LES ENFANTS DE CHRISTIAN II
Le 16 juillet i5i5, Philippe partit pour conduire au roi Christian de Danemark sa fiancée, Isabelle d'Autriche, sœur de Charles-Quint, âgée de 14 ans et demi. Çjuelques-uns ont cru que Gossart avait pu faire partie de l'escorte d'honneur, mais rien ne confirme cette hypothèse. On conserve au musée de Copenhague un portrait de Christian II attribué à Mabuse. Je ne l'ai pas vu. De l'important portrait d'Hampton-Court il existe plusieurs copies anciennes qui attestent l'admiration des contemporains. On en trouve notamment chez lord Folkenstone à Corsham Court, chez lord Pembroke et à Sudely Castle.
N'examinons que l'original.
Deux des enfants sont légèrement tournés vers leur droite, le troisième très légèrement tourné vers sa gauche. Ils peuvent être âgés d'environ 9, 5 et 3 ans. Le plus jeune d'entre eux est une petite fille.
Derrière eux, un fond rougeâtre et un cadre peint, grisverdâtre en lumière froide, comme nous en avons vu si souvent dans l'œuvre de Mabuse, par exemple dans le Carondelet de Vienne ou la Vierge du Kaiser Friedrich Muséum à Berlin.
Ils sont vêtus de velours noir. Deux d'entre eux ont les manches rehaussées d'hermine tachetée de noir. Tous les trois ont des chemisettes blanches.
Ils posent leurs six menottes sur une table verte où il y a une pomme et des cerises.
Ces six mains et ces trois visages sont modelés dans la matière mince et brillante qu'aimait Mabuse. Les ombres sont froides. C'est une symphonie en blanc et noir peu chaleureuse. Les six yeux nous offrent six grandes pupilles noires.
Les expressions de visage sont gentilles et élémentaires. Les traits sont déjà accusés. Le costume le plus amusant est celui de la petite fille très gentiment décolletée. Ce costume se compose de quatre grandes taches blanches : la guimpe, la collerette et les deux manches d'hermine tachetées de noir relevées par les notes sombres de la coiffure et du corsage. Le drapé de ces vêtements sombres et le retroussis de chemisettes aux manches sont parfaitement du caractère de Mabuse, c'est-à-dire larges, méticuleux et avec des ombres par le modelé.
L'aîné est le moins décolleté ; son col de chemisette et son chapeau noir sont caractéristiques.
La coiffure en guimpe de la petite fille est comparable — bien que moins parcheminée — à celle de la vieille femme dans le double portrait. Tous les détails de vision et de modelé dans ces visages notamment autour de la bouche, le caractère des doits, la pose des mains, le bourrelet des lèvres, sont bien de Mabuse — de même que les noirs-grisés des vêtements, bien que certaines traces jaunes semblent indiquer des retouches.
Ce portrait a de la tenue, de la noblesse et de la dignité. De belles qualités de mesure s'allient à de grandes délicatesses d'exécution. Cela ne vaut ni par le lyrisme, ni par la fougue, mais par la probité professionnelle, par le charme et un je ne sais quoi de touchant. C'est l'un des beaux portraits que nous ait laissé le XVIe siècle.