‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 33 sur 58 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De tous les peintres qui pendant si longtemps ont été confondus sous la dénomination de « École flamande », Mabuse est l'un de ceux en qui se reconnaissent le plus aisément les caractéristiques particulières aux peintres wallons.

Dans son œuvre l'intelligence prédomine sur l'instinct et les facultés d'assimilation — on pourrait dire aussi de vulgarisation — priment les facultés d'invention proprement dite et d'imagination.

Il est original par sa vision — absolument personnelle — et par son exécution qui est toujours irréprochable. Tous les tableaux qui sont incontestablement de sa main possèdent les trois qualités sans lesquelles il n'est pas de tableau « bien peint » . Ils sont peints avec éclat, avec consistance et d'une manière inaltérable. Que ce soit devant les tableaux de sa jeunesse, de son âge mûr ou de sa dernière période, impossible de ne pas se dire d'abord : quelle admirable technique ou — selon l'expression habituelle aux peintres : quel beau métier !

Sa façon de voir la nature par la couleur et par le modelé est très caractéristique de son origine septentrionale. D'autres grands artistes ont vu et interprété les personnages ou les objets par la ligne ou par l'arabesque, d'autres ont donné l'illusion du relief par des teintes plates habilement et largement distribuées;

la plupart, à son époque, ont dessiné par les hachures d'ombres et peint dans une gamme restreinte et relativement sombre. Gossart a toujours vu le ton local et il a toujours déterminé avec justesse les valeurs réciproques dans leurs rapports avec l'atmosphère. Cette caractéristique est déjà sensible dans les tableaux de sa jeunesse où se révèle l'influence des peintres miniaturistes. Dès qu'il prend possession de sa personnalité, cette caractéristique devient essentielle et dominatrice. La qualité principale de sa vision c'est le don de découvrir tout de suite et de noter avec précision la qualité des tons locaux, leur valeur et leur importance, c'est ensuite de ne jamais perdre de vue la subordination nécessaire de ces éléments analytiques pour aboutir à une synthèse originale et puissante. C'est un peintre. Il vaut par des qualités plastiques. Ses sensations visuelles ont gouverné toute son œuvre. C'est par l'unité de vue, au sens physique du mot, que son œuvre a de l'unité. Les deux périodes que l'on a pu distinguer avec raison dans sa vie avant et après le voyage en Italie ne s'opposent l'une à l'autre que par le choix des sujets, des ornements et du décor, par la préoccupation de peindre des figures en mouvement plutôt que des personnages au repos, par une tendance de plus en plus grande vers l'arabesque décorative, c'est-à-dire en somme par des particularités qui ne touchent pas à l'essentiel même d'une œuvre. La suite ininterrompue des portraits qui s'échelonnent sur toute sa carrière prouve que l'italianisme et le désir de renouvellement laissèrent intacts les deux éléments principaux de la personnalité : la vision et la technique.

La culture, c'est-à-dire l'éducation, joua un rôle très important dans le développement de l'œuvre de Mabuse. En cela encore il est Wallon plutôt que Flamand. C'est l'une des caractéristiques de l'art français que de s'être toujours tenu au courant des recherches et des découvertes de tous les peuples, de s'en être assimilé la substance et d'avoir travaillé à en donner une expression nouvelle marquée de son sceau, d'un accent plus général,

d'une signification plus universelle. L'art français est naturellement classique et c'est le propre de l'art classique que d'avoir donné aux idées et aux sentiments — dans tous les domaines — une expression universelle. La facilité d'assimilation d'un Mabuse est une qualité française. Comprendre, renouveler et inventer à nouveau dans le sens de la tradition française a été de tout temps le propre de nos artistes. En se tenant au courant des modifications de l'esprit public qui caractérisent la Renaissance, en se les assimilant, et en contribuant à l'évolution naturelle de l'art de peindre tout en gardant l'essentiel de sa personnalité, Mabuse se conformait à la tradition française. L'école flamande ne s'est épuisée si rapidement que parce qu'il n'était pas dans sa nature d'évoluer constamment et harmonieusement.

