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CHAPITRE II

PARIS

Le jubé de Saint-Germain-l’Auxerrois. — Des Laborde. — Notre-Dame-de-Pitié. —

comptes de fabrique sur une reliure. — Le marquis de Chérubins. — Les Évangélistes. — La Déposition.

a découverte des comptes de la fabrique de Saint-Germain-l’Auxerrois, au moment où Pierre Lescot et Goujon érigeaient ensemble le jubé de cette église, tient du roman. C’est au marquis Léon de Laborde que revient l’honneur de cette découverte. Il a raconté, avec esprit, dans le Journal des Débats du 12 mars i85o, comment il fut amené, d’une façon toute fortuite, à rechercher, sous le parchemin d’une reliure, des mentions du plus haut intérêt pour l’histoire de l’Art.

La Commission des Monuments historiques tenait ses séances hebdomadaires au ministère de l’Intérieur. Dans la salle où elle siégeait, se trouvaient des armoires vitrées, renfermant la collection in-8° des Débats , de 1789 à 1800. Les volumes étaient reliés en parchemin. Léon de Laborde nous apprend qu'en déposant son chapeau sur une table, à proximité des vitrines, lorsqu’il entrait dans la salle de Commission, il lui arrivait de jeter un coup d’œil sur ces reliures. Les noms de Jean Gobelin et de Dubreuil, le peintre, attirèrent un jour son attention. Il n’y tint plus. Il fallut lui ouvrir les armoires. Il prit un volume. Quelle ne fut pas sa surprise de lire, sur le plat de la reliure, la mention d’un paiement fait à Jean Goujon pour le jubé de Saint-Germain! Léon de Laborde alla trouver le ministre, et obtint de lui que les reliures des Débats seraient défaites avec soin, et que le parchemin en serait porté aux Archives. Ainsi se trouva reconstitué, presque en entier, un registre de comptes du xvie siècle, enlevé de Saint-Germain pendant la période révolutionnaire, et vendu, au poids du parchemin, à un relieur de Paris qui l’avait utilisé.

LES ARTISTES CÉLÈBRES

Les paiements faits à Jean Goujon, entre le 18 mai 1544 et Ie 9 janvier 1545, sont instructifs à plus d’un titre 1 . Ils prouvent, tout d’abord, que l’artiste a quitté Rouen pour se fixer à Paris, et qu’il s’est lié avec Pierre Lescot, dont il devient le collaborateur. Ces comptes précisent, en outre, la part de travail qui échut à Goujon dans le « pupitre » ou jubé de Saint-Germain. C’est ainsi que nous découvrons la trace d’une Notre-Dame de

SAINT JEAN, PAR JEAN GOUJON Pour le jubé de Saint-Germain-l’Auxerrois. ( Musée du Louvre.)

Pitié et de six têtes de Chérubins sculptés par le maître. Ces œuvres sont perdues. Goujon les avait faites « à demye-taille », c’est-à-dire en bas-relief. Chose surprenante, Sauvai ne mentionne pas ces ouvrages dans sa description très attentive du jubé. Voici, en effet, comment il s’exprime :

1. Les Comptes des Bâtiments ( 1 5 28-1 5j 1) recueillis et mis en ordre, par le marquis Léon de Laborde. Paris, 1877-1880, 2 vol. in-8° (t. Il, p. 282-283).

« Le jubé est un ouvrage de Clagni et de Goujon : celui-ci, le meilleur sculpteur que nous ayons jamais eu en France; l’autre, le meilleur architecte de son temps. Il est porté sur trois arcades, et fermé d’un mur à hauteur d’appui Ces arcades sont élevées sur un grand socle ou marche. On entre dans le chœur par celle du milieu; les deux autres servent de chapelles. Leurs jambages sont revêtus chacun de deux colonnes corinthiennes,

SAINT MATHIEU, PAR JEAN GOUJON Pour le jubé de Saint-Germain-l’Auxerrois. ( Musée du Louvre.)

et leurs cintres ou reins rehaussés d’Anges de bas-reliefs, tenant à la main les instruments de la Passion. Sur l’appui du jubé se voyent les quatre Evangélistes de basse-taille et posés au-dessus des colonnes. Au milieu, Goujon, dans un grand bas-relief, a représenté Nicodème qui ensevelit le Sauveur, en présence de la Vierge, de saint Jean et des Maries. L’ordonnance, au reste, aussi bien que la conduite et l’exécution, convient fort bien à un lieu destiné pour publier l’Evangile, où se voit toujours un Dieu crucifié. Le grand basrelief, surtout, est savant et bien dessiné. Le corps du Sauveur, animé encore de quelques petits restes de chaleur naturelle, y est couché dans un suaire que Nicodème tient et un

SAINT LUC, PAR JEAN GOUJON Pour le jubé de Saint-Germain-l’Auxerrois. ( Musée du Louvre.)

et à proportion saint Jean et les Maries, qu’ils ne peuvent seconder Nicodème que de leurs larmes et de leurs soupirs, Mais principalement l’art et le savoir de Goujon éclatent dans la figure de Jésus-Christ, où il s’est surpassé lui-même; sa tête tombe négligemment, son bras droit suit le branle que Nicodème lui donne; le ventre et l’estomac sont confondus l’un dans l’autre; toutes les parties en semblent démises, et il n’y en a pas une où on ne voye un embarras de plis rompus par la pesanteur de la tête et l’absence de la vie. Enfin, ce bas-relief est admirable, et le serait encore bien plus, si les marguilliers ne l’avaient point barbouillé de dorure 1 ».

i. Histoire et recherches des Antiquités de la ville de Paris, par Henri Sauvai. Paris, 1724; 3 vol. in-fol. (t. I, p. 304).

