CHAPITRE II
La première manière de Gossart - Le dernier des gothigues 1495 ? - 1507
La presque unanimité des appréciations qui ont été données sur Jean Gossart dans les ouvrages généraux, les commentaires des catalogues, et même les aperçus d'étendue plus restreinte, tend à faire de ce peintre seulement le premier des romanistes, et si Ton excepte la belle œuvre de Castle Howard, a laissé dans l'ombre tout une partie très intéressante de son œuvre : L'œuvre de sa première manière.
Les historiens d'art qui ont écrit tant de volumes sur la peinture flamande ne se sont pas avisés d'examiner ce que deviendrait en ces âmes éprises de nouveauté et même d'exotisme, qui furent celles des premiers Renaissants de 1510, l'héritage sublime et pesant des vieux gothiques : aucun ne s'est demandé comment ces hommes, plus virtuoses qu'artistes, comprendraient le réalisme puissant et la couleur sonore des primitifs, et cependant ils s'étonnent, ils remarquent avec un ahurissement comique ce mélange d'allégements, de simplifications dans la manière des ancêtres, avec une passion nouvelle pour des minuties d'orfèvreries et de costumes ; ils se demandent pourquoi ces somptueuses architectures des Van Eyck se sont prêtées à des tours de force chez Gossart et qu'à côté de cela l'expression de van der Weylen est devenue souvent si forcée qu'elle confine à la charge ! C'est qu'ils n'ont pas voulu voir d'œil impartial ces peintres de l'école de transition ; ils les ont sacrifiés aux grandes étoiles, les ont noyés dans leur admiration béate pour les maîtres, les ont seulement considérés comme des imitateurs dociles, ou bien ils ont voulu en faire des personnalités profondément originales, créateurs d'un « art nouveau ». Deux excès également détestables. Ce qu'il fallait étudier c'était
l'âme de cette fin du XVe siècle et de l'aurore du XVTf' : il fallait montrer la société évoluant de la sombre grandeur de ses costumes en velours noir aux éclatantes luminosités des pourpoints roses ; les esprits, détournés de la religion sévère, de la foi grave des premiers âges, tournés vers une mondanité élégante et oisive, la corruption des mœurs s'accentuant, les frontières tendant à s'effondrer sous la pression des races qui se cherchent, pour se joindre, et, perdus dans le courant, quelques hommes de talent, vraiment épris d'art etde beau, tiraillés par des tendances diverses, — et je n'en sais pas un qui l'ait tenté î
C'est donc ce qu'il faut étudier d'abord : « Qu'est devenu, dans Gossart, l'héritage des gothiques du XVe siècle ? »
Qu'avaient peint les primitifs ? Quelques portraits et des tableaux d'église. Leurs œuvres, commandées par de riches amateurs ou par des abbayes, représentaient obligatoirement des Vierges, des Adorations, des Descentes de Croix. Gossart garda ces sujets ; il peignit Y Adoration des Mages du comte de Carlisle, le triptyque de la Détresse de Dieu de Waterwliet, la Vierge de Saint-Pétersbourg. 11 ajouta quelque chose : La scène de genre remplaçant le grand portrait solennel, et dans cette évolution de la manière, il me semble qu'on peut voir une manifestation de cet esprit devenu plus gracieux, plus élégant, « sentant plus son gentilhomme », dirait Montaigne.
Voyez ce portrait délicieux de la galerie impériale de Berlin : Jeune fille pesant une pièce d'or. L'œuvre est certainement bien flamande. La fenêtre à auvent, faite de petits losanges bordés de plomb est très caractéristique. On la retrouve dans la Vierge lisant de Van Eyck, au Prado ; dans V Annonciation de Van der Goes, à Munich : dans la Madone au trône de Pétrus Cristus, à Francfort. La coiffure à cercle de perles est reproduite de Gérard David, la Vierge environnée d'anges et de saints (Louvre). Mais quel charme encore tout différent de la grâce de Memlinc ! Dans le grand Brugeois, il y a plus de candeur, de virginité, il y a je ne sais quelle atmosphère de « probité candide et de lin blanc ». C'est l'art d'un homme sincère-
nient convaincu, pénétré de la douceur d'une religion profondément mystique et sereine ; on dit devant le portrait de Barbara de Vlaendenbergh : « C'est un rêve angélique ». Ici, avec Jean de Maubeuge, un autre sentiment : « C'est un rêve poétique ». La fenêtre est entrebaillée sur ce petit coin de vie intérieure et symbolique ; il y a je ne sais quel souci de grâce légèrement engoncée et précieuse, une élégance dans les lignes, et ce sourire parfaitement naïf et discret. Voilà ce qu'est devenu le grand portrait réaliste de Van Eyck.
La composition a peu varié. Les différences de plans sont souvent très gauches, l'atmosphère manque, le ciel aussi. Puis, ce qui est plus grave, le tableau n'est jamais centré, l'intérêt se disperse. Devant le triptyque de Waterwiiet l'œil court à la Madeleine et à Marie Cléophas. Dans l'Adoration de Castle Howard, Melchior et sa suite attirent le premier regard. Ce sont les mêmes défauts qu'on remarque dans toute l'école primitive : c'est lourd, c'est entassé, les personnages se gênent l'un l'autre, souvent les derniers plans sont totalement sacrifiés, les premiers démesurés. Ceci est très frappant dans l'Adoration de Castle Howard, qui est pourtant une page superbe : il faut une attention soutenue pour remarquer que les bergers sont au quatrième plan.