Même les défauts de Mabuse sont wallons : le peu de profondeur de sa conception de la vie et du monde, l'absence du sentiment dogmatique et du goût de la domination, le caractère de sa culture plus brillante que grave, le besoin de s'en aller courir le monde plutôt que de rester attacher à sa terre natale, et même ce désir d'être séduisant et de plaire à tout le monde. Ne cherchons dans son œuvre ni le sens de la vie intérieure, ni la préoccupation du mystère des âmes, ni même le sens de la relativité des hommes et des choses qui prêtent aux objets eux-mêmes ou aux effets de lumière comme un reflet de la vie intérieure du peintre. N'essayons de le comparer ni à Van Eyck ni à Rembrandt ni à Léonard. Nous ne trouverions dans son œuvre — pas même dans les intentions — rien qui puisse se comparer aux clairs-obscurs tout pénétrés de pensée, de rêve, de méditation et parfois d'angoisse morale qui nous émeuvent si intensément dans le Triptyque de l'Agneau, dans les Pèlerins dEmtnaùs ou dans les œuvres de Léonard de Vinci. Même dans X Adoration des Mages de la National Gallery l'émotion est visuelle plutôt que morale. On ne trouve pas dans l'œuvre de Mabuse l'expression du sentiment religieux en ce qu'il a de profond et de

dominateur. La piété du Wallon est sentimentale plutôt que dogmatique, et individuelle plutôt qu'héréditaire.

Ce ne fut ni un grand esprit ni un grand cœur. Ce fut un excellent peintre.

Peut-être s'est-il cru un humaniste. Nous réserverons ce titre pour d'autres artistes qui le méritent mieux. Gossart n'a pas eu d'idées générales. Son œuvre est d'une portée restreinte. On sent qu'il a eu de l'existence humaine et du sens de la vie une conception simple et claire qui était celle de la plupart de ses compatriotes de Maubeuge et de Wallonie. Ce fut un vériste mais sans vulgarité, un réaliste mais dont l'œuvre a tout de même un caractère intellectuel. Ses tableaux les moins bons sont certainement ceux où il a voulu faire preuve d'imagination. Que ce soit dans le Saint-Luc de Vienne ou dans X Hercule et Antée de la collection Miethke il a quelquefois devancé les défauts du style baroque et quelquefois le mauvais goût des académiques bolonais. Ses meilleurs tableaux sont certainement ceux où il exprime le plus directement son caractère individuel ennemi de tout excès et soumis aux suggestions de la réalité la plus tranquille : ce sont ses portraits, ses Vierges à peine idéalisées, ses beaux morceaux de nu et ses grandes compositions en tant qu'elles nous offrent une synthèse des motifs qu'il interprétait d'après la réalité : des portraits, des draperies, des nus, des décors bien ordonnés et des arrangements précieux.

Il n'a été ni un paysagiste ni un peintre de genre. C'est un peintre de figures. Il aspirait à la beauté des formes plutôt qu'à l'intensité d'expression morale.

Son influence a été considérable. S'il est vrai, comme le dit Vasari, qu'il fut le premier à enrichir la tradition flamande de grandes figures nues et de perspectives architecturales, peutêtre a-t-iï frayé les voies même à Rubens.

L'œuvre de Mabuse n'est pas l'épanouissement d'une tradition lentement élaborée. Ce n'est pas non plus une œuvre de

transition préparant de grandes œuvres. C'est un continuateur consciencieux pénétré de l'esprit de son temps et qui s'intéresse à toutes les nouveautés. Sa part d'invention est petite mais ce n'est pas un imitateur. Il a compris que la vie ne se perpétue qu'à la condition de se renouveler. Comme la société dont il faisait partie il a évolué. D'un idéal mystique et presque exclusivement religieux il est passé à un idéal profane et presque exclusivement pictural. En ce sens peut-être fut-il un initiateur. Ce fut avant tout un maître ouvrier. Son dessin n'est pas toujours incisif et d'un raccourci saisissant, mais, à observer « comment c'est fait » , on s'aperçoit que ce dessin par le modelé est extrêmement personnel et que c'est un très beau dessin tant il est juste, sobre, précis et aisé. Gossart exprime ce qu'il voit et ce qu'il sent avec exactitude, avec simplicité, avec élégance et avec force. Ni sous-entendu ni littérature. Transcrire « le vrai, le vrai seul ■ et par des moyens d'expression exclusivement picturaux, voilà ce pourquoi il était doué. C'en est assez pour que sa place dans l'histoire de l'art soit importante.

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