‹ Jean Gossart dit MabuseChapitre 37 sur 58 · MARS, VÉNUS ET L'AMOUR · texte numérisé non relu

MARS, VÉNUS ET L'AMOUR

Il appartient à la collection Sedelmeyer et fut acheté, vers 1921, de la collection anglaise Charles Butler.

Sur panneau et d'environ 58cmX 49cm, ce petit tableau représente, se détachant sur un motif d'architecture Renaissance, deux grandes figures debout que leurs attributs nous désignent comme étant Mars et Vénus. Posé sur la tablette d'une sorte de vaste dressoir en marbre qui occupe jusqu'à mi-hauteur tout le fond du tableau, ce bambin nu se tourne vers sa mère, lui pose la main droite sur l'épaule et brandit vers elle une flèche. Son carquois et ses ailes lui donne son nom : l'Amour.

La conception de ce tableau, et les détails comme l'ensemble de la composition, nous paraissent à n'en pas douter de Mabuse. L'exécution est-elle aussi entièrement de sa main ? voilà qui nous paraît moins certain. Examinons-le :

Sur un fond gris-vert, tel que les aimait Mabuse, mais avec des tons dégradés qui sont peu chaleureux, l'architecture se compose de deux colonnes lisses, d'un simili-marbre rougeâtre, et qui encadrent une niche dans le creux de laquelle se détache l'Amour. Les bases de ces colonnes sont décorées dans le style de la Renaissance et reposent sur un vaste dressoir qui ressemble à un autel antique et dont les plaques de marbre, claires ou sombres, sont peu chantantes. Un pilastre décoré de bucrânes, dont les mufles sont reliés par des guirlandes, divise cet autel en deux

parties à peu près égales. A gauche et à droite deux grands attributs répondant symétriquement à ce pilastre et se prolongeant visuellement par les deux colonnes depuis la base jusqu'au faîte par des analogies de couleur, enferment la composition. La grande corne perpendiculaire sur laquelle Mars appuie la main droite est d'un jaune froid. Elle contient des fruits qui sont ternes. Le grand miroir perpendiculaire sur lequel Vénus appuie la main gauche est d'une composition presque ridicule et se compose d'ornements jaunes posés sur du bois brun au centre duquel brille un miroir rond. Le sol est gris marbré assez clair, descendant par des marches jusqu'au cadre.

Dans ce décor qui manque de grâce et qu'on pourrait qualifier de primaire, les deux grandes figures debout ne sont guère plus gracieuses. Musclé comme un gladiateur, Mars porte un accoutrement bizarre. Peut-être Mabuse a-t-il cru faire preuve d'érudition en le copiant soigneusement sur quelque bas-relief antique. Le résultat est pauvre. Cela ressemble à un déguisement plus qu'à un costume. Il porte sur l'épaule droite un manteau rouge-groseille et, sur le buste, une tunique grisbleuâtre qui, sur le ventre, se termine par des lamelles de drap souple superposées sur lesquelles apparaît, presque à mi-cuisses, l'extrémité d'une culotte verte. Sur les hanches deux rondelles voudraient être en métal doré. Vénus est plus gracieuse. Debout à notre droite et répondant symétriquement à Mars debout, elle avance un peu la cuisse et le genou droits, de sorte que la ligne de son corps a tout de même un peu de flexuosité. Elle est nue sous un voile gris-verdâtre dont l'étroite bordure est rose. Un voile vert fait chanter ce rose et elle porte dans ses cheveux blonds un diadème de perles posé sur un ruban bleu et que ferme, au dessus du milieu du front, un gros cabochon de rubis.

L'amour nu a des ailes bleu-gris foncé bordées de rouge. Les boucles de ses cheveux jaunes presque laineux brillent au milieu des deux autres taches que font les cheveux châtain-foncé

de Mars et ceux d'un blond cendré de Vénus. Peut-être dans ces trois chevelures peut-on reconnaître la manière et la main de Mabuse.

Quoique bien établi, le nu de Mars semble un nu de pratique. Cette saillie des genoux et leur musculature peuvent être de la main de Mabuse, mais ils paraissent avoir été vite faits et comme exécutés en réplique d'après un modèle antérieur.

La cuisse droite et le genou de Vénus sont d'un dessin mou quoique d'un modelé agréable. Les pieds sont plus soignés et plus jolis presque non dénués d'un peu de sécheresse. Ce rougeaud de Mars, avec ses cheveux et sa barbe crespelés est peu vivant. La ligne du cou paraît avoir été délimitée un peu au hasard. Son bras est d'un modelé très sommaire et d'un dessin vite fait ou rapidement refait.

Dans le personnage de Vénus les plus jolis morceaux sont les mains et la tête. Si cela est de la main de Mabuse il ne semble pas cependant qu'on y retrouve cet amour de la belle matière, de la pâte amoureusement étendue et reprise. Le rose des pommettes et de la bouche est de pratique. Les yeux aussi. Il semble que le peintre qui a exécuté cela travaillait vite, pour la vente.

Le dessin de l'Amour a un je ne sais quoi de rondouillard, surtout la cuisse droite et les pectoraux. Le raccourci du bras gauche est médiocre mais la main très jolie, la droite est un peu moins bien. Le visage est sans grâce, avec une moue que la mollesse du dessin accentue.

Les rapports de ces nus entre eux est joli, notamment la jolie gamme de clairs que font la main droite de Vénus, le bras droit d'Eros, son abdomen, et le gentil bombé de son ventre, mais ce n'est tout de même pas très émouvant. La plus jolie note est, de beaucoup, le rose de la main de Vénus. Les ongles en sont ravissants. Du point de vue technique remarquons que le manteau rouge-groseille de Mars a dû être exécuté d'abord en grisaille très poussé puis peint par glacis. Est-ce d'un imitateur ou du maître ?

C'est encore la tunique de drap gris ou bleuté qui, du point de vue technique, est un des meilleurs morceaux. Elle fait penser à certains draps des vêtements de r Adoration des Mages de Londres. Mais l'extrémité de la culotte verte, qui lui est tout de suite juxtaposée, a l'air d'être en bois peint. Cela est si pauvre qu'on ne peut croire que cela soit de la main de Mabuse.

Le voile vert de Vénus n'est pas sans lourdeur, non plus que la large tunique transparente qui lui sert de vêtement. Sous cette chemise, le corps devrait être d'un beau dessin précis et transparent dans sa vérité féminine et sensuelle; on le regarde pourtant sans émotion et même avec indifférence.

Il est remarquable que les trois cous soient si lourds et d'un dessin si peu précis.

Et comme tous ces fonds chantent peu et font peu chanter les parties nues des personnages ! Tous ces gris bleutés qui pourraient vivre comme les gris luisant du corps des anguilles sont froids. Les bottes de Mars, très chargées d'un jaune qui voudrait être brillant comme de l'or, sont aussi ternes que la ceinture de métal et que les rondelles jaunes qui pendent si tristement sur les hanches.

En résumé on a l'impression d'une réplique faite pour la vente, soit par Mabuse pressé d'argent, soit par un de ses élèves dont le travail aurait été corrigé ou complété par quelques coups de pinceau du maître notamment pour les visages, les mains, les pieds, et peut-être les cheveux.

Page 1