‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 34 sur 58 · ADJONCTIONS AU CATALOGUE · texte numérisé non relu

ADJONCTIONS AU CATALOGUE

L'honneur d'un critique, quand il dresse le catalogue d'une œuvre aussi mal connue que celle de Mabuse, est d'abord d'en éliminer les attributions douteuses, mais ensuite et surtout d'y inscrire quelques œuvres authentiques et qui avaient échappé jusqu'alors aux catalogues précédents.

J'aurai eu cette satisfaction précieuse si, comme j'en ai la conviction, la Vierge et F Enfant de M. le Dr Wassermann, et la Vénus et F Amour de Mme Adolphe Schloss sont désormais reconnus par tous comme étant de la main de Mabuse. Le Vénus, Mars et F Amour de la galerie Sedelmeyer, et le dessin représentant la décollation de saint Jean, de la collection Masson d'Amiens, doivent aussi, à mon avis, être rapportés à Mabuse, le premier comme étant peut-être de sa main, et le second à titre d'attribution vraisemblable, au moins en ce qui concerne la composition originale.

Examinons-les soigneusement :

La Vierge et l'Enfant appartenant aujourd'hui à M. le Dr Wassermann, provient de la vente Beurnonville, 16 mai 1881, et fut adjugée 4,000 francs.

Le fond se compose d'une gloire jaune-vif traversée d'éclairs jaunes d'or et qui laisse transparaître un contre-fond gris-vert. La Vierge porte dans les boucles blondes de ses cheveux

un rang de perles que divisent trois escarboucles formées de saphir et de rubis. Un voile très léger se joue en ses cheveux blonds en les recouvrant à demi. Il retombe sur les cheveux de la nuque et presque sur l'épaule gauche.

La tunique et les manches sont bleues. Un manteau rouge se drape sur l'épaule gauche et se prolonge en effleurant la jambe gauche vers l'angle de droite au bas du tableau. La chemise de l'enfant est d'un gris pénétré de rose, soit par la transparence de la chair puérile, soit par l'influence du rouge du manteau. La manchette de la main gauche et celle de la main droite de la Vierge sont d'un gris foncé légèrement pénétré de vert.

La riche bordure du corsage de la Vierge se compose d'un galon d'or bordé de petites perles sur lequel se posent à notre gauche quatre très beaux cabochons et à notre droite trois autres alternativement verts et rouges très foncés. La chemisette qui dépasse légèrement cette riche bordure est d'un gris-bleu avec entrelacs.

La pomme que tient Jésus dans sa main gauche est rougerose et jaune très doux, de tons vifs mais fondus et le volume en est parfaitement modelé.

Les cheveux de la Vierge et ceux de l'enfant sont du même blond, quoique celui de l'enfant soit un peu plus clair. Leur façon d'être bouclés est propre à Mabuse. Il semble que cette façon de traiter les cheveux comporte une triple opération : une « préparation » comme disent les peintres, c'est-à-dire un fond monochrome étendu à la brosse, une reprise par le pinceau pour délimiter les masses par le ton local et modeler les formes des boucles par des mouvements et des retours, un troisième travail enfin par un troisième pinceau choisi parmi les plus fins et qui trace comme à la plume par des lignes souples, brillantes comme de l'or, les cheveux blonds sur lesquels s'accroche particulièrement la lumière. Ce triple travail est conçu et exécuté par un peintre amoureux de la forme et de la lumière, avec un sens très pictural

du modelé et l'on sent, en l'observant, que le peintre admire l'objet lumineux qu'il cherche à imiter et la matière picturale qu'il emploie avec amour.

La façon de traiter les yeux est aussi très particulière à Gossart. Remarquons dans les yeux de Jésus que la cornée est d'un bleuâtre très caractérisé. Dans les tableaux de Mabuse signés et datés, on retrouve cette caractéristique. Il en est de même pour les yeux baissés de la Vierge, très particuliers, avec des paupières un peu lourdes. La façon de traiter les cils est curieuse, ils sont à peine existants à la paupière inférieure et finement indiqués au bord supérieur. Remarquons aussi le ton rose-pâle et dont les peintres disent « jambonné » du bas de la paupière inférieure gauche. Elle est d'un rose pâle presque anémique, d'un rose de chair très observé, très réaliste et très fréquent sous le pinceau de Mabuse. Remarquons enfin le point lacrymal, notamment dans l'œil gauche de la Vierge, si réaliste, si pictural, donnant si curieusement l'impression de la vérité.

Les yeux de l'enfant sont noirs, d'une précision presque anatomique. Ils sont dessinés et peints avec amour, en accord avec le geste de la petite main droite.

