VÉNUS ET L'AMOUR
Il appartient à la collection Schloss et provient de la collection S. Abbot.
Autour du cadre original de ce tableau sur bois on lit : Naie effrons homines super os que lacessere suet (us) non matri partis . Parceto ne pereas M.D.XXL, ce qui peut se traduire par « Enfant effronté, accoutumé à harceler les hommes et les dieux, tu n'épargnes pas ta mère. Crains toi-même de périr si tu ne veux épargner personne ».
Sur un fond vert foncé dont les ombres sont verdâtres et comme pénétrées d'un peu de jaune, ce tableau représente Vénus debout et nue tenant par les deux mains la menotte d'un bambino nu, que ses ailes, son arc et son carquois nous désignent comme l'Amour. Ces deux personnages nus se présentent dans une architecture Renaissance semblable à celles que composa Mabuse pour ses tableaux incontestés. Ils se détachent sur le fond d'une niche cintrée qu'encadrent deux colonnes cannelées dont chacune repose sur une base ornée d'un médaillon rond à sujet mythologique. Un second et vaste cintre architectural est coupé par le cadre et rassemble toute la composition.
Cette composition et la façon de traiter les colonnes, les cannelures, les ornements, les bases et les sujets dans le médaillon
sont tout à fait de la manière de Mabuse. Les ombres froides sont caractéristiques.
En ce qui concerne les personnages, les cheveux blonds et bouclés sont d'une couleur et d'une facture propres à Mabuse. La façon de traiter les nus est peut-être un peu trop lisse et moins en pleine pâte que je ne voudrais, mais le dessin par le le modelé, la qualité des ombres et le sentiment général sont très septentrionaux. C'est un dessin de peintre, et non de graveur ou de dessinateur spécialiste. Rien de graphique. Tout est obtenu par des moyens picturaux, pour le plaisir d'étendre et de manier la belle matière. L'attache de l'épaule droite de Vénus et le bras qui repousse le sein droit sont une petite merveille de beau travail pictural. Il en est de même pour le pli de la hanche et la belle ondulation très élégante qui précise le profil en partant de la main pour se terminer à la pointe du pied.
Observons encore ce tour de force pictural qui, sur la poitrine de Vénus, rassemble et presse les unes contre les autres les rondeurs des bras et les rondeurs de la poitrine par un mouvement naturel, juste et exceptionnellement difficile à exécuter. Cela est d'une sensualité mesurée, d'un ordre, d'une précision et d'une délicatesse extrêmes. Et cela est vu et exécuté en peintre, sans rien de graphique ni de fausse habileté.
Observons encore la qualité de facture du ventre, l'impression de consistance et de souplesse qu'il suggère rien que par la belle matière et le ton délicat des ombres, le velouté du grain sur la peau et le ton juste et chaud de son coloris.
Les mains sont délicieuses, longues, fermes et souples, élégantes et rétractiles, d'un dessin parfait. Elles donnent la sensation de la vie. Les pieds ne sont ni moins délicats, ni moins fermes, ni moins beaux. Le poids du corps pèse sur eux et ils n'en sont pas écrasés. Ils vivent. Ces pieds sont aussi délicats et beaux que les plus réussis dans les figures incontestées de Hampton Court.
Vénus et Amour.
(Coll. Adolphe Schloss, Paris)
La tête de Vénus et son expression de visage sont juvéniles, séduisantes, et échappent au reproche de banalité ou de convenu. La bouche très charnue et d'un beau rouge fait penser au modèle vivant. Les cheveux bouclés et le voile en coup de vent sont tout à fait dans le caractère des œuvres de Mabuse. Et il en est de même des petits détails qui sont particuliers à ce peintre : la façon de noter les paupières, les points d'ombre des commissures des lèvres, la facture du point lacrymal.
Si jolis que soient ces détails, l'essentiel de ce tableau est dans le très ample dessin et le magnifique modelé des deux figures nues. L'Amour ressemble à un petit Bacchus ou à un petit Apollon. Il nous rappelle que Mabuse a travaillé d'après les modèles italiens.
On remarquera cependant dans ce bambin quelques lourdeurs d'exécution notamment dans les yeux, le nez, et même dans le dessin. L'attache du bras droit par exemple est bien loin d'atteindre la qualité précieuse de l'attache du bras droit de Vénus. On remarquera aussi que le corps tout entier de cet Amour est tout entier baigné d'ombre, de manière un peu arbitraire. Et l'on sent bien que c'était pour éviter que les deux personnages attirassent au même degré l'attention. Mabuse a voulu que la petite figure fût subordonnée à la grande et fit valoir le nu lumineux de la jeune femme. Peut-être cependant aurait-il pu mieux justifier toute cette ombre.
Mais ce ne sont que réserves de détail. L'accent personnel du peintre domine toute la conception et toute l'exécution.
Sans pouvoir être comparé aux grands chefs-d'œuvre, ce précieux petit tableau fait honneur à Mabuse et je ne crois pas que l'attribution puisse en être contestée.