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CHAPITRE III

ECOUEN (I 544-i 547)

Jean Goujon architecte du connétable. — Quelle fut sa part dans la construction du château? — Les sculptures de la cour, de la terrasse, de la salle des gardes. — L’autel de la chapelle, aujourd'hui à Chantilly.

Jean Goujon a été le collaborateur de Pierre Lescot à Saint-Germain-l’Auxerrois. A peine le jubé de cette église est-il terminé, que l’artiste se rend à Ecouen, où le connétable Anne de Montmorency surveille la construction de son château confiée à Jean Bullant. Quelle fut la part des deux maîtres dans cette résidence ? Nous verrons plus loin que Goujon est qualifié « architecte de Monseigneur le Connestable. » L’honneur d’avoir construit Ecouen appartient-il, dans une mesure égale, âux deux maîtres ? Convient-il de voir en Jean Bullant et en Jean Goujon deux émules ? L’absence de pièces écrites nous laisse dans l’incertitude sur ce point, et comme Jean Goujon est principalement connu par ses sculptures, on s’accorde volontiers à ne voir en lui que le satellite du constructeur. Au surplus, à Ecouen, le décor est somptueux et composé de main puissante, mais rien ne nous donne l’assurance que Goujon se soit confiné dans le décor.

Quatre Renommées , une Victoire , la Foi, la Religion et la Charité , les Evangélistes , le Sacrifice d' Abraham, et enfin le Père Eternel , tels sont les ouvrages que l’on considère,

A Ecouen, puis à Chantilly.

A Ecouen, puis à Chantilly.

La victoire, par jean goujon.

Salle d’honneur du château d’Écouen.

LES ARTISTES CELEBRES

La Foi s’appuie sur une base rectangulaire et solide. Elle tient la palme des martyrs. La Religion entoure la croix d’un bras protecteur ; la Charité porte dans sa main un cœur ailé. Ce sont les trois figures de l’autel, jadis placé dans la chapelle d’Ecouen, aujourd’hui dans celle de Chantilly.

Saint Jean, jeune et pensif devant le texte qu’il vient de tracer; saint Mathieu, âgé et préoccupé, n’apercevant pas l’ange descendu vers lui; saint Luc composant; saint Marc, l’œil au ciel, attendant l’inspiration, ne rappellent aucunement, par leur pose, les

A Ecouen, puis à Chantilly.

Evangélistes de Saint-Germain-l’Auxerrois. L’imagination de Jean Goujon lui permet de varier, sans effort, un même thème.

A la fois dramatique et suave, telle nous apparaît la composition du Sacrifice d' Abraham. C’est une scène d’une extrême simplicité. Isaac, adolescent, est à genoux; il a les yeux bandés et son cou est nu. Derrière lui, Abraham, debout, drapé avec un art supérieur, armé du glaive, a levé le bras ; il va frapper sa victime, mais un Ange traversant les airs a posé sa main sur celle du patriarche, et la retient. A quelques pas, apparaît un agneau qui va servir tout à l’heure d’holocauste.

Accoudé sur le globe terrestre, le Père Eternel est représenté dans l’attitude d’une méditation profonde.

Cet ensemble fait naître plus d’une réflexion. Tout d’abord, le ciseau du sculpteur est mieux inspiré par les compositions de la Fable que par les scènes de la Bible ou les personnages de l’Evangile. Goujon est surtout un profane. Son époque influe sur lui. La

A Ecouen, puis à Chantilly.

Renaissance est païenne. Elle donne le change, par le génie de ses maîtres, mais l’onction des vieux imagiers du douzième siècle lui est étrangère. Si l’exécution est sans lacunes, l’âme croyante a disparu. On a dit que le Sacrifice d' Abraham, au château d’Ecouen, marquait un progrès chez Jean Goujon. Ce n’est pas notre avis. La scène est assurément d’une grande beauté, mais elle n’éclipse pas la Déposition du jubé de Saint-Germain. Dans les deux cas, le drame est proche. Le Christ vient d’être détaché de la croix ; Abraham va donner la mort à son enfant. J’accorde que la Déposition est un drame continué, tandis que, dans le bas-relief d’Ecouen, nous assistons aux préliminaires d’un drame interrompu.

les artistes célèbres

Il était plus aisé d’atteindre au pathétique dans un cas que dans l’autre. C’est sans doute à cette cause qu’il convient d’attribuer la supériorité de la Déposition, si on la compare au Sacrifice d' Abraham. Ce que nous disons de ces deux bas-reliefs s’appliquerait également aux Evangélistes, représentés d’abord à Saint-Germain, puisa Ecouen. Les premiers sont plus personnels que les seconds. Tel de ceux-ci, le Saint Marc, par exemple, fait songera \'E\échiel, de Raphaël; tel autre n’est pas sans rappeler certaines attitudes, certaines expressions de physionomie des grands vieillards de la Sixtine. Devons-nous conclure de

ce s rapprochements que Jean Goujon s’est rendu à Rome pendant la période qui s’écoule entre 1 5 26 et 1540? Est-il allé à Bologne, patrie du Primatice, où il a pu contempler la Vision d' E\échiel dans la galerie deVincenzio Ercolano ? Des planches d’après Buonarroti ou Sanzio sont-elles parvenues jusqu’à lui sur terre de France et ont-elles frappé son esprit? La lumière n’est pas faite encore sur ces questions? Quoi qu’il en soit, une parenté réelle est saisissable entre les œuvres que nous venons de décrire et celles des deux maîtres d’Italie. Une similitude fortuite, au degré où elle existe, parait peu probable. Mais les observations auxquelles nous a conduit l’étude attentive des sculpteurs d’Ecouen n’en-

lèvent rien à leur mérite plastique. Ce sont autant [de pages écrites avec sûreté, avec élégance, et dans une langue claire et brillante dont Jean Goujon connaît à merveille toutes les ressources. La ligure d’Abraham, prise isolément, est un chef-d’œuvre.

Que si, maintenant, nous cessons de regarder les sculptures religieuses d’Ecouen pour ne songer qu’aux Renommées ou à la Victoire , aucune critique, aucune restriction ne peuvent être formulées. Le maître, dans ces compositions, s’inspire de l’antiquité la plus

pure. Il est grec, par intuition peut-être, mais il est grec, et aucun statuaire de notre pays n’a donné, dans ses marbres, l’impression juste, exquise, d’une absolue distinction qui se dégage des bas-reliefs d’Ecouen, et permet de les assimiler aux œuvres des anciens. La Victoire , notamment, n’était l’épée de connétable qu’elle tient à la main, et dont la forme est moderne, pourrait laisser l’illusion d’un bas-relief détaché de quelque temple d’Athènes ou de Corinthe. C’est un ouvrage au-dessus de tout éloge.

FRANCE, — SCÜLPtÈUftS.

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