Ces personnages sont les mêmes que ceux de l'ancienne école : Le Christ, la Vierge, Marie Salomé, Marie Cléophas, Marie Madeleine, les Rois Mages ; il ajoute quelques personnages secondaires, probablement des portraits d'amis : Lucas de Leyde, sur l'échelle, dans le triptyque, son propre portrait dans le même tableau avec un bonnet de fourrure et le mogramme M F sur la poitrine, Philippe de Bourgogne dans la tapisserie de Bruxelles. L'expression qu'il donne à ses figures n'a pas beaucoup changé, c'est le sobre réalisme des vierges de Van der Weyden, les profils d'anges pris à Van Eyck, la pénible angoisse de Marie à la Croix, la douleur calme du Christ souffrant, c'est la résignation des quatre Marie, la joviale sérénité des juges intègres. Il a cependant des types particuliers. Ce sont des expressions exagérées, apprises à Metsys, ses charges de bourgeois et de soldats. Par exemple le volet gauche du triptyque de Waterwliet, le dernier per-
sohnage du panneau central, placé à droite, les types de bergers clans Y Adoration des Mages sont tout à fait carac .téristiques. Le cadre qu'il donne est aussi un héritage des ancêtres. Le paysage est très discrètement traité, mais •avec une précision et une sûreté remarquables ; il aime les horizons de villes flamandes, quelques essais de reconstructions byzantines. S'il place la scène dans un édifice, il aime les architectures difficiles et. solennelles ; son Adoration des Mages cle Castle Howard se passe dans le vaisseau d'un édifice en ruines de style indéfinissable. Le costume qu'il donne à ses personnages est curieux. C'est un mélange de style national, d'imitation orientale, de fantaisie amusante. Par exemple (revers de droite du •triptyque de Waterw.) il assemble la cuirasse longue de l'armure à la française, la botte à crevés de cuir fauve des Bourguignons dans le soldat à la massue, le casque anglais, la tunique à imbrications cle peau des vieilles sculptures, le brassard des paladins. Il aime le turban asiatique : Les relations des ports flamands avec l'Orient avaient introduit le goût de ces costumes exotiques très amples qui plaisaient aux Flamands de l'époque. Il le met aux types cle Juifs dans les Portements de Croix. Nous le retrouvons dans les volets du triptyque, à Simon le Cyrénéen et au gardien clu sépulcre. Dans Y Adoration des Mages, le serviteur nègre de Melchior le porte aussi. Mais ce qui est plus caractéristique encore, c'est le goût des riches costumes, des broderies d'or ou d'argent, des gemmes enchâssées, des orfèvreries rutilantes, et c'est la passion de l'époque. Même dans les tableaux sévères comme celui de Waterwliet, nous voyons des broderies savantes comme celles de la robe de Marie Salomé. Cette richesse s'étale dans Y Adoration des Mages de Castle Howard. Melchior est éblouissant d'or ; l'or et la pourpre revêtent les serviteurs de la suite. Balthazar est entièrement drapé de fourrures. Gaspard a le pourpoint passementé d'or et le manteau à col d'hermine ; sceptres, calices, coupes, ostensoirs, véritables foyers cle rutilances incandescentes. Quant aux vêtements des personnages divins, naturellement plus sobres, c'est un entassement de draperies énormes, de plis ondoyants, qui donnent à ses Vierges une solennité un peu engoncée mais très imposante.
Il a gardé la couleur puissante des primitifs. Les tons rouges et les bleus éclatants, ce goût des clairs obscurs affectionnés par Van cler Weyden. Cependant, la tonalité s'est un peu éclaircie, la peinture est plus lissée, les empâtements moins prononcés.
C'est donc une galerie très complète qu'on pourrait constituer avec les œuvres de Mabuse, inspirées de l'idée gothique. Je dirai plus, ce serait la collection de ses chefsd'œuvre.
Les tempéraments nationaux d'une race se transmettent, en évoluant, passent de maître à élève, se transposent d'âme en âme, mais se conservent. Mabuse a été un des derniers primitifs ! pourquoi a-t-il voulu être le premier des Italianisants ? Des œuvres comme la Jeune pesense de Berlin, comme Y Adoration de Castle Howard lui auraient assuré un rang très glorieux dans cette pléiade de grands peintres qui furent ceux de la fin du XVe siècle. Il aurait recueilli des artistes du passé l'héritage d'un art consciencieux, épris de vérité et de réalisme, de coloris puissant et majestueux, d'expression forte. S'il n'a pas, comme certains l'ont prétendu, gaspillé ce trésor inépuisable, n'est-il pas permis de regretter qu'il n'ait pas, dans la maturité de son talent, ajouté une note personnelle, un caractère individuel à l'imitation des primitifs ?
11 a toujours été, non pas un hésitant, convaincu au contraire que chacune de ses tentatives le mènerait à un perfectionnement nouveau ; mais, obéissant à des inspirations diverses, il s'est détourné de ce qui aurait été sa vraie voie. Cependant, des influences comme celles qu'il subit des maîtres du XVe siècle, un passé de productions vraiment nationales, le forcèrent à garder cette empreinte même dans ses imitations italiennes.
Et c'est ce curieux mélange qu'il faut maintenant étudier clans ses œuvres d'inspiration mixte, ses portraits et ses tableaux de genre, de 1509 à 1515.