‹ Jean Gossart de MaubeugeChapitre 27 sur 33 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Les origines du talent de Maliuse

S'il est un problème toujours difficile à élucider pour un peintre de second ordre, c'est la façon dont s'est déterminée sa voie, éduqué son pinceau et formé son talent. Ici, nous n'avons aucun document historique qui nous permette de fixer précisément en quelle ville Gossart passa sa jeunesse ; aucun registre ne le mentionne, étudiant sous quelque maître de l'époque ; pas un témoignage d'ami ou de compagnon de travail, pas un souvenir personnel. Si nous nous reportons à son œuvre, c'est un mélange incroyable d'inspirations de toute provenance, d'imitations, de copies même, de conceptions personnelles, tout cela amalgamé dans un esprit clair, dans un talent exceptionnellement laborieux et sincère, s'assimilant avec une facilité remarquable la manière de maîtres variés, d'écoles diverses, de races opposées. Quelle méthode suivre pour débrouiller ce mélange touffu ? A vrai dire, les difficultés de la tache ont jusqu'ici rebuté tous les critiques. Les plus courageux ont posé quelques jalons, la route est encore à frayer.

Cependant, il est une constatation très importante, que tous ont faite, les uns avec trop de prudence, les autres

avec trop d'audace ; c'est que, dans l'œuvre de Gossart, il y a la manifestation de deux manières réellement distinctes : La première procède immédiatement de toute l'école nationale des primitifs flamands, depuis Van Eyck jusqu'à Metsys ; le voyage en Italie a déterminé la seconde : Sans discernement, presque sans goût, mal préparé d'ailleurs à cet éblouissement, Mabuse pille, imite, copie les Italiens de Florence et de Rome, laisse le meilleur de son talent se perdre dans ces illusoires tentatives, et revient en Flandre chargé de dépouilles demi-grotesques, demi falsifiées, prises sur le plus mauvais de l'art Italien : le néo-antique. Peut-être, à l'aide de cette idée mise à son juste point, pourrons-nous démêler quelque chose des origines de son talent.

Les influences nationales — ■ Hans Memlinc

Pour un jeune homme de vingt ans, épris d'art et soucieux de se faire un nom dans son siècle, quel était le modèle qui, en 1490, s'imposait à l'admiration ?

Memlinc, et c'était le seul descendant qui restât de cette pléiade de grands artistes : van der Goes, Thierry Bouts, van der Weyden, tous disciples de Jean van Eyck.

L'école de Bruges demeurait comme le sanctuaire de cet art somptueux et calme que guettaient déjà les germes de décadence. Gossart étudia à Bruges, et je crois qu'il n'est pas besoin de document authentique pour affirmer cette opinion : Un peintre n'arrive pas, dans ses débuts, à une composition aussi savante que celle de la Descente de Croix (musée archéologique de Bruxelles), sans avoir profité des leçons de toute une génération d'ancêtres, à moins d'être un Jean van Eyck. Il y a toujours des maladresses dans un novice, les espaces vides sont gauchement remplis ; ici. il y a cinquante personnages rassemblés, et la symétrie qui préside à leur groupement est évidemment apprise chez Memlinc. Dans la manière avec laquelle sont traitées les draperies, l'imitation est encore plus visible : Van Eyck et van der Weyden avaient simplement reproduit les plis droits ou rompus des sculpteurs de la lin de l'art gothique. Memlinc inaugure le calme

solennel. des étoffes déroulées. Avec lui, Gossart se complaît aux masses flottantes de draperies, aux contours savamment sinueux, Enfin, il y a des têtes qu'on reconnaît comme apprises à l'Académie de Bruges, de ces profils d'étude que tous les élèves d'une école gardent malheureusement toute leur vie, et dans cette Descente de Croix, si remarquable à ce point de vue, le Saint- Jean crépu qui .regarde le ciel est tout à fait caractéristique. Et avec l'art personnel cle Memlinc passa en Gossart tout l'héritage des vieux flamands : Van Eyck où Mabuse chercha souvent des dessins durs et colorés de chairs, comme le montre une Madone et VEnfant, d'Hampton-Court, Thierry Bouts surtout, dont la Cène à Saint-Pierre de Louvain inspira certainement Gossart. Et en effet il est très curieux de se reporter au type de l'apôtre vu de dos, à la manière avec laquelle sont traités les pavements, la table, les cheveux des personnages.

Tl me semble que cette influence de Memlinc est celle qui domine toute la formation du talent de Mabuse, et il ne faut pas perdre de vue que cette inspiration, trouvée dans le plus délicieux peut-être des peintres flamands, Mabuse la gardera dans toute l'évolution de sa manière.