LES ARTISTES CÉLÈBRES

autre Disciple. Là, ce saint vieillard, agenouillé, semble employer tout ce que l’âge lui a laissé de forces et son expérience d’adresse. De la main gauche, il conduit le suaire sur lequel son bon Maître est étendu à son séant, et de la droite il soutient ses reins. La Madeleine aux pieds du Sauveur, la tête penchée et fondant en pleurs, fait paraître la douleur dans toutes ses actions. L’horreur d’un tel spectacle rend la Vierge si éperdue,

Les Évangélistes sont au Louvre. Ils y sont entrés en i85o. Un siècle s’était écoulé depuis leur déplacement, et une heureuse fortune avait permis qu’ils fussent encastrés, selon les uns, dans les trumeaux de la porte cochère, selon d’autres, dans les parois de l’escalier d’une maison de la rue Saint-Hyacinthe-Saint-Honoré. C’est là qu’ils furent recueillis, et désormais ils seront conservés à proximité de la Déposition , dont l’histoire

SAINT MARC, PAR JF.AN GOUJON Pour le jubé de Saint-Germain-l’Auxerrois. ( Musée du Louvre.)

n’est pas moins obscure. En effet, on ne peut dire par quelle voie ce bas-relief parvint au Musée des Petits-Augustins. Lenoir en fit l’acquisition. Quel fut le vendeur? Lenoir connut-il son nom ? Il est permis d’en douter, car on surprit sa bonne foi sur la provenance de l’ouvrage, et c’est ainsi que le directeur du Musée des Monuments français cite alternativement les Cordeliers et les Célestins comme ayant possédé cette page hors de pair.

Essayons de décrire les Evangélistes. Chacun d’eux occupe le champ d’un petit basrelief en pierre de Trossy. Tous les quatre sont assis sur des nuages, et la tête de chaque personnage se présente de profil. Saint Jean est imberbe ; il a le visage d’un adolescent. Il est vêtu d’une tunique sans manches, le bras droit est entièrement visible et se profile

LES ARTISTES CELEBRES

avec élégance le long du torse. La main, cachée par le genou gauche, tient une palme. Saint Mathieu, portant toute la barbe, et la tête coiffée d'un bonnet, lit avidement un livre que soutient un ange debout devant lui. La jambe gauche est nue. Saint Luc est pensif. Il tient sur ses genoux un livre fermé, posé verticalement. La tête est jeune et contraste avec celle de saint Mathieu, dont l’artiste a fait un homme âgé; les cheveux et la barbe sont très soignés. La tunique, fixée au-dessous des pectoraux, laisse à nu le haut du corps et l’une des jambes. Saint Marc porte une barbe inculte ; sur la tête est posé un voile, dont les plis abondants tombent sur les épaules; on dirait un turban déroulé. Les deux mains tiennent un livre largement ouvert, et lisible pour le spectateur. L’épaule gauche et les deux bras sont découverts. L’aigle, le lion, le bœuf, complètent, avec l’ange qui assiste saint Mathieu, les attributs traditionnels.

Est-il besoin de dire que ces bas-reliefs sont très méplats? Jean Goujon excelle dans l’atténuation de la saillie, sans que sa composition perde jamais, pour cette cause, de sa vigueur ou de sa netteté. La préoccupation visible de l’artiste, -dans ces quatre figures, a été de se ménager des parties de nu qu’il a su rendre avec une pureté de forme irréprochable. Les mains sont de toute distinction, avec leurs doigts plus longs que dans la nature. Les pieds sont fermes et souples, robustes sans lourdeur. Ce sont des pieds d’hommes, et si les personnages pouvaient se mouvoir, cette partie de leurs membres supporterait aisément le poids du corps. Goujon, en sculptant ses Évangélistes, n’a pas fait œuvre de simple décorateur, il a su renfermer, dans un espace restreint, des personnages de forte stature, tant il a mis d’habileté, de science, de goût à parer de son style ces créations ingénieusement conçues.

Il semble que Sauvai ne laisse rien à dire, après lui, sur la Déposition. Ne la décrit-il pas avec amour? Il a nommé les acteurs du drame, il a dit leurs attitudes, l’action qui les occupe, l’angoisse qui les étreint, l'expression de leurs traits. Mais Sauvai n’a pas dit, cependant, l’heureux équilibre des groupes, l’opposition savante des draperies et du nu, des types d’hommes et des têtes de femmes, la douleur concentrée de Nicodème et du disciple qui l’assiste, et le désespoir insurmontable de l’une des saintes femmes dont les sanglots éclatent. Le corps du Christ est de toute noblesse. La Vierge, évanouie dans les bras de saint Jean, est une figure admirablement composée. Quant à l’avant-dernière des pleureuses, à genoux, de profil, les mains jointes et relevées à la hauteur de l’épaule, elle présente le double caractère d'une œuvre de la Renaissance et d’une page inspirée de l’antique. La tête, la parure, le port du cou décèlent la recherche, la mondanité d’une dame de cour, tandis que les plis du vêtement, dont les lignes pressées se dessinent avec un art consommé derrière le personnage, rappellent les draperies savantes des maîtres de Rome ou d’Athènes. Est-ce ressouvenir ou intuition chezje statuaire français ? A défaut des marbres originaux, Jean Goujon, s’il n’a pas franchi les Alpes, a sûrement vu quelques reproductions de sculptures antiques, apportées en France, avant d’exécuter la Déposition du jubé de Saint-Germain.

Ajoutons que la dorure si maladroitement appliquée sur ce bas-relief, au temps de Sauvai, a disparu, et que nous admirons, aujourd’hui, l’œuvre de Jean Goujon dans sa blancheur initiale.

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