Voyez maintenant la façon de dessiner et de peindre les bouches, presque toujours entr'ouvertes. Pour le visage de la Vierge, Gossart a modelé la bouche, comme le reste du visage, dans un ton gris très lumineux et il semble qu'il ait passé ensuite sur ce ton déjà séché un rouge-rose qui forme la note vive des lèvres. En regardant de près on croit voir réapparaître sous le ton rose le glacis et les craquelures du ton original. Très particuliers sont aussi les points de commissures des lèvres, avec leur point d'ombre qui donne l'impression d'une minuscule fossette. Tous ces plis de chair, obtenus dans la pâte par un retour du pinceau, sont faits amoureusement et presque sensuellement.

Pour les oreilles, elles sont dessinées et modelées du même point de vue pictural, l'oreille droite de Jésus étant plus rouge

et plus vive de ton que celle de la Vierge mais obtenues toutes les deux par le modelé.

Par le modelé ! c'est la caractéristique de tout le tableau, mais plus particulièrement des visages. Celui de l'enfant est prodigieux d'observation picturale, de délicatesse dans l'observation et de justesse mesurée dans l'exécution.

Il est d'un renflé charmant, vu et exécuté dans sa masse ronde autant que par les colorations de l'épiderme. Malgré le peu de surface, cela est d'un modelé vaste, large, fin et précieux, précis et somptueux. Tout le gris-rose des parties nues du bambinet font penser à l'épiderme d'un fruit ; il est plus frais que celui d'une pomme d'api choisie entre mille pour la délicatesse de ses tons gris-rose. Les petites jambes sont dessinées comme celles d'un Bacchus antique. On sent très bien que le peintre avait vu et admiré des Hercules-enfants et d'autres marbres antiques, mais pas un instant ces réminiscences ne laissent oublier que l'artiste travaille devant le modèle vivant, qu'il se soumet à son modèle, et qu'il ne se laisse pas entraîner dans le banal ou le convenu par un désir de transfiguration. Son idéalisme est parfaitement légitime puisqu'il nous représente le fils de Dieu.

Comme les ombres sont justes I comme les muscles que font saillir ces ombres sont à leur place ! ces mains et ces bras sont exquis. Ces pieds sont parfaits. Le droit paraît un peu grand parce qu'il est de profil, et le gauche est d'un raccourci qui enchante les connaisseurs !

Quoique peut-être un peu froides, sans doute pour ne pas lutter avec le divin enfant, les mains de la Vierge sont très belles de dessin, de modelé, d'attitude et d'expression. La forme des doigts est très caractéristique de Mabuse, telle que nous l'avons étudiée dans les tableaux signés et datés. Il aimait à faire par le modelé la distinction des phalanges, à marquer par le modelé les articulations, à délimiter soigneusement les ongles, à les inscrire dans le cercle d'ombre bleuâtre où ils pénètrent sous la chair au bout des

doigts, à donner aux doigts allongés ou infléchis un je ne sais quoi d'annelé et de bulbeux.

En étudiant le portrait de Carondelet au Musée du Louvre j'ai fait remarquer le rôle important des ombres froides dans le modelé des mains, des visages, des oreilles ou des cous. On retrouve dans le tableau que nous étudions en ce moment les mêmes caractéristiques. On peut aussi rapprocher ce galon d'or et ces bijoux qui bordent le corsage de la Vierge, plus particulièrement ces escarboucles ou le rang de perles dans les cheveux, de la façon dont les bijoux sont traités dans X Adoration des Mages de la National-Gallery de Londres. C'est de la même main.

Et il en est de même pour les vêtements. Le manteau rouge, dans la Vierge de M. Wassermann, est un peu lourd. Il semble qu'il ait subi quelques repeints. La tunique bleue est aussi un peu lourde, avec des granulations sensibles, notamment dans la manche du bras gauche.

Dans son ensemble, cependant, ce tableau est magnifique, sobre, puissant et du plus riche coloris. C'est l'admirable réussite d'un très admirable artiste. Sa qualité principale réside dans le modelé. La tête de la Vierge, son cou, tout le personnage du petit Jésus sont d'un grand peintre. L'arabesque infiniment souple des lignes qui s'enroulent autour de ce petit personnage principal ont été obtenues par le modelé. Cela est vu et exécuté par un peintre qui se plaît à manier la belle matière. La seconde qualité essentielle est la richesse du coloris, obtenue par le contraste et l'accord des couleurs vives.

Les passages de tons sont d'une délicatesse extrême et leurs réactions réciproques les exaltent l'un par l'autre. Voyez, par exemple, à quel fondu aboutit le contraste vigoureux entre le jaune vif de la gloire, le bleu de la tunique et le rouge du manteau, contraste puissant qui met en valeur toute la délicatesse des chairs modelées dans la clarté. C'est un accord en quatre tons : jaune vif, bleu, rouge et jaune-rosé des carnations,

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