Quentin Metsys

En 1 T>03, Gossart étudiait à Anvers chez QuentinMetsys. Nous avons ici un témoignage historique : Le Livre de la ghilcle cle Saint-Luc. L'exagération dans le sentiment et l'expression, la raideur de la pose, cette émotion assez dure des têtes toutes uniformément tendues sur une seule ligne « entre un ciel bleu uni et un fond brun uni » sont des caractères très précis qui se retrouvent chez le maître et chez l'élève. Tl y a plus : ce goût de Metsys et de Gossart pour la caricature des figures secondaires, et ceci est très concluant : chaque fois que Metsys doit placer un bourreau, un couple d'amants, un changeur, une vieille femme, types pris à la vie commune, il s'abandonne à celle sorte d'esprit grivois qui en fait des figures grimaçantes très heureusement détaillées. Dans Mabuse, le même procédé se manifeste. Je l'ai surtout remarqué dans

YEcce Homo, d'Anvers, et dans le tableau de M. Guillain, de Maubeuge. Le juif, la femme et le prêtre, spectateurs de la scène, sont traités avec cette jovialité caustique qui en fait des types très réussis, en contraste avec l'intensité douloureuse de l'impression principale. Il est évident que ces complaisances semblables pour un amusement innocent du pinceau sont le résultat d'influence du maître à élève.

Les influences secondaires — Les Wallons — Jean Clouet

A côté de l'inspiration purement nationale que Gossart trouve dans Memlinc et dans Quentin Metsys, une foule d'autres influences s'entrecroisèrent pour former ce talent si confus, si hésitant que fut celui de Mabuse. Il est entre Simon Marmion, d'Amiens, né en 1425, Nicolas Froment, né en 1440, et Bellegambe, de Douai, une sorte de parenté très difficile à délimiter, mais qui apparaît dans l'influence qu'ils eurent sur Jean Gossart, et il me semble qu'il y aurait là une étude très intéressante à faire dans ce groupement que M. Baes appelait wallon et qui serait peutêtre très parent de l'école primitive française de la fin du XVe siècle ; c'est une idée que les historiens d'art contemporains tendent de plus en plus à adopter, et, poussant leur affirmation plus loin, certains se sont demandé si Gossart n'aurait pas subi l'influence de Jean Clouet le vieux, celui qui en 1475 travaillait à Bruxelles pour le duc Philippe-le-Bon. Cette hypothèse me paraît assez vraisemblable et nous aurions là, sans doute, l'explication de ces variations étranges qui existent entre des œuvres comme le portrait de Jean Carondelet et du Bénédictin, au Louvre, les Adorations des Mages à la gothique et les Vierges à l'Italienne. Il faut bien remarquer que la compénétration des civilisations flamande et française à la fin du XVe siècle a été constante.

Dès Charles V, des peintres flamands travaillent pour la Cour de France : André Beauneveu est chez le duc de Berry à la même époque où Jean van Eyck est valet de chambre de Philippe-le-Bon. Au Louvre, le portrait d'Isabeau de Bavière est classé dans l'école flamande. M. Denon attribue à Mabuse le portrait de François 7er, œuvre de Jean Clouet.

Sans documents précis, il n'est pas encore permis de bien établir ces rapports entre les Clouet et les derniers gothiques de l'école de Van Eyck ; cependant il me paraît indiscutable qu'une influence ait été possible entre le peintre du duc de Bourgogne, qui était à Bruxelles en 1475, et celui de son fils bâtard, Philippe.

Voilà donc sous quelles influences très diverses se forma le talent de Mabuse. Le résultat était inévitable. Tiraillé entre ces souvenirs si variés d'écoles, entre des préférences personnelles qui ne se firent jour que très difficilement, entre les goûts d'une époque affolée d'admiration enfantine pour une Renaissance italienne qui devait la perdre, entre les nécessités de plaire à un protecteur épris des idées nouvelles, — l'homme très consciencieux el; très sincère qu'était Jean Gossart devait en venir où il a abouti, à une œuvre infiniment complexe, touffue, inégale, mais dont toutes les productions portent au moins l'empreinte d'un talent très sûr de lui, d'une bonne volonté à toute épreuve, d'une facilité d'imitation et d'appropriation remarquable, mais d'une originalité désorientée, sinon entravée.

Archives de la Chambre des Comptes de Lille. — Pièces comptables 4144.

Reçu de Jean Clouet, le pe'îstre du duc de Bourgogne en 1475

Nous. .Tehin Clœt, painctre, Henry Bonem, charpentier et huchier, et Jehan Loutressc cordier, tous demourans à Brouxelles, confessons avoir reçu la somme de trente-sept livres quatre sols qui deue nous e5toit pour plusieurs parties par nous faictes, vendues et livrées en ce présent mois de septembre assavoir : à moy ledit Jehan Cl/Et pour la paincture de vingt-six pans de paveillons où a eu chacun part deux festons atraillés de rubans que icel lui a faict faire par ung Italien, assavoir : pour la paincture des dites fenêtres, painctes à deux lez dedans et dehors et chacun pan une creste de fin or et deux ymaiges de sains armoyez aux armes de MdS de s?s pays et de plusieurs aultres ses alyés au prix de vingt-quatre sols — chaque fenestre par marchée fait avec moy par ledit receveur de l'artillerie, en la présence de Jehan Hannecart painctre de MdS qui a veu et visité l'ouvrage ensemble une teste dorée à quatre fusils d'or montés, et qu'il m'en a esté payé comptant XXXI livres IIII sols. — Le IV7 jour de septembre l'an CCCCLXXV.

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