.
Le Cbarkmagne valut à l'artiste une lettre curieuse du comte de Lezay-Marnésia, pair de France. En voici le texte :
Mon cher maître,
Voulez-vous me permettre Je vous amener, ce matin, un de mes amis passant .1 Paris, et qui désire beaucoup vous connaître, et voir votre ( est un ecclésiastique ;
ne vous effrayez pas de sa robe noire, c'est un très aimable homme.
C'est lui qui a fait votre mariage. Si donc vous le trouve/ bon, nous allons aller vous voir.
Tout à vous de cœur.
Lezay-Marnésia.
Ce billet renfermait une étrange inexactitude : Giffoux est mort célibataire. N'importe! Il lui parut plaisant de voir le prêtre qui l'avait marié. Il écrivit un mot à Lezay-Marnésia et l'entrevue demandée eut lieu : 0 — Entrez, Messieurs. Bonjour, mon cher comte. Je vous salue. Monsieur le Curé. Il parait que nous sommes d'anciennes connaissances ? Je n'ai pas trop changé, n'est-ce pas?... — Mais... fait le prêtre embarrasse. — Vous me reconnaissez bien, je le supposer — Las absolument, dit l'ecclésiastique. — Ah' voila qui me rassure; je ne me suis pas marie; c'est ce qui vous
explique la difficulté dans laquelle je suis de vous présenter madame Gigoux, car elle n'existe pas. — En effet, reprit l'abbé, il y a méprise; ce n'est pas vous que j'ai marié; l'autre était grand et mince... — Et moi je suis trapu, je le sais ». Un triple éclat de rire retentit dans l'atelier et la conversation s engagea sur le ton le plus aimable. « — C'est égal, lit tout à coup le peintre qui était remonté sur son échelle, vous m'avez écrit là, mon cher comte, des lignes bien compromettantes, et si quelque biographe mal informé découvre par hasard votre billet quand je ne serai plus, le digne homme ne manquera pas d'affirmer que j'étais marié avant 1845. C'est ainsi, vous le savez, que dans bien des cas on écrit l'histoire. — Brûlez le billet, si ce n'est déjà fait, dit aimablement Lezay-Marnésia, et n'en parlons plus. 11 a fait son effet puisque nous voilà ; c'était tout ce que souhaitait monsieur l'abbé. » Le billet ne fut pas brûlé. Nous l'avons lu ; nous le publions, mais entre nos mains, ce texte ne risquait pas d'être pris à la lettre. Nous avions nos références pour contredire à temps un écrivain hâtif, fût-il doublé d'un pair de France, devenu plus tard sénateur.
L'un des tableaux remarqués du Salon de 1847 fut cehai de Couture, Romains de la décadence. Gigoux aimait à dire que Couture s'est inspiré, voire même servi dans une large mesure de sa composition, Antoine et Cléopdtre, pour distribuer ses propres groupes. Notre peintre ajoutait que Théophile Gautier, frappé de l'analogie qui existe entre les deux œuvres, avait signalé le... plagiat. Gigoux se trompait. Gautier n'a rien écrit de semblable. Thoré, il est vrai, relève timidement une similitude lointaine entre les tableaux de Couture et de Gigoux. Il se borne à dire que le premier « rappelle un peu la composition du second ». De telles rencontres ne sont pas rares et ne peuvent donner lieu à reprise. Gigoux luimême, dans l'arrangement des groupes de sa Cléopdtre, n'est-il point redevable de quelques effets à Véronèse ?
Heureux temps que celui où un peintre refusé au Salon ne devenait pas suspect à la presse et pouvait compter sur des commandes de l'Etat au lendemain de son échec ! Ce fut le cas de Gigoux. Le 24 juillet 1847, ^ reçut la commande, au prix de 8000 francs, d'un tableau dont il aurait à soumettre le sujet et qui
devait trouver place au Musée de Besançon. L'artiste choisit le Départ des Volontaires du Doubs L'idée était heureuse. Elle plut aux Bisontins. On députa vers le peintre des hommes de goût en mesure de lui donner un avis. La lettre qui suit, écrite par Charles Weiss, bibliothécaire de la ville de Besançon et correspondant de l'Institut, jette un jour inquiétant sur les obsessions que l'artiste eut à subir :
M. Perron qui. dans son dernier voyage à Paris, a vu lu tableau que vous destinez a notre Musée, m'en a parlé comme de votre chef-d'œuvre ; il vous a conseillé de profiter de la circonstance pour reproduire les trait-* des généraux de notre province les plus illustres, qui, tous OU pie. que tOUS, ont lait leurs premières armes dans les bataillons de volontaires, et c'esi i mon avis une heureuse idée. M. Bretillot me charge de vous dire qu'il partage l'opinion de M. Perron. Rien ne serait plus agréable que de trouver réunis dans votre tableau, comme dans uni: galerie, les portraits de Lecourbe, de Donzelot, de- Morand, de Delort, etc.
On devine si le peintre dut être ravi de tant de conseils dans lesquels il est aisé de voir des injonctions. La lettre que nous rappelons ici est du 1er janvier 1848. Il y avait cinq mois qu'il était en possession de sa commande, et cinq mois pour un homme tel que Gigoux suffisaient à l'accomplissement d'une tâche importante. Mais, bien avant cette date, notre peintre axait reçu deux autres commandes officielles. Le 3o août 1847, le préfet de la Seine avait confié à l'artiste l'exécution d'un tableau destine à l'église de Sainte-Marguerite et dont le sujet devait être un Trait de la vie des Hébreux dans le désert. Cette commande était de 4000 francs. La peinture de Gigoux, terminée en [856, mesure 3m4? sur 2m3o. Elle représente des femmes étendues sur le sable et Moïse debout.
Le [5 septembre, l'artiste recevait la commande, moyennant [500 francs d'un Christ en croix pour le tribunal de Montmédy. Dix jours plus tard, Cave reclamait à Gigoux, au nom du ministre, le Christ qu'il avait été chargé de peindre pour le tribunal de Brives. Convenons-en. ces travaux sont trop nombreux ; ils excédent la mesure, et le peintre qui les exécute ne s'accorde pas le temps de réfléchir et de bien faire. En art. ce n'est pas la quantité des oeuvres qui compte, mais l'excellence et l'originalité de quelques pages.
Corot, mandé par Gigoux au sujet de son portrait, manque au rendez-vous, retenu près de son père, malade à Yille-d'Avray. Mlle Guimond veut poser devant le peintre : « Je ne mets pas en doute, écrit-elle, que vous ferez un chef-d'œuvre, et pourtant je mets au défi votre pinceau : il ne pourra jamais rendre sur ma physionomie tout le bien que je pense de vous. Mille admirations ».
De La Saussaye, membre de l'Institut, presse Gigoux de se rendre à Blois avec Longpérier, Duchalais, Saulcy et Soultrait pour un bal ! Ostrowski le fait juge de ses déboires au sujet de son drame, Jean Sobieski, refusé au Théâtre-Français sur le rapport de Lireux, alors examinateur des pièces présentées. Dauzats et vingt autres se disputent sa présence. Mais nous sommes au 24 février 1S48. Paris a renversé la monarchie. Un Gouvernement provisoire préside aux destins de la France. Ledru-Rollin, devenu ministre, appose sa signature sur la pièce suivante :